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Full text of "Bulletin monumental"

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PURCHASED    FOR   THE 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 

FROM    THE 

HUMANITIES  RESEARCH  COUNCIL 
SPECIAL  GRANT 

FOR 


FRENCH  AND  ITALIAN  ART  1^00-l800 


BULLETEV 

MONUMENTAL 

ou 

COLLECTION  DE  MÉMOIRES 

ET  DE  RENSEIGNEMENTS 

SUR  LA  STATISTIQUE  MONUMENTALE  DE  LA  FRANCE  ; 

2-.  Bkie,  tome  9^  —  19^.  M.  ^c  la  Collection, 

PAR  LES  MEMBRES  DE  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

POUR  LA  CONSERVATION  DES  MONUMENTS, 

publié 
PAR   m.    DE    CAUniOIVT. 


PARIS, 
DEBACHE ,  RUE  DU  BOULOY,  7.  DUMOULIN,  QUAI  DES  AUGUS^^NS. 

CASH,    A.    HAKDBL,    suce.    DE    M.    CHALOPIN".  •- 

SwITEST,    LR    BRUMENT,    QUAI    DE    PARIS. 

■»  a  g"     — 

1853. 


BT7LLETIU 


BVLLËTIIV 

MONUMENTAL 

ou 

COLLECTION  DE  MÉMOIRES 

ET  DE  RENSEIGNEMENTS 

SUR  LA  STATISTIQUE  MONUMENTALE  DE  LA  FRANCE  ; 

2^  Srrif ,  ®omf  9\  - 19%  \)ol  ^t  U  CoUfction, 

PAR  LES  MEMBRES  DE  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

POUR  LA  CONSBRVATION  DES  MONOMBNTS, 

publié 
P4R    M.    DE    CAVIIIONT. 


■"^^-^^ss^fv^sse- 


PÀSXS, 
DEBACHE ,  RUE  DU  BOULOY,  7.  DUMOULIN,  QUAI  DES  AUGUSTINS. 

GÂSZr,    A.    HARDEL,    SUCC.    DE    M.    CHALOPIN. 
SOUBir,    LE    BRUMENT,    QUAI    DE    PARIS. 
Mer» 

1853. 


EXCURSION  ARCHÉOLOGIQUE 

DE  SAINTES  A  LUÇON 

ET  RETOUR  » 

EN   AOUT   ET   SEPTEMBRE   1851, 

Par  M.  Jr.-L.  LACIJRIE , 

Membre  de  la  Société  française  pour  la  conservation  des  monument*  historique». 


A  H.  DE  CAUMONT.  Diredeur  de  l'Institut  des  Provinces. 

J'ai  à  vous  rendre  compte  de  mon  inspection  dans  la  divi- 
sion de  Saintes  ;  c'est  ma  seconde  tournée  officielle.  Dans  la 
première  j'avais  visité  les  deux  rives  de  la  Sèvre  niortaise. 
J'ai  vu  de  fort  jolies  choses,  j'en  ai  vu  aussi  de  fort  déplora- 
bles au  point  de  vue  artistique.  Quand  donc ,  et  c'est  là  mon 
Delenda  Carthago,  quand  donc  l'administration  civile  et 
l'autorité  diocésaine  voudront-elles  s'entendre  pour  poser  une 
digue  infranchissable  aux  restaurations  prétendues  et  aux  dé- 
corations de  mauvais  goût  qui  enlèvent  à  nos  églises  rurales 
leur  physionomie  et  en  détruisent  le  caractère  ! 

La  route  de  Saintes  à  Rochefort  s'échelonne  par  St.  -Por- 
chaire  ,  Beurlay ,  St.  -Hyppohte  et  Tonnay-Charente  ;  elle 
s'éloigne  peu  des  coteaux  qui  dessinent  du  Sud  au  Nord- 
Ouest  le  bassin  admirable  du  fleuve  qu'Henry  IV  appelait  le 
plus  beau  ruisseau  de  son  royaume. 


6  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

A  quelques  kilomètres  de  Saintes,  sur  la  droite  de  la  route, 
à  l'extrémité  d'une  longue  avenue,  s'élève  le  château  de 
Romfort,  sur  lequel  s'appuyait,  en  1242,  la  gauche  de 
l'armée  anglaise ,  battue  la  veille  à  Taillebourg ,  et  se  pré- 
parant à  une  seconde  défaite  sous  les  murs  de  Saintes.  Rom- 
fort n'a  conservé  d'ancien  que  son  nom;  c'est  aujourd'hui 
une  maison  bourgeoise. 

La  terre  de  Romfort  appartenait,  au  XIP.  siècle,  à  la  maison 
de   Héraud,   très-ancienne  famille  descendue  d'un  Hugues 
Héraud  qui  fit  de  belles  donations  au  prieuré  de  Ste.  -Gemme. 
En  1331 ,   Geoffroy  de  Beaumont  la  possédait,  du  chef  de 
sa  femme ,  Marguerite  de  Didonne.  Guillaume  de  Beaumont , 
en  1386 ,  et  Ithier  de  Beaumont,  au  commencement  du  XV^. 
siècle,  signent  en  qualité  de  seigneurs  de  Romfort  En  1414 
les  héritiers  de  Guillemette  Quatrelivres ,  dame  de  Romfort , 
consentent  un  bail  à  fief.  En  1445,  Jeanne  Héraud,  dame  de 
la  terre ,  seigneurie  et  maison  forte  de  Romfort ,  la  porte 
en  dot  à  Jean  de  Beaumont,  son  mari.  En  1456,  Claude  bu 
Naudon  Robert  rend  hommage  de  sa  terre  et  seigneurie  de 
Romfort.   Cette  famille  Robert  posséda  la  terre  de  Romfort 
jusqu'en  1551,  bien  qu'elle  lui  fût  disputée  par  les  héritiers 
de  Jean  de  Beaumont.  En  1521 ,  René  Robert  rend  hommage 
de  sa  terre  de  Romfort  au  chapitre  de  Saintes;  en  1522,  même 
hommage  aux  doyen,  chanoines  et  chapitre  de  Saintes;  la 
même  année,  noble  homme  Tébaud  Amehn  Léo ,  bourgeois  de 
la  Rochelle ,  et  Marguerite  Robert ,  sa  femme ,  font  cession 
à  'noble  homme  Jean  Vidolt ,  sieur  de  Romfort ,  des  droits  de 
ladite  dame  Robert  sur  ladite  seigneurie  de  Romfort ,  qui  lui 
étaient  échus  par  le  décès  de  demoiselle  Catherine  BeaumonI 
sa  mère,  dame  de  Romfort  et  femme  dudit  Vidolt;  en  1527 , 
et  le  28  du  mois  d'octobre,  autre  cession  consentie  par  demoi- 
selle Marie  de  Beaumont  en  faveur  dudit  Jean  Vidolt,  écuyer, 
seigneur  de  Romfort,  de  tous  les  droits  qu'elle  pouvait  pré- 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  7 

tendre  sur  ladite  seigneurie  de  Romfort,  comme  héritière 
universelle  de  Catherine  de  Beaumont.  Les  12  etiti  janvier 
1523  était  sortie  une  sentence  du  sénéchal  de  Saintes  en  fa- 
veur de  René  Robert  sur  l'entérinement  des  lettres-royaux 
qu'il  avait  obtenues  pour  le  paiement  des  arrérages  dans  sa 
seigneurie  de  Romfort,  contre  Catherine  Barrabine,  veuve  de 
Guillaume  Robert,  les  sieurs  Amehn  et  Marguerite  Robert 
condamnés  au  paiement  desdits  arrérages  (25  sous  de  rente). 
Le  même  René  Robert,  le  20  juin  1527,  fournit  à  MM.  les 
doyen ,  chanoines  et  chapitre  de  Saintes  le  dénombrement  de 
sa  terre  et  seigneurie  de  Romfort,  dont  hommage  le  jour 
suivant,  21  juin.  En  1530,  Guitte  Picot  et  Catherine  Robert, 
sa  femme ,  consentent  une  vente  en  faveur  de  Marguerite  de 
Cumon ,  femme  de  noble  homme  Pierre  Robert ,  seigneur  de 
Romfort.  En  1551 ,  René  Robert  cède  par  vente  à  pacte  ou 
réméré  à  Louis  de  Cherbeys  la  terre  de  Romfort.  François 
de  Cherbeys  en  était  seigneur  en  1572.  Le  20  mai  1602 
Pierre  Daste ,  conseiller  du  roi  au  grand  conseil ,  procureur 
constitué  de  dame  Marie  de  Cherbes ,  sa  mère ,  vend  à  Pierre 
Saulnier ,  écuyer ,  tous  les  biens ,  droits  et  actions  apparte- 
nant à  ladite  dame  de  Cherbes  sur  les  seigneuries  de  Romfort 
et  Béhvier,  moyennant  1333  écus  et  1/3.  En  1603,  la  terre 
de  Romfort  passe  aux  mains  d'Arthus  Lecomte ,  chevalier , 
seigneur  baron  de  la  Chaume ,  lequel  Arthus  Lecomte  fournit 
à  MM.  du  chapitre  de  Saintes  le  dénombrement  de  sa  terre 
de  Romfort  le  21  avril  1611.  Richard  prend  possession  de 
la  terre  et  seigneurie  de  Romfort  par  acte  du  15  février  1621. 
La  famille  Richard  fut  dessaisie  de  la  terre  de  Romfort ,  faute 
d'hommage  non  rendu,  le  U  mai-s  1631.  En  1642,  M°'^  de 
Constantin,  de  la  maison  Baritaut,  se  fait  adjuger  pour 
51,000  Uvres  la  terre  de  Romfort,  BéUvier,  Colombier  et 
autres ,  après  plusieurs  arrêts  de  la  Cour  des  aides  de  Paris 
contre  le  curateur  à  la  succession  Richard.  M.  Constantin , 


8  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

son  fils ,  prend  le  titre  de  seigneur  de  Romfort  en  1662.  Une 
dame  Constantin  reparaît  comme  dame  de  Romfort  en  1738 
et  institue  son  héritier  le  président  de  Verthamon  d'Embloy 
qui  rend  hommage  de  sa  terre  au  chapitre  de  Saintes  le  l*^ 
février  1771.  M.  le  comte  de  Foucaud,  propriétaire  de  Rom- 
fort, du  chef  de  sa  femme,  ]V1"^  de  Verthamon,  en  a  passé 
la  vente  à  MM.  Duret  et  Sarrazin ,  il  y  a  peu  d'années. 

Non  loin  de  Romfort  est  le  Château-du-Diahle  qui  n'offre 
que  des  ruines.  Vainement  je  me  suis  enquis  de  ce  qui  avait 
pu  faire  donner  à  ce  château  un  nom  si  peu  chrétien ,  per- 
sonne n'a  pu  me  le  dire.  Les  ruines  elles-mêmes  ne  sauraient 
indiquer  l'âge  de  l'édifice  ;  quelques  parties  accusent  la  fin 
du  XV^  siècle ,  et  nous  étions  lom  déjà  des  siècles  de  la  che- 
valerie courant  après  les  aventures.  L'ancien  castel,  théâtre 
de  la  valeur  d'un  chevalier  de  renom  menant  à  fin  une  péril- 
leuse emprise ,  aura  été  détruit  dans  nos  longs  démêlés  avec 
la  maison  d'Anjou  ou  avec  l'Angleterre;  peut-être  aussi  aura- 
t-il  succombé ,  surpris  par  les  Normands ,  lorsqu'ils  vinrent 
brûler  Saintes  au  IX^.  siècle.  Avec  des  peut-être  le  touriste 
comble  plus  d'une  lacune  dans  ses  notes. 

Je  me  laissais  aller  à  mes  conjectures  lorsque  j'arrivai  à 
St.-Porchaire. 

St.-Porchalre,  arcMprêtré  de  Saintes,  doyenné. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Porcherii.  —  Cette  église  était 
un  bénéfice  à  la  nomination  de  l'évêque  de  Saintes ,  droit  qui 
lui  fut  constamment  disputé  par  l'abbé  de  Tonuay-Charente  ; 
c'est  aujourd'hui  une  cure  de  deuxième  classe  et  un  doyenné. 

Le  titulaire  de  l'éghse  de  St.  -Porchaire  devait  à  l'évêque  , 
en  cours  de  visite  diocésaine ,  Zi  1.  2  s.  6  d.  pour  sa  procu- 
ration. Chacun  sait  que  par  procuration  ,  procuratio ,  on  en- 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  9 

tendait ,  au  moyen-âge ,  le  droit  qu'avaient  certains  pei-son- 
nages  d'être  hébergés,  eux  et  leur  train.  C'était  souvent  un 
impôt  fort  onéreux  ,  car  il  fallait  nourrir  hommes  et  chevaux , 
et  quelquefois  tout  l'attirail  de  chasse.  Les  évêques  en  tournée 
n'avaient  pas ,  sans  doute ,  un  train  à  l'égal  des  hommes  du 
siècle,  mais  leur  suite  était  considérable  quand  ils  étaient 
gentilshommes. 

L'église  paroissiale  de  St.-Porchaire  est  du  XIP.  siècle  ; 
elle  a  reçu  quelques  soudures  aux  XIV^  et  XVIP.  siècles. 
Voûte  ogivalo- romane  ;  façade  à  fronton  triangulaire ,  coupé 
par  quatre  longues  colonnes  ;  trois  portails ,  celui  du  miUeu 
ouvert  et  refait  en  anse  de  panier ,  les  deux  autres  en  tiers- 
point,  simulés  et  du  XIP.  siècle;  fenêtre  centrale  roman 
pur;  chevet  droit  à  une  seule  fenêtre  à  meneaux  ramcux; 
clocher  bas  et  quadrangulaire  au  Sud ,  percé  d'une  fenêtre 
ogivale  à  chacune  de  ses  faces ,  toiture  à  quatre  égouts.  Quel- 
ques chapiteaux  romans  de  la  nef  méritent  l'attention  de  l'an- 
tiquaire. J'ai  également  été  frappé  de  la  netteté  des  hgnes  et 
de  la  vivacité  des  arêtes  sur  les  murs  extérieurs. 

Il  serait  vivement  à  désirer  que  l'on  dégageât  cet  édifice  en 
faisant  disparaître  l'ignoble  appendice  où  se  réunissent  les 
marchands  aux  jours  de  foire. 

Si  l'on  en  croit  une  légende  fort  accréditée  dans  le  pays , 
l'armée  de  Charlemagne  manquant  d'eau ,  le  pieux  monarque 
aurait  adressé  au  ciel  de  ferventes  prières  en  ce  pressant  be- 
soin, et  une  source  aurait  jailli  sous  le  fer  de  son  cheval.  Les 
habitants  de  St.-Porchaire  ont  cette  fontaine  en  singuUère  es- 
time. 

Non  loin  de  St.  -Porchaire  est  le  château  de  la  Roche  Courbon. 
Assis  sur  un  coteau  calcaire  boisé ,  séparé  des  terres  envi- 
ronnantes par  une  dépression  large  et  considérable  du  sol 
où  coulaient  autrefois  d'abondantes  eaux  remplacées  aujour- 
d'hui par  des  prairies  fraîches  et  bien  arrosées ,  ce  château 


10  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

occupe  un  site  des  plus  pittoresques.  Une  porte ,  fortifiée  avec 
mâchicoulis  et  pont-levis,  défendait  Taccès  du  préau  et  se 
ralliait  à  un  système  de  fortifications  encore  en  état.  Le  donjon 
féodal  se  fait  encore  remarquer  à  l'angle  nord  de  la  place. 
Des  restaurations  maladroites  ont  fait  perdre  au  castel  sa  phy- 
sionomie première  et  son  cachet  de  féodalité  pure.  La  renais- 
sance y  a  passé  :  mâchicoulis  et  chemin  de  ronde  ou  [date- 
forme  ont  fait  place  à  un  surhaussement  en  moellons  et  à  des 
lucarnes  en  saillie.  Les  deux  tours  cylindriques  qui  défendaient 
la  porte  d'entrée  ont  disparu.  Deux  tours  parallèles ,  sur  la 
façade  qui  domine  le  jardin,  ont  seules  trouvé  grâce.  Tel 
qu'il  est ,  cependant,  le  château  de  la  Roche-Courbon  se  recom- 
mande par  sa  belle  conservation.  A  l'intérieur,  la  salle  de 
bains  offre  des  peintures  qui  ne  sont  pas  sans  mérite  :  le  pla- 
fond est  occupé  par  les  emblèmes  des  arts  libéraux  ;  les  lam- 
bris retracent  les  travaux  d'Hercule ,  et  la  niche  où  se  trouve 
une  baignoire  réunit  tous  les  mystères  des  souffrances  et  de 
la  mort  du  Sauveur.  Une  belle  cheminée  en  chêne  sculpté 
avec  cariatides  complète  ce  petit  musée. 

Le  touriste  ne  peut  pas  se  dispenser  de  visiter  les  profondes 
grottes  naturelles  qui  s'enfoncent  sous  la  base  du  coteau  ;  mais 
il  serait  imprudent  de  s'y  aventurer  sans  guide.  Dans  la  salle 
royale ,  l'une  des  principales  entrées  de  ces  grottes ,  on  est 
sous  une  belle  coupole  soutenue  par  quatre  piliers  naturels 
symétriquement  disposés ,  séparés  par  des  anfractuosités  ser- 
vant d'issues  à  d'autres  salles.  On  assure  que  ces  grottes  se 
prolongent  à  la  distance  de  plusieurs  kilomètres. 

La  terre  de  la  Roche-Courbon  appartenait  à  une  famille  du 
même  nom  qu'on  ne  peut  faire  remonter  au-delà  de  1370 
sans  tomber  en  des  contradictions  évidentes.  Il  paraîtrait 
même  que  cette  terre  ,  appelée  Romette ,  aurait  pris  le  nom 
de  son  possesseur.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  trouvons,  en  1370, 
un  Henri  de  Courbon ,  père  d'Aimard  qui  lui  succède  à  la 


DE   SAINTES  A   LUÇOxN   ET   RETOUR.  H 

seigneurie  delà  Roche -Courbon.  Puis  vient  Henri  II  dcCourbon 
qui  institue  pour  son  héritier  Nicolas  de  Courbon ,  son  fils 
aîné.  Ce  Nicolas  de  Courbon  fut  maître-d'hôtel  de  François 
I'''".  et  premier  maître-d'hôtel  de  Louise  de  Savoie ,  duchesse 
d'Angoulême,  et  mourut  en  1517.  Son  fils,  Jean  de  Courbon, 
écuyer,  pannetier  du  roi  et  de  Louise  de  Savoie,  reçut  de 
cette  princesse  une  gratification  de  500  livres ,  en  faveur  de 
son  mariage  avec  Catherine  de  St. -Aubin.  Jean  étant  mort 
sans  postérité ,  la  terre  de  Courbon  passa  à  une  branche  ca- 
dette dans  la  personne  de  Guy  de  Courbon ,  écuyer ,  qui 
mourut  en  1547  ,  laissant  sa  terre  à  François,  son  fils  aîné, 
qui  mourut  sans  enfants.  La  seigneurie  de  la  Roche-Courbon 
passa  à  Jacques  de  Courbon ,  frère  du  précédent ,  qui ,  en 
1583,  fit  hommage  au  seigneur  de  Tonnay-Charente.  Ce 
Jacques  se  quaUfie ,  en  1585  ,  de  commandant,  pour  le  roi , 
en  la  ville  de  Saintes ,  en  l'absence  de  M.  de  Bellegarde , 
gouverneur  de  Saintonge  et  d'Angoumois.  Il  mourut  en  1601. 
Charles  de  Courbon  ,  son  fils ,  hérita  de  sa  terre  et  fut  fait,  en 
1615,  chevalier  de  l'Ordre  de  St. -Michel  et  mestre  de  camp 
d'un  régiment  d'infanterie.  En  1626,  il  était  lieutenant  de  la 
compagnie  des  gendarmes  du  duc  d'Epernon.  Il  mourut  en 
1644.  Jean-Louis  de  Courbon,  son  fils,  lui  succéda  en  la 
seigneurie  de  la  Roche-Courbon.  Chevalier  des  ordres  du  roi , 
conseiller  de  ses  conseils,  premier  gentilhomme  de  la  Chambre 
du  duc  d'Enghien ,  Jean  ne  laissa  qu'un  fils ,  Eutrope ,  qui 
prit  le  titre  de  marquis  de  la  Roche-Courbon.  Enseigne  de 
vaisseau  en  1667  ,  capitaine  de  la  compagnie  des  gardes  de  la 
marine ,  puis  colonel  d'un  régiment  d'infanterie ,  il  ne  laissa 
que  deux  filles  dont  l'une ,  Eustelle-Thérèse ,  dite  M"^  de  la 
Roche-Courbon ,  porta  cette  terre  à  Louis  Delamothe-Nondan- 
court,  maréchal  de  France  ,  mort  en  1754. 


12  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Beorlay,  doyenné  de  St-.Porcbaire. 

Villa  Burli ,  Fontaine  de  Burle  ,  Fontaines ,  Beurlet , 
tels  sont  les  noms  que  les  chartes  donnent  à  ce  village  que  je 
ne  vois  point  figurer  dans  les  anciens  pouillés  de  Saintes 
comme  église  paroissiale. 

En  1112  ,  Geoffroy  de  Tonnay-Cliarente  donne  à  l'abbaye 
de  Notre-Dame  de  Saintes  Nemus  de  Beurlay  ;  dans  une 
bulle  du  pape  Anastase  IV,  en  1153,  le  village  de  Beurlay, 
ligure  parmi  les  biens  de  l'abbaye  de  Saintes. 

L'église ,  bâtie  sur  la  croupe  d'un  coteau  qui  domine  un 
profond  ravin  où  coule  un  ruisseau  d'eaux  vives ,  est  dédiée 
à  sainte  Marie-Magdelaine.  Sa  construction  remonte  à  la  pre- 
mière moitié  du  XIP.  siècle ,  peut-être  même  plus  haut.  Une 
seule  nef  large  et  écrasée  ;  sur  une  façade  nue ,  un  seul  portail 
à  plein-cintre  et  barbare  à  trois  voussures  concentriques  sans 
ornements,  retombant  de  part  et  d'autre  sur  des  impostes; 
dans  la  rentrée  des  jambages ,  trois  colonnes  cylindriques  fort 
simples.  Une  console  évidée  en  biseau  et  soutenue  par  des 
corbeaux  taillés  en  bec  de  flûte  partage  la  façade.  Une  seule 
fenêtre  roman  pur  reposant  sur  la  console  occupe  le  milieu 
de  la  seconde  assise  ;  l'archivolte  et  les  claveaux  lisses  s'ap- 
puient sur  les  tailloirs  de  deux  frêles  colonnettes.  L'abside 
semi-circulaire  est  à  sept  pans  divisés  en  trois  ordres  marqués 
par  des  tailloirs  ;  fenêtres  romanes  à  claveaux  lisses  et  régu- 
liers portés  sur  des  jambages  unis;  arcatures  simulées  à  la 
troisième  assise.  Ces  fenêtres  et  cette  arcature  sont  remar- 
quables en  ce  qu'elles  décrivent  une  simple  arcade  plate , 
presque  aussi  large  que  haute,  dont  la  retombée  est  reçue  sur 
de  simples  pieds-droits.  Les  arêtes  des  sept  aires  de  l'abside 
sont ,  pour  le  bas ,  des  piliers  plats ,  et  pour  les  deux  autres 
assises ,  des  colonnes  cylindriques  à  simple  tailloir.  Le  com- 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  13 

mencemcnt  de  l'abside  est  un  gorgeré  évidé  ;  celui  de  la  nef 
est  marqué  par  une  plate-bande  en  saillie  ;  les  corbeaux  de 
support  sont  pour  l'une  et  l'autre  taillés  en  biseau  :  on  en 
remarque  cependant  à  l'abside  quelques-uns  couverts  de  lo- 
zanges  sur  une  surface  concave.  La  tour  du  clocher  placé  à 
gauche  est  très-basse  et  offre  des  restaurations  des  XIV^  et 
XV*.  siècles ,  époque  des  contreforts  qui  flanquent  les  murs 
de  la  nef. 

On  remarque  dans  le  cimetière  qui  entoure  l'église  de 
ces  auges  en  pierre  avec  évidement  aux  extrémités  pour  la 
tète  et  pour  les  pieds ,  ce  qui ,  du  reste ,  est  assez  commun 
dans  les  cimetières  de  la  Saintonge. 

Une  fontaine  sortant  du  rocher ,  au  bas  de  l'abside ,  a  été 
long-temps  en  vénération  ;  elle  aurait  jailli  miraculeusement 
pour  désaltérer  un  saint  homme  vivant  dans  un  ermitage  que 
la  tradition  place  aui)rès.  Non  loin  était  le  château  de  Pon- 
toise,  assis  sur  une  motte  factice.  La  motte  féodale  subsiste 
encore ,  mais  le  donjon  a  été  rasé  il  y  a  peu  d'années  ;  il  n'en 
existe  plus  que  de  profondes  caves  et  des  souterrains. 

La  châtellenie  de  Beurlay  appartenait  aux  seigneurs  de 
Didonne ,  qui  possédaient  la  terre  de  Charente.  Il  paraît  que 
ce  fief  était  passé  à  une  branche  collatérale  ,  soit  en  vertu  de 
quelque  partage  ,  soit  par  suite  de  confiscation  ;  car,  vers  la 
fin  du  XIR  siècle,  Doucette,  dame  de  Fontaines,  épouse 
Pierre  de  Didonne ,  seigneur  de  Tonnay-Charente.  Jeanne  de 
Rochechouart ,  arrière-petite-fille  de  Doucette ,  lègue  cette 
châtellenie  de  Beurlay  à  Pons  de  Mortagne  ,  vicomte  d'Aunay. 
Ce  Pons  de  Mortagne  fut  gouverneur  du  royaume  de  Navarre 
depuis  1317  jusqu'en  1321.  Sa  petite-fille,  Marguerite  de 
Mortagne ,  vicomtesse  d'Aunay  ,  fait  passer  la  châtellenie  de 
Fontaines  dans  la  maison  de  Clermont ,  par  son  mariage  avec 
Jean  de  Clermont,  qui  fut  fait  maréchal  de  France  en  1352  , 
et  lieutenant-général  pour  le  roi  dans  les  provinces  de  Poitou, 


14  EXCURSION    ARCHÉOLOGIQUE 

Saintoiige,  Périgord,  Limousin  et  Auvergne,  en  135/i.  Son 
fils,  Jean  de  Clermont,  possédait  cette  terre  en  1/tOO. 

Je  trouve  aussi ,  mais  sans  dates ,  une  Yolande  Goumard , 
fille  de  Sibillc  de  Tonnay,  qui  épouse  Guy,  seigneur  de 
Fontaines  de  Beurlay.  Aimeri  Goumard ,  père  de  Yollande , 
est  la  souche  des  seigneurs  d'Echillais.  Guy  légua  à  Imbert , 
son  fils ,  sa  châtellenie  de  Beurlay.  Celui-ci  étant  mort  sans 
enfants ,  la  châtellenie  de  Beurlay  échut  à  Renaud,  descendant 
des  anciens  seigneurs  de  Beurlay  ,  probablement  de  la 
branche  aînée  de  Didonne. 

St.-Hyppolite,  doyenné  de  Tonnay-Charente. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Ypoliti  Taîniacensis  ;  ecclesia 
deBiard;  ecclesia  Sancti  Hypoliti  de  Biardo;  St.-Hyppolite. 
—  C'était  un  bénéfice  à  la  collation  du  prieur  de  Soubize  ;  le 
titulaire  devait  à  l'évêque  de  Saintes  en  visite  pastorale,  à 
titre  de  procuration ,  cinq  livres  dix  sols. 

L'église  de  St.-Hyppolite  fut  fondée  en  1090  par  Mascelin 
de  Tonnay-Charente.  C'est  une  simple  nef  à  chevet  droit. 
Trois  portails ,  celui  du  miUeu  ouvert  et  roman  pur ,  les  deux 
autres  simulés  et  légèrement  aigus  avec  sculptures  romanes. 
Trois  assises  de  colonnettes  coupent  la  façade ,  et  le  deuxième 
étage  présente  une  suite  d'arcs  en  tiers-point  dont  chaque 
retombée  s'appuie  sur  une  seule  colonne  commune ,  clocher 
bas  et  carré.  Des  restaurations  ont  été  faites  au  chevet  et  aux 
murs  des  côtés  vers  le  XI V^  siècle ,  époque  des  contreforts 
extérieurs.  Il  serait  à  désirer  que  la  fabrique  de  cette  église 
ou  l'autorité  municipale  fit  disparaître  l'ignoble  badigeon 
rouge  dont  on  a  sali  les  fenêtres  et  les  arcs-doubleaux  des 
voûtes. 

Des  restaurations  malentendues  et  qui  datent  de  longues 
années ,  ont  enlevé  à  celte  église  sa  physionomie  première. 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  15 

Le  sanctuaire,  élevé  de  plusieurs  marches',  recouvrait  une 
confession  qui  renfermait  des  reliques  vénérées,  le  corps 
peut-être  du  patron,  transporté  depuis  dans  l'église  de  St.- 
E tienne  de  Tonnay-Charente ;  cette  confession,  partant  du 
rez-de-chaussée ,  s'élevait  au  tiers  de  la  hauteur  de  l'édifice  , 
ainsi  que  l'indiquent  les  arrachements  de  la  voûte ,  encore 
bien  marqués  sur  le  mur  du  chevet.  L'autel  était  placé  sur 
cette  confession  et  le  saint  sacrifice  se  célébrait  sur  le  corps 
du  martyr.  Nous  avons  en  Saintonge  encore  quelques  rares 
exemples  de  cette  disposition  que  le  mauvais  goût  et  l'igno- 
rance des  usages  anciens  de  l'Eglise  feront  bientôt  disparaître 
comme  on  l'a  fait  ici  et  à  St. -André  de  Lidon.  Puisse  l'auto- 
rité diocésaine  sauvegarder  l'église  de  St.-Symphorien  encore 
intacte  ! 

Le  promontoire  sur  lequel  est  bâti  le  village  de  St.  -Hyppo- 
lite  était  autrefois  baigné  par  l'Océan ,  et  protégeait  l'embou- 
chure de  la  Charente.  On  suit  facilement  de  ce  point  l'an- 
cienne falaise ,  du  Nord  au  Sud-Ouest ,  par  Montherault  et 
Trizay ,  pour  descendre ,  au  Sud-Est ,  par  Pontlabbé ,  Souli- 
gnonne  et  Nieul-les-Saintes. 

Tonnay-Charente,  arcbiprétré  de  Rochefort,  doyenné. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Stephani  de  Thalnaïo  ca- 
rantonis;  Thalnaïwn.  C'était  un  bénéfice  à  la  collation  de 
l'abbé  du  lieu.  Le  titulaire  devait  à  l'évêque  diocésain ,  en 
cours  de  visite ,  à  titre  de  procuration  ,  cinq  écus ,  monnaie 
courante. 

L'église  actuelle  n'offre  presque  plus  rien  de  sa  physio- 
nomie première.  A  la  base  du  clocher,  un  vaste  portail  roman 
à  trois  fenêtres  romanes  bouchées  sont  les  seuls  restes  de  l'édi- 
fice du  XP.  siècle.  Deux  gros  tores  encadrent  les  fenêtres  que 
surmonte  une  archivolte  en  saillie  ;  un  seul  tore  dessine  la 


16  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

voussure  du  portail  dont  l'archivolte  offre  quelques  traces  de 
sculptures  ;  tribules  aux  méplates  intérieures. 

Le  reste  de  l'édifice  accuse  une  reconstruction  au  XVP. 
siècle.  Contreforts  carrés,  massifs,  surmontés  de  pinacles; 
fenêtres  sans  goût;  clocher  quadrangulaire ,  écrasé,  percé 
de  fenêtres  ogivales  à  tore  étroit,  toiture  à  quatre  égouts. 
L'intérieur  de  l'édifice  offre  d'assez  bonnes  fresques  modernes, 
et  deux  chapelles ,  aussi  modernes ,  d'un  très-bon  goût.  Deux 
rangs  de  colonnes  cylindriques,  cannelées,  figurent  trois  nefs 
voûtées  en  plâtre ,  tenninées  par  un  chevet  droit  ;  la  frise  à 
rinceaux  de  la  nef  principale  ferait  bon  effet  dans  un  salon  ; 
l'œil  est  choqué  de  la  hauteur  démesurée  du  piédestal  des 
colonnes.  Celui  qui  a  conçu  l'idée  des  jolies  chapelles  ogivales 
de  la  Sainte  Vierge  et  des  âmes  du  purgatoire  devrait  cou- 
ronner son  œuvre  en  faisant  disparaître  ces  ignobles  piédes- 
taux. 

Devant  les  fonts  baptismaux  est  une  table  funéraire  en 
marbre  noir ,  recouvrant  la  dépouille  mortelle  de  Thomas  de 
Comans ,  mort  en  1628,  ainsi  que  porte  l'épitaphe  latine 

surmontée  des  armes  de  Comans ,  champ  de burelé 

de à  trois  tourteaux  de  ....  en  chef. 

THOMAS   .    DE    .    COMANS   .    VIRI    .    PATRITII    . 
MAIORVM    .    IMAGINIBTS    .     PROPRIE    .     MARTIS   . 

GLORIA    .    CLARI    . 
QVEM    .    BEGIVS    .    LVCTVS    .    DESIDERAVIT    . 
DVM  .    AD  .   REGIOS  .  PEDES  ,  RTPELLA  .  VICTA  .  LVGERET  . 

HIPPOLYTVS  .  S  .  M  .  O  .  EQVKS  .  HONORIS  . 

FLANDHIAE    .     TOPARCHVS    .    THOMAM   . 

FRATREM    «    BEKEHERENTEM    . 
JVSTI    .    BXEQYIARVM   .    ET    .    SEPVLCHRALI   ,    LAPJDE   . 

VT    .    DOLOREM   .    SVVM   .    LEMRET    . 

MOESTISSIMVS   .    TVMVLAVIT    . 

OBIIT    .    III    .    KAL    .    NOV    .    M    .    DCXXVIII   . 

IN    PAGE    . 


h 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET  RETOUR.  17 

Il  existait  autrefois  à  Tonnay-Charente  une  maison  de  cha- 
noines réguliers ,  fondée ,  dit-on ,  par  Mascelin ,  vers  la  fin 
du  X^  siècle.  La  conduite  de  ces  chanoines  n'étant  rien 
moins  qu'édifiante ,  Geoffroy ,  petit-fils  du  fondateur ,  mit  à 
leur  place  des  religieux  de  St.  -Jean-d' Angeli. 

Je  ne  me  porte  pas  pour  garant  de  l'exactitude  de  ces 
données  enregistrées  trop  légèrement,  peut-être,  par  mes 
devanciers.  Ce  qu'il  y  a  de  certain  en  tout  ceci ,  c'est  la  fon- 
dation ,  à  Tonnay-Charente ,  d'une  succursale  de  l'abbaye  de 
St.-Jean-d'Angeli  en  1090.  Odon,  abbé  de  St. -Jean-d' Angeli, 
mit  pour  clause ,  dans  l'acte  d'acceptation  ,  que  celui  de  ses 
religieux  que  lui  ou  ses  successeurs  désigneraient  pour  la 
dignité  d'abbé  de  la  nouvelle  fondation  ,  aurait  le  droit ,  en 
vertu  de  son  ordination,  de  porter  au  chapitre  la  crosse  abba- 
tiale ;  mais  que ,  pour  preuve  de  dépendance  de  la  maison- 
mère  ,  il  conduirait  ses  novices  à  l'abbaye  de  St.  -Jean-d' An- 
geU  pour  y  faire  leur  profession.  L'abbé  de  Tonnay-Charente 
n'était ,  à  bien  prendre ,  qu'un  vicaire-général  de  l'abbé  de 
St. -Jean-d' Angeli. 

Nous  trouvons  la  suite  de  vingt-neuf  abbés  de  Tonnay- 
Charente  depuis  1090  jusqu'en  1761. 

David  Juhen ,  1470. 
Jean  l'\  ,  1480. 
15.  Clément,  1488-1493. 
Pierre  IV,  1505-1518. 
Joachim,  1537-1550. 
François    V,   ,     1555, 
premier  abbé  comman- 
dataire. 
René  Raoul,  1560. 
François  II,  1580.  Chassé 

par  les  Calvinistes. 
François  m,  1598. 
2 


1. 

Foucherl-.,  1090-1096. 

13. 

2. 

Geoffroy,  1100-1105. 

14. 

3. 

Gérard,  1117. 

15. 

4. 

Ainric,  1132, 

16. 

5. 

Foucherll,  1151. 

17. 

6. 

Guillaume,  1273. 

18. 

7. 

Laurent  I".  ,  1319. 

8. 

Pierre  I-.  ,  1339. 

9. 

Pierre  II,  1389. 

19. 

10. 

Aimeric,  1409. 

20. 

11. 

Laurent  II,  1420. 

12. 

Pierre  III,  1444-1465. 

21. 

18  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

22.  Jean  II  de  Rochechouart,    25.  Pierre  VI ,  1675-1701. 

1607.  26.  Thomas  Maupoint,  1701. 

23.  Pierre  V,  1370-1640.        27.  Antoine  de  Solier,  1712. 
2k.  Louis  de  la  Roche-Guyon,    28.  De  Gyénare,  1730. 

1665.  29.  N.  Solon,  1761. 

L'abbaye  de  Tonnay-Charente  n'était  pas  riche  ;  elle  nom- 
mait au  prieuré  de  Candé  et  présentait  aux  églises  parois- 
siales de  St. -Etienne  de  Charente,  de  S*^ -Marie  de  Candé,  de 
St.-Agnant,  de  St. -Porchaire ,  de  St.-Hyppolite  et  d'Annais. 

On  ne  voit  rien  aujourd'hui  de  la  maison  occupée  par  les 
moines. 

Il  existait  aussi  à  Charente  un  couvent  de  capucins.  Rien 
n'a  pu  m'indiquer  par  qui  ni  en  quelle  année  cette  maison 
avait  été  fondée. 

L'ancien  castrum  de  Charente  a  disparu  entièrement  ;  ce 
que  l'on  voit  sur  l'emplacement  de  l'antique  donjon  date  du 
XVIP.  siècle. 

La  terre  de  Tonnay-Charente  appartenait  anciennement 
aux  seigneurs  de  Didonne ,  qui  prenaient  indifféremment  les 
noms  de  Didonne  et  de  Tonnay.  Ils  tenaient  le  premier  rang 
au-dessus  de  tous  les  châtelains  au  temps  de  Phihppe-Auguste. 
Il  faut  cependant  que  la  seigneurie  de  Charente  ait,  pour 
quelques  temps ,  du  moins ,  été  détachée  de  la  principauté  de 
Didonne ,  soit  en  vertu  de  partage ,  soit  par  suite  de  confis- 
cation, car,  dès  1047,  nous  voyons  souscrire  la  charte  de 
fondation  de  l'abbaye  de  Saintes  par  Pierre  de  Didonne  et  par 
Ligerius  de  Tonnay,  auquel  succède  Geoffroy,  puis  Mas- 
ceUn,  qui,  en  1090,  fonde  St.-Hyppolite.  Puis  paraît  un 
autre  Geoffroy ,  seigneur  de  Tonnay  et  de  Didonne ,  qui  se 
croise,  en  1147,  à  la  suite  de  Louis-le- Jeune  et  d'Aliénor.  Ce 
Geoffroy  épousa  Agnès,  fille  de  Geoffroy  Rudel,  comte  de  Blaye; 
il  laissa  sept  filles  qui  partagèrent  sa  succession.  Avicie  ou 


DE  SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  19 

Avoise,  l'aînée,  dame  de  Tonnay-Charente ,  épousa  Guil-^ 
laume  de  Royan ,  dont  elle  eut ,  entre  autres ,  Guibert  de  Bi- 
donne et  de  Tonnay ,  marié  depuis  à  Marie  de  Mornac.  Pierre 
de  Tonnay  et  de  Bidonne ,  fils  du  précédent ,  donne ,  en 
1213 ,  à  Fabbaye  de  Vaux ,  tous  ses  droits  sur  la  viguerie  de 
Vaux.  Nous  trouvons  un  Geoffroy  de  Tonnay  en  1242.  Sa 
fille,  Jeanne  ou  Boucelte  de  Tonnay,  épousa,  avant  1251, 
Aimery  IX,  vicomte  de  Rochechouart,  auquel  elle  porta  la 
terre  de  Charente;  Foucaud  de  Rochechouart,  évêque  de 
Noyon,  puis  archevêque  de  Bourges,  la  posséda  après  son 
père,  et  la  légua  à  Jean  vicomte  de  Rochechouart,  son  neveu , 
qui  épousa,  en  1336,  Jeanne  de  Sally.  En  1348,  Edouard  III, 
réunit  Tonnay-Charente  à  la  couronne  d'Angleterre;  il  paraît 
cependant  qu'il  en  gratifia  depuis  un  puîné  de  la  maison  de 
Rochechouart,  car  il  existe  un  dénombrement  rendu  par 
Louis  de  Rochechouart,  seigneur  de  Tonnay-Charente,  à 
très  hault  et  très  excellent  prince  Edouard  fils  du  roi  d* An- 
gleterre ,  prince  d'Aquitaine  et  de  Galles ,  le  samedi  après 
Vassomption  Nosîre  Dame,  l'an  de  grâce  1365,  par  lequel 
il  avoue  et  reconnaît  tenir  de  lui  sa  terre  de  Tonnay-Charente, 
à  foi  et  hommage  lige ,  au  devoir  d'une  maille  d'or.  Ce  Louis 
de  Rochechouart  secoua  le  joug  des  Anglais ,  et  suivit  Charles 
V  au  recouvrement  de  la  Guyenne ,  où  le  prince  de  Galles  le 
fit  prisonnier,  en  1368.  Il  vivait  encore  en  1398.  Sonarrière- 
petit-fils  Foucaud,  vicomte  de  Rochechouart,  seigneur  de 
Tonnay-Charente ,  Mauzé ,  etc. ,  était  gouverneur  de  la  Ro- 
chelle, en  1446;  il  ne  laissa  de  sa  femme,  Isabeau  de  Sur- 
gères, qu'une  fille,  mariée  par  autorité  du  roi  Louis  XI ,  en 
1470,  à  Jean  de  Pontville,  sénéchal  de  Saintonge,  capitaine 
de  la  ville  et  château  de  St.-Jean-d'Angeli,  à  condition  que 
leurs  enfants  prendraient  les  armes  et  le  nom  de  Rochechouart 
En  1500,  Aimery  de  Rochechouart,  3^  du  nom,  seigneur 
de  Mortemar,  Tonnay-Charente,  Mauzé  du  chef  de  sa  femme. 


20  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Jeanne  de  Pontville,  était  conseiller  et  chambellan  du  roi, 
sénéchal  de  Saintonge  et  gouverneur  de  St.  -Jean-d'Angeli , 
puis  viguier  de  Toulouse  en  considération  des  services  qu'il 
avait  rendus  dans  la  guerre  d'Italie,  contre  les  Vénitiens,  en 
1509.  Il  céda  la  terre  de  Mauzé,  au  vicomte  de  Rocliechouart, 
pour  partie  de  l'acquisition  qu'il  fit  de  lui,  le  17  octobre 
1511,  de  celle  de  Tonnay-Charente.  Son  fils,  François  de  Ro- 
chechouart ,  baron  de  JVIortemar ,  seigneur  de  Tonnay-Cha- 
rente, etc.,  conduisit  l'arrière -ban  de  Poitou  au  siège  de 
Perpignan ,  et  rendit  plusieurs  senices  aux  rois  François  I". 
et  Henri  II.  Sa  femme ,  Renée  Tavau ,  tombée  en  léthargie  , 
fut  ensevelie  avec  un  diamant  de  prix  à  son  doigt  ;  un  de  ses 
domestique  voulant  dérober  ce  bijou ,  ouvrit  son  cercueil  la 
nuit ,  et  la  trouva  vivante.  Elle  eut  depuis  plusieurs  enfants , 
et  en  1553,  elle  rentra  au  droit  ancien  que  les  seigneurs  de 
Tonnay-Charente  avaient  de  garder  en  armes  le  chef  de  saint 
Jean-Baptiste ,  que  l'abbé  de  St.  Jean-d' Angeh  était  obligé  de 
leur  remettre  la  veille  et  le  jour  de  la  fête  du  saint.  René  de 
Rochechouart ,  baron  de  Martemar ,  seigneur  da  Tonnay- 
Charente  ,  Vivonne ,  etc. ,  suivit  dès  l'âge  de  quinze  ans ,  son 
père  François,  au  siège  de  Perpignan,  où  il  conduisit  la  no- 
blesse du  Poitou  ;  et  depuis  ,  il  fut  toujours  armé  pour  le  ser- 
vice de  la  religion  et  de  l'Etat.  Il  se  trouva  au  siège  d'Epernay, 
à  la  défense  de  Metz,  en  1552 ,  à  Hesdin,  à  l'attaque  de  Vul- 
pian ,  où  il  commandait  cent  lances  et  où  il  emporta  d'assaut 
la  basse  ville ,  à  la  prise  de  Calais ,  de  Bourges ,  de  Poitiers , 
de  Blois,  de  Rouen,  de  St. -Jean-d'Angeli,  de  Luzignan,  etc., 
et  aux  batailles  de  St.  -Denis ,  de  Jarnac  et  de  Montcontour. 
Dans  la  suite,  il  servit  devant  la  Rochelle,  Brouage  et  ailleurs, 
fit  de  grandes  dépenses  dans  la  guerre  contre  les  Huguenots , 
et  commanda  une  compagnie  d'ordonnance ,  l'une  des  mieux 
entretenues  des  armées  du  roi.  Il  épousa  la  fille  du  maréchal 
deTavannes;  il  en  eut  neuf  enfants,  dont  Aimé,  le  quatrième 


DE   SAINTES  A  tUÇON  ET   RETOUR.  21 

eut  la  terre  de  Tonnay-Charente  qu'il  légua  à  son  fils  François 
de  Rochechouart ,  marquis  de  Bonnivet,  en  1651,  qui  ne 
laissa  qu'une  tille. 

La  seigneurie  de  Charente  passa  alors  à  Jean  Claude  de 
Rochechouart ,  fils  du  second  ht  d'Aimé  de  Rochechouart , 
lequel  mourut  à  Trêves,  en  1672,  étant  colonel  du  régiment 
de  la  marine ,  laissant  pour  fille  unique  Gabrielle  de  Roche- 
chouart, dame  de  Tonnay-Charente,  laquelle  épousa,  en  1682, 
Jules  Armand  Colbert,  marquis  de  Blain ville,  heutenant- 
général  des  armées  du  roi,  mort  en  il  OU. 

Bien  que  les  marquis  de  Bonnivet,  issus  des  Mortemar  par 
Aimé  de  Rochechouart  fussent  en  possession  de  la  terre  de 
Tonnay-Charente ,  nous  trouvons  les  ducs  de  Mortemar  et  de 
Vivonne  se  qualifier  de  princes  de  Tonnay-Charente.  Ainsi 
Louis  Victor  de  Rochechouart ,  duc  de  Mortemar ,  maréchal 
de  France ,  général  des  galères ,  portait  le  titre  de  cette  terre. 
Il  se  couvrit  de  gloire  à  la  prise  de  Gigeri  en  Afrique  en 
1664,  à  la  prise  de  Douay  en  1667  et  au  siège  de  Lille; 
il  fut  blessé  dans  la  guerre  de  Hollande  en  1672 ,  et  devint 
vice- roi  de  Messine.  Son  petit-fils  Louis  de  Rochechouart , 
onzième  du  nom ,  duc  de  Mortemar,  prenait  aussi  le  titre 
de  prince  de  Tonnay-Charente,  pair  de  France,  premier 
gentilhomme  de  la  chambre  du  roi  ;  il  fut  fait  maréchal  de 
camp  après  la  reddition  de  Douay ,  à  la  défense  de  laquelle 
il  s'était  beaucoup  signalé  à  la  tête  de  l'infanterie.  Il  se 
trouva  au  siège  de  Barcelonne  en  1714.  Son  fils  Louis  Paul 
de  Rochechouart ,  premier  gentilhomme  de  la  chambre  en 
survivance ,  portait  le  nom  de  prince  de  Tonnay-Charente, 
peut-être  du  chef  de  sa  mère  Henriette  Louise  Colbert. 

Le  castrum  de  Tonnay-Charente  fut  pris  par  les  Anglais 
en  1383  ,  repris  par  le  duc  de  Bourbon  en  1385  ;  en  1569, 
les  chefs  protestants  présidés  par  Cohgny  et  Jeanne  d'Albret , 
tinrent  leur  grand  conseil  dans  la  prairie  en  face  du  château  ; 


22  EXCURSION  ARCHÉOLOGIQUE 

en  1574,  Biron  tenta  de  s'en  emparer;  il  fut  rasé  après  la 
prise  de  la  Rochelle ,  ayant  figuré  dans  plusieurs  événements 
de  nos  guerres  religieuses. 

Sont  nés  à  Charente  :  Louis  Victor  de  Rochechouart ,  duc 
de  Mortemar,  prince  de  Tonnay-Charente ,  maréchal  de 
France,  vice-roi  de  Sicile ,  en  1636  ;  la  trop  célèbre  Athenaïs, 
deuxième  fille  de  Gabriel  Rochechouart;  Mortemar  qui  épousa 
Henri  Louis  de  Pardaillan  de  Goudrin,  marquis  de  Mon- 
tespan ,  surprenante  de  beauté ,  comme  dit  ^I'"^  de  Sévigné  , 
célèbre  par  son  esprit  et  ses  galanteries,  16/il;  le  comte 
Louis  Léon  Jacob ,  vice-amiral  et  ministre  de  la  marine , 
1768,  etc. 

Autrefois  les  hautes  terres  de  Charente ,  et  le  cap  de  St.  - 
Hyppolite  formaient  l'embouchure  de  la  Charente;  l'Océan 
entamait  profondément  les  terres,  et  baignait  au  Nord  les 
falaises  de  Moragne  ,  Genouillé ,  Muron  ,  Ardillers ,  Ciré  ^ 
Ballon ,  Thairé ,  etc. 

Dans  le  XVIP.  siècle,  Tonnay-Charente  a  reçu  les  vais- 
seaux de  60  qui  formaient  nos  escadres ,  et  devint  arsenal  du 
gouvernement;  en  166Zi ,  11  vaisseaux  y  furent  désarmés. 

La  petite  ville  de  Tonnay-Charente  est  aujourd'hui  l'en- 
trepôt des  eaux-de-vie  de  l'Angoumois  et  de  la  Saintonge  ; 
il  s'en  exporte  tous  les  ans  pour  plusieurs  miUions.  Le  pont 
suspendu ,  ouvrage  de  MM.  Escaraguel ,  étonne  par  sa  har- 
diesse et  sa  légèreté. 

Rochefort-snr-Mer,  Archiprêtré» 

RocafortiSy  Rupefortium ,  ecclesia  parochialis,  seu 
prioratus  curatus  BeatcB  Mariœ  de  Rupeforti  ;  Rochefort , 
bénéfice  dépendant  du  prieuré  de  St. -Vivien  de  Saintes, 
aujourd'hui  chef-Heu  d'arrondissement  et  archiprêtré.  Le 
prieur  curé  devait  sept  hvres,  à  titre  de  procuration,  à 
l'évêque  de  Saintes  en  cours  de  visite  diocésaine. 


DE  SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  23 

Rochefort  se  montre  au  touriste  brillant  de  jeunesse  et 
d'élégance.  C'est  qu'en  effet ,  Rochefort  est  une  ville  moderne 
que  le  génie  de  Louis  XIV  a  fait  surgir  du  milieu  de  la  fange 
de  nos  lagunes.  Mais ,  «  avant  qu'il  comptât  au  nombre  des 
«  grands  ports  de  l'état,  quelque  chose  avait  marqué  sa 
«  place  :  une  forteresse  importante  qu'il  a  remplacée  et  qui 
'i  lui  a  transmis  son  nom  ,  avait  joué  un  grand  rôle  dans  les 
')  événements  dont  la  Guyenne  avait  été  le  théâtre.   » 

A  l'époque  gallo-romaine,  la  Charente  couvrait,  vers  son 
embouchure ,  et ,  à  partir  de  Tonnay-Charente ,  une  grande 
étendue  de  terrain,  circonscrite  par  des  coteaux  plus  ou 
moins  élevés,  véritables  contreforts  hmitant  le  rivage  de  la 
mer.  A  l'extrémité  de  l'une  de  ces  falaises ,  et  pour  défendre 
-l'entrée  du  fleuve  contre  les  incursions  des  Normands,  on 
éleva  un  donjon  entouré  de  tours  et  de  douves.  Le  castrum , 
nommé  Rocafortis  a  donné  son  nom  à  la  ville  actuelle.  Il 
occupait  l'emplacement  des  hôtels  de  l'intendance  et  de  la 
majorité  qui  sont  assis  sur  ses  fondements.  Il  en  restait  des 
vestiges  fort  reconuaissables  en  1756.  Nos  historiens  assignent 
le  XP.  siècle  pour  la  fondation  de  ce  château  qui  doit  re- 
monter plus  haut,  car  dès  10^7,  les  possesseurs  figurent 
parmi  les  plus  puissants  seigneurs  de  la  contrée.  Aussi,  voyons- 
nous  ,  à  cette  époque,  Fulcaldus  de  Rupcforti  signer  l'acte  de 
fondation  du  monastère  de  S^^-Marie  de  Saintes ,  et  son  nom 
figure  parmi  ceux  des  plus  hauts  barons.  En  1096,  Huga 
dominus  Rocafortis  signe  la  charte  qui  donne  St-Gaudence 
de  Fouras  aux  moines  de  St.-Maixent. 

Les  chartes  des  XII  et  XIIP.  siècles  témoignent  que  ce 
castrum  fut  constamment  depuis  son  origine  possédé  par 
l'une  des  branches  des  seigneurs  de  Chatellaillon.  En  1300  , 
lolande ,  fille  d'Aimery ,  seule  héritière  de  la  terre  de  Ro- 
chefort ,  la  vendit  à  Guillaume  l'Archevêque ,  sire  de  Par- 
thenay ,  moyennant  une  rente  perpétuelle  de  570  hvres  et 


24  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

txOOO  livres  comptant.  Guillaume  ne  la  posséda  pas  long-temps, 
en  ayant  été  dépossédé  l'année  suivante,  par  Philippe-le-Bel, 
qui  l'incorpora  à  la  couronne ,  la  position  de  ce  château  étant 
jugée  favorable  à  la  défense  de  la  côte.  En  1336,  le  château 
dépendait  du  duché  Anglais  d'Aquitaine ,  et  la  garnison  com- 
mettait des  exactions  nombreuses  sur  le  fleuve ,  et  en  trou- 
blaient la  navigation.  Lassés  de  cet  état  de  choses ,  les  Roche- 
lais  armèrent  une  petite  flotte ,  et  vinrent  faire  le  blocus  du 
château  ,  pendant  que  Guichard  d'Angles ,  sénéchal  de  Sain- 
tonge,  venait  camper  sous  les  murs  de  la  forteresse.  Toute 
résistance  devenant  impossible ,  la  place  se  rendit ,  et  le  roi 
Jean  en  donna  l'investiture  à  Guichard  d'Angles.  Le  traité 
de  Brétigny  fit  passer  la  Saintonge  et  l'Aunis  sous  la  domi- 
nation Anglaise ,  et  Guichard  d'Angles  passa  avec  sa  terre 
sous  la  suzeraineté  du  prince  de  Galles.  Quatorze  ans  après , 
Charles  V  ayant  confisqué  les  domaines  du  roi  d'Angleterre  , 
la  châtellenie  de  Rochefort  fut  de  nouveau  réunie  à  la  cou- 
ronne ;  toutefois  les  rôles  gascons  ont  conservé  une  charte  de 
1383,  par  laquelle  Richard  II  confirme  le  don  fait  à  Pierre 
de  St.  -Symphorien ,  loco  et  castra  de  Rochefort  en  Xancton 
sur  Charente.  En  lZi28 ,  Charles  VII  menacé  de  toutes 
parts  eut  recours  au  roi  d'Ecosse ,  Jacques  P*". ,  et  il  lui 
engagea  la  terre  de  Rochefort ,  engagement  dont  ne  se  pré- 
valut pas  le  monarque  étranger ,  bien  qu'il  eût ,  de  son  côté, 
remph  les  conditions  du  traité.  En  1478,  Louis Xll'échangea 
à  Olivier  de  Coëtivy ,  seigneur  de  Taillebourg,  sénéchal  de 
Saintonge  ,  contre  les  terres  de  Momac  et  de  Royan,  données 
en  dot  à  Marguerite,  fille  naturelle  de  Charles  VIL  La 
châtellenie  de  Rochefort  passa  peu  après  entre  les  mains  de 
Charles  d'Anjou,  puis,  en  1479,  elle  revint  à  Obvier  de 
Coëtivy;  ahénée  à  François  de  Latrémouille,  en  1527,  elle  fut 
de  nouveau  engagée  à  la  couronne ,  sous  François  I*^ ,  en 
1538.  De  nouvelles  libéraHtés  de  la  cour  firent  passer  cette 


DE  SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  25 

terre  en  des  mains  particulières  :  en  1589,  elle  fut  donnée 
à  Pierre  de  Jaives ,  puis ,  sous  Henri  IV ,  en  1599,  nous  la 
voyons  concédée  à  Adrien  de  Lozère.  Enfin  Louis  XIV ,  en 
1665  ,  reprit  cette  châtellenie  comme  domaine  aliéné  de  la 
couronne ,  et  résolut  la  fondation  d'un  grand  arsenal  maritime. 
La  médaille  frappée  à  ce  sujet  porte  sur  l'avers  :  Ludovicus 
A IV,  rex  Christianissimus ,  et  surl'obvers  :  Urhe  et  navali 
fundatis ,  Rupefortium  MDCLXVI. 

Rien  n'a  été  négligé  pour  rendre  ce  port  aussi  beau  que 
commode  ,  et  pour  amener  au  plus  haut  degré  de  perfection 
tous  les  établissements  nécessaires  soit  à  la  construction ,  ou 
au  radoub  des  vaisseaux  de  guerre ,  soit  à  leur  armement,  ou 
à  leur  approvisionnement.  Le  touriste  doit  visiter  ce  port  en 
tous  ses  détails,  ainsi  que  le  superbe  hôpital  de  la  marine 
confié  aux  soins  des  filles  de  St. -Vincent  de  Paule  ,  qui  là  , 
comme  partout,  offrent  par  leur  dévouement  sans  bornes  le 
plus  parfait  modèle  de  charité  chrétienne. 

J'indiquerai  encore  au  touriste  la  bibliothèque  de  la  ville, 
et  les  diverses  bibliothèques  de  la  marine,  toutes  composées 
d'ouvrages  spéciaux  et  bien  choisis ,  l'amphithéâtre  de  l'école 
de  médecine  et  le  cabinet  d'histoire  naturelle. 

La  vieille  paroisse  de  Rochefort ,  hors  les  murs ,  ancienne- 
ment seule  église  paroissiale ,  fut  bâtie  au  XP.  siècle ,  vers 
1050.  Malgré  tout  ce  qui  a  été  écrit  sur  cet  édifice  par  mon 
honorable  ami  R.  -P.  Lesson ,  on  ne  peut  y  voir  qu'une  église 
romane  très-ordinaire;  simple  nef,  abside  semi-circulaire 
n'ayant  qu'une  fenêtre  au  chevet,  plein -cintre  avec  colon- 
nettes  comme  celles  de  la  nef.  Quelques  modillons  romans  et 
d'assez  gracieux  entrelacs  s'y  remarquent  encore.  Le  clocher 
quadrangulaire  et  la  tour  sans  caractère  sont  du  XVIP.  siècle, 
ainsi  que  la  façade  insignifiante  qui  remplace  probablement 
un  portail  plein-cintre  aussi  barbare  que  le  reste  de  l'édifice. 
C'est  aujourd'hui  une  cure  de  deuxième  classe. 


26  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Une  deuxième  paroisse ,  intrà  muros ,  sous  le  vocable  de 
saint  Louis,  est  lout-à-fait  moderne.  Elle  s'élève  sur  l'empla- 
cement d'un  couvent  de  Capucins.  MM.  les  ingénieurs  de  la 
marine ,  qui  ont  bâti  cette  église ,  auraient  pu  lui  donner  un 
tout  autre  nom ,  car  rien  ne  ressemble  moins  à  une  église 
que  cette  fabrique  grecque  avec  ses  couloirs  décorés  du  nom 
de  nefs ,  et  son  péristyle  étroit.  La  tour  du  clocher ,  seul 
reste  de  la  Capucinière ,  offre  un  assez  bon  modèle  du  style 
de  la  renaissance.  C'est  à  cette  église  que  sont  attachés  les 
titres  d'archiprêtré  et  de  doyenné. 

Sont  nés  à  Rochefort  :  MM.  Bazin ,  marquis  de  la  Galisso- 
nière,  amiral,  gouverneur  du  Canada,  membre  de  l'Académie 
des  sciences,  1693-1716;  L.  M.  Magdeiaine  Levassor  delà 
Touche-Treville ,  vice-amiral,  1 745-1 80Zi;  L.  P.  deRigaud, 
marquis  de  Vaudreuil,  1724-1802;  le  général  Butaud;  le 
conventionnel  Romme,  inventeur  du  calendrier  répubhcain 
où  les  noms  de  saints  sont  remplacés  pjy-  des  noms  de  légumes, 
d'instruments  aratoires,  etc.  Gouffier,  peintre  d'histoire;  C. 
Thélot ,  aquarelliste  de  grand  mérite  ;  J.  Baptiste  Audebert , 
peintre ,  graveur  et  naturaliste  ;  P.  A.  Lesson ,  médecin  et 
naturaliste ,  compagnon  d'Orville  ;  R.  P.  Lesson ,  naturaliste 
et  antiquaire,  etc.,  etc. 

De  Rochefort  à  la  Rochelle ,  la  route  ne  traverse  aucune 
localité  tant  soit  peu  remarquable ,  et  l'antiquaire  doit  quêter 
de  droite  et  de  gauche  dans  un  rayon  de  quelques  kilomètres, 
s'il  veut  enrichir  son  journal.  C'est  le  parti  que  j'ai  dû 
prendre. 

A  trois  kilomètres  de  Rochefort  est  la  petite  commune  du 
Vergeroux,  baignée  par  la  Charente.  C'est  là,  qu'en  1684, 
on  eut  la  pensée  d'établir  le  port  de  la  marine  et  une  ville.  Ce 
projet  eut  un  commencement  d'exécution  ;  de  misérables  vues 


DE  SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  27 

d'amour-propre  le  firent  abandonner ,  malgré  tous  les  avan- 
tages qu'offrait  cette  localité  à  5000  mètres  environ  de  l'em- 
bouchure de  la  Charente,  qui  est  très-profonde  depuis  ce  point, 
et  sans  écueils.  Pour  la  ville ,  bâtie  sur  le  coteau ,  on  eût 
réuni  encore  le  précieux  avantage  d'un  air  pur. 

L'église  du  Vergeroux^  Ecclesia  seu  prioratiis-curatus  sancti 
Hippoliti  de  Vergolio  dépendait  du  prieuré  conventuel  de  St.  - 
Vivien-de -Saintes.  Elle  est  aujourd'hui  dans  le  plus  déplorable 
état  de  dégradation.  Portail  roman  plein-cintre,  tribules  à 
l'archivolte  dont  la  retombée  repose  de  part  et  d'autre  sur  une 
colonnette  ;  murs  lézardés  et  sans  toiture ,  disparaissant  sous 
le  lierre  qui  en  a  fait  sa  proie.  Ce  petit  édifice  date  du  XJ*. 
siècle. 

Le  plateau  du  Vergeroux  était ,  dans  les  premiers  siècles  de 
notre  ère ,  l'une  des  principales  îles  de  l'Archipel  que  formait 
l'Océan  couvrant  la  contrée  jusqu'à  Tonnay-Charente.  Sur  le 
point  culminant,  en  tirant  au  Nord,  est  un  tumulus  appelé 
la  Grande  Motte. 

Une  légende  fort  obscure  et  très-ancienne  se  rattache  au 
Vergeroux  ;  c'est  la  légende  de  la  Croix-Béligon  du  coteau  de 
Plantemore;  je  la  donne  sans  commentaire,  et  telle  qu'elle  se 
raconte  au  foyer  d'hiver. 

La  Sorcière  de  la  Croix-Béligon  ,  légende  de  710. 

«  Le  point  culminant  du  coteau  nommé  aujourd'hui  Croix- 
Béligon,  qui  fait  suite  au  plateau  du  Vergeroux ,  était  autrefois 
couvert  de  bois  épais ,  et  à  ses  pieds  venaient  murmurer  les 
flots  de  la  Charente ,  dont  l'embouchure  était  alors  un  vaste 
golfe  souvent  orageux.  Cet  endroit  s'avançait  comme  une 
étroite  presqu'île  dont  la  base  se  rehait  aux  terrains  du 
Breuilh ,  et  allait  se  perdre  dans  les  hauts  coteaux  de  Fourras  ; 
les  falaises  servaient  d'abri  aux  Pirates  normands  qui  s'étaient 
déjà  montrés  sur  les  côtes  de  la  Saintonge.  Fourras  que  les 


28  EXCUBSIOIN    ARCHÉOLOGIQUE 

Romains  avaient  établi  comme  le  port  le  plus  convenable  pour 
Saintes ,  leur  métropole ,  était  ainsi  devenu  le  point  de  ravi- 
taillement des  hardis  flibustiers  qui,  de  côte  en  côte,  cou- 
raient dévaster,  sous  le  nom  de  Danois  ou  d'hommes  du 
Nord ,  les  villes  mal  défendues ,  et  qu'ils  pouvaient  attaquer 
à  l'aide  de  leurs  vaisseaux  en  remontant  les  rivières  naviga- 
bles. Croix-Béligon  était  donc  un  lieu  désert,  battu  par  les 
flots  limoneux  de  la  Charente ,  qui  y  déposaient  des  sables 
aujourd'hui  fertiles  et  cultivés  ;  c'était  le  rendez-vous  des 
animaux  sauvages,  de  la  genette  aux  formes  élancées;  c'était 
le  reposoir  des  animaux  de  mer  dont  les  lugubres  croassements 
éloignaient  la  présence  des  Gallo-Romains  croyant  aux  fâcheux 
présages.  Souvent ,  sur  ce  tertre ,  les  habitants  des  mansions 
éparses  apercevaient  au  loin  de  grands  feux  dont  la  lueur  sem- 
blait toujours  le  funeste  avant-coureur  de  la  présence  des  pirates 
Normands;  et,  si  des  xiquitains  n'y  voyaient  que  le  résultat 
de  la  foudre  incendiant  des  arbres,  d'autres  supposaient  ce 
lieu  habité  par  des  individus  entretenant  des  inteUigences 
avec  les  Danois.  De  nombreuses  recherches  ne  produisirent 
d'abord  aucun  résultat;  des  pas  ayant  à  peine  effleuré  la 
mousse  du  sol  témoignaient  de  la  présence  d'un  être  matériel, 
mais  rien  ne  le  décelait  autrement;  seulement  les  visiteurs 
se  retiraient,  chaque  fois ,  de  cette  terre  maudite  couverte  de 
vipères,  chassés  par  quelqu'apparition  surnaturelle. 

Un  soir,  les  Aquitains  d'Hunold  furent  frappés  d'éton- 
nement  à  la  vue  d'une  croix  lumineuse  sortant  d'entre  les 
roches ,  et  portant  Bello  ago  en  caractères  de  feu ,  puis  des 
voix  attribuées  à  des  follets ,  à  des  trolls  ou  à  des  nisz,  répan- 
daient des  sons  nouveaux  sous  la  feuillée. 

Un  jour  que  la  perquisition  avait  été  plus  active  qu'à  l'or- 
dinaire ,  un  jeune  Gaulois  était  descendu  jusqu'au  niveau  de 
la  Charente.  Quel  ne  fut  pas  son  étonnement  d'entrevoir, 
à  travers  une  large  crevasse  de  rochers ,  cachée  par  d'épaisses 


DE   SALNTES  A  LUÇON   ET  RETOUR.  29 

broussailles,  l'entrée  d'une  grotte  assez  profonde.  Il  s'y  glissa 
en  se  fiant  au  secours  de  sa  bonne  framée  et  de  son  couteau 
à  large  lame ,  et  ne  tarda  pas  à  trouver  sous  sa  main  un  corps 
maigre  et  décharné,  à  peine  voilé  de  quelques  haillons.  Il 
appela  ses  camarades  à  son  aide ,  et  bientôt  fut  conduite  sur 
le  plateau  une  femme  aux  formes  flétries ,  au  teint  bave ,  à 
la  chevelure  grisonnante,  et  parlant  plusieurs  langues.  A 
mort  la  sorcière!  fut  le  cri  général.  Celle-ci  se  redressant 
de  toute  la  hauteur  de  son  squelette  décharné ,  les  apostropha 
ainsi  : 

«  Lâches  sujets  des  vils  Romains ,  les  soldats  d'Abdinai^s 
sauront  bien  venger  ma  mort;  et  les  Normands  que  je  sers 
vous  feront  payer  au  poids  de  l'or  chaque  goutte  de  mon 
sang  !  Fille  d'un  goth  et  d'une  danoise ,  veuve  d'un  sarrazin 
et  arienne  par  religion,  je  vous  maudis  comme  des  lâches  et 
des  hommes  efféminés  et  sans  courage!  Vous  triomphez 
d'une  pauvre  femme  abandonnée  sur  vos  rivages  dépeuplés  ; 
mais  sachez  donc  que  Dieu ,  par  ma  bouche ,  vous  dicte  les 
sanglantes  représailles  que  ma  mort  attirera  aux  vôtres. 
Bientôt  (717)  les  Arabes  entreront  en  Espagne  et  imposeront 
leurs  noms  aux  villes  et  aux  rivières ,  et  les  Allemands  de- 
viendront adorateurs  du  Christ  (719);  le  Dieu  juste  {lUU) 
et  miséricordieux  fera  mourir  300,000  hommes  de  la  peste 
dans  Constantinople ;  il  versera  du  ciel  (IMi)  des  pluies  de 
cendres  qui  couvriront  la  Gaule  entière ,  et  les  étoiles  oscille- 
ront pour  se  détacher  du  firmament;  des  sauterelles  détrui- 
ront vos  récoltes;  un  bossu  (765) ,  un  aVeugle  et  un  endiablé 
auront  beau  implorer  Etienne ,  adorer  les  images  et  revenir 
droit,  clairvoyant  et  sain  d'esprit,  du  ciel  et  de  la  terre 
couleront  des  flots  de  sang  (786).  Vous  trouverez  cependant 
caché  dans  une  caverne  d'Apt  (  792) ,  semblable  à  la  mienne, 
le  corps  de  sainte  Anne,  éclairé  par  une  lampe  qui  brûle 
sans  s'être  éteinte  depuis  630  ans,  sans  que  personne  en  ait 


30  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

rien  su;  mais  des  tremblements  de  terre  renverseront  vos 
villes  et  vos  montagnes ,  et ,  au  milieu  de  ce  cahos ,  l'enfant 
Jésus  apparaîtra  dans  les  hosties,  riant  aux  prêtres  ariens, 
sévère  aux  prêtres  catholiques;  la  terre  s'enflera  (823),  la 
grêle  tuera  les  bestiaux  {S2k)  et  les  hommes;  et  du  ciel  se 
détacheront  des  glaçons  de  douze  pieds  de  long ,  et  une  pluie 
de  sang  qui  durera  trois  jours  ;  malédiction  à  votre  race ,  je 
vous  le  dis  !  200,000  moines  seront  exterminés  en  Espagne 
(874);  900  autres  seront  décollés  (882)  ;  mille  vierges....  » 
Une  framée  lancée  par  un  bras  vigoureux  atteignit  la  sorcière, 
lui  fendit  le  crâne  et  mit  fin  à  ses  sinistres  prédictions. 

Foaras ,  doyenné  de  St.-Lonis  de  Rocbefort. 

Ecclesia  Parochialis  sancti  Gaudentii  de  Colraso,  de 
Currasio,  de  Fourrans,  de  Fouras;  Fouras,  bénéfice  dé- 
pendant autrefois  de  l'abbaye  de  St.-Maixent,  aujourd'hui 
succursale  de  l'archiprêtré  de  Rochefort. 

La  châtellenie  de  Fouras  paraît  avoir  appartenu  aux  comtes 
de  Poitiers  :  nous  voyons,  en  107Zi,  Geofl'roy,  fils  de  Hugues 
de  St.-Maixent,  donner  à  l'abbaye  de  Noaillé  l'église  de  St- 
Gaudent-en-Aunis ,  quam  haheham  de  comité  Pictavensi. 
En  1080 ,  l'église  de  Fouras  et  tout  le  terrain  compris  entre 
le  château  et  la  forêt  sont  donnés  à  l'abbaye  de  St-Maixent, 
donation  confirmée  en  1092  par  Ramnulfe ,  évêque  de  Saintes. 
En  1095,  Adhémar  de  Chizé  donne  l'égUse  de  Fouras  à  l'ab- 
baye de  Noaillé;  l'année  suivante,  l'abbaye  de  St-iMaixent 
rentra  en  possession  de  ce  bénéfice  que  leprieurdeSt-Gildas 
de  Tonnay-Charente  déclare  avoir  injustement  usurpé.  En 
1113,  Geoffroy  Rebochet  donne  à  l'abbaye  de  St-Maixenl 
la  dîme  sur  le  bétail  du  château  de  Fouras ,  et  sur  quelques 
vignes  voisines  du  château. 

Il  est  très-probable  que  le  château  de  Fouras  avait  été  bâti 
par  les  anciens  ducs  d'Aquitaipe  pour  défendre  l'entrée  de 


DE  SAINTES  A  LUÇON  ET  RETOUR.  31 

la  Charente  contre  les  entreprises  des  pirates  du  Nord  ;  et  il 
est  vraisemblable  qu'ils  le  fondèrent  sur  les  ruines  d'une 
fabrique  romaine ,  comme  on  pourrait  le  conclure  du  nom 
de  César  resté  encore  à  ce  château.  Quelques  débris  romains 
et  des  monnaies  impériales  témoignent  du  séjour  des  Romains 
en  l'île  de  Fouras.  Cette  île ,  ainsi  que  celle  de  Voutron ,  le 
Vergeroux  et  Beaugeay,  protégeait  l'entrée  de  la  Charente 
et  était  le  point  le  plus  avancé  du  golfe.  Elle  renfermait 
l'éghse  de  St. -Martin,  aujourd'hui  l'île  d'Aix,  Montmeillan 
et  Chatellaillon ,  englouties  par  l'Océan.  Dans  le  XV^  siècle , 
on  aUait  encore  à  pied  de  Fouras  à  l'île  d'Aix ,  à  mer  basse  ; 
l'ilot  d'Enet  communique  avec  ces  deux  points  par  une 
chaussée  naturelle  qu'on  regarde,  ainsi  que  le  rocher  d'Enet, 
comme  la  base  du  sol  qui  réunissait  autrefois  l'île  d'Aix  à 
Fouras;  une  forêt  sous-marine  vient  confirmer  cette  opinion. 
Il  ne  reste  aucune  trace  de  l'ancien  château  de  Fouras;  le 
château  actuel  ne  date  que  du  XIV*.  siècle ,  et  accuse  beau- 
coup de  restaurations  ou  de  soudures.  La  tour,  en  parallé- 
logramme ,  peut  avoir  20  mètres  de  hauteur ,  et  sa  plate-forme 
peut  recevoir  de  l'artillerie.  L'édifice  est  enceiut  d'une  fausse 
baie  défensive  avec  une  batterie  haute  et  basse.  Ce  donjon 
sert  aujourd'hui  de  tour  des  signaux. 

Il  ne  reste  rien  non  plus  de  l'ancienne  éghse  de  St.  -Gau- 
dence.  L'édifice  actuel,  sans  aucun  caractère,  paraît  avoir  été 
bâti  sur  l'emplacement  qu'elle  occupait. 

J'ai  vainement  cherché  dans  le  pays  l'origine  d'un  dicton 
saintongeais  au  sujet  de  la  Liine  de  Fouras  ;  rien  n'a  pu  me 
mettre  sur  la  voie.  L'origine  proposée  par  R.  -P.  Lesson  ne 
me  paraît  pas  admissible,  quelque  Ubres  que  puissent  être 
dans  leur  langage  les  populations  du  littoral. 

L'empereur  Napoléon  s'est  embarqué  pour  l'île  d'Aix  au 
fond  d'une  petite  crique  qui  sert  de  retraite  aux  barques  ;  on 
m'a  fait  voir  l'endroit  foulé  par  les  pas  du  grand  homme  ;  la 


32  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

borne  monumentale  élevée  en   mémoire  de  cet  événement 
n'aurait  pas  dû  être  placée  à  quelques  100"\  plus  loin. 

Ile  d'Ail ,  doyenné  de  St.-Lonis  de  Rochefort. 

Insula  Aïas ,  Aidas,  Ayas,  insula  de  Ahys ,  insula 
Sancti  Martini,  ecclesia  parochialis  Sancti  Martini  de  Aix. 
L'île  d'Aix  était  un  bénérice  dépendant  de  Gluni  ;  c'est  au- 
jourd'hui une  succursale  du  doyenné  de  St. -Louis  de  Roche- 
fort. 

En  81 /i,  Isembert  de  Chatellaillon  fonde,  à  l'extrémité  la 
plus  occidentale  de  l'île  de  Fouras ,  un  monastère  pour  les 
moines  de  Cluni;  Guillaume  VII,  duc  d'Aquitaine,  en  con- 
firme la  donation.  A  peine  les  moines  commençaient-ils  à 
jouir  des  libéralités  du  fondateur,  que  les  Normands  firent  de 
ce  canton  l'une  de  leurs  places  d'armes  temporaires ,  après 
avoir  brûlé  le  monastère  ,  vers  8Zi5.  Rien  ne  nous  apprend  ce 
que  devint  le  3Ioutier  durant  les  ravages  subséquents  de  ces 
pirates  du  Nord;  il  paraît  cependant  que  les  clunistes  s'y 
étaient  rétablis  après  la  disparition  des  Normands  et  que  per- 
sonne ne  les  inquiéta  plus  jusqu'au  XIP.  siècle.  A  cette 
époque ,  pour  couper  court  à  toute  contestation ,  Guillaume 
IX ,  duc  d'Aquitaine ,  leur  fit  don  de  l'Ile  d'Aix ,  et  le  pape 
Paschal  II  confirma  la  donation  vers  1107.  Pierre-le-Véné- 
rable  visita  les  moines  d'xiix,  en  1122.  Isembert,  sire  de 
•Chatellaillon ,  est  inhume  dans  le  vestibule  de  l'éghse,  in  ves- 
tihulo  Ecdesiœ  sancti  Martini  de  Aias ,  1136.  Un  autre 
Isembert ,  aussi  seigneur  de  Chatellaillon ,  du  consentement 
de  sa  femme  Girberge ,  et  de  son  fils  Ebles ,  concède  l'Ile  à 
Hugues,  abbé  de  Cluni,  1167.  Dix  ans  après,  Ebles  annule 
le  don  fait  par  son  père  et  exproprie  les  moines.  En  1182 , 
Ademar,  évêque  de  Saintes,  accorde  des  dons  au  monastère 
d'Aix  ;  la  même  année ,  le  pape  Eugène  autorise  les  Bénédic- 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  33 

tins  de  l'Ile  d'Aix  à  renvoyer  Pierre  de  JVIougon  desservir 
l'église  de  St.  -Barthélémy  de  la  Rochelle  qu'ils  avaient  fait 
bâtir;  en  1186,  Urbain  III  confirme  le  traité  passé  entre 
l'évêque  de  Saintes  et  le  curé  de  l'Ile  d'Aix,  au  sujet  des 
oblations  de  Ste.  -Marie  de  Cougnes. 

Monastère  et  éghse  ont  été  détruits  dans  les  guerres  reli- 
gieuses du  XVP.  siècle.  L'Ile  d'Aix  est  aujourd'hui  un  rocher 
inexpugnable  ,  fortifié  à  la  Vauban  ;  plusieurs  batteries  formi- 
dables, terminées  en  181 /i,  en  complètent  le  système  de  dé- 
fense. Les  anglo-normands  y  débarquèrent  en  1381  ;  les 
cathohques  et  les  protestants  se  la  disputèrent  durant  les  guerres 
des  XVI".  etXVIP.  siècles;  les  Anglais  y  firent  une  descente, 
en  1757  ;  en  1809  ,  l'amiral  Lallemand  y  vit  sa  flotte  incen- 
diée par  les  Anglais;  le  15  juillet  1815,  Napoléon  s'y  em- 
barqua pour  aller  se  confier  à  l'honneur  des  Anglais. 

C'est  en  rade  de  l'Ile  d'Aix  que  les  prêtres  insermentés 
furent  déportés  en  119k;  on  les  entassa  à  bord  des  vaisseaux 
les  Deux  Associés ,  et  le  Washington ,  et  nulle  langue  hu- 
maine pourrait  raconter  les  souffrances  physiques  et  morales 
de  ces  généreux  confesseurs  de  la  foi.  Les  cendres  d'un  nombre 
considérable  de  ces  héros  du  christianisme  reposent  à  FUe 
d'Aix  ,  et  une  croix  modeste  n'indique  pas  au  voyageur  qu*il 
foule  la  terre  des  saints. 

Montmeillan  et  Chatellaillon  ont  entièrement  disparu  sous 
les  eaux. 

Yycs  et  Vootran ,  doyenné  de  St.-Lonis  de  Rocbefort. 

Yvia  ;  ecclesia  parochialis  Sancti  Stephani  de  Yvis.  — 
Yves  était  un  bénéfice  dépendant  de  l'abbaye  de  St.-Jean- 
d'Angeh  ;  le  titulaire  devait ,  à  titre  de  procuration ,  à  l'évêque 
de  Saintes  en  cours  de  visite  diocésaine ,  la  somme  de  sept 
Uvres. 

3 


34  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Eutropii  de  Voultronio,  de 
Voultron.  — Voutron  dépendait  aussi  de  l'abbaye  de  St.-Jean- 
d'Angeli,  et  le  titulaire  devait  à  l'évêque  de  Saintes,  pour 
procuration ,  7  s.  6  d. 

Ces  deux  villages  ne  font  aujourd'hui  qu'une  seule  com- 
mune. Ils  occupent  deux  coteaux,  îles  de  l'archipel  des  San- 
tones.  Les  chartes  anciennes  mentionnent  les  salines  de  Vou- 
tron ,  car ,  en  946 ,  un  certain  Rotard  donne  à  l'abbaye  de 
Noaillé  des  marais  salants  situés  en  Aunis ,  dans  les  marais 
appelés  Vidtroni.  Voutron  est  encore  mentionné  dans  le  récit 
du  voyage  du  moine  Félix  portant  d'Alexandrie ,  le  chef  de 
saint  Jean-Baptiste  ,  en  817  :  pervenerunt  ad  quandam 
villam  que  vocatur  Vuhronam. 

J'ignore  à  quelle  époque  les  églises  d'Yves  et  de  Voutron 
ont  été  détruites ,  personne  n'a  pu  me  renseigner  h  cet  égard  ; 
l'église  actuelle  d'Yves  est  moderne ,  et  n'offre  aucun  carac- 
tère :  c'est  un  appartement  plus  long  que  large. 

Angonlins ,  doycDué  de  St.-Sauveur  de  la  F. échelle. 

Ingolius  ;  Ingulinus  ;  Ingoulinis  ;  ecclesia  parochialis 
Sancti  Pétri  de  Angouliis,de  Angolismis;  Ingoulins.  —  An- 
gonlins était  un  bénéfice  dépendant  du  prieuré  de  St. -Etienne 
de  Marans;  c'est  aujourd'hui  une  succursale  du  doyenné  de 
St -Sauveur  de  la  Rochelle.  Le  titulaire  devait  autrefois,  à 
l'évêque  de  Saintes,  pour  procuration,  10  1.  10  s. 

Il  existait  autrefois  à  Angoulins  deux  églises,  celle  de  St.- 
Pierre  encore  debout,  et  celle  de  St.-Nazaire  dont  il  ne  reste 
aucune  trace ,  du  moins  que  je  sache.  Ces  deux  églises  sont 
mentionnées  dans  une  bulle  de  Pascal  I".,  en  1110. 

Il  paraît  qu'au  IX^  siècle,  Angoulins  était  un  port  de  mer. 
La  légende  du  moine  Félix  que  chacun  peut  lire  à  la  fin  des 
œuvres  de  St.  -Cyprien  de  Poitiers ,  porte  que  ce  moine  dé- 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  35 

barqua  à  Angoulins  avec  ses  compagnons  :  diverterunt  ad 
portum  qui  vocatur  Angolismensis ,  qui  situs  est  in  pago 
alniensi.  Une  charte  de  9U2  relate  le  don  fait  à  l'abbaye  de 
St.  -Cyprien  de  Poitiers ,  de  marais  salants  situés  en  Aunis ,  à 
Ingolins  ;  les  terres  basses  de  cette  commune  sont  encore  inon- 
dées durant  l'hiver. 

L'église  d' Angouhns  est  bien  conservée ,  et  peut  remonter 
aux  premières  années  du  XP.  siècle.  Comme  toutes  les  églises 
du  littoral  de  l'A  unis ,  elle  a  été  utilisée  pour  la  défense 
contre  l'ennemi  :  on  y  remarque  encore  des  mâchicoulis  et  les 
traces  de  guérites  aux  angles. 

Un  petit  hameau ,  faisant  partie  de  la  commune  d' Angou- 
lins est  tout  ce  qui  nous  reste  de  la  principale  ville  du  pays 
d' Aunis  ;  et  encore  n'est-il  là  que  pour  mémoire ,  puisqu'il 
n'est  pas  bâti  sur  l'emplacement  de  l'ancienne  ville  que  l'Océan 
a  envahi.  Chatellaillon ,  l'une  des  plus  importantes  places  de 
la  province,  passait,  en  1086,  pour  inexpugnable.  Les 
chartes  du  X*.  siècle  en  font  souvent  mention.  Rasée  au  XIP. 
siècle ,  elle  était  encore  visible  vers  la  fin  du  X  VIP.  ;  les  tem- 
pêtes qui  régnèrent  dans  l'hiver  de  1709  ,  en  anéantirent  les 
derniers  débris. 

Dans  la  même  commune  existait  autrefois,  sur  le  bord  de 
la  mer ,  la  commanderie  de  Sécheboue ,  appartenant  à  l'ordre 
de  Malthe;  le  prieuré  de  St. -Jean-du-Sable,  prioratus  Sancti 
Johannis  de  SabuJo ,  annexé  à  la  pilancerie  de  l'abbaye  de 
St.-Jean-d'Angeli  ;  et  le  prieuré  del'Isleau  ,  Beata  Maria  de 
Ulletto,  dépendant  du  chapitre  de  Tulle.  Une  charte  de  1092 
écrit  Islel  ;  le  donjon ,  oppidum  liletti ,  fut  rasé  par  Guil- 
laume ,  duc  d'Aquitaine  ,  après  la  prise  de  Chatellaillon ,  en 
1131. 

Aytré ,  doyenné  de  St..SanTenr  de  la  Rochelle. 

Aitrdacus  ;  Aitreïum  ;  Naytre;  Ayre;  ecclesia  parochialis 


^^B"" 


36  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Sancti  Stephani  de  Aytreïo.Estré.  —  Aytré,  était  un  bénéfice 
dépendant  du  prieuré  de  Fors,  près  de  Niort;  c'est  aujour- 
d'hui une  succursale  du  doyenné  de  St. -Sauveur  de  la  Ro- 
chelle. Le  titulaire  devait  10  liv.  10  s.  à  l'évêque  de  Saintes, 
en  cours  de  visite ,  à  titre  de  procuration. 

La  terre  d'Aytré  dépendait  primitivement  du  château  de  la 
Rochelle.  Elle  passa,  je  ne  sais  à  quelle  occasion,  aux  mains 
des  seigneurs  de  St.  -Georges  de  Rexe  qui  la  possédaient  encore 
vers  la  fin  du  XIP.  siècle.  Marie,  fille  et  héritière  d'Aimery 
de  Rexe ,  la  porta  en  dot  à  Guillaume  de  Barrabin ,  qui  ne 
laissa  qu'une  fille,  Jeanne,  mariée  à  Gilbert  Chasteignier , 
seigneur  de  la  Meilleraie  et  de  Réaumur  ;  Simon  ,  leur  fils, 
en  était  seigneur  en  1318.  L'un  de  ses  descendants,  Geoffroy, 
fut  dépossédé  de  sa  terre  en  1416 ,  pour  avoir  manqué  d'en 
rendre  foi  et  hommage  au  roi  de  France  ;  toutefois ,  cette 
confiscation  ne  fut  que  temporaire ,  car  nous  voyons  un  Pierre 
Chasteignier  faire  hommage  à  Charles  de  France,  duc  de  Guienne, 
de  sa  terre  et  seigneurie  d'Aytré,  en  1469.  Vendue  en  1514, 
par  Jean  Chasteignier,  la  terre  d'Aytré  passa  successivement 
en  plusieurs  mains  par  voie  d'aliénation.  En  1520,  elle  appar- 
tenait à  Jacques  de  Lion  ;  Jean  de  Coureilles  la  possédait  en 
1554;  Claude  d'Angliers,  seigneur  de  la  Saussaye ,  l'était 
aussi  d'Aytré,  en  1562;  Pierre  Guillemin,  en  1654,  faisait 
ériger  en  châtellenie  sa  terre  d'Aytré;  enfin,  en  1755,  cette 
seigneurie  appartenait  à  Louis  Green  de  St.  -Marsault ,  sénes- 
chal  du  pays  d'Aunis. 

Les  événements  politiques  qui  agitèrent  la  Rochelle  eurent 
du  retentissement  à  Aytré ,  trop  voisine  de  cette  place  pour 
n'avoir  pas  eu  à  souffrir  des  divers  sièges  que  la  Rochelle  a 
soutenus.  Tasdon  fut  brûlé  et  annulé  plusieurs  fois;  Aytré 
fut  brûlé  par  les  Rochelais  en  1572,  et  le  maréchal  de  Biron 
vint  camper  sur  ses  débris  fumants;  en  1627,  Louis  XIII 
en  fit  son  quartier-général. 


■m 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET  RETOUR.  37 

Après  la  réduction  de  la  Rochelle ,  et  en  mémoire  de  ceux 
qui  étaient  morts  pendant  le  siège  à  son  service ,  Louis  XIII 
fonda,  à  la  pointe  de  Coureille,  un  couvent  de  Minimes. 
Deux  plaques  de  cuivre  placées  à  la  porte  de  l'égUse  du 
couvent  devaient  rappeler  que  la  sépulture  de  tant  de  braves 
serait  conservée  à  perpétuité,  ainsi  que  le  souvenir  de  la 
rébellion  des  Rochelais.  Le  temps  a  emporté  plaques  commé- 
moratives  et  monastère. 

L'église  d'Aytré,  sous  le  vocable  de  l'Invention  de  saint 
Etienne ,  n'offre  de  remarquable  que  son  extrême  propreté. 
M.  J.  Valin,  savant  jurisconsulte,  était  né  à  Aytré  en  1695. 

la  Rochelle ,  évéché  suffragant  de  Bordeaux  ;  chef-lieu  du  département  de  la 
Charente-Inférieure. 

Rocella,   Rupella ,  Banleuca,   tels   sont  les  noms  sous 
lesquels  la  Rochelle  est  désignée  dans  les  chartes.  Elle  paraît 
avoir  été  fondée  vers  la  fin  du  X^  siècle.  Ce  ne  fut  d'abord 
qu'un  refuge  pour  les  marins  occupés  de  la  pêche ,  et  ses 
accroissehients  furent  peu  rapides.    Au  commencement  du 
XIP.   siècle,  Guillaume  X,  duc  d'Aquitaine,   s'en  empara 
après  avoir  ruiné  Chatellaillon.  Aliénor,  héritière  de  Guil- 
laume X,  la  fit  passer  aux  mains  du  roi  d'Angleterre;  Louis 
YIII  l'assiégea  et  la  prit  en  122^;  Philippe  III  y  vint  en 
1271;  le  traité  de  Brétigny  la  restitua  aux  Anglais  en  1368; 
mais  en  1372  ,  elle  se  remit  sous  l'obéissance  de  Charles  V. 
Charles  VII ,  n'étant  encore  que  Dauphin ,  faillit  y  périr  par 
l'éboulement  d'une  maison  de  la  rue  du  Coq,  en  1^22  ;  en 
li69 ,  la  Rochelle  faisait  partie  de  l'apanage  de  Charles  de 
Guienne  :  la  mort  de  ce  prince  infortuné  la  remit  au  domaine 
de  la  couronne.  Elle  vit  en  ses  murs  Louis  XI  en  1472,  et 
François  I^"".   en  1542.  Les  calvinistes  s'en  emparèrent  en 
1567  et  le  duc  d'Anjou  l'assiégea  en  vain  en  1573.  Devenue 


0- 


38  EXCURSION    ARCHÉOLOGIQUE 

le  boulevard  des  protestants ,  la  Rochelle ,  assiégée  et  prise 
par  Louis  XIII,  dut  poser  les  armes.  La  translation  de 
l'évêché  de  Maillezais  à  la  Rochelle,  en  1648,  contribua  à 
rallumer  dans  cette  ville  le  flambeau  de  la  foi  si  long-temps 
obscurci  par  les  idées  de  la  Réforme. 

On  conserve  à  la  bibliothèque  publique  de  la  Rochelle  un 
manuscrit  fort  curieux  où  se  trouvent  consignées  dans  le 
plus  grand  détail  les  réjouissances  célébrées  à  la  fête  de  saint 
Thomas ,  peu  de  temps  après  la  prise  de  possession  du  grand 
temple  par  les  cathoUques. 

Au  trésor  du  séminaire  diocésain  se  voit  un  calice  en 
vermeil  que  l'on  dit  avoir  servi  à  Richelieu  célébrant  une 
messe  d'actions  de  grâces,  dans  l'église  St^ -Marguerite ,  le 
jour  de  l'entrée  de  Louis  XIII  à  la  Rochelle. 

Le  touriste  peut  faire  bonne  provision  de  notes  à  la  Ro- 
chelle; le  moyen-âge  et  la  renaissance  lui  fourniront  de 
bonnes  pages  à  étudier. 

Ecclesia  parochialis  beatce  Mariée  de  Compniis  ;  de  Coi- 
gnes  ;  de  Cougnes;  de  Cognehors ,  in  villa  Bwpellœ.  — Ce 
bénéfice  dépendait  du  prieuré  d'Aix  ;  aujourd'hui  c'est  une 
cure  de  deuxième  classe,  dans  le  doyenné  de  St. -Louis.  Le 
titulaire  devait  10  liv.  ]10  s.  pour  procuration  à  l'évêque 
de  Saintes  en  visite  diocésaine. 

Il  serait  difficile  de  discerner  quelques  traces  de  l'ancien  édi- 
fice dans  cette  église  que  le  mauvais  goût  s'attache  à  défigurer 
de  plus  en  plus  par  des  restaurations  maladroites.  L*ancienne 
église  fut  détruite  en  1568;  l'édifice  actuel  est  de  1653. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Bartholomei  in  villa  Rwpellœ. 
—  St.  -Barthélémy  dépendait  du  prieur  de  St.  -Martin  d'Aix. 
Le  titulaire  devait  5  liv.  5  s.  pour  procuration  à  l'évêque 
de  Saintes  en  cours  de  visite  pastorale. 


I 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET  RETOUR.  39 

Les  bénédictins  de  l'île  d'Aix  avaient  bâti  cette  église  en 
1182,  et  le  pape  Eugène  les  avait  autorisés  à  la  faire  des- 
servir. Cette  église  que  la  cathédrale  actuelle  coupe  à  angle 
droit ,  a  été  détruite  dans  nos  guerres  religieuses  du  XVP. 
siècle;  on  en  a  trouvé  les  fondements  dans  les  travaux  de 
terrassement  entrepris  pour  l'achèvement  de  la  cathédrale. 
Il  n'en  reste  que  la  tour  du  clocher ,  ouvrage  ajouté  à  l'ancien 
édifice  au  XIV*.  siècle.  La  tour  de  St.  -Barthélémy  offre  de 
johs  détails  à  étudier;  elle  est  carrée,  et  sa  plate-forme  ne 
paraît  pas  avoir  été  destinée  à  recevoir  une  flèche.  Les  ar- 
chives de  St. -Barthélémy  conseiTent  une  légende  que  je 
suis  heureux  de  reproduire  ;  un  extrait  des  registres  de  la 
commune  sous  la  rubrique  du  17  février  1731  confirme  le 
fait,  et  la  messe  célébrée  annuellement  à  la  cathédrale  le 
lundi  de  Pâques,  ne  laisse  aucun  doute  sur  l'authenticité 
du  miracle  qui  fait  l'objet  de  cette  légende. 

Légende  du  Muet. 

L'an  de  grâce  1461 ,  le  jour  et  feste  de  Pasques,  miracle 
giant  advint  dans  Tesglyze  monsieur  Sainct  Barthommey  de 
la  Rochelle;  de  Bertrand  Leclerc,  en  son  vivant  pair  et 
bourgeois  de  la  Rochelle ,  filz  de  feu  maistre  Jehan  Leclerc 
et  de  Perrette  du  Chasteau,  lequel  Bertrand  Leclerc,  luy 
estant  en  son  jeune  aage  de  huict  ti  neuf  ans,  ou  environ  fust 
malade ,  et  ung  jour  qu'il  fasoit  fort  temps  comme  tonnerres 
et  esclairs,  une  femme  ou  servante  qui  le  remuoit  d'ung 
lict  en  l'aultre ,  entra  par  la  fenestre  de  la  maison  où  il  estoit 
ung  tourbillon  de  feu  ou  escloires ,  en  telle  façon  que  ladicte 
femme  qui  le  tenoit  cheust  à  l'envers,  et  de  la  grant  peur 
que  elle  eust,  laissa  tomber  ledict  enfant  que  elle  tenoit  à 
terre ,  lequel  incontinent  perdist  la  parolle  et  fust  par  l'es- 
pace de  sept  ans  sans  parler  et  tout  impotent ,  tellement  que 
il  luy  convinst  d'aller  avecq  des  bourdes.   Touttefois  comme 


IxO  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

bon  chreslieii  alloit  tous  les  jours  à  l'esglyze  en  grant  dé- 
votion. 

Or  est-il  que  le  jour  de  Pasques,  l'an  susdict,  luy  estant 
dans  ladicte  esglyze  de  Sainct  Barthommey  avecq  ladicte  du 
Chasteau  sadicte  mère,  luy  monstroit  par  signes  évidents 
que  il  vouloit  bien  recepvoir  le  précieux  corps  de  Nostre 
Seigneur ,  laquelle  du  Chasteau  en  parla  au  vicaire  qui  pour 
lors  estoit ,  le  priant  que  son  plaisir  fust  de  bailler  à  recepvoir 
à  son  fdz  ;  lequel  vicaire  fust  de  ce  foire  refusant ,  disant  que 
il  n' estoit  confessé ,  et  qu'il  pourroit  estre  repreins.  Laquelle 
mère  voyant  le  fefuz  dudict  vicaire ,  se  preint  à  pleurer ,  et 
cognoissant  ledict  Leclerc  que  ledict  vicaire  ne  luy  voulloit 
bailler  à  recepvoir,  se  jetta  de  genoulx  devant  luy,  et  joi- 
gnant les  mains ,  luy  fasant  sygne  que  son  plaisir  fust  de  luy 
bailler  à  recepvoir  son  créateur,  lequel  vicaire  esmeu  de 
pitié,  et  à  la  prière  et  requeste  de  ladicte  mère,  luy  bailla 
à  recepvoir  le  précieux  corps  de  Nostre  Seigneur,  et  tout 
incontinent  luy  à  genoulx  devant  la  table  de  l'austier  dist  : 
Adjutorium  nostrum  in  nomine  Domini  et  ce  voyant  sadicte 
mère  dist  :  Vous  parlez  mon  enfant  !  Et  alors  luy  respondist 
son  filz  :  Ouy  ma  mère;  la  mercy  à  mon  Dieu.  Et  incontinent 
que  ledict  miracle  fust  advenu ,  tous  les  chapelains  compai- 
gnons  Dieu  servant  en  ladicte  esglyze  en  rendant  grâces  à 
Dieu  et  louanges  chantèrent  le  Te  Deum  laudamus.  Et 
depuys  lequel  miracle  fust  advenu ,  icelluy  Leclerc  a  tous- 
iours  aimé  Dieu  et  l'Esglyze;  et  luy  venant  à  la  fin  de  ses 
iours  eust  si  grant  repentance  et  cognoissance  de  Dieu ,  que 
ceulx  qui  estoient  présentz  ne  virent  iamais  homme  si  bien 
mourir;  car  iusqu'au  dernier  fumeau  il  invoquoit  tousiours 
le  nom  de  Dieu  et  de  la  Vierge  Marie ,  tenant  une  croix  en 
ses  mains,  de  laquelle  il  fasoit  sygne  que  on  gestast  de  l'eau 
bénite  sur  luy.  En  ce  fasant  rendist  l'esprit  à  Dieu ,  le  priant 
que  Dieu  en  ait  l'asme.  Amen. 


DE   SAINTES   A  LUÇON  ET  RETOUR.  41 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Johannis  de  Peroto.  — 
St.-Jeaii-du-Pérot  était  un  bénéfice  de  l'Ordre  de  Malte,  avec 
prieuré  et  commanderie  ;  aujourd'hui  c'est  une  cure  de 
deuxième  classe,  doyenné  de  St. -Sauveur.  Le  titulaire 
devait  à  l'évêque  en  visite  10  liv.  10  s.  pour  procuration. 
L'église  actuelle  n'offre  rien  de  remarquable;  elle  est 
reconstruite  sur  les  ruines  de  l'ancienne,  détruite  par  les 
protestants  au  XVI^  siècle. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Salvatoris  in  villa  RupellcB. 
' — St. -Sauveur  dépendait  du  prieuré  d'Aix;  c'est  aujourd'hui 
cure  de  première  classe  et  doyenné.  Le  titulaire  devait  à 
l'évêque  en  tournée  5  liv.  5  s.  de  procuration. 

Cet  édifice ,  malgré  les  diverses  soudures  des  XYP. ,  XVII^ 
et  X VHP.  siècles,  offre  de  beaux  détails  à  étudier,  mais  il 
n'y  a  pas  d'ensemble  à  raison  de  ces  diverses  reconstructions 
partielles.  Le  rétable  du  maître-autel  et  les  deux  anges 
adorateurs  en  marbre  blanc  sont  d'un  beau  travail.  La  tour 
du  clocher ,  bâtie  au  XV^  siècle ,  peu  après  celle  de  St.  - 
Barthélémy,  ne  paraît  pas  non  plus  avoir  été  destinée  à 
porter  une  flèche. 

Il  est  probable  que  l'église  de  St. -Sauveur  a  remplacé  une 
chapelle  de  St*'.  -Madelaine  dont  il  est  souvent  mention  dans 
les  chartes  du  XIP.  siècle. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Nicolaii  villœ  Rupellœ.  — 
Saint-Nicolas  dépendait  du  prieuré  de  Fors ,  près  de  Niort  ; 
c'est  aujourd'hui  une  cure  de  deuxième  classe  dans  le  doyenné 
de  Saint-Sauveur.  Le  titulaire  ne  devait  aucun  droit  de  visite 
à  l'évêque. 

L'église  de  Saint-Nicolas  est  moderne  ;  l'ancien  édifice  a  été 
détruit  dans  nos  guerres  religieuses. 


1x2  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Le  touriste  doit  donner  un  coup -d'oeil  à  la  chapelle  des 
Frères  de  la  doctrine  chrétienne ,  ancienne  chapelle  de  la 
maison  de  l'Oratoire ,  sous  le  vocable  de  sainte  Marguerite  , 
où  le  cardinal  de  Sourdis ,  évêque  de  Maillezais ,  reçut  Louis 
XIII  après  la  réduction  de  la  Rochelle.  Une  assez  mauvaise 
toile  conservée  au  séminaire  diocésain  a  conservé  la  mémoire 
de  ce  fait  d'histoire  locale.  Ce  tableau  comme moratif ,  ainsi 
que  le  caUce  dont  j'ai  parlé  plus  haut,  devraient  être  restitués 
à  la  chapelle  de  Sainte-Marguerite  :  le  déplacement  de  ces 
objets  leur  enlève  tout  leur  intérêt 

Il  devra  aussi  visiter  la  jolie  chapelle  des  xVugustins ,  oc- 
cupée aujourd'hui  par  les  Ursuhnes  de  Jésus,  dites  Dames  de 
Chavagnes  ;  le  temple  du  culte  réformé ,  chapelle  des  Récollets  ; 
un  tableau  original  de  Le  Sueur,  dans  l'égUse  de  l'hôpital  St.- 
Louis,  et  l'hôpital  militaire  d'Auffrédy  pour  y  apprendre 
comment  on  peut  interpréter  les  intentions  d'un  fondateur. 

Légende  d'Auffrédy,  XU1«.  siècle. 

Au  commencement  du  XIIP.  siècle ,  le  commerce  de  la 
Rochelle ,  encouragé  par  les  rois  Jean-sans-Terre  et  Louis 
Min ,  s'élevait  rapidement  à  ce  haut  degré  de  richesses  et  de 
prospéiité  qui  firent  de  cette  ville  une  des  places  les  plus 
importantes  de  l'Europe  et  le  dernier  boulevard  de  l'indé- 
pendance rehgieuse. 

Alors ,  parmi  ces  fiers  bourgeois  qui  portaient  au  loin  le 
nom  français ,  vivait  un  homme  honoré  de  ses  concitoyens ,  et 
dont  le  souvenir  s'est  conservé  jusqu'à  nos  jours  comme  un 
des  exemples  de  courage  et  de  générosité. 

Le  commerce  de  la  Méditerranée  était  presque  tout  entier , 
à  cette  époque ,  entre  les  mains  des  Rochelais ,  et  parmi  les 
nombreux  armateurs  de  cette  ville ,  Auffrédy  passait  pour  le 
plus  heureux  et  le  plus  entreprenant.  Ses  navires  se  montraient 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  UZ 

à  la  fois  dans  les  eaux  de  l'Adriatique  et  de  la  Zélande ,  et 
toujours  de  nouvelles  richesses  venaient  répandre  dans  sa 
patrie  le  travail  et  le  bonheur. 

Cependant  dix  bâtiments  d'Auffrédy ,  expédiés  depuis  plus 
d'une  année  à  Smyrne  et  à  Constantinople ,  étaient  impatiem- 
ment attendus  sans  que  rien  annonçât  leur  retour.  Bientôt 
le  bruit  de  leur  perte  se  répandit ,  et  le  crédit  de  l'armateur 
en  fut  ébranlé.  La  plus  grande  partie  de  ses  richesses  était 
placée  dans  son  expédition  du  Levant ,  et  loi'sque  survinrent 
des  engagements  antérieurs,  il  se  trouva  hors  d'état  d'y 
satisfaire  sans  épuiser  ses  dernières  ressources.  Il  était  homme 
d'honneur ,  il  paya  et  fut  ruiné. 

En  tout  temps  les  malheureux  ont  peu  d'amis  :  ceux 
d'Auffrédy  l'abandonnèrent  l'un  après  l'autre ,  et  un  jour  il 
se  trouva  seul.  Plus  faible ,  il  eût  succombé  à  cette  dernière 
épreuve,  mais  son  courage  fut  plus  grand  que  son  infortune. 
Il  vit  au-dessous  de  lui  des  hommes  qui  gagnaient  leur  vie 
à  la  sueur  de  leur  front;  il  se  mêla  à  ces  hommes,  et  reçut 
le  salaire  de  l'ouvrier  de  la  main  de  ceux  mêmes  que  naguère 
il  admettait  à  sa  table.  Cette  héroïque  résolution  faisait 
l'objet  de  l'admiration  des  uns  et  de  l'ironie  des  autres. 
Auffrédy  seul  n'était  ni  surpris ,  ni  affligé ,  et  chaque  jour 
on  le  voyait  exerçant  sur  le  port  le  pénible  métier  de  porte- 
faix avec  la  même  résignation  et  la  même  bonhomie  que  s'il 
fût  né  dans  cette  position  sociale. 

Un  soir ,  fatigué  d'avoir  roulé ,  pendant  plusieurs  heures , 
de  lourdes  barriques ,  il  était  assis  sur  le  bord  du  rivage , 
en  considérant  les  eaux  de  la  mer  et  les  yeux  fixés  sur  le 
mouvement  de  la  marée.  Tout  à  coup  les  pavillons  de  la  tour 
St.  -Jean  signalent  des  navires  à  la  marque  de  son  ancienne 
maison;  un  instant  il  se  croit  le  jouet  d'une  illusion;  mais 
ces  signaux  étaient  véridiques,  et  bientôt  accourut  vers  lui 
une  foule  d'ouvriers  et  de  matelots,  alors  ses  seuls  amis, 


UU  EXCURSION  ARCHÉOLOGIQUE 

pour  lui  confirmer  la  nouvelle  que  ses  bâtiments ,  qu'il  croyait 
depuis  si  long-temps  perdus,  revenaient  chargés  d'immenses 
richesses. 

Auffrédy  rendu  par  cet  événement  plus  oppulent  que 
jamais ,  aurait  facilement  pu  se  venger  de  ses  ingrats  amis  ; 
mais  son  âme,  forte  dans  le  malheur,  fut  grande  dans  la 
prospérité,  il  oublia  les  injures  des  puissants  pour  ne  se 
rappeler  que  les  souffrances  et  les  privations  des  pauvres  au 
milieu  desquels  il  avait  vécu.  Ouvrier,  il  resta  l'ami  des 
ouvriers ,  et  il  résolut  de  les  soulager  en  leur  consacrant  un 
asile.  Il  fonda  l'hôpital  St. -Barthélémy,  le  dota  en  généreux 
bienfaiteur ,  et  se  dévoua  lui-même  au  service  des  malades  : 
double  exemple  de  la  grandeur  du  commerce  des  Rochelais 
vers  la  fin  du  XIP.  siècle ,  et  de  la  piété  de  l'un  de  leurs 
concitoyens  dont  la  mémoire  doit  vivre  à  jamais. 

Là  date  de  la  fondation  d'Auffrédy  est  de  1203;  Auffrédy 
vivait  encore  en  1214,  comme  il  paraît  par  un  bref  de 
Ponce,  évêque  de  Saintes.  Depuis  quelques  années,  la 
fondation  d'Auffrédy  a  eu  une  autre  destination  :  c'est  au- 
jourd'hui un  hospice  militaire  dont  les  religieuses  ont  été 
éconduites  pour  faire  place  à  des  infirmiers. 

Je  ne  saurais  parler  de  l'hôpital  d'Auffrédy  sans  consigner 
ici  le  nom  d'une  fille  de  la  Sagesse  qui  pendant  longues 
années  a  été  supérieure  de  cette  maison. 

«  En  1791 ,  la  sœur  Eugénie  vint  à  la  Rochelle  en  quaUté 
de  supérieure  de  l'hôpital  d'Auffrédy ,  précédemment  dirigé 
par  les  frères  de  la  Charité.  Elle  avait  alors  37  ans.  En  peu 
de  temps  elle  gagna  tous  les  cœurs,  et  l'ascendant  de  sa 
vertu  fut  une  arme  puissante  dans  les  circonstances  mal- 
heureuses qui  survinrent  peu  après.  Ce  fut  un  beau  spectacle 
de  voir  cette  femme  admirable,  luttant  par  principe  de 
conscience  avec  l'autorité  qui  voulait  exiger  d'elle  un  serment 


DE  SAINTES  A  LUÇON   ET  RETOUR.  1x5 

qu'elle  avait  en  horreur,  et  subjuguant  par  ses  raisons  et 

son   courage   cette    même  autorité    qui  semblait   regretter 

d'avoir  à  la  combattre.    Après  une  discussion  de  plusieurs 

heures,  «  C'est  assez,  dit-elle.  Messieurs,  ma  parole  défi- 

«  nitive ,  la  voici  :  la  guillotine  est  en  permanence ,  qu'on 

«  m'y  conduise  ;  un  serment  contraire  à  ma  conscience ,  on 

«  ne  l'obtiendra  jamais.   »  On  fut  attéré  de  cette  réponse , 

car  on  voulait  la  sauver.  Elle  en  eut  la  preuve  peu  de  temps 

après.  —  La  détention  de  vos  sœurs  est  arrêtée ,  lui  dit-on , 

il  faut  qu'elles  partent.   Mais  consolez-vous,  nous  sommes 

résolus  de  vous  conserver  à  la  Rochelle,  vous  n'irez  point 

en  exil.  —  La   sœur  Eugénie  tombe  à  genoux  :  De  grâce , 

Messieurs,  ne  me  séparez  pas  de  mes  compagnes,  ou  qu'on 

les  sauve  avec  moi,  ou  qu'on  m'exile  avec  elles.  —  Elle 

partit  en  effet  pour  la  prison  de  Brouage ,  où  elle  fut  détenue 

pendant  un  an.  On  ne  peut  dire  de  quelle  considération  et 

de  quels  respects  elle  fut  environnée  dans  ce  triste  séjour, 

non  seulement  par  ses  compagnons  d'exil,  de  tous  les  ordres 

et  de  toutes  les  conditions,  mais,   à   la  gloire  des  soldats 

français  préposés  à  la  garde  de  ces  illustres  captives,  nous 

dirons   que  plusieurs  d'entr'eux  épiaient  tous  les  moyens 

d'adoucir  leurs  souffrances,    au  souvenir  des  soins  qu'ils 

avaient  eux-mêmes  reçus  des  pauvres  hospitalières.    L'un, 

les  voyant  privées  de  feu ,  jetait  dans  la  cour,  à  la  dérobée, 

un  tison  embrasé ,  l'autre  abrégeait  leur  tache  pénible  en  les 

aidant  à  arracher  les  herbes  dans  les  rues  de  Brouage  qu'on 

les  forçait  d'approprier.  Honneur  à  ces  cœurs  sensibles ,  mais 

surtout  honneur  à  la  vertu  qui  sait  les  émouvoir. 

«  En  1812,  M.  Garnier,  maire  de  la  Rochelle,  et  M.  le 
commissaire  des  guerres  eurent  enfin  la  consolation  de 
réintégrer  dans  sa  charge  de  supérieure  de  l'hôpital  la  ver- 
tueuse sœur  dont  l'absence  avait  été  si  vivement  sentie.  Son 
retour  fut  un  triomphe.   Revêtue  de  son  costume  religieux 


U6  EXCURSION    ARCHÉOLOGIQLE 

qu'elle  n'avait  pu  reprendre  encore ,  marchant  à  la  tête  de 
ses  sœurs ,  accompagnée  de  M.  le  maire ,  au  milieu  d'une 
foule  immense  avide  de  revoir  la  fille  de  la  Charité,  elle  arrive 
à  l'hôpital  où  elle  est  accueilhe  au  bruit  de  la  musique  mili- 
taire ;  et  M.  le  maire ,  en  la  présentant  aux  malades  assemblés 
leur  dit  :  Mes  enfants,  je  vous  ramène  votre  mère.  Elle  n'a 
cessé  en  effet  d'en  avoir  les  sentiments  jusqu'à  la  fin ,  pour 
tous  ceux  que  la  douleur  amenait  près  d'elle.  Son  premier 
acte  à  l'hôpital  fut  de  procurer  un  prêtre  à  un  pauvre  malade 
qui  semblait  n'attendre  que  sa  visite  pour  mourir. 

«  Quant  à  la  sagesse  de  son  administration  ,  elle  lui  mérita 
toujours  la  considération  et  l'estime  des  autorités  militaires  de 
la  Rochelle ,  aussi  bien  que  les  éloges  des  généraux-inspec- 
teurs. Le  duc  d'Abrantès  félicitait  hautement  les  blessés  et  les 
malades,  alors  au  nombre  de  900,  d'être  confiés  à  ses  mains 
charitables.  Le  prince  Berthier,  le  général  Rivault ,  lui  té- 
moignèrent le  plus  vif  intérêt;  personne  enfin,  au  témoignage 
d'un  intendant  mihtaire  ,  n'était  noté  plus  favorablement  au 
ministère  que  la  sœur  Eugénie. 

«  Charité  parfaite  pour  tous,  prudence  rare,  goût  judicieux, 
douceur  pleine  de  charmes,  parole  gracieuse  et  toujours  suave, 
même  en  réprimandant ,  piété  angéhque  ,  zèle  infatigable , 
mémoire  heureuse ,  tact  fin  et  déhcat,  connaissance  du  monde 
et  habitude  des  affaires ,  amour  des  convenances  et  respect 
profond  pour  l'autorité ,  cœur  généreux  et  sensible  ,  physio- 
nomie pure  et  calme  comme  son  âme ,  telle  a  été  constamment 
la  sœur  Eugénie. 

«  Elle  est  morte  comme  meurent  les  saintes ,  canonisée  par 
la  voix  pubhque  sans  exception.  JMg^  l'évêque  de  la  Rochelle,  qui 
l'avait  visitée  plusieurs  fois,  voulut  lui  administrer  lui-même 
les  derniers  sacrements,  et  il  fut  frappé  des  adieux  et  des 
exhortations  énergiques  qu'elle  adressa  à  ses  compagnes  éplo- 
rées  en  les  bénissant.  Sa  foi  a  brillé  d'un  éclat  plus  vif  que 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET  RETOUR.  47 

jamais  à  l'approche  de  la  mort  ;  le  nom  de  Jésus  était  sans 
cesse  sur  ses  lèvres ,  elle  possédait  la  grâce  et  la  paix.  Usant 
de  l'ascendant  qu'elle  avait  sur  les  cœurs ,  elle  a  donné  à  tous 

ceux  qui  l'entouraient  de  pieux  et  salutaires  avis Elle  a  fait 

le  bienjusqu'à  la  fin. ...  Sa  mémoire  sera  toujours  en  bénédiction 
parmi  ses  filles ,  et  son  nom  leur  rappellera  toutes  les  vertus.  » 

L'ère  féodale  a  enrichi  la  Rochelle  de  quelques  monuments 
remarquables.  A  l'entrée  du  havre,  les  tours  St.-Mcolas  et 
de  la  Chaîne ,  bâties  sous  Charles  V ,  des  ruines  de  l'ancien 
château  ;  la  tour  de  la  Lanterne ,  surmontée  d'une  flèche  en 
pierre  fort  élégante.  Ces  édifices  datent  de  la  deuxième  moitié 
du  XV*.  siècle.  L' Hôtel-de- Ville ,  un  peu  moins  ancien,  offre 
à  l'intérieur  et  dans  son  ensemble  de  jolis  détails.  La  façade 
intérieure  est  du  commencement  du  XVIP.  siècle.  Le  Palais- 
de-Justice ,  de  la  même  époque  ,  et  la  Bourse ,  où  siègent  la 
Chambre  et  le  Tribunal  de  commerce,  sont  des  édifices  re- 
marquables par  leur  beauté  et  leur  solidité.  En  général ,  les 
monuments   de  la   renaissance  sont  bien  traités. 

Il  me  semble  qu'il  eût  été  bon  de  s'abstenir  de  changer 
la  disposition  intérieure  de  l' Hôtel-de- Ville  ;  trop  de  souvenirs 
se  rattachent  à  cet  édifice.  Si  l'on  n'a  pas  abusé  de  ma  cré- 
dulité d'antiquaire ,  on  aurait  fait  dorer  à  neuf  le  fauteuil 
historique  où  siégeait  Guiton  ;  et  le  poignard  dont  le  Maire 
intrépide  frappa  la  table  de  marbre  aurait  été  changé  en  une 
épée  d'honneur  offerte  à  l'amiral  Duperré. 

La  cathédrale ,  édifice  de  la  fin  du  XVIII^  siècle ,  n'offre 
rien  de  remarquable ,  rien  qui  parle  au  cœur  ;  l'âme  y  est 
en  quelque  sorte  écrasée  par  la  lourdeur  du  style  grec,  si  peu 
approprié  h  la  pensée  religieuse.  On  la  termine  en  ce  moment  ; 
j'ignore  si  les  tours  qui,  dans  le  plan  primitif,  devaient  s'élever 
à  droite  et  à  gauche  du  portail ,  ainsi  que  la  coupole  du  tran- 
sept ,  entrent  dans  le  nouveau  plao. 


I 


as  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

J'ai  passé  d'agréables  moments  à  la  bibliothèque,  riche 
d'emiron  20,000  volumes  ,  ainsi  qu'au  jardin  botanique 
et  au  cabinet  d'histoire  naturelle ,  qui  offre  une  belle  et  riche 
collection. 

Le  bassin  de  carénage ,  où  des  bâtiments  de  ^00  tonneaux 
sont  toujours  à  flot ,  le  havre  et  ses  deux  écluses  de  chasse , 
qui,  à  mer  basse,  débouchent  avec  impétuosité  pour  entraîner 
les  vases  qui  s'y  amoncellent  facilement ,  sont  parfaitement 
entretenus.  L'avant-port  est  protégé  par  une  jetée  qui  rompt 
l'effort  de  la  mer  et  facilite  l'arrivage  des  navires  ;  il  est  fermé 
par  une  digue  bâtie  par  Richeheu  à  l'époque  du  siège  de  1628. 
Cette  digue,  qui  découvre  à  mer  basse,  fut  exécutée  par 
Tirian,  maître  maçon  de  Paris,  sur  une  longueur  de  \,U5k 
mètres. 

Deux  corps  de  casernes  et  l'Arsenal ,  où  se  trouve  une  fort 
belle  salle  d'armes ,  ont  la  sévérité  qui  caractérise  l'architec- 
ture militaire.  Les  fortifications  de  la  place  ont  été  reconstruites 
d'après  les  plans  de  Vauban. 

La  Rochelle  a  fourni  plusieurs  hommes  qui  ont  marqué 
dans  les  lettres,  les  sciences  ou  les  affaires  publiques.  Guy  ton, 
maire  pendant  le  siège  de  1627  ;  le  marin  Du  Pavillon  :  Mé- 
richon,  diplomate  sous  Louis  XI;  le  chanceher  Pierre  Do- 
riole,  le  marquis  de  Beauharnais,  Réaumur,  Mercier,  Charles 
et  Emmanuel  Dupaty  ;  Imbert  et  Huet,  jurisconsultes;  Jean 
de  Sponde,  Amos  Barbot,  historien;  Arcère,  etc.,  etc. 

Cognebors,  doyeoDé  de  Saint-SauTenr. 

Cette  petite  commune ,  qui  pourrait  passer  pour  un  fau- 
bourg de  la  Rochelle  dont  elle  n'est  distante  que  d'un  kilo- 
mètre, est  traversée  par  la  route  départementale  de  la  Rochelle 
à  Luçon  par  le  Brault.  Elle  se  compose  de  quelques  villages 
dont  les  principaux  sont  Lafont ,  le  petit  et  le  grand  St.  -Eloi. 


DE  SAINTES  A  LIPÇON   ET   RETOUR.  ^9 

Cognehors  ne  forme  pas  une  paroisse;  elle  relève ,  pour  le 
spirituel ,  de  la  paroisse  de  Notre-Dame  intrà  mur  os ,  Beata 
Maria  de  Compniis.  C'était  autrefois  un  vaste  marais  dont 
les  chartes  anciennes  font  mention  sous  le  nom  de  Copnia. 
Il  a  été  desséché  par  M.  de  Réverseaux ,  intendant  de  la  pro- 
vince. C'est  dans  cette  commune  que  sont  établis  les  bassins 
sourciaux  qui  fournissent  les  eaux  à  la  Rochelle. 

Le  Père  Grignon  de  Montfort ,  le  saint  Vincent  de  Paul  de 
la  Vendée,  l'instituteur  des  filles  de  la  sagesse,  venait  quel- 
quefois se  reposer  au  petit  St.  -Eloi  des  fatigues  du  ministère 
apostolique ,  et  retremper  son  âme  dans  la  retraite.  Il  y  avait 
une  toute  petite  maison ,  un  rez-de-chaussée ,  avec  iin  petit 
jardin  et  un  oratoire  où  le  saint  missionnaire  disait  la  messe. 
La  petite  maison ,  le  petit  jardin  et  l'oratoire  sont  encore  là  , 
souvent  visités  par  les  filles  de  la  sagesse  qui  viennent  y  puiser 
l'amour  des  croix  et  le  détachement  de  soi-même. 

Au  village  de  Lafont  a  été  construit,  en  1828,  Fhospice 
départemental  des  ahénés.  Ce  vaste  et  utile  étabhssement  , 
construit  d'après  un  plan  général  entièrement  neuf,  réunit 
dans  ses  dispositions  matérielles  tout  ce  qu'il  y  a  de  mieux 
approprié  aux  besoins  des  différentes  classes  d'aliénés.  Tout  y 
est  créé  pour  une  spéciahté  déterminée  :  l'ensemble  et  les 
détails  se  montrent  partout  avec  la  même  unité  de  vues  et 
dans  un  accord  convenables.  Le  site  au  milieu  d'une  riche 
campagne  et  non  loin  de  la  mer  est  parfaitement  choisi. 
L'aspect  des  façades  est  imposant  quoique  simple  ;  le  cœur  ne 
se  resserre  point  quand  on  pénètre  dans  l'intérieur  :  des  cours 
spacieuses  ornées  de  deux  rangs  d'arbres ,  de  jolis  parterres , 
des  fontaines  élégantes  dont  plusieui^s  fournissent  une  eau 
jaillissante  qui  entretient  la  fraîcheur  même  au  milieu  des 
plus  fortes  chaleurs,  étonnent  et  surprennent  agréablement 
le  visiteur  par  leur  riant  aspect.  Rien  de  repoussant  ni  de  pé- 
nible, rien  qui  attriste  la  vue,  rien  enfin  qui  rappelle  la  prison. 

U 


50  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Les  cellules ,  élevées  de  plusieurs  marches  au-dessus  des 
cours,  ont  des  dimensions  convenables  et  sont  parfaitement 
aérées  ;  toutes  sont  ouvertes  au  levant  ;  une  porte  et  deux 
fenêtres  qui  se  correspondent  laissent  facilement  renouveler 
Pair. 

Le  système  d'enceinte  de  chaque  cour  comprend ,  pour 
chacune  d'elles ,  un  promenoir  couvert ,  un  chauffoir  qui  sert 
aussi  de  réfectoire ,  et  des  ateliers  de  travail. 

Pour  les  malades  tranquilles,  les  convalescents,  les  per- 
sonnes d'une  classe  distinguée ,  se  trouvent ,  dans  les  dortoirs 
supérieurs ,  des  appartements  convenables  et  commodes ,  des 
salles  de  réunion ,  une  salle  de  billard ,  une  bibliothèque  ,  et 
tous  les  agréments  qui  peuvent  se  concilier  avec  leur  sûreté 
personnelle  et  le  bon  ordre  de  la  maison. 

Dans  chaque  quartier,  une  salle  de  bains  avec  un  pavillon 
de  douches ,  et  des  infirmeries  isolées  pour  les  maladies  ac- 
cidentelles. 

Tous  jouissent  de  la  plus  grande  Uberté  dans  leurs  quartiers 
respectifs,  et  les  furieux  eux-mêmes  restent  rarement  une 
journée  tout  entière  renfermés  dans  leur  loge ,  ce  qui  fait  que 
leur  exaltation  n'est  jamais  ni  longue  ni  dangereuse. 

Presque  tous  mangent  à  des  tables  communes ,  classe  par 
classe ,  et  l'on  ne  peut  qu'être  frappé  de  l'ordre  et  du  silence 
qui  régnent  dans  les  réfectoires  aux  heures  des  repas. 

Ceux  qui  en  sont  susceptibles  sont  occupés,  selon  leur  goût 
et  leurs  habitudes ,  à  différents  genres  de  travaux ,  tant  à  l'exté- 
rieur que  dans  des  salles  ou  atehers  de  travail  disposés  à  cet  effet. 

Les  malades  tranquilles  et  les  convalescents  ont  aussi  des 
heures  consacrées  à  des  jeux ,  tant  dans  l'enclos  qu'à  l'exté- 
rieur. Ceux-là  ont  encore  des  jours  de  promenade  dans  la 
campagne,  sous  la  conduite  d'un  certain  nombre  d'infirmiers, 
distingués  par  un  uniforme  particulier  et  une  plaque  indiquant 
leur  qualité. 


BE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  51 

Le  senice  général  de  cette  maison  de  santé  est  divisé  en 
deux  sections  distinctes  et  indépendantes  l'une  de  l'autre. 
Le  gouvernement  du  ménage  de  la  maison  et  son  administra- 
tion de  détail ,  la  direction  de  la  pharmacie  et  des  infirmeries 
sont  confiés  à  une  sœur  directrice  ayant  sous  ses  ordres  qua- 
torze autres  sœurs  et  employés  subalternes. 

Le  traitement,  la  direction  et  la  surveillance  des  malades 
appartient  à  un  médecin  en  chef  secondé  dans  son  service  par 
un  chirurgien  titulaire  et  son  suppléant 

Une  commission  administrative,  composée  de  cinq  mem- 
bres ,  présidée  par  le  Préfet ,  a  la  haute  surveillance  et  l'ad- 
ministration générale  de  la  maison. 

Telle  est  la  maison  de  santé  de  Lafont,  et  je  ne  saurais 
garder  trop  bon  souvenir  de  l'excellente  sœur  qui  m'en  a  fait 
visiter  tous  les  détails  ;  qu'elle  reçoive  ici  l'expression  de  ma 
reconnaissance. 

Saint- Xandre ,  doyeDoé  de  St. -Louis. 

Ecdesia  parochialiset  prioratus  Sancti  Candidi  inAlmsio. 
—  Cette  égfise  dépendait  de  l'abbaye  de  St. -Michel  en  l'Uenn. 
C'est  aujourd'hui  une  succursale  du  doyenné  de  St.  -Louis  de 
ia  Rochelle. 

Les  protestants  détruisirent  l'égUse  de  St.  -Xandre  h  l'époque 
de  nos  guerres  religieuses.  Un  marchand  de  la  Rochelle , 
appelé  Jupin ,  et  qui  fut  le  principal  acteur  dans  ce  désastre , 
fut  condamné  à  rétabUr  l'édifice  à  ses  frais,  ce  qui  fut  exécuté 
en  163Zi. 

La  commune  de  St. -Xandre  rappelle  de  grands  souvenirs 
historiques.  Le  château  de  la  Sauzaie ,  non  loin  du  chef-heu  , 
entouré  encore  de  douves  pleines  d'eaux  vives,  servit  de 
quartier  général  h  Richeheu  ,  lors  du  siège  de  la  RochcUe  ,  et 
c'est  là  que,  le  28  octobre  1628,  le  cardinal  reçut  les  députés 


52  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

chargés  de  traiter  de  la  reddition  de  la  ville.  La  chambre  où 
couchait  Richelieu  est  encore  garnie  du  lit  et  des  meubles 
dont  il  s'est  servi.  Honneur  à  ceux  qui  ont  ainsi  conservé  des 
objets  tombés  au  domaine  de  l'histoire  ! 

St.-Xandre  avait  été  le  quartier  général  de  Biron  ,  en 
1572. 

Villedoox,  aoneie  d'Andilly,  doyenné  de  Marans. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Martini  de  Villa  Dulci.  —  Ce 
bénéfice  dépendait  de  l'évêque  de  Saintes ,  d'abord ,  puis  du 
prieur  de  St. -Jean  de  la  Rochelle;  ij  devait  20  swis  de  pro- 
curation ;  c'est  aujourd'hui  une  annexe  de  l'église  d'Andilly- 
les-Marais ,  au  doyenné  de  Marans. 

Dans  les  premiers  siècles  de  notre  ère,  Villedoux  était  sur 
les  bords  de  l'Océan  ,  alors  que  la  mer  couvrait  les  vastes  ter- 
rains qui  forment  aujourd'hui  le  bassin  de  la  Sèvre  Nioitaise. 
Sur  un  rocher  très-élevé,  dominant  le  marais,  une  métairie 
porte  encore  aujourd'hui  le  nom  de  Port-Doux.  En  9/iO, 
Guillaume-ïête-d'Etoupes  fait  don  à  l'abbé  de  St.-Maixent 
de  marais  salants  au  village  de  Trucca,  paroisse  de  Villedoux  ; 
une  charte  de  960  mentionne  les  mêmes  marais.  En  1100, 
nouvelle  donation  de  marais  salants  situés  à  la  Tranche  propè 
Villam  Dulce. 

L'éghse,  de  la  fin  du  XVIIP.  siècle,  n'offre  rien  de  remar- 
quable ;  elle  date  de  1778. 

-    Afldilly-les-Marais ,  doyenné  de  Maraos. 

Andeleïum,  Andillacus,  Andillers,  Andilly ,  ecclesia  pa- 
rochialis Sancti  Nazarii  de  Andilcïo ,  in  Alnisio.  —  Ce 
bénéfice  dépendait  de  l'abbé  de  Montierneuf  de  Poitiers; 
c'est  aujourd'hui  une  succursale  dans  le  doyenné  de  JMarans. 


DE  SAINTES  A  LUÇON   ET  RETOUR.  53 

Comme  Villedoux ,  Andilly  est  sur  la  falaise  qui  bornait  au 
Sud  le  Lacus  duorwn  corvorum.  Ce  point  était  fortifié  soit 
contre  les  invasions  des  pirates  du  Nord ,  soit  contre  les  in- 
sultes des  divers  partis  qui  désolèrent  la  France  dans  les  lon- 
gues querelles  des  maisons  d'Anjou  et  de  Poitiers.  Des  ruines 
très-considérables,  d'immenses  appartements  souterrains  et 
voûtés ,  témoignent  de  l'importance  de  l'ancien  château  d' An- 
dilly. 

Dans  nos  guerres  religieuses  des  XVI^  et  XVIP.  siècles , 
Andilly  fut  occupé  par  les  confédérés  qui  s'y  fortifièrent. 

L'église,  sous  le  vocable  de  saint  Nazaire,  est  remarquable 
par  sa  belle  conservation  et  sa  propreté  ;  elle  remonte  au  XII^. 
siècle ,  et  des  soudures  maladroites  ne  sont  pas  venues  en  dé- 
figurer le  type. 

J'avais  le  projet  de  me  rendre  à  Luçon  par  le  Brault  et 
de  visiter  le  marais ,  et  j'allais  eflectuer  mon  projet,  lorsque 
je  m'aperçus  que  j'avais  oublié  à  la  Rochelle  mes  notes  sur 
la  Vendée  et  l'indication  précise  de  quelques  localités  que  je 
devais  particulièrement  visiter.  Qui  n'a  pas  bonne  tête ,  dit- 
on  ,  doit  avoir  de  bonnes  jambes.  Me  voilà  donc  regagnant  la 
Rochelle  en  suivant  l'ancienne  falaise  marquée  par  Esnandes  , 
Marcilly,  Nieul,  l'Houmeau  ,  La  Leu  et  St. -Maurice. 

Esoandes,  doyenné  de  St.-Lonis  de  la  Rocbelle. 

Esnenda  ,  Esnemj)da  ,  Esnanda  ,  ecclesia  imrochialis 
Sancti  Martini  de  Esnandâ.  —  Ce  bénéfice  était  à  la  nomi- 
nation du  prieur  du  lieu ,  et  devait  à  l'évêque  de  Saintes ,  à 
titre  de  procuration,  10  Hv.  10  s.  C'est  aujourd'hui  une 
succursale  du  doyenné  de  St. -Louis  de  la  Rochelle. 

Le  prieuré  d'Esnandes  avait  été  donné  à  l'abbaye  de  St.  - 
Jean-d'Angeh  par  Guillaume  X  ,  duc  d'Aquitaine  ;  la  charte 


5U  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

est  de  1137.  Le  prieur  devait  avoir  avec  lui  un  moine  nourri 
et  entretenu  à  ses  frais  ;  ainsi  dans  tous  les  prieurés  dépen- 
dant de  l'abbaye  de  St.-Jean-d'Angeli. 

L'inspection  du  terrain  et  les  anciens  titres  témoignent 
qu'autrefois  la  mer  baignait  le  coteau  d'Esnandes. 

La  terre  d'Esnandes  appartenait ,  dans  le  principe ,  aux  sei- 
gneurs de  Taillebourg  ;  en  1229  ,  Hugues  l'Archevêque 
l'échangea  à  Geoffroy  d'Ancenis ,  contre  les  di'oits  qu'il  disait 
avoir  sur  la  terre  de  Taillebourg  et  la  vicomte  d'Aunay. 
Esnandes  passa  dans  la  maison  de  Vivonne  par  le  mariage 
d'une  héritière  d'Ancenis.  Vers  la  fin  du  XV^  siècle ,  le  duc 
de  Penthièvre  en  avait  la  jouissance,  et  la  terre  était  alors 
érigée  en  comté.  Dans  le  XVP.  siècle ,  nous  trouvons  pour 
seigneur  d'Esnandes  un  François  Joubert  de  la  Rochebaran- 
gère ,  puis  Seguin  Gentils  en  1538,  Pierre  Gentils  en  1555 , 
iVbraham  Gentils  à  la  fm  du  XVI".  siècle.  Abraham  ne  laissa 
qu'une  fille,  Marie,  dame  d'Esnandes,  qui  épousa  Jean  de 
Montbrun  en  1633  et  lui  porta  sa  terre;  leur  fils,  François 
de  Montbrun,  sieur  d'Esnandes,  épousa,  en  1662,  Charlotte 
du  Landas,  dont  il  eut  Alexandre  de  Montbrun,  sieur  d'Es- 
nandes, marié,  en  1687,  à  Françoise-Ehzabeth  Rougier; 
leur  fils,  Alexandre-François  de  Montbrun,  sieur  d'Esnandes, 
épousa,  en  1720,  Catherine-Agnès  de  Lédis;  leur  fils, 
François  de  Montbrun ,  était  seigneur  d'Esnandes  en  1775. 

L'église  d'Esnandes ,  sous  le  vocable  de  saint  Martin ,  est 
remarquable  par  sa  bonne  conservation ,  bien  qu'elle  accuse 
plusieurs  époques  successives.  La  partie  la  plus  ancienne  est 
du  XIP.  siècle.  Façade  à  trois  portails  ,  celui  du  milieu  ou- 
vert à  trois  voussures  en  retrait  avec  moulures  romanes  sup- 
portées par  six  colonnes  à  chapiteaux  sculptés.  Deux  groupes 
de  colonnes  cylindriques  coupent  cette  façade  6ù  se  remar- 
quent des  vestiges  d'un  zodiaque  formant  bande  ou  cordon , 
disposition  que  je  n'avais  pas  encore  remarquée  ailleurs.  Au 


D£  SAINTES   A  LUÇON   ET  RETOUR.  55 

XIII^  siècle,  quelques  réparations  furent  faites  sur  les  côtés  ; 
le  chœur ,  à  filets  prismatiques ,  est  du  XV^  siècle ,  l'abside 
paraît  avoir  été  remplacée  au  XVP.  par  un  chevet  droit. 

L'éghse  a  été  fortifiée  comme  presque  toutes  les  églises  du 
littoral  de  l'Aunis  ;  les  murs  furent  couronnés  d'un  parapet  en 
sailhe  avec  machicouhs.  Deux  guérites  à  cul-de-lampe  flan- 
quent la  façade  occidentale  ;  au  Midi ,  un  parapet  crénelé  et 
deux  guérites  carrées.  De  la  plate-forme  s'élève  une  tour 
carrée  à  fenêtres  ogivales  couronné  de  parapet.  On  y  remarque 
deux  gargouilles  bien  traitées  représentant  des  panthères  ac- 
croupies; un  chemin  de  ronde  contourne  les  toits  à  deux 
égouts. 

Des  réservoirs  à  moules ,  appelés  Bouchots  ,  font  la  fortune 
des  habitants  de  cette  petite  commune  qui  sont  presque  tous 
marins.  Le  premier  bouchot  fut  établi ,  dit-on ,  en  1 046 ,  par 
un  Irlandais  réfugié  à  Esnandes ,  appelé  Valton.  Chaque  bou- 
chot produit  annuellement  1500  fr.  ;  sa  dépense  est  de  1136  ; 
bénéfice  net  :  36Zi  fr. 

Marsilly ,  doyenné  de  St.-Loois  de  la  Rochelle. 

Marcilliacus ,  Marcilléium  ,  Marcillé  ,  Marcilly  ,  Mar- 
silly, ecclcsia  parochialis  et  prioratus  Sancti  Pétri  de  Mar- 
cilleïo.  —  Ce  bénéfice  dépendait  de  l'abbaye  de  St.  -Michel- 
en-l'Herm;  il  devait  à  l'évêque  de  Saintes  10  hv.  10  s.  à 
titre  de  procuration;  c'est  aujourd'hui  une  succursale  dans 
le  doyenné  de  St. -Louis  de  la  Rochelle. 

R.  P.  Lesson,  dans  ses  Fastes  historiques  et  archéolo- 
giques de  la  Saintonge,  et,  après  lui,  M.  Gautier,  dans  sa 
Statistique  du  département  de  la  Charente- Inférieure  ,  di- 
sait qu'il  y  avait  autrefois  à  Marsilly  une  abbaye,  et  R.  P. 
Lesson  en  fait  une  succursale  de  l'abbaye  de  Fontdouce. 

Les  plus  anciens  pouillés  de  Saintes  ne  parlent  point  d'ab- 


56  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

baye  à  Marsilly  ni  de  sa  dépendance  de  Fontdouce.  Il  y  avait 
sans  doute  à  Marsilly  un  prieuré  de  Bénédictins  où  pouvaient 
se  trouver  quelques  moines ,  comme  on  en  voit  plusieurs 
exemples ,  mais  cela  ne  constituait  pas  une  abbaye.  La  nomi- 
nation au  prieuré  et  à  la  cure  appartenait  à  l'abbé  de  St.- 
Michel-en-l'Herm ;  l'abbaye  de  Fontdouce  n'avait,  dans  le 
diocèse  de  Saintes,  que  la  nomination  au  prieuré  et  à  la  cure 
de  Burie  ;  trois  aumôneries  en  relevaient  également ,  c'était 
là  tout  le  patronage  de  Fontdouce  dans  le  diocèse  de  Saintes. 

L'église  de  xMarsilly  a  été  détruite  en  partie  ;  ce  qui  en  reste 
fait  penser  qu'elle  a  dû  être  belle.  La  tour  du  clocher  de  la 
fin  du  XIP.  siècle ,  a ,  dit-on ,  anciennement  été  surmontée 
d'une  flèche  fort  élevée.  Cette  tour ,  haute  de  23"\  ,  sert 
d'amer  aux  bâtiments  qui  entrent  dans  le  Pertuis-Breton.  De 
vastes  souterrains  creusés  sous  l'emplacement  du  prieuré  se 
dirigent  vers  la  mer. 

Nieal.snr.Mer,  doyenné  de  St.-Lonis  de  la  Rochelle. 

Sanctus  Philibertus,  Niolium;  ecclesia  parochialis  Sancti 
Philiberti  inAlnisio,  cum  sua  annexa  de  Ulmo  ;  ecclesia 
parochialis  Sancti  Philiberti  de  Niolio,  inAlnisio  ;  Nieul. — 
Ce  bénéfice  dépendait  de  l'abbaye  de  St-Michel-en-l'Herm  , 
le  prieur  devait  à  l'évêque  de  Saintes  10  liv.  10  s.  pour  pro- 
curation ;  c'est  aujourd'hui  une  succursale  du  doyenné  de 
St.  -Louis  de  la  Rochelle. 

Dans  les  chartes  du  moyen-âge ,  il  est  souvent  fait  mention 
de  Nieul ,  Niolium  ;  il  est  bon  de  remarquer  que  dans  ces 
citations,  il  est  rarement  question  de  St. -Philibert ,  ou  de 
Nieul-d'Aunis,  mais  bien  de  Nieul  sur  l'Autise,  de  St.-Vin- 
cent-dc-Nieul ,  près  de  Fontenay  en  Vendée ,  ou  encore  de 
quelques  autres  paroisses  de  Saintonge ,  portant  le  nom  de 
Nieul. 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  57 

La  terre  de  Nieul-d'xVunis  relevait  au  XP.  siècle ,  du  châ- 
teau de  la  Rochelle ,  c'était ,  dit  le  P.  Arière ,  un  domaine 
engagé  par  le  roi ,  et  divisé  par  portions.  Nous  trouvons ,  en 
1569,  un  seigneur  de  Nieul ,  du  nom  de  Chaudrier,  un 
autre  appelé  Louis  Gargouilleau ,  qui  avait  acquis  cette  sei- 
gneurie de  Thomas  de  Lorme ,  commissionné  par  le  roi  pour 
aliéner  certaines  terres  de  l'Aunis ,  pour  les  besoins  de  l'Etat. 

Par  suite  de  la  déhbération  de  Jeanne ,  reine  de  Navarre , 
et  des  chefs  protestants  assemblés  à  Niort,  le  29  novembre 
1569 ,  Pinodeau  et  Dalue  dépossèdent  Jeanne  Dorin  de  Nieul 
de  ses  rentes,  vu  sa  quahté  de  catholique  romaine,  et  les 
adjugent  à  Jean  de  la  Coste,  et  à  Pierre  Allard,  marchand  de 
la  Rochelle,  pour  la  somme  de  120  hv.  tournois;  l'acte  est 
passé  à  Nieul,  le  30".  jour  de  mars  1569,  et  il  fut  expédié  le 
14  mai  suivant. 

Dans  la  paroisse  de  Nieul  se  trouvait  la  seigneurie  dite  de 
la  Prée-aux-Bœufs,  qui  appartenait  à  l'abbaye  de  Notre-Dame- 
des-Châteliers ,  en  l'Ile  de  Ré.  Cette  terre  fut  vendue  par  le 
procureur  de  l'abbaye,  à  raison  de  534  écus  d'or-sols,  à 
Jean-le-Grand,  bourgeois  de  la  Rochelle  :  les  lettres-patentes 
sont  du  28  janvier  1579. 

On  voit  encore  sur  cette  paroisse  les  ruines  du  prieuré  de 
Sermaise ,  appartenant  autrefois  à  l'abbaye  de  Grammont. 

L'éghsc ,  sous  le  vocable  de  saint  PhiHbert ,  est  fort  remar- 
quable ,  et  date  du  XIP.  siècle.  Le  jurisconsulte  Valin  y  a 
été  inhumé. 

11  n'est  pas  rare  de  trouver  sur  cette  commune  des  débris 
d'armes,  des  restes  de  fortifications,  des  amas  d'ossements 
humains;  c'est  que  Nieul  a  été  le  théâtre  de  plusieurs  événe- 
ments militaires ,  sous  Louis  VIII ,  Charles  IX ,  Henry  IL 
C'était  en  1576,  le  quainier  général  du  duc  d'Anjou,  qui 
assiégeait  la  Rochelle. 

On  ramasse  sur  quelques  points  de  la  côte ,  un  petit  buccin 


58  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

qui  donne  un  suc  d'un  rouge  foncé ,  avec  lequel  les  habitants 
teignent  leur  linge. 

L'Houmeau ,  ancienne  annexe  de  Nieul ,  forme  aujourd'hui 
une  commune.  R.  P.  Lesson  dérive  ce  nom  de  Houx ,  lieu 
planté  de  houx.  Je  ne  sais  trop  sur  quoi  le  savant  antiquaire 
a  pu  s'appuyer  pour  motiver  cette  étymologie.  Il  me  semble 
plus  rationnel  de  dériver  ce  nom  du  latin  Ulmus ,  ancienne 
dénomination  de  cette  localité  :  Ecclesia  parochialis  Sancti 
Philiberti  in  Abiisio,  cum  sua  annexa  de  Uhno. 

Le  port  du  Plomb,  aujourd'hui  comblé,  était,  dès  le  XP. 
siècle,  très-fréquenté  par  les  bâtiments  du  commerce,  et  du- 
rant les  guerres  que  la  France  eut  à  soutenir  contre  l'Angle- 
terre :  il  servait  encore  en  1608.  Laverdin  s'y  distingua,  en 
1588  ,  à  la  prise  du  village. 
t 
Laleu,  oa  mieui  l'ÂlIen ,  doyenné  de  St.-Loois  de  la  Rochelle. 

Allodium,  ecclesia  parochialis  Sancti  Pétri  de  Allodio. — 
Ce  bénéfice  dépendait  du  prieuré  de  St.  -Martin  d' Aix ,  le  titu- 
laire devait  à  l'évêque  de  Saintes  10  liv.  10  s.  à  titre  de  pro- 
curation; c'est  aujourd'hui  une  succursale  du  doyenné  de 
St.  -Louis  de  la  Rochelle. 

La  terre  de  l'Alleu  était  un  des  biens  patrimoniaux  des 
anciens  seigneurs  de  Chatellaillon;  de  là  son  nom  de  Allo- 
dium ,  puisqu'elle  était  possédée  en  pleine  propriété ,  en  franc- 
alleu. 

Isembert  y  établit  des  moines  de  Cluny  en  1077;  Guillaume 
de  IMauléon  donna  l'éghse  aux  moines  de  l'île  d'Aix  en  1189; 
Guillaume ,  sire  de  Mauzé  ,  possédait  l'Alleu  en  1 260  ;  son 
fils  lui  succéda ,  et  après  la  mort  de  celui-ci,  Létice,  héritière 
de  son  frère  ,  fut  dame  de  l'Alleu  et  porta  cette  terre  dans  la 
maison  de  Prcssigny  par  son  mariage  avec  Reginald  de  Pres- 
signy ,  sieur  de  Marans.  Reginald ,  troisième  du  nom ,  ayant 


DE   SAINTES  A   LUÇON   ET   RETOUR.  59 

été  décapité  pour  ses  méfaits ,  en  1353,  Guillaume  son  frère 
fut  pourvu  de  tous  ses  biens  par  arrêt  du  13  avril  1356.  Ce 
Guillaume  ne  laissa  que  des  filles,  qui  toutes  conservèrent 
des  prétentions  sur  la  terre  de  l'Alleu ,  qui ,  par  suite  du 
mariage  des  quatre  héritières ,  fut  simultanément  revendiquée 
par  les  maisons  de  Linières ,  de  Luzignan ,  de  Thouars  et  de 
JMarans.  En  l/i59  ,  Louis  de  Crussol  acheta  l'Alleu  de  Louis 
d'Amboise,  vicomte  de  Thouars,  pour  la  somme  de  6,000 
écus  d'or;  son  fds  lui  succéda  ;  puis,  en  1566,  nous  trouvons 
un  Galiot  de  Crussol  possédant  l'Alleu  en  vertu  d'une  tran- 
saction. En  1630,  était  seigneur  de  l'Alleu  Paul  Yvon  ;  en 
1650,  Pierre  Yvon,  fds  du  précédent;  en  1690  ,  Renée- 
Magdeleine  de  Rambouillet  était  dame  de  l'Alleu.  Enfin  ,  un 
de  Trudaine  possédait  cette  terre  en  1757. 

En  1622,  l'Alleu  servait  de  quartier-général  à  M.  le  comte 
de  Soissons.  Louis  XIII,  assiégeant  la  Rochelle,  y  vint 
prendre  ses  logements;  la  maison  où  logea  le  prince  existe 
toujours  dans  le  même  état;  rien  n'en  a  été  dérangé. 

L'église  actuelle  a  été  reconstruite  en  grande  partie  vers 
la  lin  du  XVI''.  siècle,  sur  les  ruines  de  l'ancienne,  détruite 
par  les  protestants  ;  elle  n'offre  rien  de  bien  remarquable. 

La  petite  commune  de  St. -Maurice,  qui  touche  la  Rochelle, 
est  formée  d'une  partie  du  territoire  de  la  paroisse  de  l'Alleu. 
On  y  remarque  le  plateau  sur  lequel  était  bâti  le  fort  St.- 
Louis,  dont  les  Rochelais  demandèrent  avec  instance  la 
démolition  au  XVIP.  siècle.  Derrière  ce  plateau,  on  peut 
voir  le  massif  de  la  digue  de  Richelieu,  travail  immense, 
détruit  par  une  tempête  peu  de  jours  après  la  soumission 
de  la  Rochelle.  La  belle  promenade  du  Mail,  rendez-vous 
d'un  nombreux  concours  dans  les  belles  soirées  d'été,  offre 
un  air  pur  raffraîchi  par  les  brises  de  la  mer.  Tout  près  , 
s'élève  un  établissement  de  bains  de  mer,  é(hfice  dont  la 


60  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Structure  est  simple ,  élégante  et  parfaitement  accommodée  à 
sa  destination.  Du  côté  de  la  promenade,  la  façade  est 
sévère ,  du  côté  de  la  mer ,  elle  est  décorée  de  trente-quatre 
colonnes  mauresques  formant  galerie.  La  toiture,  formant 
terrasse ,  sert  de  promenade  et  de  point  de  vue  ;  on  y  dé- 
couvre les  rades  de  Chef-de-Baie  et  des  Basques,  les  îles 
d'Aix,  de  Ré,  d'Oléron  et  le  Pertuis  d'Antioche. 

Sur  le  territoire  de  cette  commune,  au  fief  St. -James, 
se  trouve  une  tombelle.  L'autopsie  qu'on  en  a  fait  en  1830 
a  mis  au  jour  des  ossements  humains  renfermés  dans  des 
loges  en  pierre,  avec  vases  et  poteries  rougeâtres.  On  a 
beaucoup  disserté  à  l'occasion  de  cette  tombelle  qui ,  selon 
quelques  antiquaires ,  a  dû  servir  de  tombeau  à  des  héros 
navigateurs ,  parce  quelle  est  sur  le  bord  delà  mer,  parce 
que  le  tombeau  de  Tantale ,  décrit  par  Michaud,  est  dans 
la  rade  de  Smyrne ,  etc. ,  etc.  Mais  il  y  a  des  tombelles  au 
milieu  des  terres  !  Mais ,  après  la  mort  d' Absalon ,  les  troupes 
victorieuses  élevèrent  un  monceau  de  pierres  et  de  terres 
sur  le  corps  du  parricide  !  En  présence  de  monuments  muets, 
indéchiffrables,  le  vrai  savant  s'abstient. 

Prendre  à  la  Rochelle  les  notes  que  j'avais  laissées,  faire 
mes  provisions  de  voyage,  et  gagner  Marans  fut  l'affaire  de 
quelques  heures ,  car  la  route  est  parfaitement  servie  et  le 
relais  bien  entretenu.  J'avais  renoncé  à  mon  projet  de  me 
rendre  à  Luçon  par  le  marais,  le  temps  n'était  pas  sûr,  et 
j'avais  tout  à  gagner  si  je  décidais  M.  le  curé  de  Maillé  à  me 
servir  de  cicérone  dans  ma  nouvelle  excursion  en  Vendée. 

Me  voici  donc  de  nouveau  remontant  la  Sèvre  Niortaise 
jusqu'à  Taugon.  Le  lendemain  j'étais  à  Maillé  prenant  le 
calque  d'une  pierre  tombale  octogone,  portant  l'inscription 
suivante  surmontée  d'un  cercle  renfermant  un  écu  en  forme 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  61 

de  cœur  au  champ  de à  trois  étoiles  de en  chef, 

chargé  d'un  cœur  de accompagné  de  deux  roses  de 

Elle  se  termine  par  le  monogramme  du  Christ. 

CY    GIST    LOVIS 

RADIN  •>     M^      A  P 

OTIQ'î'RE  DE  F0ST<*AY  QV 

VI    AYANT    ACQVIS  î  LA    PLVS  ♦ 

GRADE    î     PARTIR    î    DE     LA     MAISON 

PRESBICRALE    DE    CE   î    LIEV    î    ET    î     DEP 

ENDANCESÎ  LA  î  LAISSE  PAR  TESTAI^TÎ  PASSE 

PARDEVANT  1  lEAN  î  HAY  <*  NOTAIRE  î  DE  CE  LIF.V 

LE  HVIT    AVRIL   î    1676  î    AVX  î  SIEVRS   î   CVRES   î  AVX 

CONDITIONS     î      QVE    î     LES    î     CVRES     î     SVCCESSEVRS 

DE    PIERRE     î     GIRAVDIN     î     SON    FILS   1    CVRE    î    DE    CE 

LIEV    î    DIRONT    î    A  PEIiPElVITE    î    TOVS    î    LES   MOIS 

VNE     î     MESSE    î     POVR  î    LE  î    REPOS    î    DE    SON    AME 

ET  î  DE    SA  î  FAMILLE   ^    CY     GIST    î    AVSSl  î  FR.«COIS 

E  î  GIRAVDIN  î  FEMME  î   DE    PHILIPPES  î  ROZET 

IVGE   î    CONSUL  *    DR   LA  ♦  ROCHELLE 

MEKE  î  DE  LOVIS  î  ROZET  *  CVRE  î  DE  CB  î 

LIEV    REQVIESCANT  <•  IN    PAGE 

IHS 

Le  touriste  ne  rencontre  pas  toujours  bonne  mine  d'hôte 
et  bon  gîte;  aussi,  combien  il  s'estime  heureux  lorsqu'il 
trouve  sur  sa  route  un  homme  de  bonne  volonté ,  un  esprit 
droit  que  l'amour  de  la  nouveauté  n'a  pas  gâté,  que  le 
mauvais  vouloir  ne  tient  pas  en  défiance  et  qui  sait  faire 
justice  des  déclamations  de  l'ignorance  ou  de  l'entêtement 
systématique.  Et  que  lui  importe  à  lui ,  homme  de  cœur  et 
d'intelligence ,  que  le  touriste  se  présente  comme  mandataire 
de  l'autorité  civile  ou  de  l'autorité  ecclésiastique ,  s'il  n'en 
reçoit  que  des  avis  sages  dans  l'intérêt  d'un  édifice  remar- 
quable souvent  à  plus  d'un  titre  ?  S'il  s'agissait  de  balancer 
la  somme  des  actes  de  vandalisme  dont  nos  églises  ont  été 


62  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

victimes  depuis  cinquante  ans,  quel  en  serait  le  résultat?  Les 
coupables  ne  seraient  assurément  pas  ceux  que  l'on  pense. 
Et  cependant ,  les  ecclésiastiques  sont  les  seuls  représentants 
que  la  science  puisse  espérer  trouver  dans  la  plupart  des 
campagnes!  Les  études  archéologiques  ne  sont  pas  indignes 
d'occuper  les  loisirs  du  prêtre.  Elles  lui  fournissent  d'utiles 
enseignements  sur  presque  tous  les  points  de  la  science 
ecclésiastique.  A  lui  d'exploiter  avec  fruit  cette  science 
féconde  en  douces  jouissances;  à  lui  de  marcher  en  tête  de 
cette  armée  de  travailleurs  qui,  sur  tous  les  points  de  la 
France ,  charment  leurs  loisirs  par  des  études  d'où  ressortent 
surabondamment  et  le  dogme  catholique  et  son  action  émi- 
nemment civilisatrice. 

M.  le  curé  de  Maillé  m'avait  fait  visiter  les  travaux  qui 
s'exécutent  à  son  église  sous  la  direction  de  M.  Lévêque, 
architecte  du  département.  M.  Lévêque  est  un  très-galant 
homme  assurément,  et  jouit  d'une  réputation  de  probité 
qu'il  sait  parfaitement  justifier  ;  mais  il  est  à  regretter  que 
cet  architecte  n'ait  point  encore  eu  le  courage  d'abandonner 
les  doctrines  désastreuses  en  fait  d'art  chrétien  qu'il  a  puisées 
à  l'école  routinière  dite  des  beaux-arts.  Armé  de  son  savoir 
dans  le  système  métrique ,  il  défigure  de  la  meilleure  foi  du 
monde  la  pauvre  éghse  qu'il  restaure.  A  Maillé,  la  flèche 
et  la  tour  du  clocher  ne  sont  pas  conformes  au  style  de  la 
façade  qu'elles  surmontent  ;  les  pilastres  qui  paraissent  sup- 
porter la  tour  portent  h  faux;  l'ardoise ,  quoique  moins  solide, 
a  été  préférée  à  l'essente,  toujours  pittoresque,  dont  la  durée 
est  indéfinie ,  si  on  prend  soin  de  la  goudronner.  J'aurai  l'oc- 
casion de  faire  remarquer  plus  d'une  fois  qu'il  ne  suffit  pas 
d'être  un  bon  architecte  pour  savoir  saisir  la  convenance 
dans  l'art  chrétien. 

J'ai  remarqué  dans  l'église,  et  masquant  le  vitrail  du  fond, 


^ 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  63 

une  Assomption  en  carton  pierre  ou  en  plâtre.  La  personne 
qui  en  a  fait  don  à  la  paroisse  avait  certes  une  excellente 
intention.  Mais  ce  groupe  ne  peut  pas  figurer  dans  le  lieu 
saint ,  rien  de  plus  inconvenant  que  la  pose  de  cette  vierge 
et  des  anges  qui  la  soutiennent.  M.  le  curé  le  comprend  ; 
mais  il  est  arrêté  par  la  crainte  de  blesser  la  susceptibilité 
de  la  donatrice. 

Nous  voici ,  MM.  les  curés  de  Taugon ,  de  Maillé  et  moi , 
en  route  pour  Luçon.  J'avais  déjà  visité  St. -Nicolas  de  Mail- 
lezais ,  aussi  je  ne  m'y  arrêtai  pas  ;  et ,  laissant  sur  la  gauche 
St. -Pierre-le- Vieux,  berceau  de  l'antique  abbaye  de  Maillezais, 
et  que  je  me  propose  de  visiter  plus  tard ,  nous  gagnâmes  la 
porte  de  l'île. 

Un  pont  sur  l'Autise  et  deux  tours  démantelées  sont  tout 
ce  qui  reste  aujourd'hui  de  ce  petit  fortin ,  qui  protégeait 
autrefois  l'île  de  Maillezais  du  côté  de  la  terre  ferme.  Là  vint 
expirer  la  folle  ardeur  des  croisés  poitevins,  qui,  en  1236, 
marchaient  contre  Maillezais  pour  se  dédommager  aux  dépens 
des  moines  de  leur  échec  contre  les  juifs  de  Niort.  Le  siège 
d'une  abbaye  par  des  croisés  est  un  fait  aussi  curieux  que 
rare,  et  telle  est  la  légende  que  nous  devons  aux  savantes  re- 
cherches de  M.  Marchegay,  archiviste  de  Maine-et-Loire. 

Attaque  de  Maillezais  par  les  Croisés  poitevins," 
publiée  par  M.  Pocy-d' Avant,  de  Luçon. 

«  L'an  de  Notre-Seigneur  douze  cent  trente-six ,  entre  le 
dimanche  de  la  Résurrection  et  la  solennité  de  saint  Jean- 
Baptiste  ,  il  y  eut  une  grande  tuerie  de  juifs  faite  par  les 
croisés.  Un  grand  nombre  de  croisés  se  rendit  de  divers  côtés 
à  Niort  pour  occire  les  juifs  de  ladite  ville;  mais  ils  ne  purent 
y  parvenir,  parce  que  les  juifs  ,  par  une  permission  du  roi , 


(îlx  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

purent  se  renfermer  dans  le  château  et  s'y  défendre  de  leur 
mieux ,  craignant  pour  leurs  peaux. 

«  Ces  croisés  voyant  qu'ils  ne  pouvaient  parvenir  à  s'em- 
parer des  juifs,  vinrent  à  St. -Liquaire ,  y  tinrent  conseil,  et 
quelques-uns  de  leur  bande  proposaient  de  se  porter  sur 
l'île  de  Maillezais ,  et ,  s'ils  pouvaient  s'en  emparer ,  d'en 
faire  leur  réceptacle  et  de  là  aller  dévaster  divers  lieux.  Averti 
de  ce  projet,  Raynaud,  alors  abbé  et  pasteur  du  monastère 
de  Maillezais,  envoya  vers  lesdits  fous  croisés  frère  Guillaume, 
alors  aumônier,  et  frère  Raoul,  alors  bibliothécaire  de  Mail- 
lezais, afin  qu'ils  les  avertissent  et  leur  fissent  voir  leur 
sottise  et  leur  erreur.  Mais  leurs  cœurs  restèrent  endurcis 
et  ils  demeurèrent  sourds  aux  représentations  et  aux  prières. 
Le  vénérable  abbé  voyant  qu'ils  persistaient  dans  leurs  mau- 
vais desseins ,  prit ,  avec  le  conseil  de  Dieu  ,  une  détermina- 
tion courageuse,  comme  il  avait  l'habitude  de  le  faire  dans 
l'adversité,  et  manda,  tant  aux  soldats  qu'aux  serviteurs,  amis 
et  autres  tant  de  sa  parenté  que  de  celle  de  ses  frères ,  et  à 
tous  les  hommes  de  l'Hermenault  et  de  Petosse  ,  de  venir  en 
armes  au  monastère  de  Maillezais  pour  le  défendre  contre  ses 
persécuteurs.  Sur  son  ordre ,  ils  fortifièrent  très-bien  l'île  ; 
mais  il  leur  fut  enjoint  de  ne  point  blesser'  lesdits  fous  avant 
qu'ils  n'en  fussent  d'abord  attaqués. 

«  Le  mardi  avant  la  Nativité  de  saint  Jean-Baptiste ,  une 
heure  après  vêpres,  ledit  vénérable  abbé  était  à  Xanton,  lors- 
qu'il leur  arriva  la  nouvelle  certaine  que  lesdits  fous  étaient 
en  marche  sur  Maillezais,  et  se  proposaient  de  coucher  à 
Benêt  ce  même  soir.  Il  quitta  Xanton  pendant  la  nuit  et  vint 
jusqu'à  Fontenay  ;  mais,  en  passant  à  Charzais,  il  supplia 
l'archiprêtre  d'Ardin  d'aller  au-devant  desdits  fous  et  de  tacher 
de  prévenir  leurs  mauvais  desseins.  Celui-ci  accéda  volontiers 
à  sa  prière ,  et  le  mercredi  suivant ,  à  soleil  levant ,  accom- 
pagné de  trois  moines  de  Maillezais ,  marcha  à  la  rencontre 


DE    SAINTES   A  LIÇON   ET   RETOUR.  65 

dcsdits  fous ,  qui ,  portant  l'étendard  et  le  signe  de  la  croix 
sur  leurs  épaules ,  vinrent  au  Pontreau  traînant  des  balistes 
contre  les  trois  frères  susdits  ,  savoir  :  maître  Jean  Meneau  , 
prieur  de  l'Hermenault  ;  Guillaume,  prieur  de  St-Hilaire  de 
Fontenay,  et  G.  Pineau.  Ils  continuèrent  leur  route  à  cheval , 
ne  voulant  pas  écouter  ledit  archipretre ,  brisèrent  la  maison 
du  Pontreau ,  et ,  dans  la  perversité  de  leurs  âmes ,  en  enle- 
vèrent plusieurs  richesses;  mais,  par  la  grâce  de  Dieu,  on  en 
recouvra  plus  tard  sur  eux  une  grande  partie.  Trois  cavahers 
croisés  s'avancèrent  jusqu'à  la  porte  de  l'île  pour  voir  s'ils 
pourraient  l'emporter  sur  ceux  qui  la  gardaient ,  et  s'intro- 
duire dans  l'île;  mais,  voyant  qu'ils  n'y  pouvaient  parvenir, 
ils  retournèrent  sur  leurs  pas.  Quelques-uns  mettaient  leurs 
épées  sous  la  gorge  de  quelques-uns  des  moines  susdits,  et 
leur  disaient  :  il  faut  mourir ,  moines ,  il  faut  mourir. 

«  Les  frères  les  écoutaient  avec  simplicité.  Ces  fous ,  ces 
hommes  dépourvus  de  toute  prudence  reconnurent  alors  qu'ils 
avaient  tort  de  persécuter  l'Eglise  de  Dieu,  qu'au  contraire  ils 
devaient  protéger. 

«  De  ce  jour  la  main  de  Dieu  se  retira  d'eux  ,  et  leur  en- 
treprise tourna  à  leur  confusion. 

«  Les  ravisseurs  de  chevaux  furent  incarcérés  et  les  che- 
vaux rendus  au  seigneur  abbé  ;  le  reste  de  la  bande  se  dis- 
persa et  erra  dans  le  monde ,  réduits  qu'ils  étaient  à  l'état  de 
mendiants.  C'est  ainsi  que  le  Seigneur  montre  qu'il  sait  venger 
les  injures  et  protéger  les  amis  et  la  terre  de  son  peuple. 

«  Le  Seigneur  tout-puissant  n'abandonnant  pas  les  siens 
dans  l'adversité  a ,  dans  cette  circonstance ,  comme  par  le 
passé,  préservé  de  ses  ennemis  la  présente  église;  qu'il 
la  garde  toujours  et  conduise  ses  serviteurs  à  la  vie  étemelle  ; 
qu'il  lui  soit  en  aide  celui  qui  vit  et  règne  dans  les  siècles  in- 
finis. Ainsi  soit-il  !  » 

D'Aubigné ,  dans  son  Hist.  universelle ,  nous  a  conservé 

5 


66  EXCUKSION   ARCHÉOLOGIQUE 

sur  la  porte  de  l'île  une  petite  anecdote  assez  curieuse  :  «  Le 
«  vieux  cardinal  de  Bourbon ,  dit-il ,  étant  envoyé  par  le  roi 
<'  prisonnier  à  Maillezais ,  quelques  hommes  ayant  affaire  à 
«  lui,  et  entre  ceux-là  un  excellent  médecin  de  Poitiers ,  ap- 
«  pelé  Lommeau ,  ayant  dit  au  corps-de-garde  de  la  porte  de 
«  l'île  qu'ils  voulaient  parler  au  roi,  ceux  de  la  garde  leur 
«  refusèrent  l'entrée  s'ils  n'ôtaient  ce  titre  au  cardinal,  ai- 
ï'  mèrent  mieux  s'en  retourner  que  de  l'appeler  autrement 
«  que  le  roi;  ce  qui  leur  fut  permis  parce  que  c'était  en 
«  trêve.   » 

Nous  sortîmes  de  la  porte  de  l'île  assez  peu  édifiés  des 
croisés  poitevins ,  et ,  laissant  la  route  de  Faymoreau ,  nous 
prîmes  celle  de  Fontenay.  Sur  la  gauche  et  à  peu  de  distance 
se  trouve  Souil ,  Sulliacum  ,  comme  qui  dirait  demeure  de 
SuUi  ;  le  suffixe  acum  ,  essentiellement  gallo-romain ,  n'a  pas 
d'autre  signification.  Souil  serait  donc  une  localité  fort  an- 
cienne. J'espère  le  visiter  plus  tard,  et  justifier  mes  dires  par 
des  témoins  irrécusables.  En  attendant,  voyons  ce  qui  s'y 
passait  le  25  mai  1619  ;  c'est  à  mon  honorable  collègue ,  B. 
Fillon ,  que  nous  devons  cette  légende. 

Légende  de  Souil. 

«  Le  25  mai  1619,  à  six  heures  du  matin,  quelques  ca- 
vahers  entrèrent  dans  le  petit  village  de  Souil  et  allèrent  des- 
cendre à  la  porte  de  sire  Anthoine  Joubert,  l'un  des  plus 
zélés  huguenots  de  la  bourgeoisie  de  Fontenay.  Celui-ci  reçut 
les  voyageurs  avec  les  témoignages  du  plus  profond  respect, 
et,  après  les  avoir  introduits  dans  sa  demeure,  resta  debout, 
chapeau  bas,  derrière  le  fauteuil  d'une  dame  d'une  quaran- 
taine d'années ,  vêtue  de  deuil ,  que  le  chef  de  la  troupe  en- 
tourait de  si  grands  égards  qu'ils  faisaient  deviner  de  hauts 


I 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  67 

seigneurs  sous  ces  modestes  costumes.  Or ,  le  châtelain  de 
Souil  avait  ce  jour-là  pour  convives  Marie  Hurault ,  veuve  de 
Philippe  Eschallard ,  dame  de  la  Boulaye  et  gouvernante  de 
Fontenay  pendant  la  minorité  de  son  fils  ;  le  prince  Henry  de 
Rohan ,  gouverneur  du  Poitou;  son  frère,  Benjamin  de 
Rohan,  seigneur  de  Soubize  ;  Jacob  de  Queul,  seigneur  de 
St.-Hylaire ,  député  de  St. -Jean  d'Angeli;  Michel  Le  Roy  de 
la  Ferté ,  capitaine  des  Suisses  de  la  garde  de  Louis  XIII ,  et 
Hylaire  Vernède ,  seigneur  de  la  Pierre-Blanche ,  simple 
avocat  en  la  sénéchaussée  de  Fontenay,  que  son  influence 
parmi  les  calvinistes  rendait  un  personnage  de  conséquence. 
Au  second  rang  se  tenait  modestement ,  avec  le  maître  du 
logis ,  Benjamin  du  Chesnay ,  secrétaire  intime  du  duc  de 
Rohan;  maître  Pierre  Charrieu,  notaire  si  habile,  qu'un 
beau  jour  il  laissa  là  ses  contrats,  acheta  une  charge  de 
finances  et  fut  le  chef  d'une  lignée  de  gentilshommes  ;  et  enfin 
Pierre  Prévost  et  François  Sennez ,  fermiers  de  la  terre  de 
Fontenay. 

«  Tandis  que  cette  noble  réunion  s'entretenait  des  affaires 
du  temps  ,  la  porte  s'ouvrit  et  l'on  vit  entrer  un  vieillard  à  la 
moustache  fièrement  relevée  et  portant  gaiement  ses  soixante- 
huit  printemps.  C'était  messire  Théodore-Agrippa  d'Aubigné, 
gouverneur  de  Maillezais  et  du  Doignon. 

«  Il  s'agissait  de  discuter  les  conditions  de  l'échange 
du  Doignon. 

«  Une  première  entrevue  avait  eu  lieu  au  Doignon  le  29 
avril.  Agrippa  y  avait  reçu  une  obligation  de  100,000  liv.  et 
avait  donné  en  échange  sa  démission  de  gouverneur  de  Mail- 
lezais. Quant  aux  autres  clauses  du  traité,  elles  devaient 
être  réglées  à  Souil,  le  25  mai  suivant,  afin  de  ne  pas  donner 
l'éveil  sur  ce  qui  se  tramait,  car  il  eût  été  imprudent  de  se 
réunir  à  Fontenay  dont  le  maire,  Jacques  Berthon,  et  l'avocat 
du  roi ,  Jean  Besly,  paraissaient  disposés  à  surveiller  les  me- 


68  EXCURSIOÎS'   ARCHÉOLOGIQUE 

nées  des  nobles  aniis  de  31"'.  la  gouvernante.  Voici  quelles 
causes  rendaient  sire  Anthoine  Joubert  l'Amphytrion  des 
conspirateurs. 

Après  la  signature  de  l'acte  par  lequel  d'Aubigné  vendit  au 
duc  de  Rohan  son  château  du  Doignon  et  ses  dépendances , 
Soubize  qui  jusque-là  avait  gardé  une  certaine  retenue ,  dé- 
couvrit complètement  à  d'Aubigné  ses  plans  et  ceux  de  son 
frère ,  montra  avec  énergie  l'abaissement  de  la  noblesse ,  et 
n'eut  pas  beaucoup  de  peine  à  gagner  un  homme  toujours 
disposé  à  se  jeter  tête  baissée  au-devant  de  folles  entreprises. 
Il  fut  donc  entendu  qu'il  suivrait  le  député  de  St.  -Jean  d'An- 
geli  et  se  tiendrait  prêt  à  marcher  au  premier  signal.  M™^  de 
la  Boullaye ,  femme  courageuse  et  avide  d'intrigues ,  prit  en- 
suite la  parole.  Elle  offrit  ses  services  aux  princes ,  mit  à  leur 

disposition  ses  biens  propres  et  la  fortune  de  son  fds La 

nuit  venue ,  on  se  sépara.  D'Aubigné  reprit ,  par  eau ,  le 
chemin  du  Doignon ,  et  Marie  Hurault  ramena  mystérieuse- 
ment les  princes  et  leurs  suites  à  Fontenay. 

Ces  sourdes  menées  des  chefs  calvinistes  amenèrent  le  sy- 
node provincial  de  Fontenay  où  l'on  discuta  le  plan  infâme , 
adopté  à  la  Rochelle ,  de  morceller  le  royaume  en  huit  cercles 
gouvernés  par  autant  de  chefs  du  parti  ! 

f  Suite  au  prochain  numéro). 


Congrès  des  délégués  des  sociétés  savantes ,  sous  la  di- 
rection de  l'Institut  des  provinces.  —  Le  Congrès  des  délé- 
gués des  sociétés  savantes  a  pris  ,  celte  année,  une  impor- 
tance qu'on  ne  saurait  méconnaître.  D'anciens  ministres , 
des  sénateurs ,  bon  nombre  de  membres  de  l'Institut ,  de 
hauts  fonctionnaires  de  l'Université ,  des  députés  et  une 
foule  de  notabilités  provinciales ,  sont  venus  prendre  part  aux 
discussions  :  l'ordre  admirable  qui  a  régné ,  grâce  au  bon 
choix  des  questions  et  au  talent  des  présidents  et  des  secré- 
taires, MM.  de  Caumon^,  baron  de  Slassart ,  Duchatcllier, 
Gomart ,  de  Cussy,  R.  Bordeaux,  de  Verneuil,  d'Homalius, 
de  la  Fayette,  Ramé,  Gaugain,  comte  de  Vigneral,  comte  de 
Mellet ,  Payen ,  vicomte  Du  Moncel ,  Lefebvre  du  Rufflé , 
ancien  ministre,  etc. ,  etc. 

Les  travaux  ont  été  trop  importants  pour  que  nous  puissions 
en  donner  ici  une  idée  ;  nous  nous  bornons  à  citer  les  noms  de 
c[uelques-uns  des  membres  qui  ont  siégé ,  cette  année ,  au 
Congrès.  Voici  ces  noms  : 

MM.  le  vicomte  de  Cussy ,  membre  de  l'Institut  des  pro- 
vinces ;  le  comte  de  Mellet ,  délégué  de  l'Académie  de  Reims  ; 
le  baron  de  Stassart ,  président  de  l'Académie  royale  de 
Belgique;  P archer ,  d'Oxford,  représentant  les  sociétés  sa- 
vantes de  Londres  ;  Elie  de  Beaumont ,  sénateur ,  membre 
de  l'Institut  de  France;  Payen,  membre  de  l'Institut; 
Didron ,  ancien  secrétaire  du  Comité  historique  des  arts  et 
monuments  ;  baron  de  Fremiot ,  de  Paris  ;  Bouet ,  membre 
du  Conseil  de  la  Société  française;  E.   Sagot,  de  la  Côte- 


70  CHRONIQUE. 

d'Or;  Emmanuel  Michel,  délégué  de  l'Académie  impériale 
de  Metz;  le  comte  de  Soucy ,  délégué  de  l'Association  nor- 
mande, arrondissement  de  Bayeux;  le  marquis  de  Belval , 
délégué  de  la  Société  d'émulation  d'Abbeville  ;  le  vicomte  de 
Bonneuil ,  délégué  de  la  Société  française  pour  la  conser- 
vation des  monuments  (section  de  Seine-et-Marne)  ;  Dubois, 
inspecteur-général  de  l'Université ,  délégué  de  la  Société  aca- 
démique de  Nantes  ;  Denys ,  membre  du  Conseil  général  des 
manufactures  ;  Ch.  Gomart ,  membre  de  l'Institut  des  pro- 
vinces ,  délégué  de  St.  -Quentin  ;  Chennevières ,  membre  du 
Conseil  général  des  manufactures  ;  marquis  de  Chennevières ,. 
inspecteur  des  Musées  de  province  ;  Le  Vavasseur,  membre  de 
plusieurs  sociétés  savantes ,  à  Argentan  ;  Randoing ,  député , 
membre  du  Conseil  général  des  manufactures  ;  Mahul ,  ancien 
préfet,  membre  de  l'Institut  des  provinces,  délégué  de  Car- 
cassonne;  comte  d'Osmoy  ,  délégué  de  l'Association  nor- 
mande (division  de  l'Eure);  de  Morissure ,  secrétaire  et  dé- 
légué du  Comice  de  Nogent-le-Rotrou  ;  de  Keridec  ,  du 
Morbihan ,  ancien  député ,  délégué  de  l'Association  Bretonne  ; 
de  Glanville ,  membre  de  l'Institut  des  provinces ,  à  Rouen  ; 
de  la  Bigottière,  délégué  de  l'Eure  ;  le  vicomte  de  Pommer  eu, 
délégué  de  l'Association  normande  (division  de  la  Seine-Infé- 
rieure) ;  à'Otreppe  de  Bouvette ,  ancien  conseiller,  secrétaire 
et  délégué  des  sociétés  savantes  de  Liège  ;  comte  de  Cour^ 
celles,  délégué  de  la  Société  française  (département  du  Nord); 
Godard-Faultrier ,  délégué  de  la  Société  d'agriculture , 
sciences  et  arts  d'Angers;  le  comte  de  Beaufort,  délégué  de 
la  Société  française  pour  la  conservation  des  monuments; 
Duchatellier ,  délégué  de  l'Association  bretonne  (division  du 
Finistère),  membre  de  l'Institut  des  provinces;  le  vicomte 
Théodose  Du  Moncel ,  président  et  délégué  de  la  Société 
des  sciences  naturelles  de  Cherbourg  ;  le  général  vicomte  de 
Champagny  ,  délégué   de  Morlaix  ;  le  comte  d'Héricourt, 


CHRONIQUE.  71 

secrétaire-général  du  Congrès  scientifique  de  France  ,  dé- 
légué de  TAcadémie  d' Arras ,  etc.  ;  de  Quatre fages ,  membre 
de  rinstitut  de  France  ;  Ch.  Calmar  de  Lafayette  ,  dé- 
légué de  la  Société  académique  du  Puy  ;  Darcel ,  délégué 
de  la  Société  française  pour  la  conservation  des  monuments 
(département  de  la  Seine);  le  comte  de  Montlaur  y  dé- 
légué des  sociétés  savantes  de  Moulins  ;  le  baron  Travot , 
délégué  de  la  Société  d'agriculture  d'Avranches  ;  de  Vau- 
tenet  ,  délégué  de  l'Association  bretonne  (section  d'Ille- 
et-Vilaine)  ;  Raymond  Bordeaux,  membre  de  l'Institut  des 
provinces  ,  inspecteur  divisionnaire  de  l'Association  nor- 
mande ;  Rioult  de  VArgentaye ,  ancien  député ,  délégué  de 
l'xissociation  bretonne  et  de  la  Société  française  (section  des 
Côtes-du-Nord )  ;  Coûtant,  délégué  de  la  Société  archéolo- 
gique de  Dijon;  Ach.  Le  Clere,  membre  de  l'Institut  et  du 
Conseil  des  bâtiments  civils  ;  le  marquis  de  Saint-Seine  ,  dé- 
légué de  l'Académie  de  Dijon;  comte  de  Vander  Straten ,  dé- 
légué de  l'Académie  impériale  de  Metz  et  de  la  Société  archéo- 
logique de  Luxembourg  ;  de  Lorière ,  délégué  des  sociétés 
savantes  de  laSarthe;  d'Homalius ,  délégué  des  Académies  de 
Belgique,  membre  de  l'Institut  des  provinces  ;  Paul  de  Wint , 
délégué  de  la  Société  française  ;  comte  de  Vesvrotte ,  délégué 
des  sociétés  savantes  de  Dijon  ;  le  docteur  Bally ,  délégué 
des  sociétés  savantes  de  l'Yonne ,  membre  de  l'Institut  des 
provinces;  de  Sainte-Beuve,  délégué  de  la  Société  libre 
d'agriculture,  sciences  et  arts  d'Évreux;  Joseph  Pinard , 
délégué  de  Seine-et-Oise  ;  Mosselmann,  délégué  des  Comices 
agricoles  du  département  de  la  Manche  ;  Ch.  Des  Moulins , 
délégué  de  la  Société  Linnéenne  de  Bordeaux  ;  l'abbé  Cirot 
de  Laville ,  membre  de  l'Institut  des  provinces  ;  le  vicomte 
de  Gourgues,  id.  ;  de  Godefroy  Mesnil-Glaise ,  délégué  des 
sociétés  savantes  de  Lille  (Nord);  le  baron  E.  de  Fontette , 
ancien  député;  Ricard,  membre  de  l'Institut  des  provinces, 


72  CHRONIQUE. 

délégué  des  sociétés  savantes  de  Montpellier;  Alfred  Ramé , 
délégué  de  la  Société  archéologique  d'Ille-et- Vilaine  ;  Danjou, 
président  et  délégué  des  sociétés  savantes  de  Beauvais  ;  le 
comte  Bî^eil  de  Landal ,  délégué  d'Ille-et-Vilaine  ;  le  comte 
de  Saisy ,  du  Morbihan  ,  le  baron  Joseph  de  Fontenay  , 
membre  de  l'Institut ,  délégué  de  la  Société  Eduenne  ;  de 
Barthélémy  y  délégué  des  Sociétés  de  Ghâlons-sur-Marne , 
inspecteur  des  monuments  ;  l'abbé  Cochet ,  délégué  des 
sociétés  du  Havre  et  de  Dieppe;  Charles  Givelet ,  délégué  de 
l'Académie  de  Reims  ;  le  comte  de  Caulaincourt ,  délégué 
du  département  de  l'Orne,  Millard,  délégué  de  Châlons-sur- 
Saône,  etc.,  etc. 

Convocation  du  Congrès  archéologique  de  la  Société 
française  à  Troyes  pour  le  9  juin.  —  C'est  le  9  juin  qu'aura 
lieu  l'ouverture  du  Congrès  archéologique  de  la  Société  fran- 
çaise dans  la  ville  de  Troyes.  M.  l'abbé  Tridon  et  la  Société 
d'agriculture ,  sciences  et  arts  de  l'Aube  veulent  bien  se 
charger  de  recevoir  les  inscriptions  ;  le  programme  des  ques- 
tions est  imprimé  et  sera  prochainement  distribué.  Les  mem- 
bres de  la  Société  française  sont  priés  de  donner  de  la 
publicité  à  cette  convocation. 

Grattage  de  V église  St. -Etienne  deCaen. — Nous  sommes 
forcés  de  convenir  que  le  goût  ne  fait  guère  de  progrès  dans 
nos  départements  ,  et  que  les  pratiques  les  plus  réprouvées  y 
trouvent  des  approbateurs.  Ainsi  l'on  a  gratté  au  vif  l'intérieur 
de  l'église  de  St.  -Etienne  de  Caen ,  malgré  les  réclamations 
de  la  Société  française  et  les  observations  de  31.  Mérimée , 
inspecteur-général  des  monuments  historiques.  Les  journaux 
de  Caen  ont  déjà  exprimé  le  regret  qu'ont  éprouvé  les  hommes 
de  bien  en  voyant  le  clergé  braver  l'opinion  et  faire  ce  que 
les  prescriptions  défendent. 

On  n'a  pas  manqué  de  répondre  que  le  grattage  se  faisait 


VOICI  ce  que  nous 


CHRONIQUE.  7S 

avec  un  grand  soin  et  que  rien  n'était 
altéré;  mais  nous  allons  donner  la  preuve 
du  contraire  pièces  en  main. 

M.  Bouet  a  dessiné,  il  y  a  quelques 
années,  un  chapiteau-console  que  voici. 
Nous  avons  été  curieux  de  voir  si  l'on 
avait  ménagé  les  feuilles  délicates  qui  en 
garnissaient  la  corbeille  ,  en  formant 
tout  autour  une  sorte  de  collerette  ;  or 
avons  trouvé  à  la  place  de  notre  élégant 
chapiteau  :  un  cône  renversé  en  forme 
d'éteignoii*",  une  sorte  de  bonnet  de 
coton  la  tête  en  bas.  Nous  voyons 
avec  peine  l'amour  du  bonnet  de  coton 
porté  si  loin  par  les  membres  de  la 
fabrique  de  St.  -Etienne.  On  leur  repro- 
chait déjà  d'autres  actes  de  mauvais  goût 
qu'il  est  inutile  de  rappeler,  mais  le 
grattage  est  un  acte  plus  grave  que  l'achat  d'une  bannière 
pesante  et  hors  de  proportion.  On  ne  peut  refaire  des  colonnes 
comme  on  peut  changer  une  bannière ,  et ,  vraiment ,  il  nous 
semble  que  des  dommages-intérêts  pourraient  être ,  dans  cer- 
tains cas ,  demandés  aux  fabriques  qui  grattent  ou  badigeon- 
nent les  édifices  religieux  sans  autorisation  du  Comité  des 
monuments  et  qui  leur  font  perdre  une  partie  de  leur  valeur 
artistique.  X. 


Translation  de  la  paroisse  St. -Gilles  dans  la  basilique 
de  V Abbaye-aux-Dames ,  à  Caen.  —  Le  Conseil  municipal 
de  Caen  vient  de  consacrer,  par  un  vote  récent,  la  translation 
de  la  paroisse  St. -Gilles  dans  la  grande  éghse  de  l'abbaye. 
Cette  mesure  avait ,  depuis  long-temps ,  été  annoncée  comme 
un  projet  arrêté  ,  et  l'élargissement  de  la  rue  des  Chanoines 


74  CHRONIQUE. 

près  de  l'église  St. -Gilles  était  chose  indispensable.  Nous 
n'avons  donc  aucune  réclamation  à  faire  contre  la  translation 
en  elle-même ,  en  faisant  d'ailleurs  nos  réserves  et  demandant 
que  la  partie  de  l'église  St.  -Gilles  qui  restera  après  l'élargis- 
sement de  la  rue  des  Chanoines  soit  conservée  dans  son  inté- 
grité et  utilisée.  On  a  parlé  d'y  établir  le  musée  d'antiquités, 
et  la  disposition  du  local  sera  très-convenable  pour  la  dispo- 
sition des  objets  :  tout  pourrait  y  être  parfaitement  classé ,  et 
l'emplacement  ne  sera  pas  assez  vaste  pour  qu'on  craigne  de 
ne  pouvoir  le  remplir ,  ce  qui  aurait  lieu ,  au  contraire  ,  dans 
une  église  comme  celle  de  St. -Etienne-le- Vieux.  Une  seule 
objection  a  été  faite ,  celle  de  l'éloignement  ;  mais  on  a  ré- 
pondu ,  avec  raison ,  que  les  distances  sont  peu  de  chose  à 
Caen  et  qu'après  tout  les  voyageurs ,  qui  ne  peuvent  se  dis- 
penser de  visiter  l'abbaye ,  passeraient  devant  le  musée  pour 
se  rendre  à  cette  basilique. 

Nous  n'avons,  quant  à  présent,  à  nous  occuper  que  du 
plan  que  les  ressources  limitées  du  Conseil  municipal  ont 
forcé  d'adopter  au  moins  provisoirement  :  nous  disons  provi- 
soirement ,  car  nous  verrions  avec  une  peine  extrême  que  ce 
plan  devint  définitif  et  fût  exécuté. 

Il  s'agit ,  d'après  le  plan ,  de  laisser  le  chœur  et  une  partie 
de  l'église  à  l'hospice  ,  et  de  donner  la  nef  à  la  paroisse  ,  en 
séparant  par  une  grille  les  deux  parties.  C'est  cette  division 
que  je  regretterais  si  elle  avait  lieu.  Evidemment  un  monu- 
ment de  cette  importance  doit  demeurer  intact;  il  doit  con- 
server toute  son  unité  :  il  serait  très-fâcheux  que  la  partie 
consacrée  aux  religieuses  fût  ainsi  confisquée  et  distraite  de 
l'ensemble  ,  et  la  ville  ne  doit  pas  hésiter  à  faire  une  dépense 
un  peu  plus  forte  pour  arriver  à  un  bon  résultat.  Ce  n'est  pas 
seulement  au  point  de  vue  artistique  qu'il  importe  de  dégager 
entièrement  l'égHse,  il  y  a  d'autres  considérations  qui  militent 
en  faveur  de  ce  dégagement.  Conçoit-on  ,  en  effet ,  deux  of- 


CHRONIQUE.  75 

fices  se  faisant  dans  deux  parties  d'une  même  église,  séparées 
seulement  par  une  claire-voie. 

Mais  nous  n'avons  à  nous  préoccuper  que  de  la  question 
d'art,  et  c'est  à  elle  surtout  que  nous  nous  rattachons  en 
demandant  que  les  religieuses  et  les  malades  de  l'hospice 
laissent  à  la  paroisse  l'église  tout  entière.  D.  C. 

Fouilles  pratiquées  à  Suèvres  f  Loir-et-Cher J ,  aux  frais 
de  la  Société  française.  —  Nous  avons  déblayé  trois  grandes 
salles  semi-circulaires ,  disposées  comme  un  abside  et  deux 
transepts.  Ce  qui  nous  a  fait  croire  que  le  monument  pouvait 
être  une  basilique  romaine,  ou  des  thermes  gallo-romains^ 
Les  murs  de  ces  salles  étaient  intérieurement  incrustés  de 
marbres.  Nous  en  avons  conservé  de  nombreux  débris. 

L'intérieur  présente  des  pavages  différents  :  la  salle  du 
fond  était  ornée  de  petits  pavés  placés  sur  champ,  en  marbre 
et  en  brique  de  différentes  couleurs,  formant  des  dessins 
imitant  la  feuille  de  fougère.  Ce  pavage  est  le  mieux  conservé, 
nous  en  avons  enlevé  des  quartiers  de  2  mètres  de  longueur , 
qui  sont  noyés  dans  un  ciment  très-dur. 

La  seconde  salle  était  pavée  d'une  mosaïque  qui  a  disparu , 
à  l'exception  de  quelques  petits  fragments.  La  troisième  était 
carrelée  en  petits  carreaux  plats.  Autour  de  ces  salles  se 
trouvent  des  espèces  de  petits  aqueducs ,  et  l'un  des  murs 
ayant  été  déblayé  en  entier ,  nous  a  offert  dans  son  épaisseur 
deux  conduits  parallèles  en  maçonnerie,  coupés  à  leurs  extré- 
mités par  deux  autres  conduits  semblables  ;  aucun  ne  présente 
d'issue.  On  croit  que  ce  sont  plutôt  des  conduits  de  chaleur 
que  des  aqueducs. 

Nous  avons  trouvé  dans  les  ruines  quelques  monnaies 
gauloises  informes,  deux  petits  bronzes  d'Arcadius  et  de 
Constantin ,  une  multitude  de  fragments  de  marbre  de  toutes 
les  couleurs  et  de  vases  antiques. 


76  CHRONIQUE. 

Ce  qui  nous  a  paru  le  plus  digne  d'intérêt,  c'est  un  fragment 
de  mosaïque  isolé,  trouvé  dans  les  décombres,  sur  lequel 
nous  avons  découvert  des  lettres  que  nous  n'avons  pu  déchif- 
frer. Ce  fragment  a  été  envoyé  à  la  Bibliothèque  impériale , 
à  M.  Duchalais ,  qui  a  la  bonté  de  s'intéresser  à  nos  fouilles. 

Yoilà,  Monsieur,  tout  ce  que  je  puis  dire  pour  le  moment. 
Je  regrette  bien  que  le  temps  ne  me  permette  pas  de  vous 
envoyer  quelque  chose  de  mieux  travaillé  et  plus  circon- 
stancié ;  cependant ,  si  vous  le  désirez ,  je  ferai  faire  le  double 
des  dessins  envoyés  au  Ministère  de  l'Intérieur.  Je  suis  tout 
entier  à  vos  ordres  et  je  vous  mettrai  au  courant  des  fouilles 
à  venir  qui  demanderaient  des  sommes  considérables,  car  tout 
le  coteau  présente  des  ruines.  MoRiN , 

Curé  de  Suévres. 
{  Extrait  d'une  lettre  adressée  à  M.  de  Caumont]. 

Annuaire  de  V Institut  des  provinces  et  des  Congrès  scien- 
tifiques,  année  1853.  Un  volume  in-12  ,  orné  de  gravures 
sur  bois;  prix  :  3f.  50  c.  Paris,  Derache,  rue  du  Bouloy,  7. 
—  Cet  Annuaire,  qui  renferme  le  compte-rendu  du  Congrès 
des  délégués  des  sociétés  savantes  des  départements ,  est 
rempli  d'intérêt.  Use  termine,  comme  les  années  précédentes, 
par  un  résumé  des  travaux  des  autres  Congrès  en  1852,  et  par 
un  excellent  morceau  de  M.  Des  MouUns  intitulé  :  Du  tra- 
vail académique  en  France. 

Annuaire  de  l'Association  normande ,  19^  année  (^1853^. 
Un  volume  in-8°.  de  700  pages,  illustré  de  gravures  sur 
bois.  Paris,  Derache ,  rue  du  Bouloy  ,  7.  —  L'Annuaire  nor- 
mand qui  a  été  proclamé,  il  y  a  quelques  années,  le  meilleur 
des  Annuaires  ,  vient  de  paraître  ;  et  le  nouveau  volume 
soutiendra  la  réputation  du  recueil  :  au  point  de  vue  historique, 
nous  avons  remarqué  la  Statistique  ripuaire  de  la  Dive ,  par 
M.  de  Caumont,  et  les  Statistiques  routières  de  la  Seine-Infé- 


CHROÎSIQUE.  77 

Heure,  par  M.  de  Glanville.  M.  Morière,  secrétaire-général 
de  l'Association  ,  a  rédigé  avec  un  rare  talent  les  divers 
procès-verbaux  du  Congrès  provincial  à  Domfront  et  ceux 
des  séances  générales  tenues  par  l'Association  en  1852;  ces 
comptes-rendus  sont  extrêmement  intéressants.  Le  volume 
se  termine,  comme  les  années  précédentes,  par  des  notes 
biographiques ,  dont  plusieurs  sont  dues  à  la  plume  élégante 
et  savante  de  M.  J.  Travers ,  membre  de  l'Institut  des  pro- 
vinces ,  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  de  Caen.  L'Asso- 
ciation normande  se  compose  de  1550.  membres. 

Bibliographie. — Histoire  de  l'abbaye  royale  de  Ste.- 
Colornbe-les-Sens ,  précédée  de  la  vie  de  sainte  Colombe , 
vierge  et  martyre  du  pays  Senonais  ;  par  iM.  l'abbé  Brullée. 
Sens,  1852,  un  volume  in-8°. ,  imprimé  chez  Duchemin.  — 
Cet  ouvrage ,  composé  dans  un  but  pieux ,  car  il  s'agit  d'ob- 
tenir des  fonds  pour  la  construction  d'une  chapelle  sur  le 
tombeau  de  sainte  Colombe,  est  donc  une  œuvre  louable  et 
méritoire.  La  modestie  de  son  auteur  désarme  facilement  la 
critique ,  si  elle  trouve  à  redire  sur  quelques  points  de  son 
œuvre. 

Le  volume  commence  par  une  vie  de  sainte  Colombe ,  faite 
d'après  les  légendes;  puis  vient  l'histoire  détaillée  et  chrono- 
logique du  monastère.  La  chronique  du  P.  Coltron,  écrite 
au  XVIP.  siècle  et  remplie  de  chartes ,  a  fourni  à  M.  Brullée 
les  éléments  de  son  travail.  On  voit  qu'il  n'a  eu  qu'à  suivre 
pieusement  le  manuscrit  du  savant  moine.  Il  n'a  peut-être 
pas  assez  indiqué  ses  sources.  Il  aurait  pu  aussi  trouver 
d'autres  documents  aux  archives  de  l'Yonne,  qui,  s'ils 
n'avaient  en  rien  modifié  son  plan ,  auraient  ajouté  quelques 
faits  nouveaux  à  ses  recherches.  Après  l'histoire,  viennent 
des  documents  que  les  amateurs  priseront.  M.  Brullée  a 
reproduit  la  vie  de  sainte  Colombe,    imprimée  à  Paris  en 


78  CHRONIQUE. 

1660  ,  la  liste  chronologique  des  abbés  et  des  bienfaiteurs  du 
monastère ,  et  plusieurs  offices  liturgiques  de  sainte  Colombe , 
anciens  et  modernes. 

Quelques  dessins  lithographies  de  l'ancienne  abbaye  et 
de  tissus  du  VIP.  au  XP.  siècle ,  sont  joints  à  l'ouvrage. 
Il  est  regrettable  que  ces  dessins  ne  soient  pas  mieux  exécutés, 
car  ils  déparent  l'œuvre  typographique.  On  a  figuré  aussi  une 
châsse  de  fabrique  récente  qui  offre  une  imitation  de  basi- 
lique romaine.  On  y  lit  une  inscription  qui  n'est  pas  exempte 
de  fautes  :  Passa  est  Senonis  Aureliam  imperate  an  D.  21 U. 
La  forme  des  lettres,  l'omission  de  Vn  d' imperante ,  la  date 
des  chiffres  arabes,  tout  cela  est  peu  archéologique. 

QUANTIN. 

Inventaire  général  des  archives  historiques  de  V Yonne, 
résumé  analytique  des  collections  existant  au  dépôt  de  la 
préfecture ,  etc.,  i"^.  partie;  par  M.  Quantin,  archiviste  du 
département  de  l'Yonne;  Auxerre,  1852,  Perriquet,  impri- 
meur. Un  volume  in-8°.  —  Ce  volume  annonce  suffisamment 
par  son  titre  ce  qu'il  contient.  C'est,  en  effet,  le  catalogue  des 
fonds  d'archives  historiques  de  l'Yonne,  rédigé  d'après  le 
classement  du  dépôt.  A  l'aide  de  ce  guide,  on  peut  facilement 
connaître  les  richesses  que  renferment  les  archives  de  ce 
département.  Cependant ,  il  laisse  encore  à  désirer ,  puisqu'il 
ne  s'applique  qu'à  l'Auxerrois  et  à  l'Avallonnais. 

L'auteur  promet  une  deuxième  partie ,  et  nous  l'engageons 
à  hâter  ce  travail.  Lorsque  tous  les  dépôts  et  archives  seront 
inventoriés  et  connus  comme  celui  de  l'Yonne ,  les  recherches 
historiques  seront  grandement  simplifiées.  En  parcourant  le 
volume  de  M.  Quantin,  on  passe  en  revue  toute  l'histoire 
civile,  religieuse  et  féodale  des  pays  de  l'Auxerrois  et  de 
l'Avallonnais,  depuis  le  IX ^  ou  le  X^  siècle.  Les  fondations 
de  monastères  et  de  villages ,  les  affranchissements  des  serfs , 
les  guerres  du  moyen-âge,  etc.,  etc.   Tout  ce  qui  a  affecté 


CHRONIQUE.  79 

la  France  du  centre  dans  le  passé  se  reflète  dans  ce  modeste 
recueil.  Il  ne  s'agit  que  d'avoir  la  patience  de  le  parcourir 
pour  trouver  ces  faits  nombreux  et   empreints   de  couleur 

locale.  DUCHATELLIER. 

Bulletm  de  la  Société  des  sciences  historiques  et  naturelles 
de  l'Yonne ,  année  1851.  Un  volume  in-8°.  avec  planches. 
Imprimerie  Perriquet ,  à  Auxerre.  —  La  Société  des  sciences 
de  l'Yonne  continue  à  payer  son  contingent  de  travaux  utiles 
et  même  savants. 

On  trouve  dans  ce  volume  un  mémoire  important  sur 
l'histoire  du  Tiers-État  dans  le  département  de  l'Yonne  au 
moyen-âge,  par  M.  Quantin;  une  notice  biographique  sur 
le  grand  artiste  Jean  Cousin ,  par  M.  Deligand ,  travail  qui 
renferme  des  documents  nouveaux  sur  ce  personnage ,  bien 
qu'il  reste  encore  des  points  obscurs  dans  sa  vie  ;  une  autre 
excellente  notice  sur  le  docteur  Bourdois ,  médecin  du  roi  de 
Rome,  par  le  docteur  Duché;  un  discours  de  M.  le  baron 
Chaillou-des-Barres ,  sur  les  anciennes  sociétés  littéraires 
d'Auxerre ,  document  fort  instructif  sur  les  travaux  intellec- 
tuels opérés  autrefois  dans  ce  pays. 

Les  mémoires  de  sciences  naturelles  compris  dans  ce 
volume  sont  très-variés.  On  y  trouve  des  recherches  statis- 
tiques sur  l'influence  du  sol,  sur  la  marche  du  choléra  en 
1832  et  18/i9,  par  M.  Sonnié-Moret  ;  des  études  sur  les 
éclunides  fossiles  de  l'Yonne,  par  M.  Cotteau,  dont  la  science 
géologique  est  bien  connue;  des  mémoires  géologiques,  par 
le  docteur  Ilobineau-Desvoidy ,  notamment  sur  les  sables  et 
les  grès  ferrugineux  de  la  Haute-Puisaye;  la  botanique  et  la 
météorologie  occupent  également  leur  place  dans  ce  volume. 

La  Société  des  sciences  de  l'Yonne,  en  exploitant  aussi 
résolument  qu'elle  le  fait  le  sol  de  son  département ,  ne  peut 
que  rendre  des  services  émiuents  à  la  science. 

DUCHATELLIER. 


80  CHRONIQUE. 

NÉCROLOGIE. — Mort  de  M.  de  Saint- Germain,  d'Evreu%, 
—  M.  de  Saint- Germain,  membre  de  l'Instilut  des  provinces, 
inspecteur  de  la  Société  française ,  savant  paléographe ,  archéo- 
logue profondément  instruit,  un  des  hommes  qui  comprenaient 
le  mieux  à  notre  époque  les  beaux-arts  et  leur  rôle  dans  la 
vie  humaine,  l'organiste,  le  compositeur  qui  avait  écrit  dans 
le  Bulletin  monumental  des  pages  si  intéressantes  sur  la 
musique  religieuse ,  vient  de  mourir  à  l'âge  de  36  ans ,  à 
la  suite  d'une  maladie  de  la  moelle  épinière.  M.  R.  Bor- 
deaux donnera ,  dans  l'Annuaire  de  l'Association  normande , 
une  notice  sur  31.  de  Saint-Germain  que  nous  regrettons  tous 
sincèrement ,  et  qui ,  jeune  encore  ,  était  une  des  gloires  de 
la  province.  Personne  n'a  mieux  connu  M.  de  Saint-Germain 
que  M.  Bordeaux  ;  personne  ne  l'a  mieux  compris  :  l'hom- 
mage rendu  à  la  mémoire  de  M.  de  Saint-Germain  sera  digne 
de  celui  que  nous  regrettons.  D.  G. 

Mort  de  M.  Lair ,  membre  du  Conseil  de  la  Société  fran- 
çaise. —  Le  vénérable  M.  Lair  a  cessé  de  vivre  à  l'âge  de  84 
ans.  C'était  le  doyen  des  académiciens  de  la  ville  de  Caen , 
et  jusqu'à  la  fm  il  a  conservé  sa  mémoire  ,  ses  facultés  et  ses 
fonctions  de  secrétaire  de  la  Société  d'agriculture.  Le  dévoue- 
ment de  M.  Lair  aux  intérêts  de  la  ville  de  Caen  et  du 
département  du  Calvados  est  trop  connu  pour  qu'il  faille  ici 
le  rappeler.  Une  notice  détaillée  sera  d'ailleurs  publiée  sur  sa 
vie  par  la  Société  dont  il  a  été ,  pendant  près  de  cinquante 
ans ,  le  secrétaire  et  le  moteur. 

Nous  rappellerons  seulement  que  M.  Lair  avait  assisté  à 
plusieurs  sessions  du  Congrès  scientifique  de  France  ;  qu'il  en 
avait  présidé  la  section  d'agriculture  à  Caen ,  à  Poiters ,  à 
Blois  et  à  Douai  ;  et  qu'au  Mans  il  fut  appelé  à  la  présidence 
générale  de  l'assemblée.  M.  Lair  était  officier  de  la  Légion- 
d'Honneur.  B. 


I 


NOTES 

RECUEILLIES 

SCR  L'ARRONDISSEMENT  DE  DOMFRONT, 

AU  MOIS  D'AVRIL  1852  , 

Par   M.    BLAIKCUETIÈRE , 

Memln-e  de  la  Société  Française. 


J'ai  fait  une  excursion  dans  l'arrondissement  de  Domfront 
au  mois  d'avril  1852. 

De  nombreux  travaux  publics  se  font  là  depuis  quelques  an- 
nées. Cette  contrée,  presque  inaccessible  il  y  a  vingt  ans,  a  pris 
une  physionomie  toute  nouvelle  :  elle  est  aujourd'hui  percée 
de  belles  routes  et  sillonnée  en  tout  sens  par  de  bons  chemins 
vicinaux.  Il  en  est  résulté  une  animation  qui  lui  était  jusque 
là  inconnue.  Des  maisons  communes,  des  églises,  des  pres- 
bytères s'y  construisent.  Mais  les  matériaux  dont  on  y  dispose, 
excellents  au  point  de  vue  de  la  solidité ,  de  la  durée ,  s'opposent , 
comme  cela  a  toujours  eu  lieu,  à  l'ornementation.  Les  granits, 
les  grès  et  les  schistes,  seuls  matériaux  que  l'on  trouve  à  des 
distances  raisonnables ,.  ont  été,  dans  tous  les  temps,  le  prin- 
cipal obstacle  au  développement  de  l'architecture  et  de  la 
sculpture  dans  le  Bocage  normand.  Si  les  monuments  remar- 

6 


82  NOTES  RECUEILLIES 

quables  y  sont  rares ,  si  des  édifices  d'ailleurs  importants  y 
sont  dépourvus  des  dons  de  l'ornementation  que  d'autres 
contrées  présentent  en  abondance,  ce  n'est  pas  que  le  senti- 
ment des  arts  lui  soit  demeuré  étranger.  Dans  les  siècles  où 
l'architecture  fut  simple  et  peu  ornée,  le  Bocage  se  montra 
de  bonne  heure ,  et  il  possède  des  restes  qui  rendent  témoi- 
gnage de  son  génie  architectural  à  des  époques  où  certaines 
contrées,  aujourd'hui  couvertes  de  chefs-d'œuvre,  avaient 
à  peine  commencé  à  s'en  occuper.  Ainsi,  pour  n'en  citer 
qu'un  exemple,  on  sait  que  l'église  de  Notre-Dame-sur-l'Eau, 
faubourg  de  Domfront,  était  une  basilique  de  125  pieds  de 
longueur,  élevée  par  Guillaume  de  Bellême  dès  1026,  d'un 
st}'le  roman  pur  et  bien  caractérisé  de  la  2^  époque.  Ce 
monument,  aujourd'hui  mutilé  et  rendu  méconnaissable  (1) , 
a  été  heureusement  décrit  par  la  Société  des  Antiquaires 
(année  1830). 

Ainsi ,  dès  le  commencement  du  XP.  siècle ,  époque  où 
l'art  roman  permettait  l'emploi  des  matériaux  peu  travaillés, 
Domfront  possédait  une  des  égUses  les  plus  remarquables 
alors  de  la  Basse-Normandie. 

Quand ,  plus  tard,  le  style  ogival  se  montra ,  il  fut  une  sorte 
de  défi  jeté  à  l'emploi  des  matériaux  sihceux  et  un  grand 
obstacle  au  développement  complet  de  l'art  dans  un  pays  où , 
pour  en  suivre  le  mouvement,  il  eût  fallu  transporter  à  de 
grandes  distances ,  par  des  chemins  alors  impraticables ,  les 
matériaux  calcaires  dont  la  possession  enrichit  d'autres  contrées 
de  monuments  merveilleux  (2).  Et  encore ,  faut-il  dire  que 
souvent  le  granit  lui-même  suivit  le  progrès.   L'éghse  de 


(1)  Dépouillé  de  ses  pierres  tombales  en  1823  ;  raccourci,  etc.,  pour 
cause  d'alignement  et  de  réparation,  vers  1836. 

(2)  Tels  sont  les  édifices  religieux  du  XIII*.  siècle  dont  le  Bessin 
est  couvert. 


SUR  l'arrondissement  de  domfront.  83 

Vire  et  l'abbaye  du  Mont  St.  -Michel  en  sont  des  attestations 
imposantes. 

Mais  si  les  édifices  doués  d'un  caractère  architectural  sont 
rares  dans  le  Bocage ,  c'est  une  raison  de  plus  pour  étudier 
ceux  qui  s'y  trouvent.  C'est  un  des  motifs  qui  m'engagent  à 
décrire  ici  le  manoir  de  la  Châlerie,  signalé  en  1830  par 
M.  Galeron,  dans  son  rapport  sur  les  monuments  historiques 
de  l'arrondissement  de  Domfront.  Un  autre  motif  non  moins 
puissant ,  c'est  qu'on  y  rencontre  des  documents  qui  peuvent 
disparaître  d'un  jour  à  l'autre,  et  qu'au  point  de  vue  de 
l'histoire  du  pays ,  il  importe  de  conserver. 

La  Châlerie.  —  A  un  demi  myriamètre  de  Domfront ,  en 
la  commune  de  la  Haute-Chapelle  et  près  du  chemin  qui 
conduit  de  Domfront  à  Lonlay-l' Abbaye ,  sur  le  versant  orien- 
tal d'un  faible  mouvement  du  sol,  se  trouve  la  Châlerie, 
habitation  du  XVI^  siècle ,  bien  caractérisée.  Les  toits  aigus 
et  leurs  amortissements  ou  épis  en  poterie ,  se  montrent  à 
une  courte  distance ,  mais  pyramident  gracieusement  et  sont 
bien  conservés,  quoique  le  château  soit  inhabité  depuis  la 
Révolution. 

Cette  gentilhommière  se  compose  de  deux  corps-de-logis 
séparés  par  une  cour  close  de  25  mètres  sur  18. 

Une  porte  cochère  et  une  petite  porte,  toutes  deux  cintrées, 
forment  l'entrée  de  la  cour  et  sont  surmontées  d'une  toiture 
en  accolade,  couverte  en  ardoise,  comme  presque  tout  le 
château. 

A  droite  de  l'entrée,  est  le  principal  corps-de-logis,  com- 
posé d'un  vaste  rez-de-chaussée  et  d'un  premier  étage  pavés 
en  briques  carrées.  Il  y  a  surtout  une  cuisine  à  très-grandes 
dimensions.  Le  toit  de  cette  aile  est  fortement  surélevé.  Deux 
des  angles  diagonalement  opposés  sont  flanqués  chacun  d'une 
tour  cylindrique  couronnée  d'un  toit  conique  très-aigu  et 


su  NOTES 

très-gracieux.    Ces  tours  sont  engagées  suffisamment  pour 
communiquer  avec  le  corps-de-logis.   Au  centre  de  celui-ci 


VIE  DU  CHATEAU  DE  LA  CHALEniE. 


est  un  vaste  escalier  en  granit,  dont  les  larges  volées  sont 
séparées  par  un  mur,  en  sorte  que  chaque  palier  a  près 
de  ti  mètres  de  largeur. 

Les  baies  des  portes  et  fenêtres  sont  formées  de  granit 
dans  lequel  on  a  sculpté  des  chambranles  qui  accusent  par- 
faitement l'époque  de  la  renaissance.  Les  croisées  sont  de 
largeur  inégale. 

L'entourage  de  la  porte  a  le  cachet  de  l'ordre  ionique  et 
est  orné  d'une  sorte  d'écusson.  Une  pierre  de  granit  placée 
à  côté,  et  aussi  armoriée ,  porte  le  millésime  1558. 


SUR  L  ARRONDISSEMENT  DE   DOMFRONT. 


85 


PLAN  DU  CHATEAU  DE  LA  CHALERIE. 


86  NOTES 

L'aile  gauche  est  formée  l**.  d'un  pavillon ,  B ,  style  Louis 
XIII  très-aigu;  2°.  d'un  autre,  C,  avec  comble  à  la  Man- 
sard;  3°.  d'un  corps  de  bâtiment  plus  bas,  D,  qui  relie  ces 
deux  pavillons  et  qui  était  destiné  aux  écuries  et  remises.  Ce 
dernier  bâtiment  est  aussi  en  comble  brisé  et  porte ,  sur  une 
corniche  en  bois ,  le  chiffre  1765. 

Comme  on  le  voit ,  ce  millésime  et  le  précédent  concordent 
parfaitement  avec  le  style  des  corps-de-logis  auxquels  chacun 
d'eux  correspond. 

Cette  aile  gauche  est  aujourd'hui  à  peu  près  toute  occupée 
par  des  fermiers.  Quant  au  principal  corps  de  bâtiment ,  il 
sert  à  peine  à  déposer  des  fourrages  et  bois.  On  y  rencontre 
encore  quelques  vieux  meubles  ayant  appartenu  aux  derniers 
hôtes  de  ce  castel  :  tels  sont  un  grand  fauteuil,  de  vieux 
cadres  ovales  ornés  de  fleurs  habilement  sculptées  et  rappelant 
l'époque  de  Louis  XV ,  le  tout  perdu  dans  la  poussière  et 
les  décombres. 

J'ai  dit  que  des  amortissements  décorent  les  angles  trièdres 
des  combles.  En  outre ,  chaque  cheminée  est  couronnée  de 
quatre  boules  placées  une  sur  chaque  carre ,  et  rehées  par 
un  patin  à  la  corniche  de  ces  cheminées.  L'ensemble  des 
combles  du  château  ainsi  dentelé,  forme  un  groupe  très- 
élégant. 

Chapelle  de  la  Châlerie.  —  Mais  ce  qui  est  plus  inté- 
ressant encore ,  c'est  la  chapelle ,  située  à  quelques  mètres 
avant  l'entrée  de  la  cour. 

Cette  chapelle ,  assez  svelte  à  l'extérieur,  est  ornée  d'un  clo- 
cheton polygonal  couvert  en  ardoise.  Elle  a  9  mètres  de  longueur 
sur  6  de  largeur  et  est  d'une  construction  très-simple.  Elle 
est  éclairée  par  deux  fenêtres  en  ogive  dont  la  forme  rappelle 
le  XIV'.  siècle.  Leur  appareil  intérieur  est  peint  en  marbre. 
Sur  les  murs  se  trouvent  des  fragments  de  peintures  à  fresque 


SUR  l'arrondissement  de  domfront.  87 

d'un  fort  bon  style;  mais  dont  il  est  impossible  de  reconnaître 
les  sujets ,  tant  elles  ont  été  détériorées  par  le  temps  et  par 
le  choc  des  fagots  que  les  fermiers  y  déposent.  On  distingue 
encore  dans  le  rétable  une  tête  à  couleurs  vives ,  d'un  dessin 
et  d'une  carnation  irréprochables,  et,  sur  les  murs  latéraux, 
des  grisailles  représentant  des  niches  (décorées  d'un  ordre 
composite)  avec  des  statues  dont  les  restes  font  encore  illusion. 
Ainsi  on  y  trouve  des  pieds  d'un  dessin  très-correct  et  qui 
ressortent  à  s'y  méprendre.  Il  en  est  de  même  des  rinceaux 
qui  décorent  les  frises ,  ainsi  que  des  modillons  compris  dans 
les  corniches  d'entablement  qu'on  a  peintes  au-dessus  de  ces 
fausses  niches.  Enfin,  les  feuilles  des  chapiteaux,  les  palmettes 
cantonnées  entre  le  cintre  des  niches  et  les  ordres  qui  les 
entourent ,  ont  un  rehef  digne  des  grisailles  les  plus  réputées. 
Tout  cela  est  petit  comme  la  chapelle  même,  mais  très- 
gracieux. 

Ce  qui  a  malheureusement  hâté  la  destruction  de  ces 
intéressantes  décorations,  c'est  le  peu  de  solidité  de  l'enduit 
qui  les  supporte.  En  effet,  il  n'est  foimé  que  d'une  mince 
couche  d'argile  recouverte  d'une  pellicule  de  chaux ,  le  tout 
cédant  au  moindre  choc.  Il  est  probable  que  cet  enduit 
n'avait  pas  été  fait  en  vue  d'y  appliquer  des  peintures ,  mais 
'que  l'artiste  officieux,  hôte  du  Châtelain,  aura,  sans  prépa- 
ration ,  jeté  à  l'improviste  ses  heureuses  conceptions  sur  les 
murs  tels  qu'il  les  a  trouvés. 

La  corniche  intérieure  de  ce  petit  édifice  est  une  simple 
sabhère  en  bois  sur  la  face  de  laquelle  on  a  écrit  des  noms 
dont  la  conservation  me  semble  précieuse  pour  l'histoire  locale. 

Ces  noms,  que  j'ai  copiés  sur  le  lieu ,  sont  peints  en  noir 
sur  fond  blanc,  en  lettres  majuscules  romaines.  Chacun  d'eux 
est  inscrit  dans  un  compartiment  oblong,  espèce  de  parallé- 
logramme arrondi  aux  angles  et  bien  séparé  de  ceux  qui 
l'avoisinent. 


88  NOTES 

Les  voici  dans  Tordre  où  ils  se  présentent 
1°.  Du  côté  gauche  : 


ST.-OMER  DE   MORBEC. 

LEDIN   PRES.    GOKRNAY. 

COEUR   DE   LA    CHÂLERIE. 

DORGLANDE   DE    PRETOT. 

MUSTEL    DD    BOIS    ROGER    ET    DE   NEUFVILLE. 

FOUCAULT    ET    LEVERRIER. 

ROGER  DE    COLLIÈRËS. 

CORMIER   DE    LA    BINDELIÈRE. 

DE   MARGUERITE    DE   GUIBRAY. 

DE    CAIGNOU    ET    HÉBERT. 

T.  Du  côté  droit  : 

ACHARD    DE   ST.-AUVIEUX. 

COUPEL   DE    LEPINAY. 

AUVRAY    DE    ST. -ANDRÉ. 

DUHAMEL    DE   VILLECHIEN» 

FORTIN    DE   GOURGOUX. 

ACHARD    DE   BONVOULOIR, 

DE    ST.-GERMAIN   DE    ROUVROU. 

DE   COURCELLES-POLLANS. 

DE    PILLIÈRB    RECOURT. 

DELAUNAY.    BILLEMONT.    LALAIN    ET    VETIN. 

COBBEREL    DE    PLECHIN ,    BILLEMONT. 

En  tout  21  groupes. 

On  ne  peut  douter  que  ces  noms  ne  soient  ceux  des 
possesseurs  successifs  de  la  Châlerie  ou  des  familles  qui  leur 
étaient  alliées. 

La  seigneurie  de  la  Châlerie  relevait  de  la  baronnie  de 
Lonlay ,  laquelle  appartenait  aux  bénédictins  de  l'abbaye  de 
ce  lieu. 

Le  nom  de  Châlerie  ou  Chaslerie  vient  certainement  de 
Chasle,  nom  encore  porté  aujourd'hui  par  des  personnes  de 
la  même  commune. 

Les  Achard,  dont  le  nom  figure  deux  fois  ci-dessus,  sont 


SUR  l'arrondissement  de  domfront.  89 

une  très-ancienne  et  illustre  famille  dont  les  descendants 
habitent  encore  Domfront. 

Les  plus  célèbres  furent  : 

1°.  Achard,  qui  mit  Henri  P'".  ,  roi  d'Angleterre,  en 
possession  de  Domfront  après  en  avoir  chassé  Robert  de  Bel- 
lême  ;  2".  Guillaume  Achard ,  petit-fils  du  précédent,  évêque 
de  Séez ,  puis  d'Avranches  au  milieu  du  XIP.  siècle.  Il  avait 
étudié  en  Angleterre  et  fut  l'ami  de  Thomas  Becquet.  Il  est 
auteur  de  plusieurs  ouvrages.  Il  mourut  en  1171  ;  3°.  François 
Achard-de-St. -Auvieu ,  député  aux  états  de  1600;  U°.  Achard- 
de-Bonvouloir ,  député  à  l'Assemblée  nationale,  en  1789; 
5°.  Achard-de-Bonvouloir ,  fils  du  précédent ,  né  à  Passais , 
en  1773,  et  qui  fut  un  des  astronomes  de  l'expédition  en- 
voyée en  1791 ,  à  la  recherche  de  La  Pérouse.  11  a  donné  son 
nom  à  la  Pointe-Achard  (  Iles  Salomon  )  et  aux  îles  et  rescifs 
de  Bonvouloir  (archipel  de  la  Louisiade). 

Quant  à  Leverrier,  Fortin  et  de  Courcelles,  observons  : 
1°.  que  le  premier  de  ces  noms  est  porté  par  un  des  otages 
donnés  par  le  duc  d'Alençon  au  comte  de  Bedfort  en  lli2S  ; 
2°.  que  Pierre  Fortin ,  surnommé  le  Tort-Fileux ,  dévoila  à 
Charles  VII  la  conspiration  de  Jean  II,  duc  d'Alençon,  et  fut 
victime  de  la  vengeance  de  celui-ci,  quand  Louis  XI  l'eut 
remis  en  liberté  (1)  :  la  délation  n'est  pas  toujours  profit  ; 
3°.  qu'enfin  Jean  de  Courcelles  était  membre  du  parlement 
d'Alençon,  en  1478.  J'ai  cru  devoir  faire  ces  rapprochements, 
quoiqu'il  soit  très-douteux  que  ces  trois  personnages  soient 
ceux  dont  les  noms  sont  peints  dans  la  chapelle. 

Il  n'en  n'est  pas  ainsi  de  ceux  de  Cormier ,  Ledin  et  Coupel. 
A  cet  égard,  voici  ce  qu'on  remarque  : 

Madelaine  Cormier  avait  épousé  René  Ledin,  sieur  de  la 
Chaslerie.  La  tombe  de  Jeanne  Ledin,  leur  fille,  morte  en 

(1)  Odolant-Desiios ,  Histoire  des  ducs  d'Alençon. 


90  NOTES 

1611 ,  se  trouvait  dans  l'église  Notre-Dame-sur-l'Eau ,  ainsi 
que  celle  de  demoiselle  Ledin,  épouse  de  Brice  Coupel,  vi- 
comte de  Domfront ,  décédée  en  1613.  Madeleine  Cormier 
descendait  de  Guy  Cormier,  vicomte  de  Domfront,  en  1576, 
et  père  de  Thomas  Cormier ,  historien  de  Henri  II  et  de 
Charles  IX ,  et  rédacteur  du  Code  Henri  IV.  Pour  Brice 
Coupel ,  il  était  fds  de  Benoît ,  membre  de  l'Échiquier  d' Alen- 
çon  au  XVP.  siècle. 

Les  descendants  des  Coupel  de  Vaucé  ,  Coupel  de  St.  -Lau- 
rent, patron  de  Rouelle  et  Coupel  de  St. -Front,  quin^ompo- 
sent  la  postérité  des  précédents,  existent  encore. 

Quant  aux  Ledin ,  qui  furent  gouverneurs  de  Domfront , 
31.  Caillebotte,  dans  son  Essai,  en  mentionne  trois,  savoir: 

1°.  Pierre  Ledin  ou  Lesdain  (1) ,  qui  fit  réparer,  en  1578, 
l'église  Notre-Dame  et  rendit  de  grands  services  au  pays, 
dans  ces  temps  de  guerre  civile  et  de  désolation.  C'est  sans 
doute  lui  qui,  vingt  ans  auparavant,  avait  fait  construire  le 
logis  principal  de  la  Châlerie  ; 

2".  C.  Ledin,  sieur  de  la  Châlerie,  gentilhomme  de  la 
chambre  du  duc  d'Orléans  ,  Ueutenant  des  maréchaux  de 
France,  grand  bailli  d'épée  de  la  généralité  d'Âlençon,  mort 
en  nui  ; 

3°.  Pierre  François  Ledin,  lieutenant  des  maréchaux  de 
France,  chevalier  de  St. -Louis,  seigneur,  patron  et  haut 
justicier  de  Clécy ,  la  Landelle  et  d'une  grande  partie  du  ter- 
ritoire qui  forme  aujourd'hui  le  canton  d'Harcourt.  Il  mourut 
en  1770  et  fut  le  dernier  gouverneur  de  Domfront,  où  cette 
famille  possédait  ce  qu'on  appelle  le  château  de  Godras. 

Louise  Henriette  Ledin  épousa  Louis  de  Vassy ,  comte  de 


(1)  L'abbé  Béziers ,  et  M.  de  Caumont  dans  sa  Statistique  monu- 
mentale (tome  2),  ont  écrit  Lesdain.  Il  me  semble  qu'il  faut  conserver 
rorlhographe  de  M.  Caillebotte  et  celle  des  inscriptions  de  la  chapelle. 


SUR  l'arrondissement  de  domfront  91 

Brecey,  baron  de  la  Landelle.  Ce  furent  là  les  derniers  habitants 
du  castel  de  la  Châlerie.  Ils  émigrèrent  pendant  la  Révolution. 

Je  termine  en  quelques  mots  la  description  de  la  Châlerie. 

L'espace  qui  contient  le  château ,  la  chapelle  et  le  jardin 
contigu ,  est  circonscrit  de  trois  côtés  par  un  fossé  d'au  moins 
10  mètres  de  largeur  et  2  mètres  de  profondeur,  ahmenté 
par  un  ruisseau  qui  se  jette  dans  celui  de  Beaudouet ,  un  des 
affluents  de  l'Egrenne ,  non  loin  du  passage  appelé  le  Gué-Viel. 
Ce  fossé  défendait  ainsi  l'habitation  de  toutes  parts,  excepté 
vers  l'Ouest.  De  ce  côté ,  elle  était  flanquée  par  la  coUine  sur 
laquelle  existent  le  verger  et  les  fermes,  qui  étaient  comme  les 
sentinelles  avancées  du  château. 

Aujourd'hui  les  soins  du  labourage  troublent  seuls  ces  sites 
paisibles ,  et  les  charmilles  alignées  qui  ombrageaient  le  jardin , 
de  long-temps  oubliées  dans  leur  culture ,  ont  pris  des  formes 
agrestes  et  indépendantes  ! 

Le  sol  de  la  Châlerie  est  argileux  et  dépend  d'un  rameau 
de  la  formation  des  grès  quartzeux  de  transition  dont  se  com- 
pose la  chaîne  de  collines  qui  passe  à  Domfront  et  à  Mortain. 
Le  voisinage  du  ruisseau  et  des  prairies  qui  sont  à  l'Est,  con- 
tribuait puissamment  à  embelHr  ce  séjour. 

La  même  commune  de  la  Haute-Chapelle  possède  un  autre 
castel  entouré  de  fossés  de  défense  et  appelé  du  nom  significatif 
de  la  Sausserie.  Il  est  situé  au  niveau  du  marais  de  Rouelle , 
non  loin  de  l'éghse  de  cette  dernière  commune ,  dans  le  ter- 
rain des  argiles  plastiques. 

Ce  fut  un  fief  de  haubert ,  constitué  au  XIP.  siècle  par 
Eléonore  de  Guyenne ,  au  bénéfice  de  Robert  Saucier ,  son 
maître  d'hôtel  (1)  ! 

Eglise  de  la  Haute-Chapelle. — Enfin,  la  petite  éghse  même 

(1)  V.  Nouvelles  recherches  sur  la  France. 


92  NOTES 

de  la  Haute-Chapelle  n'est  pas  sans  intérêt.  Les  murs  de  la 
nef  ne  sont  pas  postérieurs  au  XP.  siècle.  La  maçonnerie  en 
arêtes  de  poisson  dont  ils  sont  formés ,  et  quelques  traditions 
assignent  à  cet  édifice  une  date  fort  ancienne.  Ces  murs  sont 
bâtis  de  schiste  et  de  grès  qui  se  trouvent ,  les  uns  et  les  autres, 
dans  la  localité.  En  1828,  on  les  a  malencontreusement  percés, 
comme  tant  d'autres ,  de  fenêtres  rectangulaires ,  en  construi- 
sant deux  chapelles  de  transept  très-insignifiantes. 

Cette  église  est  située  presque  au  sommet  d'une  vaste  col- 
line qui  domine  la  large  vallée  de  l'Egrenne.  C'est  évidem- 
ment à  cette  situation  qu'elle  doit  le  nom  qu'elle  a  transmis 
ensuite  à  la  commune  dont  elle  est  le  centre. 

J'ai  dit  que  de  nombreux  édifices  s'élèvent  en  ce  moment 
aux  environs  de  Domfront.  Je  dois  signaler  en  quelques  mots 
ceux  que  j'ai  pu  voir. 

St. -Front. — La  commune  de  St. -Front  vient  d'élever  une 
portion  d'église,  composée  d'un  chœur  et  d'un  transept  sur- 
monté d'un  clocher.  L'ancienne  nef  continue  provisoirement 
à  compléter  ce  monument  religieux. 

Les  maçonneries  sont  en  moellon  de  grès  avec  baies  et 
chaînes  en  granit.  Le  style  suivi  m'a  paru  tenir  principale- 
ment au  XIV^  siècle.  L'ordonnance  intérieure  est  d'un  bel 
effet.  On  garnit  les  angles  de  cet  intérieur  de  faisceaux ,  d'élé- 
gantes colonnetles  poussées  en  plâtre  par  économie.  L'effet 
extérieur  ne  m'a  pas  paru  généralement  aussi  heureux;  et, 
si  j'en  dois  croire  l'impression  produite  par  une  visite  rapide 
et  superficielle ,  l'architecte  ne  s'est  peut-être  pas  assez  pré- 
occupé de  l'unité  du  style.  Ainsi ,  par  exemple ,  le  profil  d'un 
cordon  qui  règne  au  niveau  des  naissances  des  ogives ,  le  plan 
d'un  escalier  de  sacristie,  ne  me  paraissent  pas  avoués  par 
l'époque.  La  flèche  est  accompagnée  de  quatre  clochetons  trop 
frêles ,  dont  les  pyramides  reposent  sur  des  bases  peu  satis- 


SUR  l'arrondissement  de  domfront.  93 

faisantes.  Aux  deux  tiers  de  la  hauteur  de  l'aiguille,  couverte 
en  ardoise ,  sont  des  lucarnes  qui  m'ont  aussi  paru  d'un  effet 
regrettable. 

Rouelle.  — Je  préfère  l'église  du  même  architecte  que  l'on 
construit  à  Rouelle ,  quoiqu'elle  soit  moins  importante.  C'est 
une  très-bonne  réminiscence  du  style  roman.  Elle  s'établit  en 
dehors  du  cimetière  où  se  trouve  l'ancienne  petite  église, 
devenue  insuffisante  pour  la  population.  Cette  dernière 
n'offrait  aucune  espèce  d'intérêt  artistique. 

La  Ferté.  — Mais  le  monument  le  plus  considérable  de  ceux 
qui  s'élèvent  dans  la  contrée ,  c'est  l'église  de  la  Ferté-Macé. 
Quoique  l'œuvre  ne  soit  encore  parvenue  qu'à  une  faible 
hauteur  au-dessus  des  socles,  on  reconnaît  déjà  que,  pour 
l'étendue  et  la  beauté,  elle  surpassera  tous  les  édifices 
religieux  de  l'arrondissement.  Le  granit,  le  calcaire  et  la 
brique  y  sont  employés  concurremment  et  symétriquement , 
d'une  façon  qui  paraît  devoir  sortir  de  la  ligne  habituelle , 
au  moins  pour  la  Basse-Normandie.  Cet  ouvrage  une  fois 
achevé ,  il  sera  intéressant  d'étudier  l'effet  que  produira  un 
arrangement  de  matériaux  dont  peut-être  il  n'existe  que 
peu  d'exemples. 

J'ai  revu  l'ancienne  abbaye  de  Lonlay,  décrite  par  M. 
Galeron  et  par  M.  de  Caumont.  On  y  a  fait  des  rejointoie- 
ments  et  autres  menues  réparations.  Le  grattage  des  meneaux 
des  fenêtres  m'a  fait  voir  que  ces  parties  légères  sont  en 
pierre  calcaire,  tandis  que  tout  le  corps  du  monument  est 
en  matériaux  du  pays. 

Domfront.  — Enfin  Domfront ,  après  avoir  construit  un  pres- 
bytère peu  gracieux ,  élève  maintenant  un  hôtel-de- ville  qui 
paraît  conçu  sur  de  larges  proportions.   Il  occupera  la  place 


9k  NOTES 

de  l'ancien  couvent  des  Bénédictines ,  et  les  religieuses  vont 
former  un  nouvel  établissement  sur  un  autre  point  de  la  ville. 

L'église  St. -Julien,  bâtie  en  11kl,  jusqu'ici  dépouvue  de 
toute  espèce  d'ornement  architectural,  a  été  dotée  récemment, 
à  l'intérieur,  d'une  corniche  à  modillons  qui  rompt  très- 
agréablement  la  monotonie  de  ce  temple  et  marque  conve- 
nablement la  naissance  de  l'arc  surbaissé  qu'affecte  la  voûte. 
Elle  imprime  à  l'édifice  un  certain  cachet  artistique  qui  lui 
manquait. 

On  a  aussi ,  dans  ces  dernières  années ,  fortement  attaqué 
le  roc  sur  lequel  est  une  des  portes  de  la  ville,  désignée 
communément  sous  le  nom  de  Porte  du  Château ,  dans  le 
but  de  faciliter  l'accès  de  la  halle,  où  il  se  fait  chaque 
semaine ,  un  transport  considérable  de  céréales. 

Toilà  l'expression  des  besoins  nouveaux.  Ce  que  jadis  on 
voulut  rendre  inabordable,  quand  l'état  de  guerre  obligeait 
à  chercher  des  moyens  défensifs,  on  tâche,  dans  un  autre 
temps,  d'en  niveler  tous  les  obstacles.  Un  chemin  viable 
prend  la  place  d'un  sentier  escarpé  grimpant  péniblement 
sur  les  flancs  d'un  rocher  abrupte.  Et,  comme  a  dit  M.  de 
Chénedollé  : 

«  La  vigne,  se  mêlant  aux  pêches  empourprées, 
«  Tapisse  les  vieux  murs  de  ses  grappes  dorées; 
«  Et  la  rose  vermeille,  au  teint  éblouissant, 
a  Orne  et  parfume  un  sol  rougi  de  tant  de  sang.  » 

Il  resterait  à  la  ville  de  Domfront  à  se  rendre  propriétaire 
tant  des  petits  jardins  qui  entourent  les  restes  de  son  donjon, 
que  de  cette  belle  ruine  elle-même,  afin  d'en  assurer  la 
conservation.  On  créerait ,  au  pied  de  ce  remarquable  spé- 
cimen de  la  maçonnerie  romane ,  une  esplanade  qui  formerait, 
sans  contredit,  un  des  plus  beaux  points  de  vue  de  la 
Normandie,  avec  une  promenade  plantée  suivant  le  péri- 
mètre de  la  place. 


SUR  l'arrondissement  de  domfront.  95 

Le  Conseil  municipal  ferait  acte  de  patriotisme  en  se  ren- 
dant peu  à  peu  acquéreur  de  ces  petits  jardins,  à  mesure 
qu'ils  changent  de  main.  La  ville ,  il  est  vrai ,  n'est  pas  riche  ; 
mais  la  dépense  serait  peu  onéreuse ,  étant ,  par  la  nature 
même  de  l'opération,  forcément  répartie  sur  un  grand  nombre 
d'années.  Une  fois  propriétaire  de  quelques-uns  de  ces  jar- 
dins, la  ville  ferait  disparaître  les  buissons  et  les  mauvaises 
murailles  qui  obstruent  les  abords  de  son  plus  intéressant  or- 
nement. Aux  ruelles  chétives  et  tortueuses  se  substituerait 
une  belle  place ,  située  à  200  pieds  à  pic  au  dessus  de  la  Va- 
renne  ,  et  qui  attirerait  de  nombreux  admirateurs. 

Cette  promenade ,  d'autant  plus  précieuse  que  la  ville  n'en 
possède  aucune ,  pourrait  même  contenir  quelque  jour ,  au 
pied  du  Donjon ,  le  commencement  d'un  petit  jardin  bota- 
nique, comme  en  possèdent  beaucoup  d'autres  chefs-lieux 
d'arrondissement. 

Les  constructions  qui  embarrasseraient  l'accès  de  cette 
place  seraient,  pour  l'avenir,  frappées  d'alignement  à  la  ma- 
nière ordinaire ,  sur  un  projet  régulièrement  arrêté. 

A  défaut  même  du  Conseil  municipal,  ne  serait-il  pas 
beau,  de  la  part  de  quelques  personnes  aisées  du  pays ,  sinon 
d'accomplir  cette  œuvre  ,  au  moins  d'en  commencer  l'exécu- 
tion? Ce  serait  là  un  acte  glorieux  et  qui  ne  saurait  manquer 
de  réunir  les  encouragements  de  tout  le  monde ,  les  secours 
de  toutes  les  autorités,  même  ceux  de  l'Etat,  qui  aime  à 
coopérer  à  tout  ce  qui  tend  à  sauver  de  la  destruction  les  mo- 
numents qui  décorent  et  illustrent  le  sol  français  et  le  font 
aimer  ;  qui  enfin  consacre  à  bon  droit ,  tous  les  ans ,  des 
sommes  considérables  à  la  conservation  des  monuments  histo- 
riques. Car  il  n'est  pas  donné  à  notre  siècle  de  créer  les  ri- 
chesses de  ce  genre  ;  il  a  seulement  la  mission  de  les  conserver. 
Or ,  quel  monument  est  plus  historique  que  le  château  de 
Domfiont  ? 


96        NOTES  SUR   l'arrondissement  DE  DOMFRONT. 

Bâtie  dès  le  commencement  du  XP.  siècle,  cette  forte- 
resse, illustrée  par  tant  de  sièges,  fut  la  demeure  de  person- 
nages fameux.  Elle  devint  la  retraite  de  l'impératrice  Ma- 
thilde,  fut  le  berceau  de  l'aïeule  de  St. -Louis  (1) ,  et,  plus 
tard,  le  théâtre  des  luttes  de  l'infortuné  duc  de  Montgommery. 
Et  cependant  le  fragment  qui  subsiste , 

«  Debout,  inébranlable  et  beau  de  vétusté,  » 

est  d'une  solidité  telle  qu'il  ne  demande  ni  restauration  ni  en- 
tretien. Il  a  seulement  besoin  d'être  protégé  contre  les  coups 
que  pourrait  lui  porter  un  intérêt  individuel  mal  compris,  et 
d'être  dégagé  de  l'entourage  indigne  qui  l'enveloppe  tellement 
que  le  touriste  ne  sait  par  quelle  voie  s'y  rendre. 

(1)  Eléonore,  reine  de  Castille. 


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MÉLANGES  D'ARCHÉOLOGIE. 


NOTE  SUR   L'EMPrAtF.ÎHEXT  D'ALîSE. 

Quelques  semaines  avant  l'époque  fixée  pour  la  session  du 
Congrès  archéologique  de  Dijon,  M.  de  Caumont  pria  M, 
Victor  Petit  de  dessiner  à  l'avance  les  principaux  aspects  de 
la  célèbre  montagne  d'Alise  et  aussi  les  objets  ou  monuments 
intéressants  qui  pourraient  rester  à  Flavigny ,  petite  ville  située 
à  peu  de  distance  d'Alise,  mais  sur  le  côté  opposé  de  la  vallée, 
€t  sur  le  sommet  d'un  étroit  plateau  d'un  aspect  très-pitto- 
resque. 

En  ce  qui  concerne  Alise  pour  la  facilité  d'y  arriver,  on 
peut  s'y  rendre  par  le  chemin  de  fer  jusqu'à  la  station  des 
Laumes,  station  assez  rapprochée  d'Alise,  mais  qui  a  l'incon- 
vénient de  faire  perdre  un  temps  précieux ,  car  elle  se  trouve 
plus  éloignée  de  Dijon  qu'Alise  située  sur  une  montagne  au 
pied  de  laquelle  les  convois  du  chemin  de  fer  passent  et 
repassent  sans  jamais  s'arrêter. 

D'ailleurs  le  territoire  d'Alise  a  été  longuement ,  souvent  et 
soigneusement  exploré  et  décrit  soit  par  des  Antiquaires  de  la 
Côte-d'Or ,  soit  par  des  savants  étrangers.  Le  sol  de  la  mon- 
tagne ,  livré  à  la  culture  entièrement ,  ne  permet  pas 
d'étudier  sans  une  certaine  fatigue  les  différentes  parties 
occupées ,  à  ce  que  l'on  croit ,  par  l'ancienne  ville  Gauloise. 

M.  Victor  Petit  a  dessiné  la  montagne  d'Alise  en  cherchant 
les  aspects  les  plus  caractérisés  des  sinuosités  du  sol.  Le 
premier  dessin  montre  cette  montagne  vue  dans  le  sens  de  sa 

7 


ÎTS 


MÉLANGES  dVrCIIÉOLOGIE:. 


EMPLACEMENT   D'ALISE.  99 

longueur;  le  second  dessin  le  montre  dans  le  sens  de  sa 
largeur. 

Dans  ce  dernier  dessin,  on  remarque,  s'avançant  vers  le 
centre  de  la  montagne ,  un  chemin  étroit.  C'est  la  voie  an- 
tique venant  de  Sombernon  à  Alise  et  formant  le  prolon- 
gement direct  de  la  voie  allant  à  Sens  par  Tonnerre  et  x\crolles, 
l'ancien  Evrobriga  des  Itinéraires. 

Cette  voie  antique  d'Alise  à  Sombernon  est  interrompue , 
ou  plutôt  cesse  d'être  reconnue,  aux  abords  de  cette  localité  , 
située  sur  un  des  points  les  plus  élevés  du  département  de  la 
Côte-d'Or  ;  mais  il  n'est  pas  douteux  qu'elle  devait  se  pro- 
longer vers  Châlons-sur-Saône.  La  carte  de  Cassini  et  celle  du 
dépôt  de  la  guerre ,  indiquent  le  tracé  de  cette  voie  entre 
Alise  et  Sombernon.  C'est  un  des  exemples  les  plus  remar- 
quables que  l'on  puisse  citer  dans  la  Gaule  pour  la  position 
extraordinaire  qu'occupe  la  voie  antique  sur  le  prolongement 
étroit  et  escarpé  du  double  versant  d'une  haute  et  longue 
colline  dont  la  montagne  d'Alise  forme  l'extrémité. 

Les  deux  dessins  que  nous  donnons  peuvent  être  considérés 
comme  un  exemple  ou  spécimen  de  l'ensemble  des  mou- 
vements de  terrain  dans  toute  cette  partie  de  la  province  de 
Bourgogne.  Des  rochers  escarpés  forment  au  sommet  des 
montagnes  une  sorte  de  muraille  verticale  d'un  effet  curieux 
et  très-pittoresque  qui  intéresse  vivement  les  géologues  et  les 
touristes. 


NOTE  SUR  LA  VILLE  DE  FLA VIGNY. 

C'est  sur  l'un  des  escarpements  semblables  à  celui  de 
l'emplacement  d'Alise  que  la  petite  ville  de  Flavigny  s'est 
élevée.  Des  vallons  étroits  l'isolent  de  toutes  parts  d'une 
manière    presque   inaccessible,  excepté   d'un  seul  côté   où 


100  MÉLANGES  D' ARCHÉOLOGIE. 

l'escarpement  se  relie ,   par  une  crête  de  roche ,  au  grand 
massif  de  la  montagne  ou  plateau  général. 

Une  petite  roule ,  nouvellement  tracée ,  remplace  l'ancien 
chemin  étroit,  pierreux  et  rapide  qui  conduisait  à  Flavigny. 
Une  muraille  d'enceinte  défendue  par  des  tourelles  présente 
encore  quelques  débris  assez  pittoresques.  Nous  donnons  ici 
le  dessin  de  l'une  des  deux  portes  principales  qui  sont  restées 


PORTE    DE    FLAVIGN-V. 


en    partie    debout.    On  y   reconnaîtra    une   époque   assez 
avancée  du  moyen-âge  :  la  fin  du  XV*'.  siècle. 

La  petite  ville  de  Flavigny  a  dû  à  sa  position  exception- 
nelle ,  une  certaine  célébrité  en  Bourgogne.  Ses  églises  et  ses 
couvents  avaient  appelé  l'attention ,  et,  à  cet  égard,  l'historien 


KOTE    SUR   LA   VILLE   DE   FLAYIGNY. 


ÎOÎ 


ï 


102  MÉLANGES   D' ARCHÉOLOGIE. 

de  la  Bourgogne ,  l'illustre  abbé  Courtépée ,  doune  de  nom- 
breux détails  historiques.  Mais  le  temps  a  apporté  bien  des 
changements  à  l'état  de  choses  ancien. 

Flavigny  possède  encore  deux  couvents  :  l'un  de  Domini- 
cains ,  où  réside  le  célèbre  Père  Lacordaire ,  établi  vis-à-vis 
de  la  montagne  d'Alise  ;  l'autre  de  Carmélites ,  situé  du  côté 
opposé  de  la  ville  et  dont  les  grands  jardins  disposés  en  ter- 
rasses sont  très-remarquables. 

L'église  paroissiale,  elle  aussi,  présente  un  ensemble  assez 
intéressant  surtout  à  l'intérieur.  C'est  un  monument  qui  peut 
appartenir  à  la  fin  du  XIV*.  siècle  et  au  siècle  suivant.  Ce  qui 
mérite  le  plus  d'attention ,  c'est  une  galerie  supérieure  établie 
au-dessus  des  bas-côtés  de  la  nef  et  que  réunit,  vei-s  le  chœur, 
un  jubé  très-pittoresque  d'aspect.  Des  stalles ,  en  belle  boi- 
serie de  chêne,  et  quelques  détails  de  sculpture  méritent  de  fixer 
l'attention. 

Flavigny  possède  quelques  maisons  particulières  datant 
des  XV*.  et  XVP.  siècles ,  notamment  la  maison  située  près 
de  la  place  de  l'église  et  occupée  par  un  fabricant  de 
bonbons d'anis,  production  célèbre  pour  sa  bonté,  dans  toute 
la  Bourgogne.  Les  mines  d'une  ancienne  église  du  XIIP. 
siècle,  attenant  à  un  immense  bâtiment  du  XVIP.  siècle, 
ou  même  du  XVIIP.  ,  et  enfin  quelques  tourelles  d'escalier 
placées  en  encorbellement ,  complètent  la  série  d'objets  que 
l'archéologue  pourrait  visiter  à  Flavigny. 

V.  Petit. 


NOTICE 

SUR    L'ORIGINE 

DU  CHATEAU  DE  HAM 

(  SOMME ) ; 

Par   ni.   €h.  GOMART, 

Membre  de  Plnstitut  des  provinces  de  France  et  du  Conseil  de  la  Société 
française  pour  la  conservation  des  monuments. 


La  \iUe  de  Ham  possédait  un  château  bien  avant  le  X*. 
siècle.  Les  chansons  populaires  antérieures  au  XP.  siècle  et 
reproduites  par  les  Trouvères  des  deux  siècles  suivants  :  le 
XIP.  et  le  XII P.  en  parient  souvent.  Il  n'est  presque  pas  de 
chansons  de  geste  du  cycle  carlowhighien  qui  n'en  fassent 
mention. 

Li  Bomans  de  Raoul  de  Cambrai  qui  est  d'une  haute 
antiquité  et  ne  semble  pourtant  être  que  la  copie  ou  la  para- 
phrase d'autres  chansons  de  geste  du  cycle  des  Pers  du 
Vermandois,  qui  lui  étaient  bien  antérieures,  parle  du 
château  et  de  la  ville  de  Ham  d'une  manière  aussi  explicite 
que  des  villes  et  châteaux  de  Péronne  et  St. -Quentin,  tandis 
qu'il  a  toujours  soin  d'accoler  au  nom  de  Nesles,  le  mot  de 
bourg. 

Une  charte  de  1055  fait  mention  du  château  et  de  la  tour 


10/;  NOTICE  sur.  l'origine 

de  Ham,  en  ces  termes  :  Qiiod  primum  in  aggere  turris 
Hamensis  firmavi  (1). 

Le  château  actuel  de  Ham  est  sans  nul  doute  élevé  sur 
l'emplacement  de  ce  vieux  fort ,  car  lorsque  Odon  IV  recon- 
struisit en  1216  ce  château ,  il  l'éleva  également  sur  l'empla- 
cement de  l'ancien. 

Nous  devons  croire  que  cet  antique  château  de  Ham  était 
déjà  plus  fort  que  ceux  de  cette  époque ,  car  nous  ne  voyons 
aucune  trace  de  sa  prise  par  les  Normands,  tandis  que  ceux 
qui  l'entourent  deviennent  la  proie  de  ces  barbares  (2).  Il  ne 
faudrait  pas  conclure  de  cette  lacune  ou  plutôt  de  cette 
absence  de  documents  que  le  château  de  Ham  n'existait  pas  ; 
car  nous  le  voyons  peu  après  pris  et  repris  sans  cesse  par  les 
partis  qui  se  disputaient  la  couronne  de  France.  Flodoard 
nous  donne  à  ce  sujet  les  renseignements  les  plus  positifs  et 
les  plus  précieux.  Les  moyens  de  défense  de  cette  époque 
étant  bien  supérieurs  aux  moyeiis  d'attaque  ;  le  fort  de  Ham , 
entouré  de  marais  fangeux,  devait  présenter  à  l'attaque  de 
grandes  difficultés,  et  les  Normands,  qui  n'avaient  aucune 
connaissance  des  traditions  militaires  romaines ,  ont  pu  user 
leur  fougue  contre  ses  parapets  hérissés  de  palissades,  dé- 
fendus par  d'immenses  fossés ,  où  croupissait  une  eau  boueuse 
et  profonde.  On  sait  que  c'était  la  manière  de  fortifier  les 
places  de  cette  époque ,  les  enceintes  murées  et  protégées  par 
des  ouvrages ,  n'arrivèrent  que  plus  tard. 

Peut  être  est-ce  aussi  à  sa  force  que  nous  devons  attribuer  la 

(1)  Cartulaire  de  l' Eglise  de  Noyon  ,  p.  Lxr ,  charte  de  1 055  intitulée  : 
De  quadam  Eremburge  per  Yvonem  castellanum  Hamensem,  nobis 
concessà. 

(2)  Et  dont  destruïsenl  cil  Danois 
St.-Quenliu  et  tout  Viermandois 
S'ocisent  le  vesque  à  Noion 

Et  toute  la  gente  environ.       Philippe  Mouskés. 


DU   CHA.TEAU   DE   HAM.  105 

réserve  des  brigands  de  la  forêt  d'Arrouaise  qui  ravagèrent, 
vers  700,  l'Artois  et  la  Picardie  jusqu'à  Péronne  et  Athies. 
Ces  brigands  commandés  par  leur  chef  Béranger  l'assassin , 
n'osèrent  aller  plus  loin.  La  tradition  conserve  le  souvenir  de 
leur  sanglant  passage  ;  près  du  village  de  Quivières ,  un  jchemin 
s'appelle  encore  La  voie  à  brigands. 

Au  X*".  siècle ,  la  guerre  étant  l'état  normal  des  Seigneurs, 
le  pays  Hamois  se  couvrit  de  châteaux  qui  furent  presque 
tous  ruinés  au  XV«.  siècle ,  dans  la  fameuse  lutte  des  Bour- 
guignons et  des  Armagnacs.  Ham  dominait  dès  lors  ces  nids 
de  brigands,  comme  un  vieux  chêne  domine  les  arbres  d'une 
forêt.  Sa  possession  était  fort  enviée  et  la  guerre  était  perma- 
nente sur  son  territoire.  Ce  château  appartenait  en  925  à 
Evrard,  fds  du  comte  de  Ponthieu.  Héribert,  ce  célèbre 
feudataire  du  roi  de  France,  s'en  empare  en  928.  Raoul ,  roi 
de  France,  le  reprend  la  même  année.  L'année  suivante,  Héri- 
bert s'en  empare  de  nouveau.  Il  ne  le  garde  pas  long-temps. 
Raoul  et  Hugues-le-Grand  l'assiègent,  on  y  combattit  avec 
un  grand  acharnement ,  mais  ceux  qui  tenaient  le  Fort  furent 
obligés  de  se  rendre  et  de  donner  des  otages ,  manière  dont 
se  terminait  la  guerre  à  cette  époque.  Eudes,  fds  d' Héribert, 
reprend  le  château  de  Ham  en  938  et  passe  une  partie  des 
habitants  au  fd  de  l'épée.  Enfin  après  tant  de  carnage ,  la  paix 
est  faite  ;  mais ,  à  peine  signée ,  Eudes  la  viole  et  met  tout  à 
feu  et  à  sang  dans  le  Noyonnais  et  le  Soissonnais.  Tout  est 
confusion  dans  cette  époque  :  la  barbarie  se  débat  contre  la 
civihsation  naissante  ;  les  notions  du  droit  ont  disparu  depuis 
long-temps ,  le  droit  c'est  la  force.  Malheur  à  qui  quitte  son 
épée  et  n'augmente  pas  les  fossés  de  son  Château-fort. 

L'histoire  se  tait  pendant  quelque  temps  sur  le  Fort  de  Ham 
et  nous  atteignons  la  mort  d' Héribert  sans  qu'elle  en  fasse 
mention.  Nous  savons  seulement  qu'il  était  rentré  en  pos- 
session de  ce  Château  avant  sa  mort  et  que  quand  elle  arriva 


106  NOTICE   SUR   l'origine 

vers  9/i3  ,  Eudes  son  fils ,  en  devint  le  maître.  Quarante-trois 
ans  après,  le  château  de  Ham  appartenait  au  fils  ou  au  petit- 
fils  de  Eudes,  auquel  il  était  échu  en  partage  :  la  possession 
du  château  et  de  la  ville  lui  valut  le  titre  de  Pah^  du  Ver- 
viandois.  Ce  seigneur,  souche  de  la  maison  de  Ham,  s'ap- 
pelait Simon.  L'histoire  se  tait  encore  sur  le  château  de 
Hamjusqu'à  l'année  1047.  Vers  ce  temps,  Odon  F*".  ,  seigneur 
de  la  ville  et  du  château ,  fait  agrandir  ce  dernier.  Odon 
était  devenu  un  des  plus  puissants  feudataires  du  comte  de 
Vermandois;  nous  le  voyons  suivre  ce  seigneur  dans  la  plupart 
des  guerres  qu'il  entreprend. 

La  science  de  l'attaque  des  villes  avait  depuis  deux  siècles 
ait  assez  de  progrès  pour  obliger  les  propriétaires  de  châ- 
eaux  à  fortifier  les  enceintes  autrement  qu'avec  des  palis- 
sades. Nous  devons  donc  rapporter  à  cette  époque  la  première 
enceinte  murée  du  château  de  Ham  et  peut-être  aussi  les 
souterrains  sur  le  compte  desquels  le  vulgaire  raconte  des 
histoires  terribles.  Ce  nouveau  fort  fut  détruit  en  partie  au 
commencement  du  XIP.  siècle ,  dans  les  guerres  que  Louis 
VI,  ce  grand  démolisseur  de  châteaux,  entreprit  contre 
Thomas  de  Marie,  Guy  de  Rochefort  et  autres  vassaux  en 
révolte  contre  l'autorité  royale.  Il  ne  nous  reste  aucun  détail 
sur  cette  destruction;  tout  cependant  porte  à  croire  qu'elle 
fut  l'œuvre  de  Thomas  de  Marie ,  qui  poureuivait  ses  brigan- 
dages jusque  près  de  Ham ,  et  contre  lequel  Odon  combattit 
sous  les  ordres  du  comte  de  Vermandois,  dans  l'armée  de 
Louis  VI.  Le  fort  de  Ham  fut  long-temps  à  se  relever  de  ses 
ruines  ,  ce  n'est  que  vers  le  commencement  du  siècle  suivant 
que  nous  voyons  un  seigneur  de  Ham  présider  à  sa  recon- 
struction, sur  l'emplacement  de  l'ancien  château.  Les  croisades 
avaient  éloigné  les  châtelains  de  leurs  domaines,  et  les  villes 
qui  possédaient  une  enceinte  murée  n'étaient  pas  assez 
intéressées  au  maintien  des  châteaux-forts  pour  les  réédifier 


plaît 

DU   CHATEAU 

DE 

il.  Wl. 

Somme.! 


ImHènus,  gravée  eH'  relief  au  dessus  d/  la  fûrU'  d'entreg' 


î  Lû^anefit  acàul  du  Goux'enmr. 

Z  Casernes. 

3  DcfTu  -  luru^ 

4  Logement  des  /^rïsûnniers  d'Fiat 

5  Tour  aux  poudres  ûic  Tour  raxêe. 
â  Tûur  de  l'Etariy. 
/  7kir  de-  VEsplafiade. 
/  Jour  carrée  f  ancienne^  entrée^ J. 


dissus  <//  la  Tûrle^  d'entréey  div  FûTi. 


J.   fos.tf  dEiimidf 

B.  CaUrùs    soulenauus. 

C.  Tract'  du  mur  df/  rmlre  yardr^ 

D.  PurlU'du.  ûiaieua  ftresufn^  lay  pluf  (mcùnne. 
£,   fûrff  (fm>  wnurutnÎ4fiuUt  atrr  liv  dmu  Uinry. 
F    Fa.^.t/i/ify  dfyùiy rivière'  de^  Uv  Spinmr/tr  da/rj  I/'y 


DU    CHATEAU   DE   HAM.  107 

pendant  l'absence  de  leurs  seigneurs.  A  son  retour  des  croisades, 
Odon  IV  entreprit,  vers  1216 ,  de  reconstruire  le  vieux  fort 
de  ses  aïeux.  Il  fit  ouvrir  le  fossé  qui  sépare  aujourd'hui  le 
château  de  la  ville  et  y  fit  arriver  les  eaux  de  la  Sommette  qui 
passèrent  au  centre  du  château  et  y  firent  tourner  un  mouhn. 
Odon  IV  posa  la  porte  de  son  château  vers  le  Sud,  dans  la  tour 
(n°.  8).  Il  est  à  croire  qu'une  partie  des  murs  de  la  tour  (  n°.  8  ) 
est  la  même  que  celle  du  XIIP.  siècle ,  car  on  y  remarque 
encore  les  traces  de  la  porte  d'entrée.  Lorsqu'en  1832  on  a 
mis  des  chappes  sur  la  voûte  qui  servait  autrefois  de  passage , 
on  a  retrouvé  au-dessus  les  vestiges  d'un  dallage  et  les  encor- 
bellements de  poutres  qui  indiquent  que  cette  tour  (n".  8) 
a  été  habitée  et  qu'elle  était  plus  haute  qu'elle  n'est  au- 
jourd'hui. 

L'enceinte  actuelle  est  à  peu  près  la  même  que  celle 
qu'Odon  traça  suivant  le  système  de  défense  de  son  époque , 
où  l'on  recherchait  les  rivières  pour  alimenter  d'eau  les 
larges  fossés  que  l'on  construisait  autour  des  murs  d'en- 
ceinte. Il  est  à  croire  même  que  les  fortifications  élevées 
postérieurement  ne  furent  qu'entées  sur  le  vieil  édifice.  Le 
fort  de  Ham  était  à  peine  élevé  que  Philippe-Auguste ,  jaloux 
de  son  autorité  royale,  exigea  d'Odon  le  serment  de  lui 
remettre  le  château  de  Ham  à  grande  et  petite  force ,  chaque 
fois  qu'il  en  serait  requis.  Non  content  d'avoir  exigé  le  ser- 
ment de  son  vassal ,  il  le  fit  également  prêter  au  maire  et  à  la 
commune  de  Ham ,  ainsi  qu'à  Eudes  de  Saint-Simon ,  gou- 
verneur ou  châtelain  de  la  forteresse.  Tant  de  précautions 
étaient  nécessaires  à  une  époque  où,  malgré  les  serments 
prêtés  sur  les  saints  Evangiles ,  les  vassaux  étaient  toujours 
prêts  à  se  révolter  contre  leur  suzerain.  Un  siècle  plus  tard , 
le  besoin  de  se  défendre  contre  les  attaques  étant  devenu  plus 
grand ,  on  augmenta  les  fortilications  du  château  de  Ham , 
tandis  que  plusieurs    villages   aux   alentours   érigeaient   de 


108  NOTICE    SUR   l'origine 

uoiiveaux  Forts.  Celte  multitude  de  châteaux,  au  lieu  de  servir 
à  la  défense  du  pays,  servit  au  contraire  à  sa  ruine  ;  aussi  les 
bonnes  villes ,  entr'autres  celle  de  Ham,  envoyèrent-elles  aux 
Etats-Généraux,  tenus  à  Compiègne  en  1358,  des  repré- 
sentants pour  demander  que  les  chastiaux  qui  ne  se  puvent 
tenir  et  gouverner  sans  'pillages  soient  arse  et  dissipé. 
C'est  probablement  vers  cette  époque  que  furent  érigés  les 
deux  tours  (n°*.  6  et  7  )  qui  commandent  la  porte  d'entrée 
actuelle  (n°.  10)  et  celle  appelée  Tour  aux  pouldres ,  ou 
Tour  rasée  (  n°.  5  ). 

Les  Jacques  qui  ravageaient  en  ce  moment  les  environs  de 
Ham  et  de  Noyon ,  se  ruaient  sur  ces  châteaux  qui  leur  sei*- 
vaient  ensuite  de  repaires  ;  ils  les  détruisaient  en  les  quittant. 
On  parle  de  cent  à  cent  cinquante  châteaux  détruits  par  les 
Jacques  dans  le  Hamois ,  le  Soissonnais ,  le  Noyonnais  et  le 
Laonnais. 

Vers  1374,  la  race  des  seigneurs  de  Ham  s'éteignit  dans  la 
personne  de  Jean  IV,  qui  ne  laissa  que  des  fdles.  Il  avait  encore, 
en  1367,  fait  un  aveu  à  son  seigneur  le  roi  pour  son  château 
de  Ham.  A  sa  mort,  la  seigneurie  de  Ham  fut  achetée  à  prix 
d'argent  par  l'illustre  Enguerrand  VII ,  sire  de  Coucy ,  qui  la 
réunit  à  ses  immenses  domaines.  La  ville  réparait  encore  les 
murs  que  l'armée  Anglaise  avait  en  partie  renversés  sans  pou- 
voir y  pénétrer.  Le  sire  de  Bouziers ,  seigneur  des  environs 
de  Ham ,  l'avait  défendue  vaillamment  pendant  deux  jours. 

A  la  mort  d'Enguerrand  VII ,  sire  de  Coucy  et  de  Ham ,  sa 
fille  Marie ,  veuve  de  Henri  de  Bar ,  qu'elle  avait  épousé  en 
1383,  devint  propriétaire  du  château  de  Ham.  Obsédée  par 
les  instances  de  Louis  d'Orléans ,  frère  de  Charles  VI ,  elle 
finit  par  lui  vendre  Coucy ,  Ham  et  d'autres  propriétés  dont 
le  Duc  ne  paya  qu'une  partie.  Il  ne  resta  propriétaire  du  châ- 
teau de  Ham  que  peu  de  temps  :  cette  forteresse  se  trouvant 
dans  la  partie  qu'il  n'avait  pas  payée ,  retourna  à  Marie  de 


DU  CHATEAU  DE  HAM.  109 

Bar  ;  celle-ci  y  fit  faire  divers  travaux  qui  existent  encore  de  nos 
jours.  En  1^07 ,  Ham  est  assiégé,  le  rôle  que  le  château  joua 
dans  ce  siège  est  inconnu;  assiégé  de  nouveau  en  1511  par 
le  duc  de  Bourgogne,  la  ville,  l'abbaye,  les  églises  et  les  habi- 
tants qui  s'y  étaient  réfugiés ,  furent  brûlés.  Beaucoup  d'habi- 
tants étaient ,  ainsi  que  la  garnison  de  la  ville ,  réfugiés  dans 
le  Fort  ;  les  partisans  du  duc  d'Orléans  en  sortaient  à  chaque 
instant  pour  faire  des  courses  sur  les  terres  du  duc  de  Bour- 
gogne, afm  d'en  ramener  des  vivres  et  du  bétail.  En  IMU , 
Ham  est  de  nouveau  assiégé  par  Jean  de  Luxembourg ,  celui-là 
même  qui  vendit  la  Pucelle  aux  Anglais.  On  ne  sait  pas  le  rôle 
que  le  château  joua  dans  ce  siège ,  pas  plus  que  dans  celui  fait 
par  Pothon  de  Xaintrailles,  qui  s'empara  de  Ham  et  le  sac- 
cagea en  lZt23  ;  repris  aussitôt  par  Ligny .  il  le  retint  jusqu'en 
1432.  En  cette  année,  Ham  fut  aliéné  au  duc  de  Bourgogne 
pour  ZiO,000  saints  d'or  (1)  ,  le  propriétaire  du  château 
devint  donc  vassal  du  Duc.  En  lUik  ,  Richemont,  Dunois  et 
Pothon,  s'emparent  de  Ham;  les  habitants  quittent  la  ville  qui 
était  presque  toute  ouverte  et  ne  valait  rien. 

Depuis  en  icelluy  mesme  an 
Richemont,  Poton  et  Dunoys, 
Si  preindrenl  la  ville  de  Ham, 
Qui  est  située  en  Vermandoys  : 

Pour  receuvrer  icelle  ville, 
Le  duc  de  Bourgogne  bailla 
De  salus  d'or  (2)  cinquante  mille 
Qu'ils  gaignèrent  en  ce  fait  là. 

C  Vigillcs  de  Charles  VU,  t.  I,  p.  339  j. 

L'assaut  donné  à  la  ville  fut  prompt ,  aussi  fut-elle  em- 

(1)  Duhaillan  donne  la  date  de  1434  et  la  somme  de  40,000  salut* 
d'or;  d'autres  chroniqueurs  parlent  de  50,000  et  60,000  saluls  d'or. 

(2)  Un  salut  d'or  valait  24  sols. 


liO  NOTICE   SUR   l'origine 

portée,  ainsi  que  le  château,  d'emblée.  Le  château  ne  valait  alors 
pas  beaucoup  mieux  que  la  ville.  Le  Connétable  fit  délivrer 
tous  les  Ivabitants ,  excepté  les  Anglais  et  les  officiers  anglais. 
On  trouva  beaucoup  de  vivres  dans  le  château.  Il  fut  rendu 
de  suite  après  sa  prise  à  Jean  de  Luxembourg  pour  ^0 ,  50 
ou  60  mille  saints,  et  le  Connétable  quitta  le  château,  lui  et 
ses  gens. 

Quant  à  la  date  de  la  réparation  et  reconstruction  partielle 
du  château  de  Ham  par  le  connétable  St.  -Pd ,  on  pourrait 
les  fixer  de  ih^Q  à  1466.  On  sait  qu'en  1435,  Louis  de 
Luxembourg  épousa  Jeanne  de  Bar,  comtesse  de  Marie  et  de 
Soissons,  héritière  de  Ham.  Or,  en  1435,  le  château  de  Ham 
était  en  réparation ,  il  est  très-probable  que  le  nouveau  pro- 
priétaire fit  continuer  les  travaux  commencés  par  Jeanne  de 
Bar  et  les  améliora  suivant  les  systèmes  de  défense  de  l'époque. 

La  Grosse  tour  fut  isolée  et  entourée  d'eau  ;  le  fossé  pri- 
mitif avait  été  reculé  par  le  frère  de  Charles  VI ,  qui  avait  bâti 
en  place  un  corps-de-logis,  dont  on  aperçoit  encore  les  fenê- 
tres donnant  sur  le  canal  ;  ce  corps-de-logis  servait  d'habita- 
tion aux  propriétaires  du  fort  :  ils  cessèrent  d'y  demeurer  au 
commencement  du  XVP.  siècle.  On  a  trouvé,  en  1832,  des 
traces  de  la  naissance  d'arceaux  de  voûte ,  dans  l'épaisseur  de 
la  muraille.  11  est  facile  de  reconnaître,  par  quelques  fenêtres 
(aujourd'hui  boucliées)  à  meneaux  cruciformes  et  surmontées 
d'arcs  en  décharge  en  plein-cintre  que  la  partie  de  la  muraille 
E  D  a  servi  d'habitation,  antérieurement  au  XVP.  siècle. 

L'enceinte  actuelle  du  château  présente  un  rectangle  d'en- 
viron 120  mètres  de  longueur  sur  80  de  largeur ,  ayant 
à  chaque  angle  une  tour  ronde,  en  saillie  sur  l'enceinte. 
L'une  d'elles,  la  tour  du  Nord-Est  (n°.  9  du  plan),  plus 
large  et  plus  haute  que  les  autres,  est  nommée  la  Grosse 
tour,  la  tour  St.-Pol ,  ou  la  tour  du  Connétable.  Outre  ces 
quatre  tours  rondes,  deux  autres  tours  carrées,  en  saillie. 


DU   CHATEAU   DE   HAM.  111 

protègent  les  courtines;  l'une,  celle  du  Nord  (n°.  8  du  plan), 
qui  servait  autrefois  d'entrée ,  est  bouchée  depuis  le  XV^ 
siècle;  l'autre,  celle  de  l'Ouest  (n".  10  du  plan)  est  la  seule 
entrée  actuelle  du  Fort. 

Autour  de  l'enceinte  et  des  Tours,  règne,  du  côté  de  l'es- 
planade ,  un  immense  et  profond  fossé  à  cunette  AA ,  autre- 
fois constamment  baigné  par  les  eaux  d'un  étang  qui  proté- 
geait au  loin  plus  de  la  moitié  des  murs  du  château  ;  il  pré- 
sente cette  particularité  cju'il  est  garni,  du  côté  de  l'esplanade, 
de  galeries  souterraines  BB  qui  communiquaient  avec  le  fort 
par  un  passage  pratiqué  à  travers  les  piliers  des  arches  du 
pont.  Les  assiégés,  après  une  sortie,  pouvaient  rentrer  dans 
le  fort  par  ces  galeries  aboutissant  dans  un  souterrain  situé 
sous  l'entrée  de  la  tour  carrée  (n".  10),  d'où  il  était  facile  de 
gagner  les  poternes,  couvertes  par  l'ancien  mur  de  contre- 
garde  ce.  Les  eaux  ont  disparu  par  suite  de  la  suppression 
du  barrage  de  la  porte  de  Noyon  et  du  détournement  de  la 
Sommette ,  qui  alimentait  l'étang.  Cette  petite  rivière  se  jette 
aujourd'hui  dans  la  Somme  ,  au-dessus  du  château. 

La  porte  d'entrée  (  n".  10)  est  couverte  par  une  demi-lune 
(n".  11)  qui  commande  les  approches  du  fort.  Cet  ouvrage 
du  XVF.  siècle,  séparé  de  l'Esplanade  parle  prolongement 
du  grand  fossé  d'enceinte,  est  garni  d'une  porte  pleine  et 
d'un  pont-Ievis. 

Le  côté  Est  est  défendu  également  par  une  demi-lune  (n".  3) 
que  l'ancien  étang  entourait  autrefois  de  ses  eaux  et  que  le 
canal  de  la  Somme  sépare  encore  aujourd'hui  du  Fort.  Cette 
demi-lune ,  dont  la  forme  a  été  plusieurs  fois  modifiée ,  com- 
muniquait au  corps  de  la  place ,  par  un  pont-levis  dont  l'entrée 
E  existe  encore ,  près  de  la  tour  n°  5 ,  dans  la  courtine  Est. 

La  courtine  Sud ,  quoique  protégée  au  loin  par  les  eaux  , 
avait  en  outre  une  tour  de  barbacane ,  placée  au  centre  de 
l'étang,  à  cent  mètres  environ  du  château,  et  dont  on  voit  en- 


112 


NOTICE    SUR    L  ORIGINE 


DU   CHATEAU   DE  HAM.  113 

core  aujourd'hui  l'atterrissement  G.  Cette  tour  était  reliée 
au  Fort  par  une  chaussée  aboutissant  à  une  poterne  placée  dans 
la  courtine  Sud.  Le  mur  d'enceinte,  d'une  épaisseur  considé- 
rable ,  est  élevé  de  seize  mètres  au  moins  au-dessus  du  sol  ;  il 
est  fait  en  moellons  jaunes  et  avec  revêtement  en  grès  jusqu'à 
une  certaine  hauteur.  Les  murs ,  couronnés  de  créneaux  dans 
les  courtines  de  l'Ouest,  de  l'Est,  et  en  partie  dans  celle  du 
Sud ,  étaient  portés  en  encorbellement  sur  des  mâchicoulis , 
par  le  vide  desquels  on  pouvait  jeter  sur  les  assiégeants  des 
pierres,  du  plomb  fondu ,  de  l'huile  bouillante  et  toutes  sortes 
de  matières  inflammables.  Des  galeries  permettaient  de  com- 
muniquer, à  couvert,  d'une  tour  à  l'autre,  et,  par  conséquent, 
de  faire  le  service  du  château  à  l'abri  des  coups  des  assié- 
geants. 

La  courtine  de  l'Ouest  a  été  remaniée  sur  toute  son  étendue , 
car  des  portions  considérables  présentent  des  appareils  qui  ne  se 
relient  pas  entr'eux.  Les  mâchicoulis  qui  garnissaient  le  haut 
de  la  muraille  ,  depuis  la  tour  (n°.  5)  jusqu'à  la  moitié  de  sa 
longueur  en  allant  vers  la  tour  (n^  6),  ont  été  coupés  en 
1832.  Au  niveau  du  soubassement,  on  remarque  un  cintre, 
affectant  la  forme  ogivale ,  servant  de  sortie  au  canal  FF  qui 
ahmentait  le  mouHn  placé  dans  l'enceinte  du  château.  Le  reste 
de  la  courtine ,  en  allant  vers  la  tour  6 ,  appartient  à  dif- 
férentes époques,  et ,  si  une  brèche  a  été  faite  dans  l'enceinte 
du  château  pendant  les  sièges  qu'il  a  soutenus,  ce  doit  être 
dans  cette  partie  de  la  muraille  qu'elle  a  été  pratiquée. 

L'enceinte  du  fort  était  encore  protégée  extérieurement , 
jusqu'à  une  certaine  hauteur,  par  un  mur  de  contre-garde 
ce  en  moellons ,  élevé  de  trois  mètres ,  terminé  par  un  cou- 
ronnement en  grès  et  couvrant  le  chemin  de  ronde  dans  les 
fossés  mêmes. 

On  remarque ,  au-dessus  de  la  porte  d'entrée  à  ogive  de  la 
lour  carrée  (n^  10) ,  un  J  accompagné  de  deux  houppes  ou 

8 


llZi  NOTICE  SUR  l'origine 

cordelières ,  sculptées  dans  le  grès.  Toute  la  façade  de  la  cour- 
tine Ouest  et  les  tours  n°*.  6  et  7  reproduisent  ces  mêmes 
houppes  ou  cordelières,  au-dessus  du  mâchicoulis.  Toutefois, 
d*après  l'examen  des  lieux  et  d'après  les  renseignements  que 
nous  nous  sommes  procurés ,  on  peut  supposer  que  dans  l'ori- 
gine ,  c'est-à-dire  avant  le  XV^  siècle ,  les  angles  n°'.  6  et  7 
des  murs  de  la  forteresse  qui  commandent  la  \ille  de  Ham  et 
l'Esplanade  étaient  garnis  et  défendus  par  des  tours  de  forme 
carrée  ,  comme  le  donjon  central  ;  probablement  lorsque 
Jehanne  de  Bar  fit  reconstruire  en  partie  ces  murs ,  on  aura 
prolongé  le  plan  en  forme  elliptique ,  pour  donner  aux  tours 
plus  d'épaisseur  et  de  saillie.  C'est  ce  qui  peut  expliquer  les 
formes  discordantes  que  présentent  les  tours  n°\  6  et  7  ,  éta- 
blies intérieurement  sur  une  forme  carrée  et  extérieurement 
sur  une  forme  elliptique. 

Au-dessus  de  la  porte  d'entrée ,  on  trouve ,  dans  la  ga- 
lerie (7-10) ,  plusieurs  travées  voûtées  en  arcs  croisés,  avec 
moulures  prismatiques;  c'était  là  que  se  trouvait  la  chapelle. 

L'intérieur  du  château  présente  peu  de  vestiges  des  construc- 
tions primitives ,  du  moins  hors  de  terre  ;  les  plus  anciennes 
ne  remontent  pas  au-delà  de  la  fin  du  XIV^  siècle ,  plusieurs 
sont  des  XV^  ,  XVP.  ,  XVI1^  et  XVIIP.  siècles. 

Le  bâtiment  servant  aujourd'hui  de  logement  au  gouver- 
neur (n°.  1) ,  a  été  bâti  au  milieu  du  XVIIP.  siècle.  — Celui 
^es  prisonniers  d'Etat  (n°.  U) ,  en  1784  ,  sur  l'emplacement 
de  l'ancien  moulin  à  poudre.  —  Les  casernes  (  n°'.  2  2  )  sont 
d'anciens  bâtiments ,  à  charpente  en  châtaignier ,  portant , 
sculptées  sur  le  bois ,  les  houppes ,  emblèmes  du  Connétable 
Saint-Pol. 

En  entrant  dans  le  château ,  après  avoir  franchi  la  tour  atte- 
nant au  pont-levis,  on  voit,  à  gauche,  un  bâtiment  (n°.  12  du 
plan)  qui  sert  actuellement  de  corps-de-garde,  et  dans  lequel 
♦on  retrouve  tous  les  caractères  du  style  de  la  renaissance. 


DU   CHATEAU   DE  HAM.  115 

Ce  bâtiment  était  le  logement  des  seigneurs  de  Ham  aux  XY*. 
et  XVI^  siècles.  C'est  là  qu'est  né  François  de  Bourbon,  troi- 
sième fils  de  François  de  Bourbon  et  de  Marie  de  Luxembourg. 
Ce  prince  épousa  Adrienne ,  duchesse  d'Estouteville ,  dont  il 
eut  six  enfants.  Deux  de  ces  enfants  naquirent  au  château  de 
Ham  :  Louis,  cardinal  de  Bourbon,  né  le  2  janvier  lZi93  , 
et  Antoinette  de  Bourbon ,  épouse  de  Charles  de  Lorraine , 
duc  de  Guise. 

Quelques  fragments  de  sujets  sculptés  apparaissent  aux 
clefs  de  voûte  de  la  tour  Sud-Est ,  nommée  la  Tour  Razée  ou 
Tour  aux  poudres  {n°.  5  du  plan)  ;  on  remarque  au  milieu 
de  feuilles  de  vigne,  de  chcne,  de  choux  et  de  cordons  entre- 
lacés, terminés  par  des  houppes  ou  glands,  un  panneau  carré, 
sculpté,  représentant  Adam  et  Eve,  au  paradis  terrestre,  avec 
l'arbre  de  la  science  et  le  serpent  ;  dans  un  angle,  un  écu  portant 
trois  fleurs  de  lys,  2  et  1,  avec  une  couronne  au-dessus.  Une 
autre  clef  de  voûte  sculptée  représente ,  dans  un  médaillon  , 
un  ange  en  robe,  entouré  de  feuilles  de  vigne,  de  choux, 
de  chêne ,  de  ceps  avec  grappes  de  raisin.  Sur  l'une  des  faces, 
un  chien  porte  dans  la  gueule  un  écu  représentant  deux  clefs 
passées  en  sautoir.  Lorsque  la  voûte  de  cette  tour  a  été  mise 
à  l'épreuve  de  la  bombe  en  1832 ,  on  a  constaté  qu'elle  avait 
été  recouverte  d'un  magnifique  dallage  de  pierres  de  SenUs  ; 
ce  qui  indiquerait  qu'un  étage  supérieur  aurait  été  supprimé 
et  justifierait  son  nom  de  Tour  rasée.  On  a  trouvé ,  à  la  même 
époque ,  dans  les  fondations  de  l'extrémité  de  sa  galerie  sou- 
terraine ,  Farmure  d'un  chevaher  avec  son  cheval. 

La  tour  (n".  7)  paraît  être  une  des  plus  anciennes  du 
château  :  elle  a  des  souterrains  qui  ont  servi  de  cachots  et 
dans  lesquels  on  a  retrouvé  d'anciennes  chaînes ,  avec  me- 
nottes chargées  de  rouille.  Les  parapets  de  cette  tour  ont  été 
refaits  en  1826;  on  a  conservé  les  mâchicoulis.  — La  tour 
(n°.  6  )  qui  paraît  intérieurement  être  de  la  même  époque  que 


116  NOTICE   SUR   l'origine 

la  tour  (  11".  7  )  ,  a  été  recQnstruite  extérieurement  à  une 
époque  plus  moderne.  Il  est  regrettable  qu'on  ait  détruit  ses 
mâchicoulis,  lorsqu'on  a  refait  les  parapets  en  1833. 

Quant  aux  houppes  répandues  sur  tout  le  monument  et  que 
certains  historiens  prétendent  être  houppes  pendantes  au  bout 
du  cordon  entrelacé  que  portent  lés  religieuses  et  sur  les- 
quelles ils  se  basent  pour  faire  construire  la  tour  du  Connétable 
par  une  Jeanne  de  Bourbon ,  abbesse  des  Cordelières ,  elles 
étaient  l'emblème  adopté  par  le  Connétable  long-temps  avant 
lUO. 

Nous  les  trouvons  peintes  en  bleu  avec  filets  d'or  sur  la  pre- 
mière page  du  manuscrit  du  Pas  d'armes  de  la  Bergère , 
tournoi  qui  eut  lieu  à  Tarascon,  le  5  juin  ihh^,  et  dont  la 
relation  est  dédiée  à  Louis  de  Luxembourg. 

A  la  bataille  de  Monllhéry  «  les  archers  de  corps  du  comte 
«  de  Sainct-Pol  avoient  paltotz  de  dessoubz  de  drap  gris  dé- 
«  couppé ,  et  le  dessus  de  drap  rouge  tout  chargé  d'orfèvrerie , 
«  à  une  houppe  au  milieu,  devant  et  derrière,  sans  avoir  la  croix 
«  Sainct-Andrieux  »  (1). 

Nous  ne  ferons  pas  ici  la  description  de  chacune  des  tours , 
ce  qui  nous  entraînerait  trop  loin;  nous  ne  parlerons  que 
de  la  grosse  Tour ,  œuvre  monstre  du  Connétable  de  Saint- 
Pol. 

La  Grosse  Tour  ou  la  Tour  du  Connétable  (n°.  9),  bâtie  de 
l/i36  à  1466,  est  imposante  par  sa  masse;  elle  a  33  mètres  de 
hauteur  et  autant  de  diamètre.  Les  murs  en  moellons ,  revêtus 
en  grès  du  haut  en  bas,  ont  11  mètres  d'épaisseur;  elle  est 
divisée  en  trois  étages,  qui  forment  trois  grandes  salles  hexa- 
gones voûtées,  plus  une  plate-forme  percée  de  huit  embra- 
sures. La  grosse  tour  paraît  avoir  été  isolée  primitivement  et 

(1)  Mémoires  de  Jean  de  Haynin ,  M.  S.  de  la  bibliolhèque  à  Bruxelles, 
numéros  11677-11683. 


DU   CHATEAU   DE   HAM. 


117 


^'««siïHliilia'Ilimi'B'Kilî^ilIlliMIÏillIiyililillt'iii 


118  NOTICE   SUR   L  ORIGINE 

séparée  par  un  fossé  de  10  mètres,  des  escarpes  qui  y  sont 
aujourd'hui  adjacentes.  Au-dessus  de  la  porte  d'entrée,  le  Con- 
nétable a  fait  graver  les  emblèmes  que  portaient  ses  étendards 
à  la  bataille  de  Montlhéry  (  l/i65  ) ,  des  houppes  ou  corde- 
lières avec  ces  mots  :  Mo  Myevx.  Cette  même  inscription 
est  reproduite  dans  la  partie  de  la  tour  qui  regarde  les  fossés, 
sur  le  front  d'une  porte  à  ogive,  aujourd'hui  bouchée,  au- 
dessous  d'une  fenêtre  à  ogive ,  en  accolade  ,  et  accompagnée 
des  mêmes  emblèmes. 

Un  de  nos  compatriotes,  M.  Léon  Paulet ,  à  qui  nous  devons 
de  curieux  détails  sur  le  château  de  Ham ,  pense  que  les  mots 
Mo  Myevx  qui  décorent  la  Grosse  tour  du  fort  de  Ham,  ne 
furent  pas  spécialement  affectés  à  ce  monument.  Dès  long- 
temps avant  ils  étaient  l'emblème  adopté  par  le  Connétable  ;  ils 
lui  servaient  même  de  cri  de  guerre  et  signifiaient  :  «  Je 
ferai  de  mon  mieux ,  »  devise  qui  est  bien  dans  l'esprit  du 
moyen-âge. 

Nous  trouvons  ces  mots  brodés  sur  son  étendart  à  la  bataille 
de  Montlhéry  en  l/i65  ; 

«  L'estendart  du  comte  de  Sainct-Pol  my-partie  de  soie 
«  grise  et  rouge ,  à  une  licorne  d'argent  au  bout  de  dessus 
«  envers  la  lance  ,  à  toute  la  corne,  et  le  bout  des  pieds 
('  d'or,  et  si  avoit  escript  en  grandes  lettres  d'or  :  Mo 
«  Myevx.   » 

En  entrant  dans  la  tour,  on  rencontre  à  gauche  un  magnifique 
escalier  en  spirale  qui  descend  par  vingt-neuf  marches  aux 
souterrains  et  monte  par  cent  marches  aux  étages  supérieurs. 
Chaque  marche  de  ce  large  escalier  est  formée  d'un  seul  mor- 
ceau de  grès  taillé ,  de  un  mètre  80  cent,  de  longueur,  de  ^0 
centimètres  d'emmarchement  ;  il  est  enclavé  ,  d'un  côté ,  dans 
la  muraille  et  forme  colonne  au  centre.  L'escalier  qui  conduit 
au  bas  de  la  tour  commence  en  tournant  et  descend  ensuite 
directement  vers  le  souterrain  ;  à  droite  et  à  gauche  sont 


DU  CHATEAU  DE  HAM.  119 

des  galeries  conduisant  à  de  petits  postes ,  qu'on  a  impro- 
prement qualifiés  d'oubliettes  ,  et  sur  lesquelles  les  ro- 
manciers ont  raconté  des  histoires  atroces  ;  mais  qui ,  n'en 
déplaise  à  leur  imagination ,  servaient  à  loger  des  sentinelles 
ou  arquebusiers  chargés  de  surveiller  les  courtines  du  Nord 
et  de  l'Est. 

L'étage  inférieur  forme  une  immense  salle  hexagone  voûtée 
à  ogives ,  éclairée  par  une  étroite  meurtrière.  Au  tour  de  cette 
salle,  on  a  creusé  dans  l'épaisseur  de  la  muraille ,  douze  four- 
neaux de  mine,  afin  de  pouvoir  faire  sauter  la  tour,  en  cas  de 
besoin  ;  ces  fours  ont  servi  de  cachots. 

On  montre  dans  un  de  ces  fourneaux  ,  pratiqués  dans 
l'épaisseur  des  murailles  de  la  monstrueuse  tour  du  Conné- 
table, une  pierre  qui,  dit-on,  a  servi  d'oreiller  pendant 
vingt  ans ,  à  un  pauvre  capucin ,  et  sur  laquelle  la  forme  de 
son  oreille  était  restée  gravée,  La  tradition  exprime  que  la 
jeune  fille  qui  ira  chercher  une  parcelle  de  la  pierre  du 
capucin ,  trouvera  un  mari  dans  le  courant  de  Vannée  ; 
voici  un  couplet  de  la  légende  : 

Filles  de  Picardie 
Venez  au  caveau  de  Hain 
Et  Téglise  vous  marie 
Avant  qu'il  ne  soit  un  an. 
Ayez  figure  vermeille , 
Bonne  dot,  et,  pour  certain  , 
Vous  bénirez  l'oreille 
L'oreille  du  capucin. 

M.  le  comte  de  Peyronnet  a  raconté  la  légende  du  capucin, 
dont  il  fait  remonter  l'emprisonnement  à  1598. 

Le  rez-de-chaussée  ou  Salle  des  gardes  servait  de  logement 
aux  soldats,  qui  couchaient  sur  la  dalle;  on  y  remarque  une 
énorme  cheminée,  un  puits,  un  four.  En  1829  on  a  débou- 


120 


4 


INSCRIPTION  ET  EMBLÈMES  ,   GRAVÉS  EN  RELIEF  AU-Dl 


121 


ttEK  DE  LA  GROSSE  TOUR  Dl'  CHATEAU  DE  HAM. 


122  NOTICE   SUR  l'origine 

ché ,  donnant  vers  Textérieur  du  fort ,  une  seconde  porte  depuis 
long-temps  condamnée ,  et  qui  servait  dans  l'origine  à  com- 
muniquer, par  une  petite  bonnette  qui  la  couvrait,  avec  la 
campagne. 

Le  premier  étage  ou  Chambre  du  conseil  y  est  une  immense 
salle  voûtée  à  ogives ,  avec  une  grande  cheminée ,  éclairée  par 
une  seule  fenêtre.  Cette  fenêtre,  pratiquée  dans  l'épaisseur  de 
la  muraille ,  forme ,  avec  son  embrasure ,  un  cabinet  élevé 
d'une  marche  au-dessus  de  la  salle ,  qu'elle  éclaire  ;  des  bancs 
de  pierres  régnent  contre  les  parois.  A  côté  de  cette  salle , 
on  trouve ,  dans  l'épaisseur  du  mur ,  une  petite  chambre  avec 
cheminée ,  dite  la  Chambre  du  roi  ;  elle  n'est  éclairée  que 
par  un  simple  créneau.  En  18/iO,  la  voûte  supérieure  de  la 
grosse  tour,  minée  depuis  long-temps  par  les  eaux  pluviales, 
s'écroula  sur  la  voûte  inférieure  qui ,  ne  pouvant  résister  à 
cette  masse  de  matériaux ,  s'enfonça  elle-même  sur  la  voûte 
des  souterrains  qui  résista.  Les  voûtes  qui  furent  détruites 
par  cet  éboulement  étaient  formées  chacune  de  six  ogives, 
garnies  intérieurement  avec  des  moellons ,  et  dont  les  arêtes 
étaient  en  pierre  taillée.  Les  voûtes ,  reconstruites  en  briques, 
ont  été  formées  de  six  ellipses. 

La  Tour  du  Connétable  est  un  des  monuments  militaires 
les  plus  curieux  de  la  2^  moitié  du  XV^  siècle  et  qui  méri- 
terait une  monographie  spéciale.  Il  serait  intéressant  d'en 
étudier  l'ensemble  et  les  détails  et  d'en  reproduire  graphi- 
quement les  principales  dispositions;  peut-être  un  jour 
l'essaierons-nous  ! 

Dans  chaque  tour,  il  y  a  un  puits,  un  four,  des  lieux  et 
un  escaUer  de  service. 

Quand  on  parcourt  ces  Ueux  humides ,  obscurs ,  ces  vastes 
salles  et  ces  anciennes  constructions ,  on  est  frappé  de  l'indif- 
férence qu'on  y  remarque  pour  le  bien-être  matériel ,  pour  le 
luxe  et  l'élégance.    On  a  néghgé  les  commodités  les  plus  sim- 


DU   CHATEAU   DE   HAM.  123 

pies  de  la  vie ,  quelque  facilité  qu'on  eût  à  se  les  procurer. 
On  se  demande  quels  hommes  et  surtout  quelles  femmes  pou- 
vaient habiter  de  pareils  lieux,  comment  les  riches  comtesses 
de  Béthune,  de  Bar,  de  Luxembourg,  de  Bourbon,  qui  pos- 
sédaient de  nombreux  domaines,  de  riches  revenus,  pouvaient 
passer  leur  vie  dans  de  si  tristes  réduits. 


mwmm  archéologique 
DE  SAINTES  A  LUCON 

ET  RETOUR , 

EN   AOUT   ET   SEPTEMBRE    1851. 

Par  m.  J.-L.  L4CURIE, 

Membre  de  la  Société  française  pour  la  conservation  des  monuments  historiques. 

(Suite.) 

St.-Martin-dn-Fraigneao,  doyenné  de  Sl.-IIflaire-dcs-loges,  arclliprétré  de  Fonlenay  (Vendée). 

Ecclesia  Sancti  Martini  de  Fraxineïïis.  — L'église  de  St.  - 
Martin-de-Fraigneau  avait  été  donnée  en  990  à  l'abbaye  de 
St.-Maixent  par  Guillaume-Fier-à-Bras.  On  trouve  men- 
tionné à  la  même  époque  Tesson  ,  Tassone  ,  village  réuni  de- 
puis à  St. -Martin  et  dépendant  de  l'abbaye  de  Maillezais. 

L'ancienne  église  était  contiguë  au  cimetière.  Il  n'en  reste 
plus  rien  aujourd'hui.  L'église  actuelle  est  moderne  et  sans 
caractère.  L'emplacement  occupé  par  l'antique  village  n'est 
plus  marqué  que  par  une  ferme  au  milieu  de  la  plaine ,  à  1 
kilomètre  environ  de  Tesson. 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET    RETOUR.  125 


Fonlcnay-Ie-Comte ,  archiprétré  (Vendée). 

Fontiniacum ,  Fontiniacum  castrum,  Fontiniacmn  cas- 
tellum,  Fonteniacum  ,  Fontcnacum  ,  Fontencum  ,  Fonta- 
netum ,  Castrum  Fontanetum ,  Fontanetum  vicecomitis  , 
Fontanct ,  Fontenay ,  Fontcnay-lc-Comlc ,  Fontenay-le- 
Peiiple  ,  tels  sont  les  noms  sous  lesquels  cette  localité  est  dé- 
signée soit  dans  les  chartes  anciennes,  soit  dans  les  actes  pu- 
blics modernes. 

A  l'époque  gallo-romaine  ,  sur  la  rive  droite  de  la  Vendée , 
au-dessus  d'un  gué  étroit  qui  permettait  de  traverser  facilement 
cette  rivière,  s'élevait  une  bourgade  dont  on  trouve  encore 
de  nombreux  débris.  Telle  est  vraisemblablement  l'origine  de 
Fontenay,  Fontiniacum,  ainsi  nommé  d'une  fontaine  qui  sort 
du  rocher  servant  de  base  à  l'oppidum  qui  protégeait  le  gué 
de  la  rivière.  Quelle  tribu  habitait  alors  le  territoire  de  Fon- 
tenay ?  De  quelle  cité  faisait-elle  partie  ?  Deux  questions  sur 
lesquelles  M.  de  la  Fontenelle  aurait  pu  jeter  du  jour  s'il  ne 
se  fût  pas  laissé  prendre  à  la  manie  des  étymologies.  La  nu- 
mismatique fournit ,  ce  semble ,  des  raisons  très-plausibles 
de  rattacher  cette  tribu  à  la  cité  des  Santones.  Les  Santones 
hberi ,  qui  peuplaient  l'Aunis  et  l'archipel  de  la  Sèvre ,  pou- 
vaient s'étendre  sur  le  littoral.  Les  nombreux  Contoutos 
trouvés  aux  environs  de  Fontenay,  les  imitations  barbares 
des  statères  de  Philippe  de  Macédoine,  généralement  attribués 
aux  Santones  ,  ne  sont  pas ,  sans  doute ,  des  preuves  à  priori 
de  l'opinion  que  j'émets  ;  mais  ils  peuvent  donner  du  poids 
à  une  opinion  vraisemblable  déjà ,  jusqu'à  ce  que  de  nouvelles 
découvertes  viennent  la  confirmer  ou  en  démontrer  la  faus- 
seté. Toujours  est-il  que  la  présence  de  ces  monnaies  san- 


Î26  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

tones  sur  un  territoire  traversé  par  une  voie  antique  que  l'on 
peut  facilement  suivre  depuis  Mediolanum  Santonum ,  té- 
moignent de  relations  suivies  avec  les  Santones. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  question  que  j'espère  étudier 
avec  mon  savant  collègue  B.  Fillon ,  lorsque  nous  dresserons 
la  carte  gallo-romaine  du  pays,  je  dirai  avec  la  chronique 
de  Nantes,  qu'en  8Zil,  Renaud  d'Herbauges  et  Lambert, 
comte  de  Nantes ,  réunirent  leurs  forces  à  Fontenay ,  afin  de 
marcher  au  secours  de  Charles-le-Chauve  et  de  Louis ,  atta- 
qués par  Lothaire.  Congrcgaverunt  autem  immensum  exer- 
citum  apud  Fonteneum  pictavii  territorii  vicum...  Ils 
s'étaient  rendus  à  Fontenay  par  la  voie  antique  qui  reliait  la 
cité  des  Nannetes  à  celle  des  Bituriges-Vivisci  par  Medio- 
lanum Santonwn. 

Fontenay  était  trop  voisin  de  Maillezais,  où  les  Normands 
s'étaient  cantonnés ,  pour  n'avoir  pas  eu  à  souffrir  des  pilleries 
de  ces  robeurs  durant  la  fin  du  IX''.  siècle  et  pendant  le 
suivant.  L'oppidum  gallo-romain  aura  dû  être  fortifié  par  les 
ducs  d'Aquitaine,  et  devenir  plus  tard  un  rendez- vous  de 
chasse  et  une  maison  de  plaisance.  Guillaume-Tête-d'Etoupes 
y  venait  souvent,  dit-on,  et  y  reçut  Louis  IV  dit  d'Outremer 
en  943.  Au  commencement  du  XP.  siècle,  en  1049,  Fon- 
tenay était  une  viguerie  du  Pagus  niortensis.  Vers  la  fin  du 
même  siècle,  il  était  possédé  par  les  vicomtes  de  Thouars; 
Savary,  l'un  d'eux,  figura  à  la  conquête  de  l'Angleterre  à 
la  suite  de  Guillaume-le-Conquérant ,  en  1066;  en  1083,  ce 
Savary  signa  la  charte  par  laquelle  Guy-Geoffroy ,  duc 
d'Aquitaine,  cède  à  St. -Florent  de  Saumur  la  chapelle  de 
St. -Sauveur  de  Pons,  en  Saintonge.  Vers  la  fin  du  XIP. 
siècle,  la  seigneurie  de  Fontenay  passe  dans  la  maison  de 
Mauléon,  branche  cadette  de  Thouars,  ou  du  moins  son 
aUiée;  Raoul  et  Guillaume  concèdent  plusieurs  chartes  en 
cette  qualité.  En  1213,  Savary  de  Mauléon,  baron  de  Cha- 


DE   SAINTES  A   LUÇON   ET   RETOUR.  127 

tellaillon,  en  Aunis,  hérite  de  la  châtellenie  de  Fontenay, 
du  chef  de  son  oncle  Guillaume.  Pendant  les  guerres  qui 
s'élevèrent  entre  Philippe-Auguste  et  Jean-sans-Terre ,  Savar}- 
avait  embrassé  la  cause  du  roi  d'Angleterre  ,  son  oncle  tenant 
pour  la  France.  Il  ne  laissa  qu'un  fds ,  Raoul ,  né  d'une  con- 
cubine ,  auquel  Geolîroy-la-Grand-Dent ,  sire  de  Mervent , 
disputa  l'héritage  de  Savary  et  occupa  Fontenay.  Il  ne  jouit 
pas  long- temps  de  son  usurpation ,  car  ayant  suivi  la  fortune 
de  sa  famille  dans  la  guerre  contre  saint  Louis,  il  se  vit  forcer 
dans  toutes  ses  places  et  il  dut  recourir  à  la  merci  du  vain- 
queur. Saint  Louis  garda  Fontenay  et  le  donna  à  son  frère 
Alphonse ,  comte  de  Poitou  ;  de  là  le  nom  de  Fontenay-le- 
Comte.  Après  la  mort  d'Alphonse ,  arrivée  en  1271 ,  la  châ- 
tellenie de  Fontenay  retourna  à  la  couronne  dont  elle  fut 
aliénée  deux  fois  dans  la  suite  :  en  1311,  en  faveur  de  Phi- 
lippe-le-Long ,  et  en  1316,  en  accroissement  d'apanage  de 
Charles-le-Bel.  Par  suite  du  honteux  traité  de  Brétigny, 
Fontenay  passa  sous  la  domination  anglaise  ;  en  1372  il  rede- 
vint français,  Duguesclin  l'ayant  enlevé  à  Jehanne  de  Chsson, 
femme  de  Jehan  de  Harpedenne ,  connétable  d'Angleterre. 
Le  héros  breton  reçut  cette  châtellenie  pour  prix  de  ses  ser- 
vices, mais  il  la  vendit,  en  1377,  au  duc  de  Berry,  comte 
de  Poitou.  En  lZi23, '3Iarguerite  de  Bourgogne,  veuve  du 
dauphin  Louis ,  duc  de  Guienne ,  porta  Fontenay  à  Arthur  de 
Richemont  qu'elle  avait  épousé  en  secondes  noces.  Devenu 
duc  de  Bretagne,  ce  grand  homme  mourut  en  1^57  ,  après 
avoir  possédé  Fontenay  pendant  trente-quatre  ans ,  et  la  ville 
revint  au  domaine  royal.  Louis  XI  l'échangea  à  Pierre  de 
Rohan ,  maréchal  de  Gié  en  1^77  ;  et  Charles  VIII  la  racheta 
en  1487.  Plus  tard,  François  P"".  en  donna  la  jouissance  et 
le  titre  à  François  d'Escars ,  sieur  de  la  Vauguyon.  Pendant 
nos  guerres  rehgieuses  du  XVP.  siècle ,  Fontenay ,  où  le 
premier  ministre  protestant  établi  dans  la  contrée  était  venu 


128  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

fonder  un  prêche  en  1559,  fut  pris  et  repris  sept  fois  par 
les  deux  partis.  Le  l'^^  juin  1587,  Henri  de  Navarre  l'en- 
leva définitivement  aux  catholiques ,  et  le  plaça  sous  l'auto- 
rité de  la  Boulaye ,  homme  de  courage  et  de  mérite ,  mais 
dur  et  entiché  de  sa  noblesse.  Ce  fut  à  la  fidéhté  de  ce  gou- 
verneur que  l'on  confia  le  vieux  cardinal  de  Bourbon ,  roi  de 
la  ligue  sous  le  nom  de  Charles  X.  L'infortuné  prince  ,  jouet 
des  passions  politiques  d'une  foule  de  mécontents ,  mourut  à 
Fontenay  le  9  mai  1590.  Puisse  le  complaisant  gouverneur 
n'avoir  rien  à  se  reprocher  dans  cette  lugubre  histoire  !  La 
prison  de  Fontenay  et  la  tour  de  Condé  à  St. -Jean  d'Angeli 
peuvent  avoir  réveillé  plus  d'un  remords  dans  la  conscience 
du  Béarnais.  Si  j'avais  l'honneur  de  porter  d'or,  au  chevron 
de  gueules  et  aux  trois  aigles  de  sable  armés  et  becqués  de 
gueules ,  je  voudrais  voir  clair  dans  le  drame  de  St.  -Jean 
d'Angeli  ;  toutes  les  pièces  du  procès  n'ont  pas  été  détruites  ; 
au  besoin  je  saurais  les  trouver. 

Mais  revenons  à  Fontenay.  Depuis  les  ravages  des  protes- 
tants et  l'occupation  de  leur  abbaye  par  d'Aubigné  ,  les  évê- 
ques  de  Maillezais  y  faisaient  leur  résidence.  Urbain  VIII  y 
transféra  le  siège  épiscopal,  mais  divers  obstacles  ayant  traversé 
cet  établissement,  par  bulle  du  mois  de  janvier  1631 ,  la  Ro- 
chelle fut  substituée  à  Fontenay.  En  1790,  Fontenay  devint 
le  chef-lieu  du  département  de  la  Vendée,  et  il  acquit  une 
grande  importance  pendant  la  guerre  qui  désola  l'Ouest  de  la 
France.  Un  décret  du  19  août  1806  dépouilla  Fontenay  de 
sa  préfecture  qui  fut  transportée  à  Napoléon  nouvellement 
fondé  par  le  grand  homme. 

Fontenay  n'est  plus  aujourd'hui  qu'une  sous-préfecture  de 
huit  à  dix  mille  âmes.  Placé  en  amphithéâtre  sur  un  coteau 
que  baigne  la  Vendée ,  entouré  de  ses  faubourgs  et  de  plaines 
immenses ,  dominé  par  les  flèches  de  Notre-Dame  et  de  St.- 
Jean ,  il  a  un  aspect  pittoresque  qui  plaît  à  l'artiste. 


DE   SAINTES   A   LUCON   ET   RETOUR.  129 

L'ère  gallo-romaine ,  le  moyen-âge  et  la  renaissance  font 
de  Fontenay  une  ville  fort  intéressante  à  étudier. 

Ere  gallo-rcrûain© — Les  environs  de  Fontenay  sont  riches  en 
débris  romains.  Pans  de  murailles  en  petit  appareil  échantil- 
lonné ,  briques  à  rebords ,  poteries  historiées ,  médailles  gau- 
loises et  romaines  s'y  rencontrent  fréquemment.  Je  dois  à 
l'obligeance  de  mon  savant  collègue ,  B.  Fillon ,  des  détails 
pleins  d'intérêt  sur  une  trouvaille  unique  faite,  en  18Zi5,  sur  la 
paroisse  de  St.-31édard-des-Prés.  Des  ouvriers  occupés  à  ex- 
traire des  cailloux  ,  mirent  à  découvert  les  restes  d'une  villa 
ornée  de  peintures  d'un  bon  style.  L'année  suivante  des  fouilles 
exécutées  avec  plus  de  soin  sur  le  môme  point,  amenèrent  la 
découverte  du  tombeau  d'une  femme  artiste,  entourée  de  tous 
les  ustensiles  de  l'art  qu'elle  paraît  avoir  cultivé  :  vases  de 
terre  et  de  verre ,  coffrets ,  boîtes  à  couleurs  eu  argent  et  en 
bronze,  palettes  en  porphyre,  mortier  en  albâtre,  instruments 
en  cristal ,  rien  n'y  manquait.  Les  vases  sont  remplis  de  ma- 
tières colorantes  dont  la  nature  a  été  analysée.  La  collection 
entière  de  ces  objets  a  été  acquise  par  M.  B.  Fillon. 

Tout  dernièrement  on  a  trouvé ,  encore  au  même  lieu ,  des 
débris  de  colonnes  qui  faisaient  partie  de  l'atrium  de  la  villa , 
plus  un  vase  en  bronze  dont  le  travail  accuse  au  moins  le  IV*'. 
siècle.  Il  est  vivement  à  désirer  que  les  fouilles  soient  conti- 
nuées et  conduites  avec  ensemble.  MM.  Fillon  et  Octave  de 
Rochebrune  ne  refuseront  pas  leur  concours,  et  personne 
mieux  qu'eux  ne  saurait  diriger  les  recherches. 

Aux  portes  de  Fontenay,  à  St. -Thomas  ,  les  briques  à  re- 
bords ,  les  poids  en  terre  cuite ,  les  fragments  de  poterie  jon- 
chent le  terrain  et  accusent  la  présence  de  quelque  villa.  La 
tradition  populaire  veut  que  saint  Thomas  soit  la  première 
éghse  à  l'usage  des  fidèles  nouvellement  convertis  au  chris- 
tianisme dans  la  contrée. 

9 


130  EXCURSION    ARCHÉOLOGIQUE 

En  sortant  de  Fontcnay ,  à  droite  de  la  route  de  Luçon  , 
sur  le  coteau  qui  domine  la  Sougère ,  on  a  découvert  cette 
année  les  débris  d'une  villa  décorée  de  peintures  comme  celle 
de  St.-Médard.  Des  fouilles  y  seront  continuées  et  suivies 
avec  méthode. 

Nous  ne  saurions  trop  recommander  aux  amis  de  la  science 
archéologique  d'explorer  avec  soin  Fontenay  et  sa  banlieue. 
Cette  contrée  n'a  pas  encore  été  étudiée  ,  et  tout  promet  une 
ample  moisson  de  documents  pour  l'histoire  du  pays.  C'est  là 
une  œuvre  tout-à-fait  patriotique. 

Mcyen-lge Une  charte  de  Guillaume-le-Grand  ,    comte 

de  Poitiers»  mentionne  à  Fontenay  une  chapelle  de  Ruscu- 
niloy  et  deux  mouHns  construits  au  pied  du  château.  Les 
moulins  à  eau  subsistent  encore  près  de  la  forteresse  ;  mais , 
de  la  chapelle  ,  je  ne  saurais  citer ,  sous  toutes  réserves  tou- 
tefois ,  qu'une  arcade  à  plein-cintre  et  quelques  ornements 
qui  accusent  une  époque  très-reculée,  près  de  l'entrée  ac- 
tuelle du  château. 

Un  pan  de  la  grande  muraille  regardant  la  rivière,  deux 
arcades  romanes  et  quelques  portions  de  la  terrasse  Sud- 
Ouest  ;  dans  la  cour  du  pensionnat  des  Frères  de  la  doctrine 
chrétienne ,  les  restes  de  deux  portes  ou  poternes  de  la  fin  du 
XIV^.  siècle ,  sont  tout  ce  qui  reste  de  l'ancien  château. 

Cette  disette  est  richement  compensée  par  un  joli  monu- 
ment complet  du  XP.  ,  la  crypte  de  Notre-Dame.  Cette 
crypte  a  6"\  60  de  longueur  sur  Zt"\  95  de  largeur.  On  y  pé- 
nètre par  un  escalier  pratiqué  dans  un  couloir  de  2"'.  de  haut, 
1  de  large  et  8  de  long.  Cet  édifice  en  forme  d'hémicycle 
était  éclairé  autrefois  par  trois  fenêtres  très-évasées  de  25''. 
de  large  sur  ^5  de  haut.  La  voûte  à  pénétration  et  en  blo- 
cage repose  sur  quatorze  colonnes ,  dont  quatre  ,  centrales , 
entouraient  autrefois  un  autel ,  les  autres  sont  appliquées  le 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  131 

long  de  la  muraille.  Chapiteaux  romans  partagés  dans  le  sens 
de  leur  hauteur  par  un  listel  vertical  très-saillant  ;  tailloir  épais 
et  en  biseau  ;  base  attique  dégénérée.  Deux  des  colonnes  iso- 
lées offrent  au  chapiteau  des  volutes  mal  rendues. 

Je  fais  des  vœux  pour  que  M.  le  curé  de  Notre-Dame  se 
décide  à  rétablir  l'ancien  autel  roman  de  cette  crypte ,  simple 
table  de  pierre  portée  sur  quatre  piliers.  Les  saints  mystères 
ont  été  célébrés  là  en  mémoire,  peut-être,  d'un  patron 
primitif  dont  les  restes  vénérables  pourraient ,  suivant  l'ancien 
usage  de  l'Eglise ,  reposer  dans  la  crypte  môme. 

Senaissanse.  —  LES  ÉGLISES  DE  N.-DAME  ET  DE  ST.-JeAN. 

Ecdesia  parochialis  Beatc  Marie  de  Fontiniaco.  — L'é- 
glise de  Notre-Dame  s'élève  sur  les  fondements  d'une  église 
romane  dont  l'abside  recouvrait  la  crypte  dont  je  viens  de 
parler.  Trop  petit  pour  les  exigences  du  culte,  l'édifice  pri- 
mitif fut  rasé  et  reconstruit  sur  un  plan  plus  vaste.  La  date 
de  cette  reconstruction  doit  être  cherchée  entre  lZi25  et  IZiZrS, 
si  nous  nous  arrêtons  aux  bulles  apostoliques  accordant  ou 
confirmant  des  indulgences  en  faveur  de  ceux  qui  contribue- 
raient à  l'œuvre  pieuse.  L'ogive  flamboyante  et  l'anse  de  panier 
accusent  la  moitié  du  XV^  siècle. 

Il  ne  reste  de  cette  première  reconstruction  que  les  deux 
murs  latéraux ,  le  clocher  et  la  façade  occidentale.  Le  clocher 
se  recommande  par  la  pureté  de  ses  lignes,  son  élévation  et  la 
noblesse  de  son  architecture  :  base  rectangulaire ,  flèche  oc- 
togone cantonnée  de  clochetons  hardiment  découpés.  Un 
escalier  à  vis  ménagé  le  long  d'un  des  contreforts ,  conduit 
aux  galeries  ornées  de  charmants  tréflages  qui  se  reproduisent 
au-dessus  des  statues  attachées  aux  flancs  de  la  tour.  Bien  que 
l'architecte  ait  eu  soin  de  graver  son  monogramme  sur  plu- 
sieurs endroits ,  son  nom  est  demeuré  inconnu. 


132  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Le  portail ,  avec  ses  colonnes  contournées ,  et  les  grandes 
fenêtres  qui  le  dominent ,  sont  un  peu  plus  modernes. 

La  porte  latérale  et  ses  niches  veuves  de  leurs  statues, 
méritent  d'être  soigneusement  étudiées. 

Une  nouvelle  restauration  de  Notre-Dame  fut  commencée 
vers  le  milieu  du  XVP.  siècle.  Liénard  de  la  Reau  en  fut 
l'architecte  et  le  principal  ouvrier.  Une  partie  du  vaisseau  fut 
entièrement  reconstruite  ;  les  deux  chapelles  qui  accompagnent 
le  maître-autel  et  la  jolie  sacristie  placée  derrière,  furent  faites 
en  entier.  Un  cahier  des  comptes  de  la  fabrique  de  Notre- 
Dame  de  l'année  1539  nous  fournit  des  renseignements  à  cet 
égard.  Il  apprend  que  la  construction  de  la  chapelle  St.- 
Pierre  coûta  3^9  liv.  17  s.  2  d.,  savoir  : 

La  pierre  employée,        lU  liv.  8  s.  11  d. 
Vitraux  et  objets  en  fer,  UZ         U        2 
Transport  des  délivres ,    15         •>         '> 
Maître  Liénard  de  la  Reau,  le  sculpteur,  recevait  6  s.  par 
jour,  et  les  autres  ouvriers  sous  ses  ordres,  2,  3  et  Zi  s.  , 
selon  leur  aptitude.    De  plus,  le  maître  eut  27  s.  de  droit 
de  mouton ,  le  jour  de  l'Ascension. 

La  sacristie  est  un  charmant  spécimen  du  style  de  la 
renaissance.  Son  plafond  est  orné  de  caissons  représentant 
les  quatre  évangélistes ,  et ,  au  milieu ,  la  foi  ancienne  et  la 
foi  nouvelle. 

L'abside  fut  également  réparée  vers  la  même  époque  ;  elle 
est  de  la  fin  du  XV^  siècle  pour  son  ensemble. 

De  nouvelles  réparations  furent  faites  à  l'église  Notre- 
Dame  qui  avait  singulièrement  souffert  des  ravages  de  la 
guerre.  Ruinée  en  partie  en  1568,  elle  fut  rétablie  en  1600 
par  Jean  et  Ambroise  Bienvenu,  père  et  fils,  au  dépens  de 
la  fabrique  et  des  paroissiens.  La  dépense  monta  à  1,500 


DE   SAIJNTES  A  LUÇON   ET  RETOUR.  133 

écus  d'or.  La  flèche  fut  réparée  en  1603  par  François  de  la 
Foye  et  René  Robin ,  tailleurs  de  pierre ,  François  Tymonier 
et  Mathurin  Chassay,  recouvreurs;  il  en  coûta  950  liv., 
moyennant  quoi  ils  durent,  suivant  le  marché  :  «  refaire  ce 
qui  estoit  endommagé ,  soit  de  toutes  les  marches  et  parapets 
des  piliers ,  galleries  et  autres  endroits  du  clocher  qui  a  esté 
endommagé  et  rhuyné  par  le  canon  et  aultrement ,  ensemble 
tout  ce  qui  est  gasté  de  l'éguille  du  dict  clocher,  et  remettre 
des  pierres  neufves  bien  duhement  taillées  en  heu  de  celles 
qui  sont  gastées  et  endommagées  en  toute  l'éguille,  et  re- 
joindre tout  ce  qui  n'est  point  endommagé  avecq  du  cyment 
dedans  et  dehors  ;  et  descendre  le  cocq  du  clocher  ensemble 
la  croix  et  aultre  équipage  où  il  est  soutenu. . .  Et  feront  toute 
la  dicte  besoigne  de  mesmes  pierres,  de  mesme  façon  et 
ordonnance  qu'il  a  esté  construit  et  basty....   » 

Nous  ne  sortirons  point  de  Notre-Dame  sans  jeter  un 
coup-d'œil  sur  le  trésor  qui  renfermait  des  objets  d'un  grand 
prix  ;  M.  B.  Fillon  veut  bien  nous  l'ouvrir. 

Avant  l'entrée  des  protestants  à  Fontenay ,  la  veille  de  la 
Trinité  1562 ,  ce  trésor  contenait  cntr'autrjes  choses  :  «  Ung 
vaisseau  en  or  où  l'on  porte  le  corpus  Domini,  avecq  sa 
plactayne  ;  les  chiefs  de  monsieur  sainct  Venant  et  de  ma- 
dame saincte  Anne,  en  argent  ;  ung  grand  calyce  d'or  appelé 
coulpe ,  d'orfebverie  fort  vieille ,  et  une  grande  croix  d'argent 
doré ,  avecq  deux  croyzons  et  force  pierres  de  prix  et  pré- 
tieuses  sur  laquelle  est  un  crucifix  de  ung  pied  de  hault   » 

Tout  cela  a  péri  dans  la  tourmente. 

Un  inventaire  de  1568,  rendu  par  Mathurin  Bichon, 
fabriqueur  sortant,  à  maistres  Jehan  Baillot  et  Guillaume 
Poy tier ,  nouveaux  fabriqueui^ ,  porte  : 

«  ...  Et  premièrement  le  dict  Bichon  a  mis  en  évidence , 
baillé  et  déclairé  es  dicts  Baillot  et  Poytier  les  reUcques  qui 


13^  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

s'ensuyvent ,  qui  estoient  en  une  grande  armoyre  près  l'autel 
saincte  Anne  :  ung  calyce  d'argent  doré  partout  o  sa  plac- 
tayne  ;  ung  aultre  d'argent  estant  doré  par  le  dedans  la  poume 
seulement ,  ayant  au  pied  ung  imaige  de  sainct  Sébastien  ; 
aussy  0  sa  plactayne  ;  une  petite  châsse  d'argent  doré  ayant 
cinq  vitres;  une  petite  croix  d'argent  o  deux  croyzons;  une 
aultre  croix  plus  petite  aussy  d'argent  et  ayant  deux  croyzons 
et  huict  pierres;  unze  pierres  qui  estoient  de  la  grand'croix; 
une  petite  teste  d'ymage  que  l'on  dict  estre  celle  du  crucifix 
de  la  grand'croix  ;  ung  petit  lopin  des  croyzons  de  la  dicte 
croix ,  et  ung  petit  lopin  d'argent  où  y  a  une  croix  attachée 
à  ung  petit  ruban. 

«  Lesquelles  choses  ont  été  remises  en  leur  armoyre. 

<(  Ledict  Bichon  a  mis  en  évidence,  baillé  et  déclairé  deux 
chappes ,  une  chésible ,  deux  courtibaulx  (dalmatiques) , 
une  estolle  et  trois  fanons  (manipules)  de  drap  d'or,  figuré 
de  velours  violet  ; 

«  Item  une  chappe ,  une  chésible ,  un  courtibault  de  ve- 
lours rouge  cramoisy  o  broderies  de  fil  d'or  ; 

«  Item  une  chappe  de  velours  cramoisy  violet,  aussy  o 
broderies  de  fils  d'or; 

«  Item  deux  courtibaulx ,  deux  fanons  et  deux  estoUes  de 
velours  incarnat  figurés ,  les  dicts  courtibaulx  o  broderies  de 
fils  d'or  ; 

«  Item  deux  chappes,  une  chésible,  deux  courtibaulx, 
une  estolle  et  ung  fanon  de  damas  blanc  figurés  o  broderies 
de  fils  d'or  ; 

«  Item  un  courtibault  aussy  de  damas  blanc,  figuré  o 
bandes  de  damas  rouge  ; 

«  Item  une  vieille  chésible  de  satin  blanc  o  broderies  de 
fils  d'or; 

«  Item  une  chésible  et  un  courtibault  de  soie  à  deux 
endroicts  ;  l'ung  des  dicts  endroicts  de  couleur  comme  jaulne 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  135 

mêlé  de  fils  d'or ,  et  l'aultre  endroict  estant  de  taffetas  vert 
o  bandes  de  taffetas  incarnat  ; 

«  Item  une  chésible  et  deux  courtibaulx  de  velours  bleu 
0  broderies  de  fils  d'or  et  ensemencés  sur  le  velours  d'estoilles 
de  fils  d'or  ; 

«  Item  une  vieille  chappe  de  velours  noir  tout  pelé  o 
broderies  de  fils  d'or; 

«  Item  une  chappe ,  une  chésible  et  deux  courtibaulx  de 
faulx  fils  d'or,  figuré  à  lozanges,  ensemencez  de  fleurs  vio- 
lettes dans  les  rézes  ; 

«  Item  une  chappe,  une  chésible  et  ung  courtibault  de 
camelot  noir  onde  brodé  de  fils  d'or; 

«  Item  une  chésible  de  damas  noir  figuré  o  broderies  de 
fils  d'or  ; 

«  Item  une  chappe,  une  chésible  et  deux  courtibaulx  de 
layne  rouge  et  vert  à  façon  de  Flandres,  o  broderies  de  fils  d'or  ; 

«  Item  une  chésible  de  soie  jaulne ,  ensemencée  de  fleurs 
de  soie  violette  à  façon  de  Flandres,  o  broderies  de  fils  d'or; 

0  Item  une  chappe,  une  chésible  et  deux  courtibaulx 
d'ostade  blanc,  brodez  d'ostade  rouge,  o  broderies  de  fils 
d'or  à  petites  fleurs  blanches  et  vertes; 

«  Item  une  estolle  et  deux  fanons  d'ostade  blanche  à 
petites  croix  d'ostade  rouge  ; 

«  Item  une  fort  vieille  chésible  de  damas  figuré  de  blanc , 
toute  deschirée; 

«  Item  neuf  paires  d'heures  en  parchemin ,  servant  à  faire 
l'office  en  ladicte  esglyze  ; 

«  Lesquelles  choses  estoient  en  des  tyrettes  estant  devant 
l'autel  saincte  Anne,  qui  encores  ont  esté  remises  es  dictes  ar- 
moyres. 

«  Item  de  grandes  armoyres  estant  devant  l'autel  et  cha- 
pelle sainct  Blayze  ont  esté  trouvez  quatorze  aulbes  ou  grands 
surpelits  de  linge  à  prebtre  ; 


136  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

«  Item  trente  deux  nappes  ouvrées  ; 

«  Item  cinq  douzaines  et  demye  de  nappes  de  toutes  sortes 
de  toile  pleyne  ; 

«  Item  trois  douzaines  et  deux  courtines  (rideaux)  tant 
grandes  que  petites  et  de  toutes  sortes  ; 

«  Item  ung  grand  ciel  neuf  et  deux  vieulx ,  o  franges  ; 

«  Item  ung  drap  servant  pour  parevent  au  grand  autel, 
estant  de  toile  de  chanvre  neuf,  ayant  franges  de  deux  coustez  ; 

«  Item  dix  sept  guymple  de  linges  à  couvrir  les  ymaiges; 

«  Item  deux  douzaines  quattre  serviettes  ; 

«  Lesquelles  choses  ont  esté  remises  es  dictes  armoyres. 

«  Item  d'aultres  armoires  estant  près  des  deux  grandes 
portes  de  la  dicte  esglyze  a  esté  trouvé  : 

«  Dix  pièces  de  parements  ou  devant  d'autel  de  tapisseries 
et  de  coulleurs  ; 

«  Item  neuf  oreillers  tant  de  tapisseries ,  ouvragés  que  de 
satin  : 

«  Item  cinq  touailles  de  linge  sale  ; 

«  Item  serviettes  sales  ; 

«  Item  deux  aulbes  ou  grands  surpehtz  et  trois  aulmuces  ; 

«  Item  une  guymple  ; 

«  Lesquelles  choses  ont  esté  remises  es  dictes  armoyres. 

«  Et  sur  les  autels  de  ladicte  esglyze  ,  accoutumez  à  estre 
serviz  du  linge  de  la  dicte  esglyse,  a  esté  trouvé  en  tout 
vingt-six  touailles,  six  serviettes  et  trois  guymples,  et  sur 
chascun  des  dicts  autels  ung  tapys  tel  que  de  coustume  ;  les- 
quelles choses  sont  encore  demeurées  sur  les  dicts  autels. 

«  Item  ung  coffre  estant  à  l'autel  saincte  Anne ,  a  esté 
trouvé  : 

«  Ung  parement  du  grand  autel  de  taffetas  rouge  o  franges 
de  soie  verte ,  blanche  et  violette  ; 

«  Item  ung  aultre  parement  faict  à  ouvrages  de  coulleur 
jaulne ,  raye  de  blanc  ; 


DE  SAINTES  A  LUÇON   ET  RETOUR.  137 

«  Item  ung  ciel  de  camelot  onde  rouge ,  o  franges  de  or 
faulx,  que  l'on  met  à  la  chapelle  le  jour  de  la  feste-Dieu, 
avecq  le  fond  d'icelluy  estant  de  serge  rouge  ; 

V  Item  une  robe  ou  parement  de  veloui-s  rouge  cramoisy 
que  l'on  met  sur  l'ymaige  de  Nostre  Dame; 

«  Ce  qui  encores  a  esté  serré  ou  dict  coffre. 

«  Item  huict  chandelliers  de  cuyvre  dont  y  en  a  quatre 
grands  et  quatre  petits  ; 

«  Item  près  les  armoyres  des  chappes  a  esté  trouvé  quatre 
grands  chandelliers  de  fer  à  mettre  cierges.   » 

Mon  honorable  collègue  ,  M.  B.  Fillon ,  possède  sur  Notre- 
Dame  de  Fontenay  une  quantité  d'autres  documents  fort  pré- 
cieux au  point  de  vue  de  l'histoire  ecclésiastique  :  entre  autres 
«  ung  inventaire  des  lectres  et  muniments  de  Nostre  Dame 
de  Fontenay  » ,  document  très-important  ;  il  commence  à 
la  fm  du  XIP.  siècle  et  se  termine  en  lUQl  ;  plus  un  volume 
de  pièces  originales  sur  René  31oreau ,  le  saint  Yincent-de- 
Paul  de  la  contrée ,  et  une  foule  d'autres  pièces  relatives  à 
l'église  de  Notre-Dame  ;  plus  une  centaine  de  documents  ori- 
ginaux et  divers  sur  le  même  sujet,  disséminés  dans  beaucoup 
d'autres  recueils  manuscrits. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Johannis  de  Fontiniaco.  — 
L'église  de  St. -Jean,  ruinée  par  les  Calvinistes ,  en  1568  , 
a  été  rebâtie  en  160/i ,  ainsi  que  le  montrent  les  inscriptions 
suivantes  que  chacun  y  peut  lire  : 

un  :  l'an^  1568  et  :  en  :  l'année 

lAY  :  ESTE  4  604  :  iaï  :  este 

RVYNEE  REEDIFIEE. 

Je  voudrais  que  l'on  protégeât  ces  deux  inscriptions  par 
un  châssis  et  un  treillage.   Beaucoup  de  dates  ont  disparu , 


138  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

beaucoup  d'inscriptions  niélées  ont  été  entièrement  perdues  , 
faute  d'avoir  pris  le  soin  de  les  sauve-garder  contre  l'impé- 
ritie  de  certains  amateurs  faisant  collection  d'estampages  qu'ils 
ne  savent  obtenir  qu'en  évidant  les  lettres  dont  ils  altèrent  la 
forme. 

Les  voûtes  de  l'église  de  St. -Jean  ne  furent  faites  qu'en 
1636  ,  ainsi  qu'en  fait  foi  la  date  gravée  sur  la  clef  de  l'une 
des  voûtes  de  la  grande  nef  : 

lAY    :    ESTÉ 
FAITE    :    LE 

2%  :  lOVR 
d'avril 
1636. 

Portion  de  la  façade  et  le  clocher  avaient  survécu  à  la  ruine 
de  la  nef. 

Je  crois  avoir  entendu  dire  que  M.  le  curé  de  St. -Jean 
avait  le  projet  de  reculer  le  mur  du  chevet  de  son  église  et 
de  se  ménager  ainsi  un  vaste  sanctuaire.  Il  peut  se  faire  que 
cette  égUse  soit  devenue  insuffisante  pour  les  besoins  actuels 
de  la  population ,  et  qu'alors  il  faille  l'agrandir.  S'il  n'est  pas 
possible  d'ajouter  des  transepts  ou  des  chapelles  collatérales , 
il  faudra  bien  sacrifier  le  chevet ,  et  je  fais  des  vœux  pour 
que  l'architecte  chargé  de  cette  restauration  sacrifie  ses  vues 
personnelles  pour  harmoniser  la  nouvelle  construction  avec  le 
style  général  de  l'édifice.  La  chapelle  de  la  Sainte  Vierge  est 
certes  fort  remarquable  pour  le  fini  du  travail.  L'artiste  a  fait 
prendre  à  la  pierre  toutes  les  formes  qu'il  a  voulues;  mais 
cette  œuvre  ne  se  marie  pas  avec  le  ton  général  de  l'église. 
Une  autre  chose  m'a  singuhèrement  choqué  dans  celte  cha- 
pelle, c'est  le  passage  qu'elle  fournit  à  la  sacristie.  Les  sa- 
cristies au  rez-de-chaussée  des  églises  ne  datent  que  du 
WIP.   siècle  ;  au  moyen-âge  on  n'eût  pas   compris  qu'un 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  139 

sanctuaire  servît  de  chemin  pour  accéder  à  un  garde-meuble 
ou  à  un  vestiaire.  Espérons  que  M.  le  curé  de  St. -Jean  se 
décidera  à  transporter  à  quelques  mètres  plus  bas  l'entrée  de 
sa  sacristie.  L'ornementation  de  la  chapelle  de  la  Sainte  Vierge 
pourra  être  complétée  et  le  sanctuaire  de  Marie  ne  sera  plus 
un  heu  de  passage. 

Fontenay  mérite  une  mention  toute  spéciale  dans  l'histoire 
des  progrès  de  l'intelligence  pour  avoir  produit  un  nombre 
considérable  d'hommes  marquants  ;  voici  les  noms  des  prin- 
cipaux : 

Pierre  Brissot,  médecin  ordinaire  de  Charles-Quint; 

André  Tiraqueau ,  célèbre  jurisconsulte  ; 

Barnabe  Brisson,  premier  président  du  Parlement  de  la 
Ligue; 

Nicolas  Rapin ,  l'un  des  auteurs  de  la  satyre  IMénippée  ; 

François  Viéte  ,  l'un  des  plus  grands  génies  que  le  monde 
ait  produits,  inventeur  des  signes  algébriques  ; 

Jean  Besly ,  né  à  Coulonges-les-Royaux ,  mais  ayant  passé 
sa  vie  entière  à  Fontenay  ; 

Brisson ,  naturaliste ,  élève  de  Réaumur ,  etc. ,  etc. 

Les  armes  de  la  ville  de  Fontenay  ont  été  concédées  par 
François  P"*.  ;  elles  sont  d'azur  à  la  fontaine  d'argent ,  avec 
cette  devise  : 

Felicium  Ingeniorum  Scaturigo» 

La  fontaine  n'est  pas  tarie  ;  l'histoire  aura  à  enregistrer  en- 
core plus  d'un  nom  célèbre. 

M.  Octave  de  Rochebrune  se  propose  de  publier  les  monu- 
ments de  la  Vendée.  Cet  amateur  distingué  rend  avec  un  rare 
bonheur  les  monuments  du  moyen-âge.   Il  manie  avec  un 


140  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

égal  succès  le  crayon ,  le  pinceau  et  le  ciseau  du  sculpteur. 
Propriétaire  de  Terre-Neuve,  ancienne  demeure  de  Nicolas 
Rapin  ,  il  a  conduit  lui-même  la  restauration  de  ce  charmant 
castel,  et  il  a  exécuté  de  sa  main  toutes  les  sculptures.  M. 
de  Rochebrune  a  l'immense  avantage  d'être  riche  et  d'avoir 
le  goût  des  arts. 

La  route  de  Fontenay  à  Luçon  s'échelonne  par  Mouzeuil , 
Naillei*s ,  St^-Gemme-de-la-Plaine. 

Moozenil ,  doyenné  de  rHernienauIt ,  diocèse  de  Luçon. 

Prioratus  et  ecclesia  parochialis  S.  S.  Trinitatis  de  Mo- 
zolio ,  de  Mosolio  ,  Mouseil ,  Mouzeuil.  —  Ce  bénéfice  dé- 
pendait de  l'abbaye  de  Maillezais  ,  et  le  titulaire  était  sacris- 
tain de  l'abbaye.  A  certaines  fêtes,  il  devait  balayer  lui-même 
l'église  abbatiale. 

Le  prieuré  de  Mouzeuil  fut  fondé  vers  1050.  La  chronique 
populaire  attribue  celte  fondation  à  Mélusine  ou  Mélisande , 
femme  d'un  prétendu  prince  de  ïalmond ,  qui  aurait  sa  sé- 
pulture dans  l'église  même.  C'est  encore  une  autre  version 
de  l'histoire  fabuleuse  de  Mélusine. 

On  voit  encore  à  Mouzeuil  les  ruines  d'un  vieux  château 
nommé  La  Tour,  qui  aurait  été  détruit  en  1011  ,  si  on  en 
croit  la  tradition  populaire. 

L'église  paroissiale  est  du  XIP.  siècle ,  avec  plusieurs  sou- 
dures. Extérieur  :  Nord ,  cinq  fenêtres ,  un ,  trois ,  quatre , 
lancéolées  ;  deux  et  cinq  très-allongées  et  étroites  ,  sans  orne- 
ments ;  Sud ,  fenêtres  allongées  et  plein-cintre ,  cinq  et  six 
lancettes.  Chevet  droit  du  XIIP.  siècle.  Clocher  moderne» 
style  du  XIIP.,  sunnonté  d'une  flèche  en  ardoise;  l'essente 
eût  été  plus  solide  et  moins  coûteuse.  Trèfles  et  frontons 
triangulaires.  On  regrette  que  l'architecte  n'ait  pas  apphqué 


DE   SAINTES   A  LUCON   ET  RETOUR.  1/il 

les  contreforts  deux  à  deux  sur  chaque  face  de  la  tour  ,  sans 
les  réunir  pour  leur  faire  emboîter  les  angles  ,  ce  qui  aurait 
été  plus  classique  et  de  meilleur  effet.  Intérieur  :  simple  nef 
à  six  travées ,  voûte  à  pénétrations ,  arcs-doubleaux  plats  dont 
la  retombée  repose  sur  un  faisceau  de  trois  colonnes  romanes; 
volutes  aux  chapiteaux  ,  tailloir  en  biseau.  A  l'arc  triomphal , 
groupe  de  colonnettes  dont  les  chapiteaux  sont  à  volutes. 
Deux  consoles  recevant  la  retombée  d'un  arc-doubleau ,  sont 
assez  remarquables  ;  au  Nord ,  tête  ouvrant  une  large  bouche 
et  tirant  la  langue  ;  au  Sud ,  tête  calme  et  couronnée. 

La  descente  de  croix  de  l'autel  est  signée  :  Q.  Besnard  AVeîv. 

And^av,  1675. 

C'est  lin  tableau  de  quelque  valeur,  malheureusement 
exposé  à  l'humidité  et  ayant  été  horriblement  restauré. 
Quelques  têtes  et  d'autres  parties  annoncent  du  talent.  La 
Magdelaine  est  mauvaise. 

J'ai  été  aussi  étonné  que  peu  édifié  de  trouver  à  Mouzeuil, 
peint  sur  l'enseigne  d'un  cabaret,  un  calice  moyen-âge. 
L'artiste  aura  cru  avoir  dessiné  une  coupe;  la  légende  porte: 
A  la  coupe  d'or. 

Près  de  Mouzeuil,  à- St.-Martin-sous-Mouzeuil,  existent 
des  restes  gallo-romains.  On  y  a  trouvé  un  vase  rempli  de 
petits  bronzes  du  Moyen-Empire  :  Posthume ,  Gallien , 
Tetricus,  Victorien,  etc. 

R'aillers,  doyenné  de  rHermcnaalt. 

Ecclesia  Sancti  Hilarii  de  Naillers.  —  Je  n'ai  pu  savoir 
de  qui  dépendait  St.-Hilaire  de  Naillers. 

Le  château,  nommé  VIsleau-lcs-toiirs-de-Naillcrs,  était 
une  châtellenie  relevant  de  la  baronnie  de  Luçon.  Son  nom 


iU2  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

vient  de  ce  qu'il  était  autrefois  entouré  d'eau  ;  il  est  aujour- 
d'hui au  milieu  des  terres. 

La  famille  Chasteigner  possédait  Naillers  dès  le  XIIP. 
siècle.  Des  Ghasteigner ,  celte  terre  passa  aux  Vivonne  par 
le  mariage  de  31arie  Ghasteigner  avec  Savary  de  Vivonne, 
en  1351.  L'un  des  descendants  de  ce  dernier,  André  de 
Vivonne,  sieur  de  la  Ghastaigneraye ,  sénéchal  de  Poitou, 
eut,  entr'autres  enfants,  Anne,  qui  épousa  François  de  Bour- 
deilles,  vicomte  de  Bourdeilles,  père  de  Brantôme.  Le  15  juillet 
1567 ,  André  de  Bourdeilles,  auteur  de  VArt  de  s'apprêter  à 
la  guerre ,  et  frère  de  Brantôme,  vendit  ITsleau  à  Pierre  Rat, 
conseiller  au  présidial  de  Poitiers ,  comme  fondé  de  pouvoirs 
de  son  autre  frère  Jean  de  Bourdeilles,  sieur  de  Naillers. 

Il  y  avait  aussi  à  Naillers  une  autre  seigneurie  que  l'Is- 
leau-les-Tours ,  et  qui  était  assez  considérable.  On  la  nom- 
mait Montreuil.  On  y  a  souvent  trouvé  des  monnaies  du 
moyen-âge.  Je  n'ai  pu  compléter  mes  renseignements  sur 
ces  deux  seigneuries. 

L'église  paroissiale  de  Naillers  est ,  comme  celle  de  Mou- 
zeuil ,  de  la  fin  du  XIP.  siècle  ou  du  commencement  du 
XIIP.  ;  mais  il  ne  reste  qu'une  partie  du  chœur  qui  puisse 
être  attribuée  à  la  première  construction.  Le  reste  a  été 
refait  à  diverses  époques;  la  restauration  la  plus  moderne 
est  du  milieu  du  XVIP.  siècle. 

Sur  la  porte  d'entrée ,  au-dessous  d'une  mauvaise  statue 
de  saint  Nicolas ,  on  Ut  cette  inscription  : 

EX    IMPENSIS    ECCLESI^    HOC    REFECTVM   FVIT. 

N.    COtr.ERT.    EP.    I.    GOVPILLEAV.    C.    P.     lOIVUE, 

ANNO    DNI    1663. 

A  l'intérieur,  l'exposition,  d'un  assez  mauvais  style,  est 
en  marbre  blanc  et  de  diverses  couleurs. 


DE  SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  U3 

La  clef  de  voûte  placée  au-dessus  de  l'autel  représente 
une  main  bénissant. 

Sur  le  territoire  de  Naillers,  tirant  vers  le  marais,  on 
trouve  des  débris  gallo-romains  qu'il  serait  bon  de  suivre  : 
une  voie  antique  doit  courir  parallèlement  à  l'ancienne 
falaise,  et  se  diriger  vers  un  point  de  la  côte,  port  ou 
établissement  considérable. 

Ste.-GeDime-de-la-Plaine,  arcbiprétré  de  Loçon. 

La  terre  de  St^  -Gemme  a  appartenu  depuis  le  milieu  du 
XI V^  siècle  à  la  famille  Du  Bouchet,  ou  mieux,  Boschet, 
qui  a  fourni  plusieurs  personnages  remarquables,  et  entre 
autres  : 

Pierre  Boschet,  chevalier,  sieur  de  St. -Gyr-en-Talmondais, 
de  St". -Gemme,  de  St.- Vincent- sur-Jard,  etc.,  président 
au  Parlement  de  Paris  en  1389.  G'était  un  homme  de  grand 
savoir  et  de  haute  capacité.  Il  fut  plusieurs  fois  chargé  de 
missions  poUtiques  par  Gharles  V  et  Charles  VI.  Il  mourut 
en  1410  et  fut  enterré  dans  l'église  de  St.-Fulgent; 

Tanneguy  du  Bouchet,  connu  sous  le  nom  de  St.-Cyr 
dans  les  guerres  de  religion,  sieur  de  St.-Cyr-en-ïalmondais, 
St^ -Gemme,  etc.,  écuyer  ordinaire  et  gentilhomme  de  la 
chambre  du  roi.  Il  fut  l'un  des  introducteurs  du  calvinisme 
en  Bas- Poitou  ;  il  en  avait  apporté  les  doctrines  de  la  cour 
de  Ferrare ,  où  il  avait  résidé  assez  long-temps.  Ami  de 
Jean  de  Parthenay-l'Archevêque ,  sieur  de  Soubise,  il  établit, 
à  son  exemple,  des  ministres  dans  ses  châteaux,  dès  avant 
1560;  St.-Cyr  et  Poiroux  en  étaient  pourvus  avant  cette 
époque.  Lors  de  la  conjuration  d'Amboise,  il  fut  un  des 
principaux  conjurés,  et  ne  cessa  jusqu'à  sa  mort  de  figurer 
à  la  tête  des  protestants.  Il  fut  tué  à  la  bataille  de  Mont- 
coutour,  à  l'ûge  de  85  ans; 


\kk  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

St*. -Gemme,  neveu  du  précédent.  —  Lancelot  du  Bou- 
chet ,  calviniste  déterminé ,  livre  Poitiers  au  pillage  et  fait 
beaucoup  de  mal  en  Bas-Poitou  par  ses  violences. 

Les  derniers  seigneurs  de  St^ -Gemme,  du  nom  de  du 
Boucliet,  continuent  d'être  d'entêtés  huguenots.  Sous  la 
régence  d'Anne  d'Autriche,  l'un  d'eux,  dit  le  baron  de 
St^ -Gemme,  se  rendit  célèbre  par  ses  violences,  ses  dé- 
bauches et  ses  folies. 

St*'. -Gemme  a  été  le  théâtre  de  plusieurs  engagements 
mihtaires.  En  1570,  les  catholiques,  commandés  par  Puy- 
Gaillard ,  y  furent  battus  par  La  Noue  et  Christophe  Claveau, 
sieur  de  Puy-Ravault.  Le  lieu  de  l'engagement  porte  encore 
aujourd'hui  le  nom  de  Champ  de  bataille  ;  il  est  situé  sur 
la  route  de  Luçon  à  St^ -Gemme,  près  de  la  Vallée  Héraidd. 
C'est  presqu'à  la  même  place  que  se  livra,  le  28  juin  1793, 
le  combat  de  Luçon. 

Cette  tentative  de  l'armée  vendéenne  de  Chantonnay  avait 
pour  but  de  faire  diversion,  en  occupant  une  partie  des 
forces  républicaines,  pendant  que  l'armée  d'Anjou,  appuyée 
par  Charette ,  assiégerait  Nantes ,  et  que  Lescure  attaquerait 
Niort.  Le  plan  était  fort  bien  conçu  ;  mais  l'incapacité  des  chefs 
et  les  divisions  qui  régnaient  entr'eux,  firent  échouer  ce 
projet  qui  demandait  de  l'unité  dans  le  commandement  et 
dans  le  mouvement  des  troupes.  Niort  ne  fut  point  inquiété  ; 
Lecomte,  devant  Luçon,  battit  les  Vendéens  pris  d'une 
terreur  panique ,  et  la  défaite  des  Angevins,  le  lendemain, 
29  juin ,  fut  le  signal  des  revers  de  l'armée  calhohque  qui 
perdit  ce  jour-là  sa  confiance  en  elle-même  et  son  généralis- 
sime Cathelineau,  l'homme  le  plus  extraordinaire  qu'ait 
produit  la  Vendée  mihtaire. 

L'église  paroissiale  de  St^ -Gemme  offre  au  touriste  un 
joh  sujet  d'études,  bien  qu'elle  ait  souffert  des  ravages  de 


DE   SAINTES  A   LUÇON   ET   RETOUR.  1^5 

la  guerre.  Dans  son  état  actuel,  elle  accuse  en  général  le 
XIIP.  siècle.  C'est  une  croix  latine  bâtie  en  moyen  appareil 
bien  échantillonné  et  à  lignes  très-pures.  A  l'extérieur, "point 
de  portail  à  l'Ouest,  mais  large  rose  à  compartiments  tri- 
lobés; pignon  triangulaire;  contreforts  du  XIIP.  siècle  aux 
angles  ;  une  seule  fenêtre  ogivale  très-longue ,  au  Sud  ;  portail 
au  JNord,  offrant  trois  ogives  en  retrait  marquées  par  de 
jolis  tores  interrompus  par  de  petits  chapiteaux  à  chardons 
bien  fouillés  ;  archivolte  reposant  sur  deux  consoles  historiées, 
le  tout  encadré  carrément  par  la  continuation  du  cordon  des 
contreforts  ;  tour  carrée  au  transept  nord ,  offrant  sur  chaque 
face  du  deuxième  étage  une  longue  fenêtre  ogivale,  et  au 
premier  étage ,  deux  fenêtres  lancéolées  à  meneaux  prisma- 
tiques ,  trois  lobes  au  sommet  ;  chevet  droit  à  pignon  trian- 
gulaire ;  très-large  ogive  à  quatre  meneaux  sans  caractères , 
reposant,  au  tiers  de  la  hauteur  de  la  baie,  sur  une  plate- 
bande  horizontale.  (>ette  ogive  est  d'un  effet  détestable; 
transept  sud ,  deux  fenêtres  plein-cintre  surbaissé ,  offrant 
au  sommet  trois  compartiments  ovoïdes  reposant  sur  une 
plate-bande  horizontale  ;  porte  surbaissée.  Cette  porte  et  ces 
fenêtres  doivent  être  du  même  artiste  qui  a  conçu  la  fenêtre 
du  chevet. 

A  l'intérieur ,  simple  nef  à  deux  transepts ,  voûte  en  brique 
en  anse  de  panier  ;  cinq  travées  dont  les  arcs-doubleaux  sont 
reçus  par  des  consoles  curieuses,  servant  primitivement  de 
base  à  la  naissance  des  ogives  de  la  voûte ,  détruite  dans  nos 
guerres  religieuses  ;  aux  transepts ,  voûte  en  appareil  allongé 
à  ogives  croisées;  au  Nord,  crédençe  h  piscine,  ornementation 
du  XV*'.  siècle  ;  au  sanctuaire ,  du  côté  de  l'épître ,  magni- 
fique crédençe  à  meneaux  prismatiques ,  quatre-feuilles  au 
sommet,  fronton  triangulaire  hérissé  de  crochets.  Cette 
crédençe,  contemporaine  du  triforium  de  la  cathédrale  de 
Luçon ,  n'a  pu  trouver  grâce  devant  le  besoin  d'ouvrir  une 

10 


1 


146  EXCURSION    ARCHÉOLOGIQUE 

porte  de  communication  pour  une  sacristie  !  La  base  et  les 
meneaux  ont  été  sacrifiés!  Cet  acte  inqualifiable  est  déjà 
ancien  ;  que  la  terre  soit  légère  à  son  auteur  ! 

Des  réparations  fort  bien  entendues  ont  été  faites  aux  murs 
extérieurs  et  aux  contreforts  de  cette  église.  Espérons  de  l'ad- 
ministration locale ,  qu'elle  continuera  de  sauvegarder  un 
édifice  remarquable  en  lui-même  et  pour  ses  souvenirs  histo- 
riques. L'église  est  humide  parce  que  l'air  ne  s'y  renouvelle 
pas  ;  elle  est  envahie  par  le  salpêtre ,  le  sol  ayant  été  impreigné 
d'urine,  car  dans  les  guerres  religieuses  du  XYI".  siècle  et 
la  tourmente  révolutionnaire  du  XVIIP.  ,  elle  a  été  trans- 
formée en  écurie;  l'enlèvement  du  pavé  et  des  terres  salpê- 
trées  peut  seul  parer  à  cet  inconvénient. 

L'ancien  château  des  sires  de  Ste. -Gemme  et  ses  dépen- 
dances ont  été  vendus  à  divers  particuliers.  Il  ne  reste  de  la 
gentilhommière,  que  le  nom  de  Château  y  et  les  armes  des  Du 
Bouchet  sculptées  dans  l'église;  elles  sont  d'hermine  papil- 
lonnées  de  gueules. 

A  rOuest  du  bourg  de  Ste. -Gemme,  est  le  château  de  La 
Popelinière ,  qui  a  donné  son  nom  à  Lancelot  du  Voysin ,  le 
plus  remarquable  des  historiens  des  guerres  rehgieuses.  Celte 
maison  a  été  bâtie  par  La  Popelinière,  vers  1570.  Depuis  une 
quarantaine  d'années  on  a  fait  subir  à  cet  édifice  diverses  mo- 
difications :  la  toiture  en  ardoise  est  remplacée  par  une  toiture 
en  tuiles  :  la  tourelle  de  l'escaUer  est  décapitée.  Les  salles  du 
rez-de-chaussée  sont  encore  décorées  de  leurs  cheminées  mo- 
numentales. Le  corps-de-logis  placé  à  droite  de  la  tourelle 
est  plus  ancien ,  et  semble  remonter  aux  dernières  années  du 
XV^  siècle  ou  aux  premières  du  XVP.  Les  étages  supérieurs 
ont  été  en  partie  rasés.  Quel  que  soit  le  motif  qui  a  pu  déter- 
miner le  propriétaire  actuel  de  cette  habitation  à  la  mutiler 
ainsi ,  je  ne  saurais  lui  pardonner  de  n'avoir  pas  mieux  res- 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  1kl 

pecté  la  mémoire  du  meilleur  historien  de  son  temps.  Quoique 
calviniste,  La  Popelinière  n'est  pas  aveuglé  par  l'esprit  de 
parti ,  il  est  vrai ,  et  s'élève  parfois  à  des  considérations  du 
plus  haut  intérêt. 

Lancelot  du  Voysin ,  écuyer ,  sieur  de  La  Popelinière  de 
Ste. -Gemme,  naquit  à  la  Popelinière ,  en  1541.  Il  était  fils 
puîné  de  Joachin  du  Voysin  et  de  Marie  Le  Tourneur.  Son 
parrain  fut  Lancelot  du  Bouchet ,  sieur  de  Ste.  -Gemme ,  qui 
l'entraîna  dans  le  calvinisme.  Son  père  appartenait  à  l'une  de 
ces  familles  intermédiaires  que  l'on  désignait  alors  sous  le 
nom  de  haute  bourgeoisie  ou  petite  noblesse,  et  avait  fait  la 
guerre  en  Italie.  Rentré  dans  ses  foyers  ,  il  avait  songé  à 
augmenter  sa  fortune ,  et  s'était  fait  fermier  de  l'abbaye  de 
Moreilles.  Il  donna  une  excellente  éducation  à  son  fils ,  qu'il 
envoya  à  Toulouse  achever  ses  études.  La  mort  de  l'aîné  de 
ses  enfants  changea  la  direction  de  ses  vues  sur  Lancelot ,  qu'il 
destina  au  métier  des  armes.  Dans  cette  nouvelle  carrière ,  le 
jeune  huguenot  sut  se  concilier  l'estime  de  ses  chefs ,  qui  le 
chargèrent  de  commissions  délicates  dont  il  s'acquitta  sou- 
vent avec  succès.  Envoyé  aux  états  de  Blois  par  le  prince  de 
Condé,  il  y  rédigea  la  protestation  de  ses  coreligionnaires. 
Froissé  par  ses  concitoyens  et  dégoûté  des  armes,  il  se  retira 
à  Paris,  et  il  eut  le  bon  esprit  d'abjurer  l'erreur.  Il  mourut 
catholique  vers  1608. 

Luçon,  éYéché  suffragant  de  Bordeaui. 

Lucio,  Lucionium,  Lucionum,  Luciona,  LuccB  Castrum, 
Lucas ,  tels  sont  les  noms  sous  lesquels  la  petite  ville  de  Luçon 
est  désignée  dans  les  auteurs  anciens. 

On  a  écrit  bien  des  pauvretés  sur  l'orgine  de  Luçon.  Selon 
les  uns,  Lucius,  prince  anglais,  contemporain  de  Constantin, 
serait  venu  en  Bas-Poitou ,  et  aurait  bâti  un  monastère  à  l'en- 


i/l8  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

droit  où  s'élève  aujourd'hui  la  ville  de  Luçon  ;  la  chronique 
de  Maillezais  fait  honneur  de  cette  fondation  à  un  Lucius  de 
famille  impériale ,  quod  Lucius  quidam    imperialis   cepit  ; 
Maichain  dit  que  Luçon  doit  ses  commencements  à  Lucius , 
fds  de  Constance  et  de   Ste.  -Hélène ,   lequel  y  bâtit  une 
abbaye  et  nomma  le  lieu  de  son  nom  :  ce  Lucius  serait  bien, 
en  effet,  un  prince  anglais;  au  tome  I*"".  du  recueil  de  Don 
Beaunier,  on  lit  à  l'article  Luçon  :  «  cette  ville  a  tiré  son 
'<  origine  d'un  très-ancien  monastère  qui  fut  fondé  dans  le 
«  même    lieu   par    un  disciple  de    saint  Philibert   nommé 
«  Lucius,  qu'on  dit  être   fils  de  Ste. -Hélène  et  de  Cons- 
«  tantin.   »  L'anachronisme  est  de  trois  siècles  et  demi  en- 
viron ;  d'ailleurs  Ste.  -Hélène  fut  la  mère  et  non  la  femme  de 
Constantin.   Si  Lucius  fut  disciple  de  St.  -Philibert ,  et  fils 
d'un  empereur  du  nom  de  Constantin ,  il  ne  peut  être  fils  que 
de  Constantin  III,  dit  Pogonat,  qui  mourut  en  685;  Hugues 
du  Tems  semble  adopter  la  version  qui  fait  de  Lucius  un  fils 
d'un  empereur  Constantin.   Ce  Lucius  ayant  tué  son  frère 
aîné ,  fut  banni  de  son  pays  et  condamné  à  passer  sa  vie  dans 
un  couvent.   Constantin  l'envoya  sur  mer,  dans  un  vaisseau 
chargé  de  richesses  et  de  reliques,  avec  plusieurs  personnes 
pieuses ,  pour  chercher  un  lieu  de  retraite  ;  s'étant  arrêté  à 
l'endroit  où  est  à  présent  Luçon ,  Lucius  y  fonda  un  monas- 
tère, sous  l'invocation   de  Notre-Dame.    Eginhart,  en   son 
hist.  de  l'an  IWI,  repousse  Lucius,  par  la  raison  que  le  heu 
ne  s'appelait  pas  anciennement  Lucii   castrum ,  mais  bien 
Lucœ  castrum,  et  qu'ainsi  sa  dénomination  ne  lui  vient  pas 
de  Lucius,  mais  de  Luc.  D'autres  ont  cru  trouver  Luçon  dans 
le  Lucacense  castrum  ;  mais  le  Lucacense  castrum  dont  parle 
Glaber,  lib.   il,  cap.  k,  est  situé  dans  la  ïouraine  et  non 
dans  le  Bas-Poitou ,  in  pago  scilicet  Turonico  miîîiario  in- 
terposito  à  Lucacense  casiro.  Il  est  ici  question  de  Loches , 
et  non  de  Luçon. 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  1^9 

Cette  ville  a  eu  pour  historiens,  Bounin,  Brumault  de 
Beauregard  et  de  la  Fontenelle  de  Vaudoré,  tous  gens  instruits 
et  honorables ,  mais  qui  n'ont  pas  su  se  tenir  en  garde  contre 
la  manie  de  décider,  de  prononcer  en  dernier  ressort  dans 
des  questions  à  peine  effleurées.  Ils  émettent  souvent  les 
opinions  les  plus  tranchées,  sans  ombre  de  preuves  même 
plausibles ,  en  sorte  qu'ils  ont  semé  leurs  écrits  de  tant  d'er- 
reurs ,  qu'il  serait  mal  aisé  de  faire  pis.  Certes  l'imprimerie  a 
rendu  d'immenses  services  ;  mais  il  faut  le  dire  aussi ,  l'im- 
primerie développe  en  certains  sujets  une  maladie  dégoûtante 
contre  laquelle  toutes  les  ressources  de  l'art  sont  insuffisantes. 
Véritable  aliénation  mentale,  que  le  ridicule  seul  pourrait 
guérir  si  le  malade  avait  la  conscience  de  son  état;  mais  il  ne 
l'a  pas;  car  le  propre  de  ce  mal  terrible  est  d'inspirer  à  ses 
victimes  une  haute  idée  d'elles-mêmes,  une  confiance  exclu- 
sive en  leurs  propres  lumières. 

Un  historien  qui  se  respecte  et  qui  ne  veut  pas  se  jouer  de 
la  crédulité  de  ses  lecteurs ,  sait  en  plus  d'un  cas  avouer  son 
ignorance.  Cette  bonne  foi  prédispose  en  faveur  de  l'écrivain  : 
le  ton  tranchant ,  les  opinions  hasardées  de  celui  qui  affecte 
de  ne  douter  de  rien ,  laissent  une  juste  défiance  dans  les 
esprits  graves. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  raisonnable  à  dire ,  touchant  l'origine 
de  Luçon ,  c'est  qu'on  ignore  par  qui ,  et  en  quel  temps  il  a 
été  fondé. 

A  l'époque  gallo-romaine ,  au  Nord-Ouest  du  pays  des  San- 
tones ,  sur  la  rive  septentrionale  du  Lac  des  deux  Corbeaux , 
existait  une  bourgade,  station,  ou  mansion,  appelée  Lucio. 
Des  relations  de  commerce,  et,  peut-être  aussi,  des  hens 
plus  étroits  rattachaient  cette  tribu  à  la  métropole  des  San- 
tones.  On  le  pourrait  inférer  avec  quelque  vraisemblance  des 
gauloises  San  tonnes  qu'on  y  trouve.  Bien  que  jusqu'à  pré- 


^mf^ 


150  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

sent,  du  moins  que  je  sache,  la  charue  n'y  ait  soulevé  aucune 
brique  à  rebords ,  que'.ques  petits  bronzes  du  Bas-Empire  sem- 
blent témoigner  du  séjour  des  Romains  dans  cette  localité 
traversée ,  du  reste ,  par  une  voie  antique  courant  dans  l'Ouest, 
parallèlement  à  la  falaise. 

Telle  serait ,  à  mon  avis ,  l'origine  de  Luçon.  Je  n'ai  pas 
de  données  assez  nombreuses ,  ni  assez  certaines  pour  appuyer 
une  opinion.  La  Vendée  n'a  pas  encore  été  étudiée  au  point 
de  vue  archéologique  ;  et  cette  étude  ne  peut  être  suivie  que 
par  des  hommes  du  pays.  Mon  honorable  collègue ,  M.  Fillon, 
malgré  tout  son  zèle  et  ses  vastes  connaissances ,  ne  pourrait 
seul  suffire  à  un  pareil  travail ,  ni  aux  recherches  qu'il  néces- 
site. Si  MM.  les  curés  de  la  Vendée  voulaient  consacrer  aux 
études  archéologiques  quelques  heures  de  loisir,  l'entreprise 
serait  bientôt  menée  à  fin.  Chacun  pourrait  sans  beaucoup  de 
peine  constater  sur  sa  paroisse  l'existence;  1°.  des  monu- 
ments de  l'ère  celtique  :  dolmens,  peulvens,  tombelles,  etc.; 
2".  des  débris  gallo-romains  (la  présence  seule  des  briques 
à  rebords  est  un  indice  suffisant). 

Ces  premières  données  jalonneraient  la  route  de  l'anti- 
quaire. 

Les  anciennes  divisions  ecclésiastiques  par  archidiaconés, 
mettraient  sur  la  voie  probable  des  divisions  territoriales  par 
tribus  ;  et,  à  l'aide  des  différences  si  marquées  encore  dans  le 
langage ,  le  costume ,  les  allures  des  habitants  des  diverses 
contrées  du  département ,  on  arriverait  à  constater  la  position 
géographique  et  le  nombre  des  diverses  peuplades  qui  consti- 
tuaient la  cité  gallo-romaine.  De  là  à  une  bonne  carte  de 
l'ancien  pays,  il  n'y  a  qu'un  pas. 

L'étude  du  pays  au  moyen-âge  offrirait  à  l'esprit  de  bien 
douces  jouissances ,  et  que  de  matériaux  viendraient  en  aide 
pour  cette  seconde  période  ! 

1".  Le  Grand  Gaultier,  à  Poitiers; 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  151 

2°.  Les  Fouillés  de  Luçon  et  de  MaiUezai» ,  conservés  par 
Dom  Fonteneau,  à  Poitiers; 

3°.  Les  cartulaires  de  St.-Hilaire  et  de  St. -Cyprien ,  de 
Poitiers  ; 

W.  Les  cartulaires  de  St.  -Maixent ,  de  T Absie ,  de  Mail- 
lezais  ; 

5°.  Quelques  chartes  de  Nieul  sur  l'Autise ,  d'Angles ,  de 
la  Grénetière ,  de  Luçon,  de  Jart,  de  rile-Chauvet ,  de 
Moreilles  ; 

6°.  Les  cartulaires  complets  d'Orbestier,  de  Talmond,  de 
Boisgrolland ,  de  Noirmoutiers  ;  des  prieurés  de  Fontaines  , 
de  la  Roche-sur- Yon; 

7**,  Les  extraits  des  cartulaires  de  Fontenelles  ; 

8°.  Une  foule  de  chartes  disséminées  dans  les  grands  re- 
cueils ,  et  conservées  aux  archives  de  Poitiers  et  de  Napoléon- 
Vendée  ,  et  par  quelques  amateurs. 

Certes  les  matériaux  ne  manquent  pas;  si  chacun  voulait 
s'y  prêter ,  peu  à  peu  on  pourrait  renouer  les  fils  de  la  trame 
un  instant  dénoués.  IMg'".  l'évêque  de  Luçon  a  eu  l'heureuse 
idée  de  créer  une  Société  d'archéologie ,  et  de  prescrire  à 
MM.  les  curés ,  de  consigner  sur  un  registre  spécial  les  docu- 
ments qui  peuvent  intéresser  leurs  paroisses  respectives. 
Espérons  que  Sa  Grandeur  fera  un  pas  de  plus ,  en  prescrivant 
l'étude  du  moyen-âge  et  de  l'époque  gallo-romaine  ;  car,  pour 
connaître  un  pays ,  il  faut  l'étudier  sous  toutes  les  phases  par 
où  il  a  passé. 

Mais  revenons  à  la  bourgade  gallo-romaine  qui  a  pu  donner 
naissance  à  la  ville  actuelle.  Rien  ne  nous  apprend  quels 
furent  les  premiers  apôtres  du  Christianisme  dans  la  contrée. 
On  serait  peut-être  dans  le  vrai  eu  disant  que  saint  Hilaire 
de  Poitiers ,  par  lui-même  ou  par  ses  disciples ,  y  planta  la 
foi.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  vers  la  fin  du  VII^ 


152  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

siècle,  saint  Philibert  de  Jumièges  y  gouvernait  un  monastère 
sous  l'invocation  de  la  très-sainte  Vierge.  La  population 
agglomérée  autour  de  ce  centre  de  civilisation,  prit  des 
accroissemeats  de  jour  en  jour  plus  sensibles,  auxquels  vinrent 
mettre  obstacle  les  ravages  des  pirates  venus  du  Nord.  Le 
Moutier  fut  ruiné  par  les  Normands  en  877,  et  les  moines 
dispersés.  Il  est  probable  que  le  voisinage  de  ces  pillards, 
établis  dans  l'île  de  Maillezais ,  d'où  ils  faisaient  des  excursions 
continuelles,  empêcha  long-temps  les  moines  de  se  réunir 
et  de  relever  leur  monastère ,  et  il  y  a  en  effet  une  lacune 
de  plus  de  trois  siècles  dans  la  liste  des  abbés  successeurs 
immédiats  de  saint  Philibert;  toutefois,  il  paraît  que  tout 
était  réparé  avant  1 040 ,  car  nous  trouvons  à  cette  époque 
un  abbé  de  Luçon  appelé  Jean ,  lequel  gouverna  le  monastère 
jusqu'en  1047.  De  nouveaux  orages  vinrent  foudre  sur  les 
religieux  :  le  comte  Guy,  gendre  de  Robert,  duc  de  Bour- 
gogne, brûla  leur  maison  qui  fut  rétablie  vers  1091  ;  l'église 
abbatiale  fut  dédiée  le  19  avril  1121. 

Rien  de  bien  saillant  dans  l'histoire  de  cette  abbaye  jus- 
qu'en 1317.  A  cette  époque ,  Jean  XXII ,  considérant  la  trop 
vaste  étendue  du  diocèse  de  Poitiers ,  le  scinda  en  trois , 
pour  en  former  les  diocèses  de  Luçon  et  de  Maillezais.  Les 
doyennés  de  Mareuil ,  de  Talmond ,  d' Aizenay ,  de  Montaigu 
et  de  Pareds,  démembrés  de  Poitiers,  constituèrent  le 
territoire  de  l'évêché  de  Luçon.  L'église  abbatiale  devint 
cathédrale ,  l'abbé  du  monastère ,  Pierre  de  la  Veyrie ,  en 
fut  le  premier  évêque.  Le  chapitre,  cependant,  resta  sous 
la  règle  jusqu'en  1468 ,  que  Paul  II  le  sécularisa  à  la  demande 
de  Louis  XL 

La  nouvelle  destination  de  l'église  abbatiale  y  nécessita 
des  reprises  pour  l'approprier  aux  exigences  du  culte  dans 
une  cathédrale;  le  vaisseau  fut  agrandi.  Il  paraît  que  les 
travaux   ne  furent  pas  poussés  avec  activité,   ou  que  de 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET  RETOUR.  153 

nouveaux  malheurs  vinrent  y  mettre  obstacle ,  car  l'édifice  ne 
fut  consacré  que  le  18  octobre  1523,  pendant  la  vacance  du 
siège ,  après  la  mort  de  Ladislas ,  dix-huitième  évêque  depuis 
Pierre  de  la  Veyrie.  Hugues  du  Tems,  qui  rapporte  ce  fait , 
se  trompe  évidemment  pour  avoir  été  mal  renseigné,  lorsqu'il 
ajoute  que  la  cérémonie  fut  faite  par  Louis ,  évêque  suffra- 
gant  de  Saintes.  A  l'époque  qui  nous  occupe ,  Julien  Solde- 
rini  était  évêque  de  Saintes ,  et  il  administra  lui-même  son 
diocèse  de  1516  à  15^^  ,  c'est-à-dire  durant  tout  le  temps  de 
son  épiscopat.  A  Maillezais ,  le  siège  épiscopal  était  rempli  par 
Geoffroy  III  d'Estissac  qui  administra  par  lui-même  de 
1518  jusqu'en  15^3,  et  qui,  par  conséquent,  n'avait  pas 
non  plus  d'évêque  suffragant.  Je  ne  vois,  pour  présider  la  cé- 
rémonie dont  parle  Du  Tems ,  que  l'évêque  de  Poitiers , 
Louis  III  de  Husson ,  lequel ,  n'étant  encore  que  sous-diacre , 
avait,  pour  exercer  les  fonctions  épiscopales  dans  son  dio- 
cèse, en  qualité  de  suffragant ,  Jean  ,  évêque  d'Ebron.  MM. 
du  clergé  de  Luçon  pourraient ,  avec  quelques  recherches , 
rectifier  le  fait  avancé  par  Du  Tems.  Les  ravages  des  pro- 
testants au  XVP.  siècle  et  nos  modernes  restaurateurs  au 
XIX^  ,  ont  fait  de  cette  antique  abbatiale  une  composition 
hybride ,  où  les  styles  des  différentes  époques  sont  confondus 
et  forment  un  étrange  amalgame.  La  masse ,  cependant ,  ap- 
partient au  XIP.  siècle  ;  les  détails  nous  révèlent  depuis  le 
style  roman  byzantin  jusqu'au  style  ogival  le  plus  avancé ,  et 
à  la  lourdeur  du  style  payen  renouvelé  des  Grecs ,  pour  la 
plus  grande  gloire  de  Messieurs  de  l'école  dite  des  beâux-arts. 
Je  ne  saurais  dire  si ,  dans  l'origine ,  la  petite  bourgade 
était  protégée  par  un  castrum  dans  lequel  on  aurait  donné 
l'hospitalité  aux  enfants  de  saint  Benoît ,  ou  si ,  plus  tardi , 
les  rehgieux  auraient  fortifié  leur  monastère  ,  pour  le  mettre 
à  l'abri  de  nouvelles  insultes  de  la  part  des  Normands.  Dan» 
l'absence  de  données  claires  et  précises ,  je  me  bornerai  à 


15^  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

constater  ce  fait.  Une  enceinte  fortifiée ,  dont  on  voit  encore 
des  traces  non  équivoques  à  la  partie  Ouest  de  l'évêché  actuel, 
renfermait  le  château  et  le  monastère  ;  on  communiquait  à 
l'abbatiale  par  un  cloître  encore  debout  ;  l'abbé ,  et  depuis 
l'évêque ,  s'intitulaient  barons  de  Luçon. 

Dans  nos  troubles  religieux  du  XVP.  siècle  ,  le  Bas-Poitou 
eut  singulièrement  à  souffrir,  Une  foule  de  gentilshommes 
avaient  embrassé  la  réforme ,  et ,  dans  leur  zèle  aveugle ,  ils 
ne  se  proposaient  rien  moins  que  de  détruire  la  religion  ro- 
maine. Ils  s'y  étaient  engagés  par  serment  dans  un  consistoire 
tenu  à  Pouzanges,  le  2  janvier  1568.  Dom  Fonteneau  nous 
a  conservé  cette  pièce  vraiment  curieuse  que  je  cite  tout  au 
long  dans  mon  histoire  de  Maillezais.  Les  sieurs  de  St*'.- 
Hermine  et  de  St^ -Gemme  portèrent  le  fer  et  le  feu  dans 
tout  le  pays.  Luçon  n'était  défendu  que  par  quelques  soldats 
du  comte  du  Lude ,  lorsque  SV.  -Hermine ,  à  la  tête  de  sa 
bande ,  vint  l'attaquer  ;  toute  résistance  fut  inutile  ;  les  vain- 
queurs égorgèrent  une  partie  des  habitants  qui  avaient 
cherché  un  asile  dans  l'égUse,  et  marquèrent  leur  passage 
par  un  monceau  de  cendres  et  de  ruines.  La  pièce  suivante 
en  peut  donner  une  idée. 

Exposé  des  pilleries  et  ravages  des  Huguenots  dans  le  lieu  et  diocèse  de  Luçon. 

«  A  Monseigneur  de  la  Souzehère  chevalier  de  l'ordre  du 
Roy  nostre  syre  et  lieutenant  de  monsieur  le  comte  de  Lude, 
et  monsieur  de  la  Haye  lieutenant  général  en  pays  de  Poictou 
envoyé  pour  le  règlement  du  pays  du  Poictou  : 

«  Remonstre  Pierre  Gallu  vicaire  et  procureur  général 
de  révérend  Père  en  Dieu  messire  Baptiste  Tiercelin  évesque 
de  Luçon  et  seigneur  baron  dudit  lieu  que  sitost  qu'il  auroit 
pluct  à  Dieu  donner  au  Roy  victoire  à  rencontre  de  ces 
ennemys  rebelles  et  séditieux  huguenots ,  ledit  sieur  révérend 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  155 

auroit  envoyé  docteurs ,  prédicateurs ,  et  grands  vicaires  en 
ce  lieu  et  diocèse  de  Luçon  pour  annoncer  la  parole  de 
Dieu ,  administrer  les  saints  sacrements ,  et  contraindre 
tous  ces  ecclésiastiques  résider  et  faire  le  deu  de  leur  charge 
suyvant  les  lettres  de  monseigneur  d'Anjou  frère  du  Roy  et 
lieutenant  de  tous  les  pays  et  royaume. 

<'  Item,  trois  ans  sont  que  lesdits  rebelles  et  séditieux 
ont  chassé  de  ce  lieu  et  diocèse  lesdits  évesques ,  prédicateurs, 
chanoines ,  et  tous  ecclésiastiques ,  démoli  tous  les  temples , 
logis  et  habitations  tant  dudit  sieur  révérend ,  ses  chanoines , 
que  tous  les  ecclésiastiques  du  diocèse,  de  façon  qu'ils  ont 
rendu  iceluy  inhabitable  et  si  atténué  qu'il  n'est  pas  possible 
y  pouvoir  résider  ne  acheminer  le  divin  service. 

«  Item ,  ont  preint  et  ravi  depuis  ledit  temps  de  trois  ans 
tous  les  meubles ,  fruits  desdits  ecclésiastiques ,  vendu  leurs 
domaines  tant  de  leur  propre  que  des  bénéfices;  lesdictes 
ruynes  et  démolitions ,  preins  des  meubles  fruits  et  alimen- 
tations ont  été  faicts  par  des  habitants  rebelles  de  ce  heu 
de  Luçon,  tous  sujets  dudict  seigneur  révérend  et  son  cha- 
pitre ,  et  des  autres  sujets  des  terres  et  seigneuries  desdicts 
ecclésiastiques. 

«  Item ,  que  ledict  lieu  et  place  de  Luçon  n'est  clos  ne 
renfermé,  contigue  des  marois  et  marescages  où  se  peuvent 
retirer  la  pluspart  desdicts  rebelles  et  séditieux,  et  que  le 
temple,  évesché  et  la  pluspart  des  logis  des  chanoines  estoient 
clos  et  renfermés,  le  tout  estant  nommée  le  fort  de  Luçon. 

«  Item,  que  en  ce  lieu  de  Luçon  toutes  manières  de 
personne  ayant  porté  les  armes  contre  le  Roy ,  tué ,  massacré 
et  ruiné  les  ecclésiasiiques,  leur  temple  et  maisons  y  régnent 
paisiblement ,  et  est  ce  aujourd'huy  la  retraite  de  tous  mé- 
chants à  l'occasion  que  justice  n'y  règne,  qui  est  et  sera 
l'occasion  auxdicts  évesques,  docteurs,  vicaires,  chanoines 
et  habitués  eux  retirer  autre  part,  parce  que  iceux  dicts 


156  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

séditieux  menacent  à  tuer  et  massacrent  tous  les  ecclésias- 
tiques soit  paix  ou  non  paix. 

('  Il  vous  plaise,  Messieurs,  estant  en  ce  lieu,  et  repré- 
sentant la  personne  de  monsieur  le  comte  de  Lude ,  gouver- 
neur et  lieutenant  pour  la  magesté  du  Roy  en  ce  pays  de 
Poictou,  qui  auroit  par  requeste  esté  averti  de  ce  que  dessus 
cy  attaché,  loger  et  habituer  lesdicts  évesques,  les  docteurs, 
vicaires  ,  chanoines ,  habitués  et  tous  ecclésiastiques ,  et  leur 
délivrer  meubles  et  fruits  pour  les  faire  vivre,  substancier 
et  habituer ,  mesmement  lesdicts  évesques ,  quoique  ce  soit 
ses  prédicateurs,  grands  vicaires  et  chanoines  à  présent 
résidant  en  ce  heu  et  faisant  leur  divin  service  ;  aultrement 
leur  seroit  outé  tout  moyen  de  faire  le  deu  de  leur  charge. 

Item ,  visiter  les  ruynes  et  démohtions  tant  de  leur  temple, 
éghse  et  cathédrale,  évesché,  logis  desdicts  chanoines  et 
habitués  de  leur  dicte  église  de  ce  lieu  de  Luçon;  et  à  cette 
fin  informer  sur  la  prinse  desdicts  meubles ,  fruits  et  ruynes , 
faire  vérification  et  appréciation  desdictes  mynes,  et  en 
vostre  absence  permettre  et  déhvrer  commission  de  vous, 
Messieurs,  à  maistre  François  Clemenceau,  licencier  es  lois, 
séneschal  de  ce  lieu  pour  informer  desdictes  prinses  de 
meubles ,  fruits ,  ruynes  et  démohtions ,  et  d'icelle  faire  faire 
vérification  et  apprétiation  es  autres  terres  et  seigneuries 
desdicts  évesques,  son  chapitre,  que  ecclésiastiques  où  ne 
vous  pourriez  transporter  et  les  voir  à  l'œil. 

«  Item,  attendu  que  lesdicts  sujets  rebelles  ont  preins  les 
lattes,  thuiles,  ardoises,  charpente  et  autres  bois,  voire 
jusqu'aux  pierres  des  logis  des  ecclésiastiques  pour  bastir 
et  augmenter  leurs  logis,  il  soit  permis  aux  ecclésiastiques 
prendre  et  démoHr  lesdicts  logis  pour  réédifier  leur  dict 
temple,  et  logis,  et  que  la  place  demeure  vague  pour  une 
perpétuelle  mémoire. 

«  Item ,  qu'il  soit  permis  auxdicts  évesques ,  chanoine  et 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  157 

ecclésiastiques  prendre  leur  bien ,  meubles  et  ustensiles , 
bois  de  haute  futaye  qui  auroit  esté  coupé ,  ravis  et  emportés 
là  par  où  ils  se  pourront  trouver. 

«  Item,  que  ce  lieu  de  Luçon  soit  régi  par  personne  de 
nostre  religion  catholique ,  apostolique  et  romaine  sur  ce 
député  les  queulx  se  transporteront  par  chascun  jour  soirs 
et  matin  es  logis  dudict  heu  pour  escrire  les  noms  et  coi- 
gnons  des  estrangers  qui  s'y  retirent ,  et  les  raisons  de  leur 
surjour  pour  le  raporter  et  en  faire  telle  punition  sur  les 
délinquans  et  recelleurs  qu'il  sera  par  vous  avisé. 

«  Item,  pour  la  conservation  dudict  lieu  qui  est  d'im- 
portance auroit  preins  la  manutension  du  pays  et  repos  pubhc 
qu'il  soit  posé  et  mis  capittaine  et  soldats  pour  maintenir  et 
tenir  la  main  audict  séneschal  pour  l'exercice  de  justice,  ma- 
nutension des  edicts  du  roy  et  punition  des  rebelles  et  déhn- 
quans,  lequel  et  ses  soldats  vivront  par  estât  admonition  qu'il 
vous  plaira  leur  ordonner  avec  leurs  logis  afin  que  les  fruicts 
qui  sont  en  noutre  soient  conservés  pour  les  urgentes  affaires, 
pour  sa  magesté,  et  vous  ferez  bien.  Faict  à  Luçon  le 
quinziesme  janvier  mil  cinq  cent  soixante  et  dix. 

«  Icy  s'ensuit  la  commission  donnée  par  Jean  de  la  Haye 
au  séneschal  de  Luçon  pour  informer  de  tout  ce  que  dessus 
en  date  du  seziesme  janvier  mil  cinq  cent  soixante  et  dix.   » 

Le  procès  fut  suivi  en  effet,  et,  les  témoins  entendus,  jus- 
tice fut  faite. 

Après  avoir  vu  la  cathédrale  et  les  restes  de  l'ancien  mo- 
nastère ,  le  touriste  doit  visiter  la  chambre  de  Richeheu.  La 
voûte  cintrée  et  en  bois  est  couverte  d'écussons  aux  armes  du 
cardinal.  On  a  eu  la  singulière  idée  de  faire  raviver  ces  pein- 
tures par  quelque  peintre  vitrier.  Le  délit  est  déjà  ancien.  Le 
prétendu  restaurateur  a  respecté  la  cheminée ,  et  nous  devons 
lui  en  savoir  gré. 


158  EXCURSION    ARCHÉOLOGIQUE 

Le  chapitre  de  Luçon  avait  pour  armes  un  brochet ,  affreux 
calembourg  qui  aurait  sa  base  dans  le  nom  du  prétendu  fon- 
dateur de  Luçon ,  messire  Lucius ,  prince  anglais ,  de  haute 
famille,  contemporain  de  Constantin.  M.  B.  Fillon  a  publié 
un  mérel  orné  d'un  brochet. 

Somme  toute  ,  Luçon  ne  possède  rien  de  bien  remarquable. 
La  collection  de  monnaies  féodales  de  M.  Poey-d'Avant , 
collection  qui  est ,  sans  contredit,  la  plus  nombreuse  et  la  plus 
riche  que  je  sache ,  est  ce  que  la  ville  renferme  de  plus  im- 
portant. 

Richelieu  se  plaignait  d'être,  en  1610,  le  plus  crotté  des 
évêques  de  France  ;  les  rues  sont  un  peu  moins  sales  que  de 
son  temps ,  mais  l'air  y  est  aussi  épais. 

Nous  quittâmes  Luçon  assez  peu  satisfaite  de  notre  visite  ; 
et  nous  allâmes  chercher  un  gîte  à  S'^  -Gemme ,  chez  un 
frère  de  i^L  le  Curé  de  xMaillé ,  excellent  homme  qui  s'amusa 
beaucoup  de  certain  épisode  de  notre  voyage  à  la  ville  épis- 
copale.  Le  lendemain  nous  traversions  Fontenay  pour  nous 
rendre   à   l'Orbrie. 

St.-Vincent-dc-lorbrie ,  on  mieni  de  l'Orbrie ,  archiprétré  de  Fontenay. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Vincentii  de  Orharia ,  de 
Orheria.  —  Si  nous  le  dérivons  du  latin  ,  le  nom  de  cette  pa- 
roisse doit  être  écrit  avec  l'article,  et  non  par  un  seul  mot, 
attendu  que  l'ancienne  dénomination  est  Orharia,  ou  Orhe- 
ria. Bâti  en  amphithéâtre  sur  le  versant  d'un  coteau  rocheux 
assez  abrupte,  dominant  une  riante  vallée  arrosée  d'eaux 
vives ,  l'Orbrie  offre  un  aspect  très-pittoresque. 

L'église  paroissiale  paraît  avoir  été  bâtie  vers  la  fin  du  XP. 
siècle  ou  au  commencement  du  XIP.  C'est  du  roman  rustique, 
ancien  prieuré  et  dépendance  de  la  maison  seigneuriale  qui 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  159 

l'avoisine  ,  et  dont  on  peut  encore  voir  un  nid  d'hirondelle  en 
encorbellement  à  l'angle  Nord.  St.  -  Vincent  de  l'Orbrie  est  une 
simple  nef,  formant  une  croix  latine ,  sans  voûte  et  à  chevet 
di'oit;  une  seule  fenêtre  cintrée  auiMidi.  La  chapelle  de  la  Sainte 
Vierge  occupe  le  transept  Nord;  voûte  en  appareil  allongé, 
nervures  prismatiques.  Le  transept  Sud,  nouvellement  re- 
construit, est  voûté  en  brique,  mais  l'illusion  est  com- 
plète, l'architecte  ayant  parfaitement  reproduit  la  voûte 
du  côté  Nord.  Ce  transept  n'offrait  depuis  longues  années 
qu'un  amas  de  ruines.  Il  est  à  regretter  que  M.  le  Curé 
n'y  ait  pas  rétabli  l'ancien  autel  dont  la  place  est  occupée  par 
un  confessionnal. 

Rien  de  plus  gracieux  que  l'intérieur  de  cette  petite  église. 
Tout  y  est  tenu  dans  une  admirable  propreté.  Le  rétable  du 
maître-autel,  dépouille  d'un  autel  plus  ancien,  est  remar- 
quable par  le  bon  goût  et  le  fini  des  guirlandes  sculptées  sur 
les  colonnettes  en  pierre  qui  soutiennent  un  riche  entablement. 
Les  entre-colonnettes  sont  occupés  par  des  panneaux  en  bois , 
chargés  de  bouquets  d'un  fort  relief,  et  d'un  très-bel  effet. 
A  la  porte  du  tabernacle  moderne  on  a  su  ménager  une  niche 
semi-circulaire  pour  y  loger  une  statuette  représentant  le  Bon- 
Pasteur ,  dépouille  aussi  de  l'ancien  autel.  Honneur  à  celui 
qui  a  su  tirer  parti  de  ces  restes  vénérables  légués  par  la 
foi  de  nos  pères.  Dans  ces  siècles  d'une  foi  vivement  sentie, 
la  pensée  religieuse  animait  le  ciseau  de  l'artiste ,  et  lui  inspi- 
rait ces  merveilles  devant  lesquelles  notre  siècle  s'extasie, 
mais  qu'il  ne  saurait  reproduire  parce  qu'il  n'en  comprend 
pas  le  motif.  La  statue  en  pierre  de  saint  Vincent ,  patron  de 
la  paroisse,  a  de  la  vie;  elle  est  due  au  ciseau  de  M.  Barème 
d'Ancenis,  artiste  distingué  et  qui  comprend  à  merveille  la 
convenance  dans  l'art  chrétien. 

Une  chose  m'a  choqué  dans  l'éghse  de  l'Orbrie ,  une  seule 
chose ,  ce  sont  deux  bras  d'attente  en  foute  badigeonnée  en 


160  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

façon  de  bronze  et  servant  de  support  au  lutrin.  La  matière 
en  est  trop  vulgaire  pour  figurer  convenablement  dans  le  lieu 
saint;  le  fer  doré  eût  été  convenable.  On  pourrait  aussi  trouver 
à  redire  de  la  table  de  communion ,  et  aux  grilles  qui  ferment 
les  deux  chapelles  :  la  mode  a  décidé  pour  le  choix  de  ces 
objets  qui  ne  sont  pas  assez  graves  pour  leur  destination. 

De  grandes  réparations  ont  été  faites  à  l'éghse  de  l'Orbrie, 
et  la  commune  seule  y  a  pourvu.  Près  de  20,000  fr.  ont 
été  employés  soit  à  des  restaurations ,  soit  à  des  travaux  de 
consolidation ,  et  cependant ,  il  y  a  encore  à  faire.  La  tour  du 
clocher  s'affaissait  sur  elle-même ,  on  a  entrepris  de  la  recon- 
struire ;  mais  la  dépense  excédant  de  beaucoup  les  ressources 
de  la  commune,  force  a  été  de  s'arrêter  après  avoir  reconstruit 
la  base  de  la  tour.  La  commune  de  l'Orbrie  compte  à  peine 
700  habitants,  la  plupart  très-pauvres;  le  territoire  appartient 
presque  en  entier  à  l'Etat,  par  la  forêt  de  Vouvent.  Toutefois 
si  M.  le  Ministre  de  l'intérieur  lui  venait  un  peu  en  aide 
pour  l'achèvement  d'une  flèche  dont  la  base  est  déjà  assise , 
cette  population  vraiment  admirable  pour  les  dépenses  qu'elle 
a  déjà  faites,  ne  reculerait  pas  devant  de  nouveaux  sacrifices. 

Nous  avions  hâte  d'arriver  à  Nieuil-sur-l'Autise ,  et  la 
trotte  était  forte.  Nous  serrons  la  main  au  digne  curé  de 
l'Orbrie,  nous  remercions  M.  le  Maire  pour  son  zèle  infati- 
gable dans  tout  ce  qui  touche  le  véritable  intérêt  de  ses  admi- 
nistrés ,  et  nous  gagnons  la  route  de  Fontenay  à  Niort ,  espé- 
rant arriver  à  Nieuil  avant  la  nuit.  Mais  quelque  diligence 
que  nous  pûmes  faire,  nous  n'arrivâmes  qu'à  la  nuit  close, 
et  il  fallut  remettre  au  lendemain  notre  visite  aux  ruines  de 
l'antique  abbaye. 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  161 


lyienil-snr.rAntise ,  doyenné  de  St.-Hilaire-fles-loges. 

Abbatia  Sancti  Vincentii  de  Niolio  super  Altisiam,  Ordinis 
Sancti  Augustini  ;  prioratus  Sancti  Vincentii  de  Niolio  super 
Altisiam  ;  Niolium  ;  Nioeil;  Nioeuil  ;  Nieuil-sur-VAutise. — 
L'abbaye  de  St. -Vincent  de  Nieuil-sur-l'Autise  fut  fondée 
vers  1068  par  Ayraud,  sieur  de  Vouvent,  selon  les  uns,  et 
par  Guy  Geoffroy,  duc  d'Aquitaine,  selon  les  autres.  Il  ne 
m'appartient  pas  de  trancher  la  question  dans  l'absence  de 
documents  indispensables  pour  prononcer  avec  connaissance 
de  cause.  Le  Chaitier  de  Nieuil  a  péri  ;  et  dans  les  quelques 
chartes  qui  ont  survécu ,  nous  n'avons  pas  la  charte  de  fon- 
dation. On  pourrait  peut-être  tout  concilier  en  disant  que  le 
sieur  de  Vouvent  fonda  le  monastère ,  et  que  le  duc  d'Aqui- 
taine confirma  la  fondation  en  qualité  de  suzerain.  Ce  qui  est 
certain,  c'est  que  le  territoire  de  Nieuil  était  un  fief  des 
comtes  de  Poitiers ,  qu'Aliénar  y  est  née ,  et  qu'Eléonor  de 
Chatellerault,  sa  mère,  repose  dans  l'église  abbatiale.  La  mé- 
tairie dite  de  la  Cour  de  Nieuil  est  bâtie  sur  les  ruines  d'un 
castrum  appartenant  aux  ducs  d'Aquitaine.  D'immenses  sou- 
terrains régnent  sous  cette  métairie. 

L'histoire  du  Moutier  se  résume  en  peu  de  mots.  Dix-sept 
abbés  connus  soit  par  des  chartes  qu'ils  ont  signées ,  soit  par 
les  diptyques  de  Maillezais;  peu  de  richesses;  d'éminents 
services  rendus  à  la  contrée  par  le  dessèchement  des  marais; 
des  tracasseries ,  suites  inséparables  des  guerres  dont  le  Bas- 
Poitou  fut  le  théâtre  au  moyen-âge  ;  les  insultes  d'une  solda- 
tesque rebelle  et  indisciplinée  ,  durant  'nos  troubles  religieux 
du  XVP.  siècle,  voilà  ce  à  quoi  se  réduisent  les  700  ans 
d'existence  de  l'abbaye  de  Nieuil.  Ajoutons  qu'elle  fut  sécu- 
larisée par  Clément  XI  en  1715,  et  réunie  au  Chapitre  de  la 

11 


162  EXCUBSION   ARCHÉOLOGIQUE 

Rochelle ,  et  que  depuis  cette  union  l'abbé  de  Nieuil  était 
le  second  dignitaire  de  la  nouvelle  église  cathédrale. 

L'antique  Moutier  a  disparu,  emporté  par  la  tourmente 
révolutionnaire  ;  il  est  remplacé  par  l'un  de  ces  châteaux  de 
cartes  qui  peignent  si  bien  la  futilité  des  pensées  des  hommes 
du  jour.  Le  cloître  a  survécu,  grâce  à  la  destination  qu'on 
lui  a  donnée  ;  l'église  abbatiale  ,  convertie  en  paroisse ,  est  en 
partie  conservée  :  on  n'en  a  supprimé  que  le  chœur.  Elle  se 
termine  aujourd'hui  à  l'arc  triomphal;  c'est  une  croix  latine 
dont  la  tête  est  coupée. 

Intérieur  :  trois  nefs ,  sept  travées ,  voûte  ogivalo-romane  , 
coupole  au  transept,  chevet  droit.  Les  arcs-doubleaux  des 
transepts  reposent  sur  une  grosse  colonne  cyhndrique  à  simple 
tailloir ,  cantonnée  de  colonnes  engagées  à  chapiteaux  his- 
toriés. Les  arcs-doubleaux  des  nefs  sont  également  reçues 
par  une  grosse  colonne  cyhndrique  cantonnée  de  cinq  co- 
lonnes engagées  posées ,  deux  en  avant ,  et  une  sur  les  trois 
autres  côtés  ;  les  chapiteaux  des  colonnes  face  servent  de  base 
à  deux  colonnettes  assez  courtes  et  faisant  relief  sur  le  nu  de 
la  muraille  comme  à  St.-Eutrope  de  Saintes  ;  fenêtres  romanes 
encadrées  dans  un  cintre.  Les  murs ,  les  voûtes  et  les  cha- 
piteaux des  nefs  réclament  les  soins  d'un  architecte  intelligent 
soit  pour  consohder  les  parties  qui  menacent  ruine  ,  soit  pour 
combattre  le  salpêtre  et  l'humidité  ;  opération  très-déhcate , 
surtout  s'il  faut  toucher  au  pavé  qui  doit  recouvrir  plus  d'un 
objet  précieux. 

Extérieur  :  façade  à  trois  étages  suniiontés  de  la  tour  du 
clocher. 

l*^^  étage:  trois  portails,  celui  du  miheu  ouvert;  portail 
de  gauche  :  deux  voussures  concentriques ,  à  l'archivolte , 
astéries. 

1'".  voussure  :  espèce  d'oves. 

2«.        —  Palmettes. 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  163 

Colonnes  :  l'"^  de  gauche ,  griffons. 

—  2^         —  fruste. 

—  1".    de  droite,  fruste. 

—  2*.         —         quadrupèdes. 

Portail  de  droite  ;  même  genre  que  celui  de  gauche. 

Portail  du  milieu:  quatre  voussures  concentriques,  astéries 
à  l'archivolte. 

l'■^  voussure  :  têtes  couronnées. 

2^         —        fer  de  hache  d'armes  et  palmette. 

3^.  et  U'.  entièrement  frustes. 

Colonnes  :  tailloir  en  biseau,  chapiteaux  entièrement  frustes. 

Sous  un  cordon  de  palmettes,  large  plate-bande  à  en- 
trelacs. 

Quatre  colonnes  engagées  partagent  ce  premier  étage. 

1»^*.  de  gauche  :  chapiteau  :  tête  de  dragon  sur  un  corps 
de  quadrupède. 

2^  gauche  du  portail  :  dragons  ailés. 

3^  droite  du  portail  :  quadrupède  à  tête  humaine  à  demi 
caché  derrière  une  large  palmette. 

U^.  extrême  droite  :  répétition  du  précédent. 

Appareil  :  gauche  :  pièces  octogones  encadrant  un  petit  cube. 

—  miUeu  :  écailles  croisées. 

—  droite  :  comme  à  gauche ,  mais  les  pièces  ont 
deux  côtés  allongés. 

2^  étage  :  deux  colonnes  engagées  partagent  ce  2^  étage  ; 
elles  reposent  sur  les  deux  colonnes  centrales  du  l^"".  étage. 
Au-dessus  d'un  appareil  réticulé,  trois  fenêtres  ouvertes. 

Fenêtre  de  gauche  :  archivolte  nattée  ;  deux  voussures  con- 
centriques ,  jolies  colonnettes  à  chapiteaux  fleuris. 

Fenêtre  du  miheu  :  à  l'archivolte ,  astéries  dans  des  entre- 
lacs; deux  voussures  concentriques,  jolies  colonnettes ,  cha- 
piteaux historiés. 


164  EXCUksiON   ARCHÉOLOGIQUE 

l""".  voussure  :  losanges  creux  et  pleins  alternés. 
2*.         —        sans  ornement. 

3^  étage  :  trois  groupes  de  deux  colonnes  accouplées  sur 
le  nu  du  mur;  à  chaque  angle,  une  pyramide  hexagone; 
fronton  triangulaire  surmonté  d'une  tour  carrée  percée  sur 
trois  faces  de  deux  fenêtres  romanes  séparées  par  une  colonne 
engagée ,  toiture  en  bâtière.  Nef;  extérieur  :  sept  fenêtres 
romanes  sans  ornement ,  surmontant  deux  arcades  simulées  ; 
contreforts  retouchés  vers  le  XV^  siècle. 

Cette  église  est  dans  un  bien  triste  état ,  et  si  l'on  y  prend 
garde ,  avant  peu  elle  aura  disparu.  Les  voûtes  sont  lézardées 
en  plusieurs  endroits  ;  la  façade  ,  ainsi  que  les  murs  latéraux , 
sont  envahis  par  des  plantes  dont  les  racines  tendent  à  dis- 
joindre les  pierres.  Il  serait  urgent  de  consohder  les  voûtes , 
et  de  refaire  tous  les  joints  à  mortier  fui  de  ciment.  Je 
m'étonne  que  l'on  n'ait  pas  fait  classer  cette  antique  abbatiale 
qui  mérite  à  tous  égards  d'être  conservée. 

Au  Sud  de  l'abbatiale  est  le  cloître ,  édifice  roman  et  entier 
quant  à  sa  forme ,  mais  horriblement  mutilé.  Tous  les  tom- 
beaux, logés  sous  des  arcades  simulées,  dans  la  muraille  du 
pourtour ,  ont  été  violés ,  les  dalles  tumulaires  sous  lesquelles 
les  moines  attendaient  le  jour  des  grandes  assises  du  genre 
humain  ont  été  brisées;  la  colonnade  intérieure  n'a  pas 
mieux  été  respectée ,  il  semble  qu'on  ait  pris  un  secret  plaisir 
à  briser  les  chapiteaux  et  les  moindres  ornements.  Pas  une 
inscription  déchiffrable ,  pas  une  seule  qui  soit  entière ,  des 
fragments  çà  et  là.  Nous  avions  cependant  avec  nous  un 
cicérone,  fort  gracieux,  M"'*'.  ***,  qui  sait  ce  cloître  par  cœur, 
car  elle  en  fait,  nous  disait-elle,  le  but  quotidien  de  ses 
promenades  solitaires;  c'est  là  qu'elle  aime  à  venir  penser 
aux  vanités  des  choses  de  ce  monde.  M"'^  ***  eut  l'obligeance 
de  nous  expliquer  en  quelque  sorte  chaque  pierre,  chaque 


DE   SAINTES   A   LUÇON    ET   RETOUR.  165 

débris.  Elle  nous  fit  remarquer  un  fragment  d'une  pierre 
tombale  ayant  recouvert  la  dépouille  mortelle  de  Guillaume , 
comte  de  Poitiers,  duc  d'Aquitaine,  fondateur  du  monastère; 
à  force  de  chercher,  elle  avait  eu  le  bonheur  de  faire  cette 
heureuse  découverte;  et  elle  en  était  toute  fière;  «  lisez 
«  plutôt  ajoutait-elle,  Guillaumus!  nul  doute  que  ce  ne 
«  soit  là  le  couvercle  du  tombeau  du  fondateur  de  l'abbaye.  » 
J'ai  la  vue  basse,  et  mes  compagnons  de  voyage  ne  l'ont  pas 
meilleure.  Tous  nos  efforts  n'ont  abouti  qu'à  lire  Qvi  obiit. 
Si,  comme  M™*'.  ***,  j'avais  l'avantage  de  faire  du  cloître  de 
Nieuil  le  but  de  mes  promenades  philosophiques ,  je  voudrais 
au  moins  le  faire  sortir  de  l'état  de  saleté  dégoûtante  dans 
lequel  nous  l'avons  trouvé  :  on  ne  peut  y  faire  un  pas  sans 
avoir  au  préalable  choisi  où  poser  le  pied  sans  danger  pour 
sa  chaussure.  Une  meute  bien  dressée  pour  la  chasse  à  la 
plume  ou  au  poil,  voir  au  courre,  peut  avoir  des  attraits 
séduisants  pour  plus  d'une  amazone  vendéenne,  et  je  suis  loin 
d'en  faire  un  crime;  mais  grâce  pour  le  cloître  de  Meuil-sur- 
l'Autise. 

Nous  sortîmes  de  Nieuil  tout  rouges  de  colère  ,  et  appelant 

les  vengeances  du  ciel  sur les  chiens.  Pour  nous  rendre 

à  Maillé ,  nous  suivîmes  un  chemin  de  traverse  et  nous  fran- 
chîmes le  lit  desséché  de  l'Autise,  légère  dépression  de  terrain 
que  nous  n'eussions  pas  remarquée  si  M.  le  Curé  de  Maillé 
ne  nous  l'eût  fait  apercevoir.  Il  y  avait  là  un  pont  autrefois  ; 
et  quatre  blocs  de  moellons  noyés  dans  le  mortier  et  semblant 
défier  les  ans ,  en  étaient  les  piles. 

Après  avoir  pris  à  Taugon  quelques  jours  de  repos  pour 
coordonner  mes  notes,  je  me  remis  en  route ,  mais  seul  cette 
fois ,  me  proposant  de  rentrer  à  Saintes  par  Surgères  et  St.  - 
Jean-d'Angeli. 

J'avais  déjà  vu  St. -Jean  de  Liverçay;  je  ne  m'y  arrêtai 


166  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

pas,  et  poussai  une  reconnaissance  jusqu'à  St -Sauveur  do 
NuaUlé. 

St.-SaoYenr-de-Nuaillé,  doyenné  deConrçond'Aonis,  diocèse  de  la  Rochelle. 

Villa  Liguriaco,  Sant  Sauvor,  Saint  Salvator  in  Alnisio, 
monasterium  Liguriacum ,  St.-Sauveur  de  Nuaillé,  tels 
sont  les  noms  qui  désignent  cette  localité  et  son  monastère 
dans  les  chartes  des  X^  ,  XIP.  ,  XIIP.  et  XIV*.  siècles. 

Il  n'est  pas  douteux  qu'avant  la  fondation  du  prieuré  et  de 
l'église  sous  le  vocable  de  St. -Sauveur,  cette  localité  portait 
le  nom  de  Villa  Liguriaco;  la  charte  par  laquelle  Guillaume- 
Fier-à-Bras ,  duc  d'Aquitaine ,  fait  don  à  l'abbaye  poitevine 
de  Nuaillé  d'une  église  sous  l'invocation  de  saint  Sauveur,  avec 
des  terres ,  vignes ,  prés ,  et  la  forêt  de  Corneto ,  dans  le 
village  de  Liguriaco  ,  en  988 ,  ne  laisse  à  cet  égard  aucune 
incertitude.  Cette  forêt  de  Corneto  se  rattachait  à  celle  de 
Rochefort  et  de  Benon ,  dont  les  vastes  clairières  retracent 
encore  l'étendue.  Comme  en  plusieurs  autres  localités ,  le  vo- 
cable de  l'église ,  le  nom  du  patron ,  aura  prévalu  sur  l'an- 
cienne dénomination. 

L'éghse  de  St. -Sauveur-de-Nuaillé  est  du  XP.  siècle, 
avec  soudures  des  XIIP.  et  XIV^  La  façade  et  le  portail  sans 
ornements  sont  très-modernes.  Ce  chef-d'œuvre  de  mauvais 
goût  est  dû ,  m'a-t-on  dit ,  à  un  curé  qui ,  par  une  raison  à 
lui  connue  ,  a  cru  devoir  masquer,  par  un  mur  en  apphque, 
la  façade  primitive.  Je  dis  par  un  mur  en  applique ,  car  le 
parement  intérieur  ne  paraît  pas  avoir  été  touché ,  et  laisse 
encore  apercevoir  deux  baies  de  fenêtres  très-longues  qui  ne 
paraissent  pas  au  dehors.  Il  serait  assez  facile  de  vérifier  k 
fait  en  enlevant  quelques  pierres  de  la  façade  extérieure. 
Rien  ne  me  semble  avoir  motivé  cette  construction ,  le  mur , 
à  l'intérieur,  faisant  corps  avec  les  murailles  latérales,  n'a 
aucunement  perdu  de  son  aplomb. 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET  RETOUR.  167 

Contreforts  primitifs  larges  et  peu  saillants  ;  quelques-uns 
ajoutés  ou  refaits  au  XIV^  siècle. 

Trois  absides  semi-circulaires;  abside  principale  se  pro- 
longeant; nul  ornement  à  l'extérieur;  cul-de-four.  Ces  absides 
ont  été  exhaussées  par  un  mur  en  blocage  reposant  sur  la  cor- 
niche et  remplaçant  le  chemin  de  ronde  et  les  mâchicoulis. 

Trois  nefs  ;  transepts  terminés  par  des  absidioles  dans  l'axe 
des  nefs. 

Cinq  travées ,  les  deux  premières  non  voûtées. 

Voûte  :  nef  principale ,  ogivalo-romane  ,  tores  pour  arcs- 
doubleaux  ;  petites  nefs ,  blocage ,  tores  croisés. 

La  voûte  de  la  nef  principale ,  quant  aux  deux  premières 
travées ,  avait  été  refaite  au  XIIP.  siècle  ou  au  commence- 
ment du  XIV^  ;  on  en  voit  encore  les  naissances ,  faisceaux 
de  jolis  tores  très-purs. 

Clocher  sur  le  transept  ;  coupole. 

Chapiteaux  :  nef  principale;  gauche,  premier,  lion;  deu- 
xième, mellusine;  troisième,  quatrième,  cinquième,  sixième, 
frustes;  droite,  premier,  feuilles  d'eau;  deuxième,  person- 
nage tenant  de  chaque  main  une  massue  qu'il  porte  droite, 
les  jambes  horizontales  ;  autre  personnage  assis ,  portant  de 
ses  deux  mains  à  la  bouche  une  espèce  de  gâteau  qu'il  semble 
manger  avec  avidité  ;  troisième  ,  quatrième  ,  cinquième  , 
sixième,  frustes. 
Nefs  :  pilastres ,  feuilles  d'eau ,  rinceaux. 
Tour  du  clocher  quadrangulaire ,  quatre  égouts ,  une  fe- 
nêtre à  chaque  face. 

Cette  église  est  fort  curieuse ,  bien  que  par  des  réparations 
maladroites  on  en  ait  fait  disparaître  le  système  de  fortification. 
Il  serait  bon  que  JMM.  les  marguilliers  fissent  débadigeonner 
le  sanctuaire  et  les  chapiteaux  des  nefs.  Il  faudrait  aussi  aviser 
aux  moyens  de  dégager  les  murs  des  terres  qui  entretiennent 
une  grande  humidité  fort  nuisible  à  l'édifice.  La  sacristie  oc- 


168  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

cupe  le  fond  de  l'abside ,  abus  déplorable  et  qu'il  serait  facile 
de  corriger  en  restituant  à  l'autel  sa  place  naturelle  ;  la  sa- 
cristie pourrait ,  sans  beaucoup  de  frais ,  être  bâtie  à  l'exté- 
rieur et  en  avant  de  la  porte  ouverte  à  l'extrémité  du  transept 
méridional. 

Un  castrum  du  XP.  siècle  n'a  laissé  aucune  trace. 

Charte  de  Guillaume  ,  duc  d'Aquitaine. 

Mundi  termino  adpropinquante ,  ruinis  crebescentibus  jam 
certa  signa  manifestantur.  Dum  in  hoc  seculo  unusquisque 
homo  proprio  vacat  arbitrio ,  opportet  ei  ut  de  rébus  sibi  ad- 
quisitis  taKteragere  valeat  qualiter  in  futuro,  eterne  vite  me- 
reatur  percipere.  Oua  propter  Ego...  nomine  Willelmus, 
cornes  Pictavis  civitate ,  dux  Aquitanorum ,  tractavi  de  Dei 
timoré ,  et  eterna  retributione  qualiter  justis  premia ,  et  in- 
justis  subplicia  sunt  repromissa,  illis  tamen  maxime  qui 
eternam  vitam  de  propriis  emunt  prediis.  Et  corde  tenus  mihi 
plus  Dominus  in  ultima  die  magni  judicii  veniam  tribuere  di- 
gnetur.  Idcirco  ut  alodem  meum  indominicatum  qui  est  situs 
in  pago  Alnense ,  in  villa  que  vocatur  Liguriaco  ,  et  ecclesia 
in  honore  Sah  atoris  Jesu  Christi  Domini  nostri ,  cum  terris , 
vineis,  pratis,  silvis,  et  silva  que  nominatur  Cometo  ;  et  dono 
vobis  in  alio  loco,  in  villa  que  vocatur  Rhors  —  Riou,  —  et 
ecclesia  in  honore  Sancte  Dei  genitricis  Marie ,  et  in  ipsa  villa 
farinarios  duos  ;  et  in  alio  loco ,  in  villa  Voyaco  —  Vouhé ,  — 
farinarios  duos ,  et  iste  iVlodius  sic  est  circumcinctus  :  de  uno 
fronte  et  uno  latus  est  Lempnia  de  burciaco,  usque  ad  viam 
regiam ,  et  per  illam  viam  usque  ad  plancas  que  vocantur 
Alerias  —  le  gué  d'AQeré  ,  —  et  usque  ad  paludes  que  vo- 
cantur Boet  —  Bouhet,  —  et  villa  de  Riors  —  Riou,  —  cum 
silva.  Et  sic  dividat  terra  d'Othaealdo ,  usque  ad  maxnilo  que 
vocatur  aederus ,  et  tertio  latcre  per  illas  paludes  usque  ad 
mansiones  Raynaldo.  Hec  res  superius  nominatas  trado,  dono 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  169 

in  elemosina  et  in  oblacione  perpétua  una  pro  remedio  anime 
mee ,  seu  pro  genitore  meo  vel  génitrice  mea  ad  cenobium 
sancte  Dei  genitricis  semperque  genitricis  Marie ,  nobiliacensis 
monasterii  que  est  constructus  in  honore  beati  Hilarii  et  sancti 
Juniani  confessorum  Christi  ubi  preesse  dignoscitur  dominus 
Fulco  abbas  sub  cujus  regimine  Monachi  Domino  servire 
student,  et  per  banc  concessionis  Epistolam  de  mea  potestate 
trado  in  vestra  dominatione  ad  habendum  delegavi  et  trado 
vobis,  nemine  contradicente.  Illud  etiam  mihi  et  filio  meo 
Willelmo  et  uxore  mea  nomine  Emma ,  nobis  placuit  inserere 
ut  si  aliqua  intromissa  persona  fuerit  qui  contra  banc  dona- 
tiouem  ullam  calumpniam  promovere  voluerit  et  si  non  se 
correxerit,  aut  a  sua  mala  voluntale  non  declinaverit  imprimis 
iram  Dei  omnipotentis  incurrel,  et  prefate  illibatcque  Vir- 
ginis  Marie,  et  sancti  Pétri  apostolorum  principis,  cum 
omnibus  apostolis  et  sancti  Stephani  cum  choro  martyrum  , 
necnon  et  beatum  confessorum  Hilarii  pontificis  et  ahni 
dompni  nostri  Juniani,  seu  cum  omnium  sanctorum  Dei 
et  a  consorcio  omnium  angelorum  sit  segregatus ,  et  in  pena 
sibi  flammis  géhenne  ipsis  cum  Datham ,  Ghore  et  Abiron 
quos  terra  vivos  deglutivit  diu  cruciatus  permaneat.  In  exitum 
vero  sui  animam  quoque  suam  Diabolus  rapiat  in  infernahbus 
claustris  cum  spiritibus  immundis  sine  fine  jugiter  cum  illis 
perseveret  in  tenebris  et  umbra  mortis.  Hec  autem  cessio 
Deo  auxiliante  omni  tempore  inconvulsa  valeat  perdurare 
cum  stipulacione  subnixa.  Manibus  propriis  subterfirmavimus 
et  plurimorum  nobilium  virorum  ad  corroborandum  tradi- 
dimus,  S.  Willelmi  comitis  et  fihi  sui  Willelmi  et  uxoris  sue 
Emmis  qui  banc  donationem  fecerat.  S.  Kadelonis  vice 
comitis.  S.  etc. ...  Le  reste  manque. 

(La  fin  au  prochain  numéro  y. 


^ini&(Dsrii(^i9i2< 


Collection  de  M.  Biardot ,  à  Paris.  —  Pendant  la  session 
du  Congrès  des  délégués  des  Sociétés  savantes,  en  janvier  1853, 
les  archéologues  qui  faisaient  partie  de  la  réunion  ont  été  admis 
à  visiter  une  très-curieuse  collection  de  vases  antiques  nou- 
vellement apportée  à  Paris  par  M.Prosper  Biardot  (1),  qui  l'a 
formée  en  séjournant  quatorze  ou  quinze  années  dans  le  royaume 
de  Naples.  Ces  vases,  d'une  espèce  tout-à-fait  différente  de 
ceux  découverts  jusqu'ici  dans  la  grande  Grèce,  semblent  être 
encore  inconnus  aux  savants.  On  assure  que  ceux  rassemblés 
par  M.  Biardot  sont  les  premiers  qui  paraissent  à  Paris,  et 
qu'il  n'en  existe  pas  d'analogues  dans  les  collections  du  Louvre. 
Ces  vases,  au  nombre  d'environ  vingt-quatre,  viennent  de 
Canouse ,  dans  la  Pouille  :  on  les  trouve  dans  des  tombeaux. 
Leur  origine  est  peut-être  phénicienne,  à  en  juger  par  leur 
forme ,  par  les  attributs  qui  les  décorent  et  par  le  goût  de 
leur  ornementation.  Ils  ont  en  général  la  forme  d'outrés, 
mais  de  leur  panse  et  de  leur  col  se  détachent  en  grand  relief 
des  figurines  variées,  des  chevaux,  des  divinités  symboliques. 
Ces  vases  sont  en  terre  cuite ,  de  couleur  claire ,  sans  cou- 
verte, ni  vernis;  sur  ce  fond  mat  et  rougeâtre  se  dessinent 
des  peintures  non  vitrifiées,  à  fresque  en  quelque  sorte, 
s'effaçant  aujourd'hui  au  frottement,  dont  le  contour  est  tracé 
en  noir  ou  en  vert  sombre ,  mais  dans  lesquelles  dominent 
surtout  le  rose  et  un  bleu  azuré  très-peu  adhérent  Ces  mo- 

(1)  Rue  de  la  Visilalion  des  Dames-S'«. -Marie,  n".  2. 


CHRONIQUE.  171 

numents  céramiques  d'un  aspect  étrange,  se  trouvent,  comme 
les  vases  grecs ,  en  place  dans  des  chambres  sépulcrales  qui 
n'ont  pas  été  violées  et  où  ils  avaient  conservé ,  jusqu'au  jour 
de  leur  découverte,  la  position  relative  qui  leur  avait  été  donnée 
dans  l'accomplissement  des  rites  funéraires.  Leur  destination 
funèbre  rend  surprenantes  les  couleurs  tendres  dont  ils  sont 
revêtus ,  et  qui  les  distinguent  profondément  des  vases  désignés 
ordinairement  sous  le  nom  de  vases  étrusques.  Ils  font  voir 
quel  était  l'emploi  de  certaines  figurines  isolées,  conservées 
dans  quelques  musées,  mais  dont  on  ne  connaissait  pas 
l'origine  ;  en  effet  des  figurines  de  même  espèce  sont  adaptée^ 
sur  les  flancs  de  ces  vases  de  Canouse ,  et  s'en  détachent  au 
moindre  en"ort ,  parce  qu'au  lieu  d'être  soudées  par  la  cuisson, 
elles  étaient  simplement  fixées  avec  de  la  poix  qui  tombe 
maintenant  en  poussière.  Ces  soudures  fragiles,  ces  couleurs 
appliquées  à  l'eau  et  sans  adhérence ,  ces  génies  qui  consacrent, 
ces  peintures  hiéroglyphiques  et  mystérieuses,  rendent  la 
collection  de  M.  Biardot  très-digne  de  l'attention  des  érudits 
et  des  mythographes. 

Raymond  Bordeaux. 

Continuation  de  l'impression  de  la  Statistique  monu- 
mentale du  Calvados.  —  M.  de  Caumont  vient  de  reprendre 
l'impression  du  troisième  volume  de  sa  Statistique  monu- 
mentale du  Calvados ,  qui  avait  été  interrompue ,  et  il  ter- 
mine les  cantons  de  l'arroniUssement  de  Vire  pour  passer  à 
l'arrondissement  de  Bayeux  ;  M.  Bouet ,  collaborateur  de  M. 
de  Caumont,  a  exploré  la  plupart  des  communes  de  cette  cir- 
conscription et  relevé  les  inscriptions  de  près  de  trois  cents 
pierres  tombales  qui  ont  été  données  dans  le  texte  de  la 
Statistique. 

Sous  le  rapport  monumental ,  l'arrondissement  de  Vire  où 
dominent  les  schistes  anciens  et  les  granités  est  bien  moins 
intéressant  que  celui  de  Bayeux.  L'église  de  St.-Sever  est  un 


172  CHRONIQUE. 

des  édifices  qui  ont  été  figurés  dans  cette  partie  de  la  Statis- 
tique^ L.  M.  S. 


\UB    DE    L  ÉGLISE    DE    SAINT-SEVEB. 


Réapparition  du  Bulletin  bibliographique  des  départe- 
ments. —  Nous  annonçons  avec  plaisir  que  le  Bulletin  biblio- 
(jraphique,  publié  sous  les  auspices  de  l'Institut  des  provinces, 
et  dont  un  voyage  de  M.  Duchatellier  avait  interrompu  la  pu- 


CHRONIQUE.  173 

blicatioii,  va  être  repris  par  suite  du  vœu  qu'a  émis  à  ce  sujet 
le  Congrès  des  délégués  des  sociétés  savantes.  Nous  invitons 
les  lecteurs  du  Bulletin  monumental  à  faire  parvenir  à  M. 
Ducliatellier ,  rédacteur  en  chef  à  Versailles ,  rue  de  la  Pa- 
roisse, 125,  des  notes  sur  les  nouvelles  publications  faites 
dans  leurs  contrées  respectives.  Q. 

Revue  monumentale  et  historique  de  l'arrondissement  de 
Coûtâmes  par  M.  Renault,  membre  de  V Institut  des  pro- 
vinces et  de  la  Société  française  pour  la  conservation  des 
monuments.  —  M.  Renault  poursuit  son  œuvre  avec  un  succès 
que  nous  sommes  heureux  de  proclamer  :  sa  revue  monu- 
mentale et  historique  de  l'arrondissement  de  Coutances  est 
un  modèle  à  imiter.  Elle  décrit  tous  les  monuments  sans 
en  excepter  un  seul ,  comme  je  l'ai  fait  dans  ma  Statistique 
monumentale  du  Calvados ,  et  chaque  article  est  plein 
d'intérêt.  On  voit  par  là  que  toute  localité  peut  donner  lieu  à 
des  recherches  historiques  ,  que  toutes  ont  des  annales ,  et 
que ,  pour  l'observateur  habile ,  il  n'y  a  pas  de  paroisse 
quelque  petite  qu'elle  soit,  qui  ne  présente  des  faits  à 
constater.  M.  Renault  est  un  de  ces  hommes  rares  qui  au 
talent  d'observation  joignent  le  courage  nécessaire  pour 
conduire  à  bonne  fm  les  entreprises  de  longue  haleine.  Il 
visite  toutes  les  communes ,  puise  aux  meilleures  sources  les 
renseignements  historiques ,  et  publie  successivement  le  ré- 
sultat de  ses  recherches.  Nous  le  félicitons  de  la  bonne 
exécution  de  son  travail ,  et  nous  le  remercions  de  son  dé- 
vouement ;  il  n'y  a  pas ,  selon  nous ,  de  livre  qui  mérite 
mieux  que  le  sien  les  félicitations  et  les  encouragements  de 
la  Société  française.  De  Caumont. 

Les  églises  de  l'arrondissement  d' Yvetot ,  par  M.  Cochet. 
— La  collection  des  livres  sur  la  Normandie  vient  de  s'enrichir 
d'un  nouvel  ouvrage.  Nous  avons  annoncé  successivement 
dans  k  Bulletin  monumental  les  églises  de  l'arrondissement 


174  CHRONIQUE. 

du  Havre  ;  celles  de  V arrondissement  de  Dieppe ,  publiées 
par  le  savant  abbé  Cochet ,  inspecteur  des  monuments  his- 
toriques de  la  Seine-Inférieure  et  que  l'on  ne  trouve  plus 
dans  le  commerce.  Aujourd'hui ,  nous  avons  le  plaisir  d'an- 
noncer :  Les  églises  de  V arrondissement  d'Yvetot,  deux 
beaux  volumes  ornés  de  vignettes  sur  bois.  Ils  viennent  à 
peine  de  paraître  et  déjà  l'édition  est  épuisée  ;  il  faut  en  faire 
une  seconde.  C'est  le  plus  bel  éloge  que  nous  puissions  faire 
de  l'ouvrage.  Il  semble  en  effet  que  le  savant  et  consciencieux 
auteur  s'est  encore  surpassé  lui-même.  Nous  avons  trouvé 
comme  toujours  dans  ses  appréciations  précises  et  vraies 
l'érudit  et  profond  antiquaire,  dans  ses  descriptions  et  ses 
légendes  le  gracieux  et  piquant  littérateur.  Il  nous  semble 
même  qu'à  l'exemple  de  ces  instruments  de  choix  dont  les 
soins  deviennent  avec  les  années  plus  mâles  et  plus  harmonieux, 
sa  plume ,  loin  de  s'émousser  avec  le  temps,  écrit  au  con- 
traire des  pages  toujours  plus  remphes  de  verve  et  de  vivacité. 
Et  puis  il  a  suivi  cette  fois  une  marche  un  peu  nouvelle ,  et 
nous  devons  l'en  féliciter ,  il  dit  en  passant  quelques  mots  sur 
l'histoire  des  châteaux ,  ce  complément  indispensable  de 
l'histoire  religieuse,  puisque  souvent  les  églises  se  sont  élevées 
à  l'abri  de  ces  grands  centres  de  la  puissance  féodale  des  gra- 
vures sur  bois  plus  nombreuses  sont  aussi  venues  augmenter 
l'intérêt  d'un  style  riche  et  varié.  Toutes  ces  causes  jointes  à 
une  exécution  typographique  traitée  avec  soin  par  l'éditeur , 
font  de  ces  deux  volumes  un  ouvrage  que  tout  le  monde , 
piême  les  hommes  étrangers  au  département,  étrangers  à 
l'archéplogie  s'empresseront  de  mettre  dans  leur  bibliothèque. 

L.  DE  Glanville. 

Nouvelles  fouilles  faites  à  Vieux.  —  Dans  la  dernière 
séance  de  la  Société  française  pour  la  conservation  des  monu- 
ments ,  M.  de  Caumont  a  rendu  compte  des  fouilles  impor- 
tantes qui  ont  été  entreprises  à  Vieux,  sous  la  direction  de  M. 


I 


CHRONIQUE.  175 

Modère,  aux  frais  de  la  Société  des  Antiquaires  de  Normandie. 
Les  ruines  mises  à  nu  paraissent  à  M.  de  Caumont  être  celles 
d'un  théâtre,  offrant  avec  celui  de  Lillebonne  les  plus  grandes 
analogies,  ou  d'une  portion  d'amphithéâtre.  Malheureusement 
il  n'en  reste  plus  que  les  fondations ,  le  plan  en  a  été  dressé 
par  M.  Blanclietière. 

D'après  l'inscription  du  marbre,  appelé  vulgairement 
Marbre  de  Thorigny ,  on  ne  pouvait  douter  qu'il  n'y  eût  eu 
à  Vieux  un  théâtre  ou  un  amphithéâtre,  puisque  cette  inscrip- 
tion atteste  que  Titus  Sennius  Solemnis  avait,  pendant  quatre 
jours,  donné  à  Vieux  des  spectacles  et  des  fêtes  en  l'honneur 
de  Diane  ;  mais  on  en  ignorait  l'emplacement.  Les  découvertes 
faites  à  Vieux  cette  année  ont  donc  plus  d'importance  que 
toutes  celles  qui  ont  été  faites  auparavant,  depuis  M.  Foucault 
La  position  du  théâtre  déterminée,  on  pourra  peut-être  re- 
trouver l'emplacement  du  forum.  On  sait,  d'ailleurs,  qu'une 
rue  pavée  existe  dans  le  champ  voisin ,  tout  près  de  l'empla- 
cement présumé  de  la  scène  du  théâtre  ;  et  il  est  à  peu  près 
démontré  que  des  thermes  considérables  existaient  à  peu  de 
distance  de  là,  dans  le  champ  des  Crêtes.  (V.  la  Statistique 
monumentale  de  M.  de  Caumont,  art.  Vieux,  t.  P^  ,  p. 
138.)  X. 

NÉCROLOGIE.  —  Mort  de  M.  Léopold  de  Buch ,  de  Berlin. 
L'Kurope  savante  vient  de  perdre  une  de  ses  plus  grandes 
illustrations  scientifiques  ;  les  journaux  annoncent  que  M. 
Léopold  de  Buch  est  mort  à  Berlin,  le  5  mars.  M.  Léopold 
de  Buch  a  fait  plus  qu'aucun  autre  savant  de  notre  siècle 
pour  l'avancement  de  la  géologie.  C'est  lui  qui  le  premier  a 
exphqué  par  les  soulèvements,  les  phénomènes  que  présentent 
la  stratification  et  la  disposition  des  montagnes.  Cette  théorie 
a  été  plus  tard  développée  et  étendue  par  M.  Elie  de  Beaumont, 
mais  l'inventeur  est  M.  Léopold  de  Buch ,  ce  qu'il  ne  faut  pas 
oublier. 


176  CHRONIQUE. 

M.  Léopold  de  Buch  avait  plus  de  80  ans  et  on  lui  en 
aurait  donné  70  à  peine.  Au  mois  d'octobre  dernier  je  le  vis 
à  Paris  au  moment  où  il  arrivait  pour  y  passer  quelques  jours, 
et  jamais  je  ne  l'avais  trouvé  si  gai  et  si  frais. 

M.  de  Buch  entreprenait  encore  des  courses  fort  longues  à 
pied  et  quand  il  fit  un  voyage  en  Normandie  en  18/i0 ,  cène 
fut  pas  sans  surprise  que  je  le  vis  entrer  chez  moi  un  matin 
en  me  disant  :  j'arrive  de  Lisieux  à  pied  pour  mieux  ob- 
server vos  terrains  ;  je  viens  vous  demander  les  cartes  géo- 
logiques que  vous  avez  faites  pour  le  Calvados  et  la  Manche, 
car  je  vais  continuer  à  pied  mon  voyage  jusqu'à  Cherbourg. 
Quelques  jours  après  31.  de  Buch  me  revenait  voir  et  me  disait 
j'ai  été  fort  content  de  ma  promenade  à  pied ,  et  votre  carte 
me  Va  rendue  plus  intéressante,  j'ai  trouvé  vos  délimitations 
de  terrains  très-exactes. 

M.  de  Buch  assista  quelques  jours  après  à  la  réunion  de  la 
Société  Linnéenne  à  Dives,  et  fit  une  course  très-pénible  aux 
Vaches-Noires,  accompagné  de  MM.  Morière,  Deslongchamps 
et  Le  Sauvage. 

J'ai  eu  l'avantage  de  rencontrer  bien  des  fois  M.  de  Buch 
à  Paris  et  j'ai  passé  avec  lui  à  Mayence  en  18Zi2  et  à  Gênes  en 
1846,  le  temps  que  les  Congrès  scientifiques  étrangers  auxquels 
assistait  M.  de  Buch  étaient  réunis  ;  partout  nous  l'avons  vu 
d'une  extrême  simplicité  et  d'une  grande  modestie;  il  était 
commandeur  de  l' Aigle-Rouge  et  de  plusieurs  autres  ordres, 
mais  il  ne  portait  que  très-rarement  toutes  ses  décorations; 
nous  ne  les  lui  avons  vues  qu'une  seule  fois ,  au  grand  bal 
donné  par  la  ville  de  Mayence  au  Congrès  scientifique  de 
l'Allemagne. 

M.  de  Buch  était  membre  Ubre  de  l'Institut  de  France  et 
membre  étranger  de  l'Institut  des  provinces. 

De  Caumont 


]\OTE 

SUR  DES 

TEXTES  DE  DROIT  ROMAIN 

GRAVÉS  A  L'ENTRÉE  D'UN  CHATEAU  DO  Vil'.  SIÈCLE  ; 
PAR  M.  Raymond  BORDEAUX , 

DOCTEUR  EN  DROIT, 

IflFpeaenr  de  la  Société  française  pour  la  conservation  des  monoments,  membre 
de  TAcadémie  royale  d'archéologie  de  Belgipe,  de  celle  do  Limboorg,  etc. 


Les  inscriptions  que  l'on  trouve  si  fréquemment  sur  les 
monuments  de  l'époque  de  la  renaissance ,  reproduisent  pour 
la  plupart  des  textes  de  l'Ecriture -Sainte  ou  de  la  littérature 
de  l'antiquité,  mais  d'ordinaire  on  n'a  pas  recours  au  corps 
du  droit  de  Justinien  pour  l'interprétation  de  ces  sentences 
murales.  Il  nous  a  donc  paru  assez  piquant  de  signaler  comme 
tirées  du  Digeste,  certaines  inscriptions  gravées  sur  la  poterne 
du  château  féodal  de  Serville,  dans  le  département  de  la  Seine- 
Inférieure.  Je  les  ai  vues  pour  la  première  fois  en  lisant  un  Re- 
cueil d'inscriptions  publié  par  M,  de  la  Querière  à  la  suite  de  ses 
Recherches  historiques  sur  les  enseignes  des  maisons  particu- 
lières ,  recherches  auxquelles  l'académie  des  inscriptions  et 

12 


178 


TEXTES   DE   DROIT   ROMAIN 


belles-lettres  a  récemment  décerné  une  de  ses  premières  men- 
tions très-honorables  au  concours  des  antiquités  de  la  France. 
De  son  côté ,  notre  excellent  collègue ,  M.  de  Glanville ,  les 
donnait  presqu'au  même  moment  dans  l'intéressant  et  savant 
mémoire  dont  il  a  enrichi  les  publications  de  l'Association  nor- 
mande ,  sous  le  titre  de  Promenade  archéologique  de  Rouen 
à  Fécamp.  Mais  jusqu'ici  personne,  je  crois,  n'a  reconnu  à 
quelles  sources  ces  sentences  ont  été  puisées.  Comme  la  tran- 
scription due  à  M.  de  Glanville  n'est  pas  tout-à-fait  identique 
avec  le  texte  relevé  par  M.  de  la  Quérière,  nous  citerons  suc- 
cessivement ces  deux  membres  de  l'académie  de  Rouen. 

Voici  ce  que  dit  M.  de  la  Quérière  : 

«  Les  deux  tourelles  qui  accompagnent  la  porte  d'entrée 
de  la  cour  du  château  de  Serville  sont  extérieurement  revêtues 
de  sentences  latines  dont  les  abréviations  offrent  parfois  de  vé- 
ritables énigmes  à  déchiffrer.   » 

«  Nous  en  donnons  à  peu  près  le  fac-similé  avec  la  tra- 
duction française  en  regard.  Ce  monument  nous  paraît  ap- 
partenir au  XVP.  siècle  et  à  l'époque  de  François  P"*.   » 


SPVS   .    ORIS 

NRI  .    E  .    CHRI 

STVS    .    DNS 


L'esprit  de  noire  bouche 
est  Notre  -  Seigneur  Jésus- 
Christ. 


DEFFESIO   SVI  IPSIVS 
DE   JVRE    NTRE 


La   défense  de  soi-même 
est  de  droit  naturel. 


DOMYS  .    E  .    CVIQ 
TVTISSIMV  REFV 
GIV  .  PLERQ  .  FF  .  DE  I 
VOCA 


La  maison  est  pour  chacun 
le  plus  sûr  refuge. . . . 
ivs        (  Le  reste  est  pour  nous 
inintelligible.  ) 


OS  .   NRM 

PT  3   AD 

VOS 


Notre  porte  vous  est  ou- 
verte. 


GRAVÉS  A  l'entrée  D'UN  CHATEAU  DU  XVI*.  SIÈCLE.      179 

DE  DOMO  .  SVA  Nul    ne    peut    être    ar- 

NEMO  .   EXTRAHI  raché  de  sa  maison  d'après 

DEBET  .    IN   .    L  la  loi. 

QVIS  .  DABIT  Qui  donnera  une  garde  à 

ORI  MEO  ma  bouche? 

cvsTODi A  (  Nous  ne  pouvons  expliquer 

SED  ITIA  FF   .    EO  CC  qui  Suit)   (1).    » 

M.  de  Glanville ,  dont  le  travail  était  sous  presse  au  même 
moment  que  celui  de  M.  de  la  Quérière  ,  écrit  à  son  tour  en 
parlant  du  manoir  de  Serville  : 

«  On  entre  dans  la  cour  par  une  large  porte  cintrée  en 
pierre ,  protégée  par  deux  grosses  tours  cylindriques ,  percées 
de  meurtrières  pour  en  défendre  l'accès.  Sur  celle  de  gauche 
on  lit  la  sentence  suivante ,  gravée  sur  la  pierre  en  caractères 
romains  : 

DE  .  DOMO  .  SVA 

NEMO  .  EXTAHI 

DEBET  .  INL  . 

«  Personne  ne  doit  être  expulsé  violemment  de  sa  maison. 

«  Quant  aux  dernières  lettres  inl,  nous  ne  savons  trop 
ce  qu'elles  peuvent  exprimer ,  à  moins  qu'elles  ne  soient  là 
pour  inultus  ;  ce  qui  voudrait  dire  :  sans  être  vengé.  Mais 
nous  pensons  qu'elles  n'ont  aucun  rapport  avec  le  reste.... 

V  Sur  la  tour  de  droite,  nous  avons  lu  cette  autre  : 

SPVS  .    ORIS 

NRI  .    E  .    CHRl 

STVS   .    DNS 

que  nous  restituerons  ainsi  :  Spiritus  oris  nostri  est  Christus 
Dominus 

(4).  De  la  Quérière,  Recherches  historiques  sur  les  enseignes, p.  113. 


180  TEXTES   DE    DROIT   ROMATN 

«  Et  au-dessous  : 

DOMVS    .  E    .  CVIQ   3 
TVTISSIMV    .  REFV 

9lV     .  PLERIQ    .  PF    .  DE    •  I    .  IVS    .  VOCA 

«  C'est  dans  sa  demeure  que  chacun  trouve  le  plus  sûr  refuge. 

«  Nous  renonçons  à  traduire  le  reste ,  que  le  nombre  des 
abréviations  rend  inintelligible  pour  nous.  Peut-être  faut-il  y 
voir  l'indication  du  texte  d'où  la  citation  est  tirée?  »  (1) 

M.  de  Glanville  ne  nous  donne  que  ces  trois  passages, 
mais  il  a  touché  du  doigt  la  difficulté.  En  effet,  puisées  à  deux 
sources ,  ces  inscriptions  reproduisent  des  passages  de  l'Ecri- 
ture  et  des  fragments  du  Digeste.  Voici  l'interprétation  que 
nous  leur  donnerions  : 

TOURELLE    DE    DROITE. 

SPîVitVS  ORIS 

(Threni,  cl».  IV,   f.  20). 


Ticé  des  lamentations  de  Jéréuiie. 
N05TRI  E5f    CHRI 


STVS    .  DNS 


Dans  le  texte  sacré ,  os  signifie  bouche  ;  ici  on  en  a  fait 
une  allusion  à  la  porte  de  la  maison ,  et  on  a  suppléé  le  mot 
est  qui  n'est  pas  dans  la  Vulgate. 

DEFFESIO   SVI  IPSIVS 
DE  JURE   NTRE 

Le  maître  du  domaine  annonce  par  là  qu'il  se  servira  au 
besoin  des  meurtrières  pratiquées  dans  ses  deux  tours  pour 
faire  respecter  l'inviolabilité  de  son  domicile.  Il  ne  cite  aucun 

(1)  De  Glanville,  Promenade  archéologique  de  Rouen  à  Fécamp  , 
dans  l'Annuaire  de  l'Association  normande,  volume  de  1852,  p.  451. — 
Il  existe  un  tirage  à  part  de  ces  excellentes  recherches  d'histoire  locale. 


GRAVÉS  A  l'entrée  D'UN  CHATEAU  DU  XVI*.  SIÈCLE.    181 

législateur,  il  invoque  le  droit  qu'en  naissant  nous  apportons 
inscrit  dans  nos  cœurs.  Cet  axiome  posé ,  il  descend  au  droit 
positif. 

DOMVS  .  E   .  CVIQ 

TVTISSIMV  REFV 

GIV   .  PLERIQ    .  FF    .  DE    .  f  .  IVS   .  VOCA 

La  fin  de  ce  passage  où  M.  de  Glanville  pressentait  une  cita- 
lion,  est  effectivement  un  renvoi,  et  un  renvoi  au  droit  romain. 
FF  indique  le  Digeste  ou  Pandectes.  On  a  disserté  sur  l'origine 
de  cette  abréviation  :  elle  paraît  venir  du  double  -n  par 
lequel  les  Grecs  du  Bas-Empire  marquaient  les  Pandectes. 
«  Digestorum  liber  ideô  duplici  ff  signatur ,  quod  Grœci 
«  per  Tz  cum  accentu  circumflexo  notahant,  sub  quibus  et 
«  Digestorum  libri  comprehensi  sunt  :  undè  facile  litterâ 
«  n  in  ff  latine  inolevit ,  dit  Calvinus  dans  son  Lexicon 
juris,  (1)  —  PLERIQ  indique  la  loi  ou  fragment  du  Digeste 
commençant  par  le  mot  plerique  :  car  avant  que  les  lois  et  les 
paragraphes  du  droit  romain  fussent  numérotés,  on  indi- 
quait chaque  texte  par  ses  expressions  initiales ,  mode  encore 
usité  pour  citer  les  psaumes  et  les  hymnes  sacrés  :.Ie 
Miserere,  le  Veni  Creator.  —  DE  •  I  •  ivs  vocA;  c'est  la 
rubrique  du  titre  du  Digeste  d'où  cette  loi  est  tirée. 

En  sorte   que  l'inscription  doit  se  lire  ainsi  :  domvs  Est 

CVIQUE  TVTISSIMVm  REFVGIVW  —    (PLERIQwe,    FF.    DE     In 

IVS  yoc^ndo.) 

On  trouve ,  en  effet ,  dans  le  Digeste ,  au  titre  de  in  jxis 
vocando ,  un  texte  tiré  du  jurisconsulte  Gaïus ,  ainsi  conçu  : 
«  Plerique  putaverunt  nullum  de  domo  sua  in  jus  vocari 
licere  :  quia  domus  tutissimum  cuique  refugium  atque  recep- 

(1)  C'est  le  sentiment  de  M.  Dupin,  Opuscules  de  jurisprudence, 
p.  312.  Voyez  aussi  sur  l'origine  de  ce  signe  FP,la  Thémis,t.Vt 
p.  kl  et  115. 


182  TEXTES  DE  DROIT  ROMAIN 

taculum  sit  ;  eumque,  qui  indè  in  jus  vocaret,  vim  inferre 
videri  »  (1). 


TOURELLE    DE    GAUCHE. 

Les  sentences  qui  y  sont  gravées  sont  en  parfaite  corrélation 
avec  celles  de  l'autre  tour  :  la  pensée  y  suit  une  marche 
symétrique.  L'autorité  de  la  parole  divine  y  est  la  première 
invoquée  et  nous  lisons  : 

os  mstRUU  VateT   AD   vos. 

Cette  sentence  tirée  de  la  seconde  épître  de  saint  Paul  aux 
Corinthiens  (ch.  VI,  f  11),  est  prise  dans  un  sens  détourné 
et  le  maître  du  manoir  lui  fait  dire  que  sa  porte  est  ouverte 
au  visiteur.  Cependant  il  y  met  une  prudente  restriction,  car 
ce  n'est  pas  pour  se  laisser  envahir  par  tout  venant  qu'il  a 
fortifié  de  deux  tours  sa  porie  extérieure.  A  la  suite  d'une 
maxime  dictée  à  l'apôtre  par  l'esprit  de  Jésus-Christ  (ce 
que  disait  la  sentence  de  l'autre  tourelle),  nous  trouverons 
proclamés  l'inviolabilité  du  domicile  et  l'intention  de  chercher 
à  y  mettre  bonne  garde.  C'est  ce  qu'expriment  les  deux  pas- 
sages suivants  qu'il  nous  faudra  d'abord  restituer. 

DE  DOMO  SVA 

NEMO  EXTRAHI 

DEBET    .  IN    .  L    . 

OVIS  DABIT 

ORI  MEO 

CVSTODIA 

SED  ITIA  FF    .  EO 

Ici,  il  y  a  du  droit  romain  entremêlé  avec  un  passage  de 
l'Ecriture  Sainte ,  par  une  interversion  qui  vient  peut-être 


(1)  Dig.  II,  4,  de  in  jus  vocaudo,  1. 18. 


GRAVÉS  A  l'entrée  d'un  CHATEAU  DU  XVI*.  SIÈCLE.      183 

d'une  transcription  inexacte,  quoique  les  monuments  eux- 
mêmes  fournissent  plus  d'un  exemple  d'erreurs  de  ce  genre. 

—  FF.  EO  veut  dire  «  Digestis eodem  »  (sous  entendu  titulo). 
Effectivement  au  titre  de  in  jus  vocando,  on  trouve  une  loi 
qui  commence,  non  pas  par  sed  itia ,  mais  par  sed  et  si  is , 
et  qui  est  ainsi  conçue  :  «  sed  et  si  is  qui  domi  est ,  interdum 
vocari  in  jus  potest  :  tamen  de  domo  sua  nemo  extrahi  débet.  » 

—  En   sorte  qu'il  faut  lire  :  de  .  domo  •  SVA  •  nemo  • 

EXTRAHI    •    DEBET-    (iN    •    L^gre  SED  ET   SI  IS,  FF    •    Y.Odem), 

et  rejeter  avant  ou  après  ce  dernier  passage  les  mots  tirés 
d'une  autre  source  :  QVis  .  dabit  .  ORi .  meo  .  cvsTODiAm. 

Le  passage  ainsi  restitué  est  tiré  du  Digeste ,  livre  2 ,  tit.  4, 
loi  21. 

On  trouve  au  Digeste  un  autre  texte  presqu'identique  :  c'est 
la  loi  103  de  regulis  juris ,  qui  porte  «  Nemo  de  domo  sua 
extrahi  débet.  »  Ce  dernier  passage,  extrait  du  jurisconsulte 
Paul,  qui  vivait  sous  l'empire  d'Adrien,  paraît  avoir  été  em- 
prunté par  lui  à  Cicéron ,  oraison  pro  domo  suâ.  Calvinus , 
dans  son  Lexicon ,  cite  sur  ces  lois  V élégante  interprétation 
de  Hegendorf. 

QVIS  DABiT  ORI  MEO  CVSTODIAM  est  tiré  de  l'Ecclésias- 
tique, ch.  22,  I  33. 

Ainsi ,  le  constructeur  de  ce  curieux  château,  juriste  pro- 
bablement ,  avait  fortifié  les  tours  qui  en  formaient  le  poste 
avancé,  en  les  armant  de  citations  tirées  de  la  loi  divine 
d'abord,  puis  de  la  loi  humaine  ensuite.  Ce  mélange  du  sacré 
et  du  profane  était ,  on  le  sait ,  dans  les  habitudes  du  XVP. 
siècle ,  mais  nous  en  avons  là  un  exemple  des  plus  originaux. 

Nous  terminerons  cette  glose  épigraphique  en  faisant  re- 
marquer que  ces  inscriptions  ont  peut-être  trait  à  un  autre 
côté  des  mœurs  de  nos  aieux ,  fort  peu  enclins  à  laisser  péné- 
trer dans  leur  foyer  domestique  les  porteurs  de  fâcheuses  nou- 
velles, et  traitant  sans  façon  la  justice  elle-même  toutes  les  fois 


184  TEXTES  DE  DROIT  ROMAIN 

qu'elle  tentait  d'introduire  ses  agents  dans  leur  demeure.  Les 
gentilshommes ,  retranchés  derrière  les  fossés  et  les  vaillantes 
murailles  de  leurs  manoirs,  se  montraient  particulièrement  mal 
endurants  à  l'égard  des  messagers  judiciaires.  Les  histoires  de 
sergents  et  d'huissiers  battus,  si  fréquentes  dans  la  littérature 
du  XVIP.  siècle,  n'avaient  pas  toujours  un  côté  comique, 
et  la  main  vigoureuse  des  seigneurs  féodaux  s'était  plus  d'une 
fois  appesantie  sur  les  gens  de  la  justice  du  roi.  L'accès  des 
maisons  fortes  présentait  du  péril ,  et  les  huissiers  qui  parve- 
naient sans  trop  d'encombre  à  remettre  à  personne  ou  à  do- 
micile  une  pièce  de  procédure  s'adressant  à  un  châtelain , 
pouvaient  à  bon  droit  qualifier  d'exploit  l'acte  de  leur  minis- 
tère. Ce  n'est  pas  seulement  au  XVP.  siècle,  temps  où  furent 
tracées  les  sentences  qui  nous  occupent ,  que  les  choses  se 
passaient  ainsi,  car  à  la  fm  du  XVIP.  siècle,  malgré  les 
moyens  employés  par  RicheUeu  pour  abattre  les  résistances 
féodales,  les  rédacteurs  de  l'ordonnance  de  1667  jugeaient 
encore  bon  d'y  insérer  l'article  suivant  :  «  Ceux  qui  demeu- 
«  reront  es  châteaux  et  maisons-fortes,  seront  tenus  d'élire 
«  leur  domicile  en  la  prochaine  ville,  et  d'en  faire  enregistrer 
«  l'acte  au  greffe  de  la  jurisdiction  royale  du  lieu  ;  sinon  les 
«  exploits  qui  leur  seront  faits  aux  domiciles,  ou  aux  per- 
«  sonnes  de  leurs  fermiers,  juges,  procureurs  d'offices  et 
«  greffiers,  vaudront  comme  faits  à  leur  propre  personne  (1).  » 
En  1765  encore,  Jousse,  commentateur  de  cette  ordon- 

(1)  Ordonnance  civile  de  1667,  lit.  2,  art  16.  —  Il  paraît  que 
Louis  XIII  lui-même  partageait  sur  ce  point  la  manière  de  voir  des 
seigneurs  de  paroisse.  Si  l'on  en  croit  Tallemant,  «  il  croyoit  qu'il  y 
alloit  de  son  honneur  qu'un  sergent  entrât  chez  lui,  et  il  en  vouloit  faire 
battre  un  qui  étoit  venu  remplir  sa  charge  dans  la  cour  de  Fontaine- 
bleau ».  (Tallemant  des  Réaux,  t.  III,  p.  70.)  Philippe  II,  roi  d'Es- 
pagne ,  ordonna  le  premier  que  les  sei^ents  entreraient  dans  toutes  les 
maisons  des  grands. 


GRAVÉS  A  L'ENTRÉE  D*UN  CHATEAU  DU  XV1«.  SIÈCLE.    185 

nance,  s'explique  ainsi  :  «  Cet  article,  dit-il,  a  été  sagement 
établi  pour  prévenir  les  mauvais  traitements  auxquels  les 
huissiers  seroient  exposés  s'ils  étoient  obligés  d'aller  poser  les 
exploits  dans  les  maisons  fortes  ;  ce  qui  empêcheroit  le  plus 
souvent  d'en  trouver  qui  voulussent  se  charger  de  cette  com- 
mission.  » 

Nous  serions  donc  assez  tenté  de  regarder  les  inscriptions 
du  château  de  Serville  comme  un  avertissement  aux  visiteurs 
indiscrets,  gravé  par  l'ordre  du  maître  de  céans,  afin  de 
rendre  plus  respectable  la  poterne  bâtie  en  avant  de  la  cour 
de  son  manoir.  Et  ce  qui  rend  cette  explication  plausible , 
c'est  que  la  source  où  il  a  puisé  ses  arguments  est  précisé- 
ment le  titre  de  in  jus  vocando  (de  l'appel  des  parties  en 
justice),  où  le  législateur  romain  trace  les  règles  des  ajour- 
nements et  prescrit  aux  plaideurs  ou  à  leurs  mandataires  de 
respecter  l'inviolabilité  du  domicile.  Quoi  qu'il  en  soit  de  ce 
rapprochement  que  nous  hasardons ,  ces  sentences  sont  assu- 
rément curieuses,  et  elles  contribuent  grandement  à  donner 
une  tournure  romantique  à  la  porte  cintrée  et  aux  tourelle 
féodales  qui  précèdent  le  manoir  de  Serville. 


t^'4ti!ii"-"'i^kiii^''^'-'iiit^"'iiimfc^^'^"*"vt 


EXCURSION  ARCHÉOLOGIQUE 

DE  SAINTES  A  LUGON 

ET  RETOUR , 

EN  AOUT   ET   SEPTEMBRE   1851? 

Par  M.  J.-L.  L4CUR1E, 

Membre  de  la  Société  française  pour  la  conservation  des  monuments  historiques. 


(Suite  et  fin.) 
UdM ,  doyenné  de  Conrçon  d'Anuis. 


Nulliacuni ,  Castrum  nuîliacense ,  ecclesia  parochialis 
Sancti  Martini  de  Nubiliaco,  Nuaillé ,  ancienne  baronnie, 
aujourd'hui  simple  cure  dans  le  doyenné  de  Courçon  d'Aunis^ 

Le  Castrum  de  Nuaillé ,  entouré  de  douves  profondes  et  de 
tours,  vient  de  tomber  sous  le  marteau  des  démolisseurs. 
Il  remontait  au  XP.  siècle ,  et  peut-être  plus  haut.  Il  a  eu 
de  l'importance  dans  nos  guerres  religieuses  des  XVP.  et 
XVIP.  siècles.  J'ignore  quels  en  étaient  les  possesseurs  avant 
le  XIP.  Le  premier  baron  connu  de  Nuaillé  est  Guy  Barrabin, 
qui  donna,  en  1 1 09,  à  l'abbaye  de  St.  -3Iaixent  des  marais  salans, 
situés  à  Nuaillé;  en  1161  le  seigneur  de  l'Ile-Bouchard  res- 
titue au  chapitre  de  St.  -Hilaire  des  droits  perçus  dans  la  terre 
de  NuUiacum;  en  1225,  Hugues,  sieur  de  Nuaillé,  donne  aux 


EXCURSION  DE  SAINTES  A  LUÇON  ET  RETOUR.     187 

frères  chevaliers  du  Temple  de  la  Rochelle ,  le  grand  et  le 
petit  Bernay;  en  1297,  Jean  de  Laveau,  chevalier,  signe  en 
qualité  de  sieur  de  Nuaillé  ;  Jean  V ,  duc  de  Bretagne ,  est 
prisonnier  dans  le  donjon  du  château  de  Nuaillé,  en  lZil9; 
en  1478,  nous  trouvons  Philippe  de  Coudung,  Gilles  de 
Belleville,  sieur  de  Montaigu,  chambellan  du  roi,  en  1499; 
Jean  de  Belleville  en  1504;  en  1527,  Jacquette  du  Pui-du-Fou 
était  baronne  de  Nuaillé;  en  1545,  cette  terre  appartenait  à 
Achilede  Parthenay,  puis  à  Jacquette  de  Parthenay,  en  1581, 
qui  l'apporta  à  Sébastien  de  Barbezières,  son  mari  ;  Jeanne  de 
Barbezières,  leur  fille  aînée  et  principale  héritière,  porta  cette 
baronnie  à  Claude  le  Mastin,  sieur  de  laFaverière,  par  contrat 
de  mariage  en  1595;  Charles  le  Maslin  hérita  de  leur  titre 
en  1609,  et  le  transmit  à  son  fils  Henri  en  1630  :  celui-ci  en 
dota  Claude,  son  fils,  en  1670.  Nous  trouvons  un  Claude 
Germanie  le  Mastin,  en  1718;  sa  fille  Anne-Françoise  fît 
passer  cette  terre  dans  la  maison  du  Pouget  de  Madaillac,  par 
son  mariage  avec  François  du  Pouget  vers  1758.  J'ignore  si 
cette  terre  passa  en  d'autres  mains  avant  la  révolution  de  93. 

L'ancienne  église  de  Nuaillé  a  disparu  ;  l'église  actuelle  est  un 
simple  bâtiment  percé  de  fenêtres ,  qu'on  est  convenu  d'ap- 
peler église,  parce  qu'on  y  rassemble  les  fidèles  pour  les 
exercices  du  culte. 

Une  légende  se  rattache  au  castrum  de  Nuaillé  ;  je  la  donne 
ici  telle  qu'on  la  raconte  aux  soirées  d'hiver.  Je  la  dois  à 
l'obligeance  de  M.  Rioubland ,  rédacteur  de  l'Echo  Rochelais. 

Le  Dragon  Nuâ  â. 

La  dame  Elise  de  Caboran  aimait  d'amour  Linstang,  car 
il  était  beau  et  preux  chevalier,  et  plus  d'une  noble  châtelaine 
avait  senti  battre  son  cœur  en  voyant  sa  mine  haute  et  fière, 
et  ses  manières  gentes  et  courtoises.  A  donc  un  jour  les  dames 
de  la  cour  de  Chatel-Aillon  avaient  convoqué  une  assem- 


188  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

blée  pour  célébrer  en  grand'liesse  la  victoire  de  Karl-Martel 
sur  les  Sarrazins  dont  beaucoup  avaient  été  occis  en  cette 
rencontre,  les  autres  contraints  de  repasser  en  grande  hâte 
les  monts  Pyrénéens.  Le  chevalier  Linstang  qui  s'était  dis- 
tingué à  la  bataille  ne  fut  point  oublié.  Il  parut  aux  fêtes  de 
Chatel-Aillon  où  il  charma  tout  le  monde  par  gentils  propos 
et  prouesses  dont  fut  ravie  en  admiration  l'assemblée.  Pas  une 
châtelaine  ayant  fille  à  marier  qui  ne  désirât  l'avoir  pour 
gendre;  pas  un  jeune  cœur  aspirant  au  tendre  hyménée 
qui  ne  rêvât  d'amour  en  pensant  à  lui  ;  mais  le  chevalier , 
courtois  envers  toutes ,  laissait  paraître  sa  préférence  pour  la 
dame  de  ses  pensées,  la  belle  Elise  de  Caboran.  La  gente 
damoiselle  était  soucieuse,  et  paraissait  ne  prendre  aucun 
plaisir  à  la  fête.  Elle  savait  que  son  vieux  père  le  baron  de 
Charron ,  avait  repoussé  avec  dures  paroles  la  demande  que 
lui  avait  fait  la  veille  le  chevalier  Linstang.  «  Ton  père  s'est 
«  ruiné  ,  lui  avait-il  dit ,  tu  n'as  de  quoi  mettre  sous  la  dent  ; 
«  tu  n'as  rien ,  Linstang ,  fors  la  noblesse  de  ta  race ,  je 
«  destine  ma  fille  à  un  chevalier  plus  riche  que  toi.  »  Le 
vieux  baron  était  plus  avare  que  oncque  ne  s'est  vu,  et  il 
avait  dit  à  sa  fille  qu'il  ne  fallait  pas  penser  au  chevalier 
Linstang  ;  et  voilà  pourquoi  prenait  chagrin  et  souci  la  gente 
damoiselle.  Après  les  fêtes  de  Chatel-Aillon,  le  baron  alla 
se  renfermer  dans  son  château  de  Charron  qu'il  avait ,  dans 
sa  jeunesse,  vaillamment  défendu  contre  les  entreprises  du 
sire  de  Marans.  Caboran  était  un  chevaher  plein  de  bravoure, 
et  nul  n'avait  su  mieux  manier  la  lance  ou  l'épée.  Mais  il 
était  vieux ,  et  ses  forces  ne  lui  permettaient  plus  de  remplir 
ses  devoirs  de  chevalier.  Depuis  la  mort  d'Ermelinde,  la 
vertueuse  mère  d'Elise,  il  n'avait  paru  à  aucune  fête,  et  s'il 
s'était  rendu  à  Chatel-Aillon,  c'était  uniquement  pour  y 
conduire  sa  fille  et  voir  l'effet  que  sa  vue  produirait  sur  la 
noble  assemblée,  car  Elise  était  le  portrait  de  sa  mère  dont 


DE   SAINTES   A   LUÇON    ET    RETOUR.  189 

la  mémoire  était  en  bénédiction  dans  toute  la  contrée.  Il 
avait  espéré  n'y  pas  rencontrer  le  chevalier  Linstang  ma- 
lade de  ses  blessures,  ains  espérait-il  y  trouver  le  châtelain 
de  Fouras,  Ethelbert,  dont  il  voulait  faire  son  gendre.  Ethel- 
bert  était  fds  de  son  frère  d'armes ,  et  le  plus  riche  seigneur 
de  toute  la  contrée,  après  les  sires  de  Chatel-Aillon  et  de 
Marans.  Mal  lui  en  prit ,  car  aux  fêtes  de  Chatel-Aillon  ne 
se  trouva  pas  le  châtelain  de  Fouras,  mais  Linstang  et  plusieurs 
autres;  d'où  en  avait  pris  mortel  déplaisir  le  vieux  baron. 
Assis  de  mauvaise  humeur  au  coin  de  sa  cheminée,  il  parais- 
sait nourrir  un  noir  chagrin.  Pour  lai  rendre  quelque  sérénité, 
Elise  se  mettait  auprès  de  lui ,  et  tout  en  fdant  sa  quenouille, 
lui  parlait  de  sa  bienheureuse  mère ,  lui  rappelant  quelques- 
unes  de  ses  sages  paroles ,  de  ses  nobles  actions  ;  souvent  elle 
lui  adressait  aussi  des  questions  sur  le  temps  de  sa  jeunesse , 
et  les  aventures  qu'il  avait  mises  à  fin.  Mais  rien  n'y  faisait, 
et  le  baron  se  désolait  de  l'amour  d'Elise  pour  Linstang. 

Or,  il  advint  qu'une  effroyable  tempête  désola  la  contrée; 
la  mer  franchit  ses  digues,  et  s'épandit  bien  avant  es  terres  , 
renversant  les  maisons,  et  ravageant  les  récoltes;  et  quand 
elle  se  retira  ,  laissa  sur  le  sable  un  monstre  en  manière  de 
serpent  de  la  grosseur  d'un  cheval ,  long  à  l'égal  de  celui  qui 
au  temps  jadis  arrêta  l'armée  de  Régulus  au  pays  d'Afrique. 
Sa  peau  rude  et  écailleuse  était  couverte  de  larges  taches  d'un 
gris  d'ambre  sale ,  sur  fond  rougeâtre.  Oncques  ne  vites  plus 
horrible  bête.  Ses  pieds  crochus  étaient  armés  de  griffes 
aiguës  et  sa  queue  terminée  par  un  dard ,  allait  et  venait  avec 
grand' souplesse  et  agilité.  De  chaque  côté  de  son  corps  s'al- 
longeaient deux  nageoires,  et  sur  ses  épaules  on  remarquait 
deux  ailes.  Et  avait  en  outre  le  monstre  un  cou  d'une  longueur 
prodigieuse ,  terminé  par  une  tête  plus  grosse  que  fut  oncques 
vue  ;  ses  longues  oreilles  pendantes  étaient  dures  comme  les 
cornes  d'un  taureau  sauvage  ;  ses  yeux  larges  et  ronds  étaient 


190  EXCURSION    ARCHÉOLOGIQUE 

couverts  de  crins  roux ,  durs  comme  des  aiguilles  d'acier  ; 
sa  gueule  béante  et  garnie  de  six  rangées  de  dents  tranchantes, 
s'élargissait  à  volonté  ;  davantage ,  l'haleine  du  monstre  était 
pestiféré ,  et  il  poussait  une  espèce  de  hurlement  caverneux 
exprimant  ces  trois  syllabes  nu-â-â,  et  le  répétait  quand 
quelque  proie  excitait  sa  faim.  Finalement ,  était  ledit  dra- 
gon horrible  à  voir. 

Jà  depuis  six  mois  il  ravageait  le  pays ,  foulants  les  moissons, 
dévorant  les  troupeaux  ,  mêmement  les  bergers ,  les  femmes 
et  les  enfants.  Ce  que  voyant,  les  pauvres  habitants  de  la 
contrée  étaient  dans  l'effroi,  et  n'osaient  sortir  de  leurs 
demeures  ;  craignant  pour  leurs  peaux ,  tant  et  si  bien  que  la 
faim  venant  à  les  chasser  du  logis ,  couraient  devers  la  ville  et 
les  châteaux  criant  miséricorde  ,  et  demandant  du  pain.  Quoi 
voyant  le  vieux  baron  convoqua  ses  archers  et  les  envoya  à 
rencontre  du  dragon  pour  l'occire  si  faire  se  pouvait.  Mal 
en  prit  à  ces  pauvres  gens,  car  soudain  qu'ils  eurent  jeté 
quelques  flèches,  ils  furent  contraints  de  lâcher  prise  après 
avoir  vu  dévorer  misérablement  cinq  de  leurs  compagnons. 

Grande  fut  la  colère  du  sire  de  Caboran ,  à  la  nouvelle  de 
cette  mésaventure;  il  envoya  de  rechef  des  gens  d'armes,  les- 
quels ne  furent  pas  plus  heureux  que  les  autres,  et  môme  se 
retirèrent  à  grand'peine.  Le  monstre  continuait  ses  ravages  et 
personne  n'osait  l'approcher.  Le  vieux  baron  maudissait  sa 
vieillesse  qui  l'empêchait  de  manier  l'épée  et  la  lance.  Advint 
qu'il  se  rappela  Linstang  renommé  pour  sa  force,  adresse 
merveilleuse  et  courage.  Adonc  le  fit  venir  devers  lui  et  dit  : 
ai  su ,  mon  fils ,  que  tu  aimes  toujours  Elise  nonobstant  mon 
refus,  et  suis  disposé  cejourd'hui  à  combler  tes  vœux  en  te 
l'accordant  pour  ta  chère  compagne  si  tu  peux  déUvrer  la 
contrée  de  la  maie  bête  qui  la  désole.  Et  le  ferai,  ainsi  que 
venez  de  dire ,  fit  Linstang  que  les  paroles  du  vieux  baron 
avaient  ravi  en  joie  et  en  bonheur.  Ainsi  soit,  dit  Caboran  ; 


t)E    SAINTES   A   LUÇON   ET  RETOUR.  191 

autre  chose  ne  requiers  de  toi  sinon  que  tu  m'apporte  la  tête 
du  dragon  ;  rassemble  mes  vassaux  et  cours  sus  au  monstre. 

Ce  qu'étant  dit  et  convenu;  le  chevalier  partit  tout  aussitôt. 
Il  parcourut  bourgs  et  hameaux ,  réunissant  autour  de  lui 
tous  les  gens  d'armes  qu'il  put  trouver ,  hallebardiers ,  tireurs 
d'arcs  et  autres  armés  de  pieux ,  fourches  et  bâtons  ferrés. 
Tant  se  donna  de  peine ,  qu'à  la  fin  du  jour  il  eut  300 
hommes  avec  lui,  et  marcha  droit  devers  le  lac  des  coteaux 
où  était  l'antre  de  Nu  â  a.  Incontinent  qu'ils  furent  aux  ap- 
proches d'icelui ,  entendirent  merveilleux  hurlements ,  et  vou- 
lurent rebrousser  chemin.  Mais  Linstang  les  arrêta  :  comment, 
couards,  leur  dit-il,  jk  la  peur  vous  saisit,  et  restez  là  ébahis 
comme  gens  sans  cœur  !  Or  sus ,  reprenez  courage  et  mar- 
chons à  la  bête.  Icelles  paroles  étaient  à  peine  prononcées  qu'ils 
virent  venir  à  eux  le  monstre  criant  nu  â  â,  nu  a  â.  IN 'en 
fallut  pas  davantage ,  chacun  prit  la  fuite,  les  unsdeci,les 
autres  delà,  aucuns  es  champs,  aucuns  es  bois,  aucuns  es 
marais ,  si  bien  que  le  pauvre  chevalier  resta  seul  bien  marri 
de  telle  couardise  et  trahison.  Toutefois  il  ne  perdit  pas  cou- 
rage ,  et  s'étant  dévotement  signé ,  il  s'apprêtait  à  combattre 
pour  défendre  chèrement  sa  vie ,  lorsqu'il  vit  le  monstre  pour- 
suivant deux  fuyards,  lesquels  vinrent  se  cacher  es  roseaux 
d'un  étang  voisin,  dont  mal  leur  en  prit,  car  furent  pris  sans 
pouvoir  faire  un  pas ,  ni  se  défendre  et  furent  la  proie  du 
dragon. 

Linstang  revint  dans  son  logis  l'oreille  basse ,  et  maugréant 
ne  plus  ne  moins  qu'un  dogue  courageux  que  son  maître  a 
battu ,  se  renferma ,  ne  voulant  voir  personne ,  et  surtout 
évitant  la  rencontre  du  sire  de  Caboran ,  duquel ,  pensait-il , 
il  avait  encouru  vitupération  pour  avoir  failli  à  sa  pro- 
messe. 

Le  jour  suivant  comme  il  se  promenait  triste  et  rêveur ,  ré- 
fléchissant à  sa  mésaventure ,  lui  vint  une  idée  qui  le  trans- 


192  EXCURSION    ARCHÉOLOGIQUE 

porta  d'aise  si  vrai  est  de  dire  que  amour  et  vergogne  sont 
deux  maîtres  ingéniant  finesse  d'esprit  et  subtiles  inventions. 
Arrière ,  se  dit  il ,  arrière  serfs  couards  ;  ferai  en  sorte  que 
n'aie  besoin  de  vous.  Incontinent  appele-t-il  ses  chiens  favoris 
et  bien  dressés  à  la  chasse  du  sanglier  :  Sus,  Pluton,  Ronge 
fer,  Médor,  clamat-il  avec  force,  tôt  dogues  accoururent 
devers  leur  maître ,  branlant  la  queue ,  dressant  l'oreille ,  et 
jetant  cris  de  joie  comme  chiens  que  l'on  amène  à  la  curée. 
Ah  les  bons,  les  vaillants  amis,  fit  Linstang,  en  les  flattant 
de  la  main  !  Puis ,  se  mit  en  mesure  d'exécuter  ce  qu'il  avait 
en  pensée.  Pour  ce  faire,  et  tirer  parti  du  courage  de  ses 
fidèles  dogues ,  il  s'ingénia  de  représenter  en  bois  un  dragon 
de  tout  point  semblable  au  serpent  Nu  â  â,  couvrant  le  tout 
d'une  toile  rousse  tachetée  de  gris  d'ambre.  Ce  ne  fut  tout  ; 
besoin  était  d'accoutumer  les  chiens  à  courir  sus  à  la  bete. 
A  donc  que  Linstang  les  appelé  ;  mais ,  à  la  vue  du  monstre 
ils  s'arrêtent,  transis  de  peur  et  poussant  hurlements  en  ma- 
nière de  chiens  qui  ont  perdu  leur  maître.  Ce  que  voyant  le 
chevalier  excite  leur  colère  par  gestes  et  propos ,  rien  n'y  fait, 
Linstang  prend  alors  son  épée  dont  à  coups  redoublés  frappe 
le  mannequin,  et  soudain  les  chiens  s'élancent,  et,  à  belles 
dents  déchirent  la  bête. 

Au  jour  en  suivant,  icelle  épreuve  recommence  qui  à  mer- 
veille réussit.  Bien ,  dit  le  chevaUer ,  voyons  si  mes  chiens  n'au- 
raient pas  peur  si  la  bête  se  mouvait  en  fureur.  Ressorts  sont 
adaptés  à  la  machine  desquels  les  yeux ,  la  tête ,  la  gueule  et 
la  queue  reçoivent  agitation  et  mouvement ,  ce  nonobstant  les 
chiens  fondirent  dessus  comme  devant  et  la  mirent  en  pièces. 

Ceci  fait ,  Linstang  passe  au  cou  de  ses  chiens  larges  et 
forts  colliers  armés  de  pointes  longues  et  tranchantes ,  d'iceux 
garnit  le  corps  d'une  épaisse  cinture  en  cuir  de  taureau 
hérissé  de  petites  lames  de  faulx ,  mêmement  ajoute  à  leurs 
pattes  bracelets  de  cuir  aussi  couvert  de  pointes  aiguës  ;  puis 


DE   SAINTES   A    LUÇON   ET    RETOUR.  f^l9S 

s'arma  lui-même  de  pied  en  cap,  et  ainsi  prend  chemin  devers 
l'antre  du  dragon. 

Sitôt  que  eurent  gagné  le  lieu  dit  de  Plaisance,  soudainement 
virent  venir  à  eux  le  monstre  criant  :  nu  â  a ,  nu  â  â  !  Pensez 
qu'eurent  peur  les  dogues,  et  s'arrêtèrent  cois  d'abord,  n'o- 
sant bouger,  puis  de  hurler  plaintivement;  notez  que  le  ser- 
pent exhalait  au  loin  odeur  infecte,  lançait  éclairs  de  ses 
yeux ,  et  ouvrait  une  gueule  horrible.  Si  vrai  est  de  dire  que 
ne  vous  souhaite  pareille  rencontre ,  Dieu  vous  en  garde  et 
moi  aussi.  A  doncques  en  ce  moment  Linstang  leva  les  yeux 
au  ciel  pria  la  vierge  Marie  mère  de  N.  Seigneur  de  lui  venir 
en  secours ,  et  tôt  se  porta  bravement  à  l'encontre  du  monstre, 
clamant  à  moi  Pluton,  Ronge  fer,  Médor!  Et  il  attaque  la 
bête  laquelle  saisit  la  lance  du  chevaher  et  la  brisa  en  éclats. 
Ce  voyant ,  Linstang  tira  son  épée  dont  enfonça  la  lame  bien 
avant  dans  la  gueule  du  monstre  et  la  remplit  de  sang;  puis 
se  retrancha  derrière  un  arbre,  cherchant  jour  à  sa  pointe  au 
travers  des  dures  écailles  de  la  bête ,  tant  que  son  épée  venant 
aussi  à  se  rompre ,  il  lira  son  poignard  de  fine  trempe  duquel 
dextrement  se  servit  contre  les  yeux  du  dragon  pendant  que 
les  chiens  pleins  d'ardeur  lui  déchiraient  qui  le  poitrail ,  qui 
le  ventre ,  qui  les  flancs ,  et  travaillèrent  de  leurs  dents ,  que 
l'horrible  bête  poussait  hurlements  effroyables,  et  jetait  un 
sang  noir  dont  fut  merveilleusement  augmentée  l'ardeur  des 
chiens.   Cependant  le  chevalier  profitant  de  la  détresse  du 
monstre  sans  cesse  harcelé  par  les  chiens ,  plongea  sa  lame  de 
poignard  de  rechief  dans  l'œil  de  la  bête ,  et  si  avant ,  qu'il 
l'étourdit  ;  puis  l'enfonça  dans  le  cœur ,  et  le  dragon  qui  se  tor- 
dait avec  cris  épouvantables  tomba  sur  le  flanc  et  rendit  l'âme. 

Maître  du  champ  de  bataille ,  Linstang  posa  genouil  en  terre 
pour  rendre  grâces  à  Dieu  et  à  N.  Dame  de  la  victoire  dont 
fut  joie  en  toute  la  contrée.  Après  avoir  flatté  ses  chiens  avec 

13 


\9U  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

bonnes  douces  paroles ,  il  coupa  la  tête  du  dragon  et  la  porta 
au  sire  de  Caboran ,  lequel  tint  sa  promesse ,  et  accorda  sa 
fille  au  vaillant  chevalier. 

Avec  le  surnom  de  Nuââ  qui  lui  fut  donné  en  souvenir  de 
sa  glorieuse  victoire ,  Linstang  devint  possesseur  par  son  ma- 
riage avec  la  fille  du  sire  de  Charron  de  toutes  les  terres  qui 
plus  tard  furent  circonscrites  par  les  fiefs  deSerigny,Courçon, 
Ferrières,  par  le  comté  de  Beuon,  Yirson  et  S.  Médard. 
Plein  de  reconnaissance  pour  la  mère  de  Dieu  dont  il  avait 
invoqué  le  secours,  il  fit  élever  en  son  honneur  une  chapelle 
sur  le  lieu  même  du  combat.  Cette  église  fut  détruite  pendant 
les  guerres  des  comtes  de  Nuaillé  et  de  Benon.  11  n'en  reste 
plus  de  vestiges.  Sur  la  caverne  qui  servait  de  repaire  au 
monstre ,  il  fit  construire  un  château  flanqué  de  tours ,  qu'il 
entoura  de  fossés  larges  et  profonds.  Ce  château  prit  le  nom 
de  Nuââ.  Il  fut  détruit  d'abord  par  une  tempête ,  et  plus  tard 
par  les  flammes. 

Léonore  Lipanet,  dame  de  ChâtellaiUon,  qui  donna  le  jour 
à  la  grande  famille  des  Isembert ,  rebâtit  le  castrum ,  non  sur 
les  mêmes  fondements ,  mais  à  cent  pas  plus  loin ,  à  l'extré- 
mité occidentale  du  promontoire.  C'est  alors  qu'il  reçut  le 
nom  de  NuaiUé  ;  mot  composé  de  Nuââ ,  surnom  de  son  pre- 
mier fondateur,  et  de  Aillé  mot  celte-alain  qui  signifie  hu- 
mide ,  entouré  d'eau ,  d'où ,  par  abréviation  Nuaillé.  Frappé 
par  la  main  puissante  du  temps,  ce  castrum  ne  conserve  aujour- 
d'hui de  son  antique  splendeur  que  de  nobles  souvenirs. 
Quelques  pans  de  ses  hautes  et  épaisses  murailles ,  des  tours 
tronquées ,  des  bastions  à  demi  démolis  se  voyaient  encore  il 
y  a  peu  d'années ,  voix  silencieuses  qui  proclamaient  éloquem- 
ment  à  la  face  de  la  teite  la  courte  durée  des  choses  en  appa- 
rence les  plus  indestructibles. 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  195 

le  Gué  d'Alleré,  doyenné  de  Courçon  d'Annis. 

Aleré  ;  vadum  d'Alere,  d'Alirai;  vadiacum;  vadum  de 
Alençon  ;  PJancas  Alerias  ;  ecclesia  parochialis  Sancti  An- 
dreae  de  vado  d'Alizay  ;  ecclesia  parochialis  Sancti  Andra 
de  vado  olereo;  Saint  André  du  Gué  d'ollereau;  le  Gué 
d'Alleré,  tels  sont  les  noms  de  cette  localité,  aujourd'hui 
cure  du  doyenné  de  Courçon  d'Aunis. 

Dans  les  premiers  siècles  de  notre  ère,  le  territoire  de 
cette  commune  était  en  partie  submergé;  les  déchirements 
de  la  falaise  qui  bornait ,  au  Midi ,  le  golfe  appelé  le  Lac  des 
deux  Corbeaux ,  y  entretenaient  de  nombreuses  lagunes  ; 
quelques  parties  du  sol  assez  élevées  pour  être  à  l'abri  de 
l'inondation ,  ou  assez  solides  pour  résister  à  l'érosion,  étaient 
seules  habitables,  et  pouvaient  servir  aux  communications 
entre  les  tribus  du  Midi  et  celles  du  Nord ,  les  Santones  pro- 
prement dits ,  et  les  Santones  liberi.  De  là  peut-être  le  nom 
de  Vadum ,  Gué ,  donné  à  cette  localité. 

Son  histoire  se  relie  naturellement  à  celle  de  la  châtellenie 
de  Benon ,  dont  elle  dépendait  ;  elle  dut  en  suivre  la  fortune 
bonne  ou  mauvaise. 

L'ancienne  éghse  du  Gué  n'existe  plus  :  elle  a  été  détruite 
de  nos  jours ,  j'en  ignore  la  cause.  Peut-être  n'était-elle  plus 
en  rapport  avec  les  besoins  de  la  population ,  peut-être  exi- 
geait-elle quelques  réparations,  et  on  aura  jugé  à  propos  dô 
la  remplacer  par  l'une  de  ces  maisons  blanchies,  bien  revêtues 
de  plâtre  en  dedans,  et  percées  de  larges  fenêtres  de  salon. 
De  larges  portes  à  deux  battants  conduisent  du  sanctuaire  à 
la  sacristie,  d'une  part,  et  de  l'autre  à  la  chambre  à  coucher 
de  M.  le  Curé.  Cela  est  très-commode  assurément,  mais  cela 
est-il  bien  convenable  ?  Faut-il  ajouter  que  le  sapin 
doré  remplace  l'autel  devant  lequel  s'étaient  agenouillées  dix 


496  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

générations!  Disons  à  la  louange  de  M.  le  Curé  actuel  du 
Gué  que  ces  vénérables  restes  de  l'église  de  St. -André  n'ont 
pas  été  livrés  aux  flammes  ;  on  en  a  fait  des  fonts.  La  pierre 
sacrée  est  remplacée  par  une  cuve  baptismale;  le  tabernacle 
et  le  contre- rétable  avec  ses  statuettes,  ses  colonnes  torses 
enluminées  et  rehaussées  d'or  garnissent  le  mur.  Mieux  eût 
valu ,  sans  doute ,  laisser  cet  autel  en  place  ;  mais ,  son  rempla- 
cement étant  décidé ,  nous  devons  remercier  M.  le  Curé  de 
l'avoir  sauvegardé  en  l'utilisant  quand  même. 

Vouhé ,  doyenné  de  Snrgères. 

Voyaco  villa,  Vociec  villas  Beata  Maria  de  Voyaco , 
ecclesia  parochialis  Beatœ  Mariœ  de  Vouheio ,  Vohé , 
Vouhé.  —  Cette  petite  paroisse ,  relevant  du  prieuré  de  St.  - 
Savinien-sur-Charente ,  devait  55  s.  de  procuration  à  l'évêque 
de  Saintes  en  tournée  diocésaine.  Son  église ,  sous  le  vocable 
de  la  Sainte  Vierge,  est  bien  conservée.  C'est  un  édifice 
roman  pur  et  sans  ornementation. 

Durant  nos  guerres  de  religion ,  cette  commune  eut  à  souf- 
frir des  divers  partis  qui  s'y  fortifièrent  sur  les  positions  les 
plus  élevées.  On  y  voit  encore  des  restes  de  forts  et  de  re- 
doutes ,  constructions  des  XVP.  et  XVII^  siècles. 

Dans  la  partie  Nord  s'élevait  autrefois  le  prieuré  de  St.- 
Vivien  d'Argenson ,  Sancti  Bibiani  de  Argenconio.  C'est  au- 
jourd'hui une  propriété  particulière  qui  a  conservé  son  ancien 
nom.  Par  une  charte  de  H  70,  Aliénor  avait  donné  à  ce 
prieuré  le  droit  de  prendre  dans  la  forêt  de  Benon  le  bois  né- 
cessaire à  son  chauffage.  Une  autre  charte  de  1221  cite  le 
même  prieuré  sous  le  nom  de  monasterium  novum  in  brolio 
de  Ariencon. 


m 


DE   SAINTES   A  LUÇON    ET   RETOUR.  197 

Sorsères, doyenné,  arebiprétré  de  Rochefort. 

Castrum  Surgeriacum ,  Surgeriœ ,  Surgeure ,  Surgeon, 
ecclesia  parochialis  Beatce  Mariœ  de  Surgeriis  ,  Surgères , 
telles  sont  les  dénominations  diverses  sous  lesquelles  est  dé- 
signée cette  baronnie  qui  relevait  du  comté  de  Benon. 

La  terre  de  Surgères  était  anciennement  possédée  par  la 
maison  de  31aingot,  dont  nous  avons  la  filiation  depuis  le 
commencement  du  XP.  siècle.  Ainsi  ^  Guillaume  Maingot, 
premier  du  nom  ,  vivait  en  1027  ;  Hugues  ,  son  fils,  premier 
du  nom,  était  nommé  le  premier  entre  les  grands  du  palais 
de  Geoffroy,  duc  d'Aquitaine,  il  vivait  en  1076;  son  fils, 
Guillaume ,  deuxième  du  nom ,  sire  de  Surgères  et  de  Dam- 
pierre-sur-Boutonne  du  chef  de  sa  mère ,  vivait  encore  en 
1129;  son  fils,  Guillaume  III,  sénéchal  de  Poitou,  épousa 
la  fdle  de  Geoffroy  de  Rançon,  seigneur  de  ïailleboui^,  et 
laissa  sa  terre  à  son  deuxième  fils ,  Guillaume  IV ,  l'aîné  étant 
mort  du  vivant  de  son  père  ;  son  troisième  fils  épousa  ^Enor 
de  Châtellerault,  et  Geoffroy  de  Surgères ,  son  quatrième  fils , 
a  fait  la  branche  des  seigneurs  de  Granges  ;  Guillaume  V , 
fils  de  Guillaume  IV,  sire  de  Surgères  et  de  Dampierre,  était 
mort  en  1239;  sa  veuve  fit  hommage  à  Alphonse ,  comte  de 
Poitiers  ;  l'aîné  de  ses  enfants  lui  succéda  sous  le  nom  de 
Guillaume  VI,  et  Hugues  épousa  Eline  de  Tonnay;  Guillaume 
VI ,  sire  de  Surgères  et  de  Dampierre ,  chevalier ,  s'obligea 
envers  le  comte  de  Poitiers,  par  lettres  de  septembre  1240, 
de  lui  livrer  son  château  de  Surgères  lorsqu'il  en  serait  re- 
quis, et  de  n'y  faire  à  l'avenir  aucune  fortification;  il  laissa 
de  sa  deuxième  femme  Guillaume  VII  qui  lui  succéda,  et 
Hugues  qui  a  fait  la  branche  de  la  Flocelière  ;  Guillaume  VII 
mourut  en  1287  ;  son  fils,  Hugues,  deuxième  du  nom,  sire 
de  Surgères^  et  de  Dampierre,  chevalier,  épousa  Alix  de  Par- 


198  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

thenay ,  fille  de  Hugues  l'Archevêque  ;  leur  fils  ,  Guillaume 
VIII,  hérita  de  leurs  terres  et  servit,  en  1301 ,  dans  la  guerre 
de  Flandre ,  avec  un  chevalier  et  sept  écuyers  ;  ce  Guillaume 
VIII,  veuf  de  Jeanne  de  Previlly ,  épousa  Thomasse  d'Albret; 
fille  d'Amajeu  VI ,  sire  d'Albret;  leur  fils,  Guillaume  IX  , 
mourut  avant  13Zi2  sans  laisser  de  postérité.  Les  terres  de 
Surgères  et  de  Dampierre  passèrent  à  Jeanne  de  Surgères, 
mariée  à  Jean  l'Archevêque,  sire  de  Parthenay,  laquelle 
épousa  en  deuxièmes  noces  Aymar  de  Clermont,  sieur  d'Hau- 
terive.  Cet  Aymar  de  Clermont  était  fils  puîné  de  Aymar  de 
Clermont ,  quatrième  du  nom ,  célèbre  par  son  mérite ,  son 
pouvoir  et  par  ses  services ,  sieur  de  Clermont  dans  le  Vien- 
nois, et  grand-maître  de  Dauphiné.  Il  ne  faut  pas  confondre 
cette  maison  du  Dauphiné  avec  celle  des  Clermont  de  Tho- 
rigny,  vicomtes  d'Aulnay.  Joachin  de  Clermont,  fils  d'Aymar 
et  de  Jeanne ,  porta  le  titre  de  Surgères  et  de  Dampierre  de 
1395  à  1^22;  il  épousa  Isabeau  de  Surgères  de  la  Flocelière 
dont  il  n'eut  pas  d'enfants  ;  il  eut  de  Jeanne  d' Aussure  Tristan 
de  Clermont  qui ,  mort  sans  postérité ,  laissa  à  son  puîné , 
Antoine  de  Clermont,  les  terres  de  Surgères  et  de  Dampierre, 
lequel  eut  de  sa  seconde  femme ,  Catherine  de  Lévis ,  Louise 
de  Clermont ,  héritière  de  sa  baronnie  de  Surgères.  Louise , 
baronne  de  Surgères,  épousa,  en  1^75,  Roderic  de  Fon- 
sèque,  issu  des  comtes  de  Monterey,  dont  elle  eut  six  enfants, 
entr'autres  Edmond  de  Fonsèque ,  baron  de  Surgères ,  qui 
épousa  Hardoine  de  Laval,  et  Hélène  de  Fonsèque  de  Surgères, 
qui  épousa  à  St. -Jean-d' AngeH ,  le  24  janvier  lZi97,  Philippe 
de  Barbezières.  Edmond  de  Fonsèque  eut  de  Hardoine  de 
Laval ,  René  de  Fonsèque ,  baron  de  Surgères ,  marié  à  Anne 
de  Cossé-Brissac,  dont  deux  enfants,  Charles  de  Fonsèque, 
baron  de  Surgères ,  et  Hélène  de  Surgères  qui  ne  fut  pas 
mariée  et  devint  fille  d'honneur  de  la  reine  Catherine  de  Mjé- 
dicis.  Charles  de  Fonsèque  épousa  Esther   Chabot,   fille  de 


DE   SA.INTES  A   LUÇON   ET   RETOUR.  199 

Charles  de  Chabot-Jarnac ,  sieur  deSte.-Foy,  mort  en  1573. 
De  ce  mariage  ne  vint  qu'une  fille ,  Hélène  de  Fonsèque  de 
Surgères,  qui  épousa,  le  k  août  1600,  Isaac  de  la  Roche- 
foucauld ,  baron  de  Montendre  et  de  Montguyon ,  à  qui  elle 
porta  la  terre  de  Surgères  ;  leur  fils  aîné ,  Charles  de  la  Ro- 
chefoucauld-Fonsèque  ,  baron  de  Surgères ,  substitué  au  nom 
et  armes  de  Fonsèque ,  eut  de  sa  femme ,  Renée  Thevin ,  en 
1634,  Louis-Charles  de  la  Rochefoucault-Fonsèque ,  marquis 
de  Montendre  ,  sieur  de  Montguyon ,  baron  de  Surgères ,  qui 
épousa  Anne  Pithou ,  dont  il  eut  Isaac-Charles ,  comte  de 
Montendre ,  colonel  du  régiment  des  vaisseaux ,  à  la  tête  du- 
quel il  fut  tué  à  la  bataille  de  Luzzara,  le  15  août  1702; 
François ,  qui  embrassa  la  réforme  ;  Louis ,  qui  suit  ;  Paul- 
Auguste-Gaston  ,  colonel  du  régiment  de  Béam  ,  qui  épousa , 
en  1709,  Anne-Marie-Louise  Chabot,  comtesse  de  Jarnac , 
fille  aînée  et  héritière  de  Guy-Henry  Chabot,  comte  de 
Jarnac ,  mort  sans  postérité  en  1714,  et  Hélène-Françoise  de 
la  Rochefoucault  qui  se  fit  religieuse.  Louis  de  la  Rochefou- 
cault-Fonsèque, marquis  de  Montendre,  etc.  ,  baron  de  Sur- 
gères ,  capitaine  de  vaisseau  en  1704  ,  épousa  la  fille  de  Flo- 
rent d'Argouges ,  maître  des  requêtes.  J'ignore  si  de  ce  ma- 
riage il  y  eut  des  héritiers  mâles  ,  ou  si  la  terre  de  Surgères 
passa  dans  une  branche  latérale  par  vente  ou  transaction  ; 
toujours  est-il  que  cette  terre  a  été  achetée  de  nos  jours  par 
M.  le  baron  de  Coupé  ;  le  vendeur  a  été  M.  le  duc  Doudauville. 
Le  Père  Arcère ,  dans  son  Histoire  de  la  Rochelle ,  et 
après  lui  M.  Massiou  et  R.-P.  Lesson,  commettent  un  ana- 
chronisme au  sujet  d'Hélène  de  Surgères,  fille  d'honneur  de 
la  reine  Catherine  de  Médicis ,  et  qui  acquit  quelque  célébrité 
par  la  passion  et  les  vers  qu'elle  inspira  à  Pierre  de  Ronsard. 
Elle  était  fille ,  disent-ils ,  de  Louis  de  Clermont  et  de  Roderic  de 
Fonsèque ,  femme  de  Phihppe  de  Barbezières.  —  Rétablissons 
les  faits  et  les  sexes  :  Roderic  de  Fonsèque  ,  issu  des  comtes 


1 


200  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

de  Monterey,  en  Espagne,  épousa,  vers  1475,  Louise  de 
Clermont ,  héritière  de  la  baronnie  de  Surgères.  De  ce  ma- 
riage naquirent  six  enfants,  entr'autres  Edmond  de  Fonsèque, 
baron  de  Surgères ,  et  Hélène  de  Fonsèque  de  Surgères  ,  qui 
épousa,  par  contrat  passé  à  St.-Jean-d'Angeli,  par  devant 
M^  Johanon,  garde  du  scel  royal,  le  24  janvier  1497  ,  Philippe 
de  Barbezières.  Ronsard  est  né  le  25  février  1525.  Ce  n'était 
donc  pas  à  cette  Hélène  de  Surgères ,  presque  septuagénaire , 
que  s'adressait  alors  le  prince  des  poètes,  mais  bien  à  une  autre 
Hélène  de  Fonsèque  de  Surgères,  petite  nièce  de  la  première,  et 
fille  de  René  de  Fonsèque  et  d'Anne  de  Coslé.  D'autres  voulant 
éviter  ce  premier  anachronisme  tombent  dans  un  autre  égale- 
ment facile  à  constater.  La  belle  Hélène  de  Surgères,  chantée 
par  Ronsard,  était,  disent-ils,  femme  d'Isaac  de  la  Roche- 
foucault ,  baron  de  Montende ,  etc. ,  qui  s'appelait  également 
Hélène  comme  sa  tante  et  sa  grand'tante.  Ceci  ne  peut  pas 
être.  En  effet ,  cette  troisième  Hélène  de  Surgères  épousa  Isaac 
de  la  Rochefoucault  le  2  août  1600;  or,  en  supposant  que 
cette  dame  eût  30  ans  à  cette  époque,  ce  qui  n'est  guère  pro- 
bable, elle  n'aurait  eu  que  14  ans  en  1585 ,  année  où  mourut 
Ronsard ,  à  plus  forte  raison  ne  pouvait-elle  pas  faire  partie 
de  V Escadron  volant  de  Catherine  de  Médicis  en  1569.  La 
belle  saintongeaise  dont  les  vertus ,  beauté  et  rares  perfections 
étaient  tant  célébrées,  ne  se  maria  point  comme  l'atteste  A. 
Duchesne,  peut-être  voulut-elle  toujours  demeurer  l'objet 
des  hommages  de  ce  grand  Monsieur  de  Ronsard ,  comme 
on  disait  alors. 

Le  Père  Arcère  se  trompe  aussi  quand  il  dit  que  «  le  sire 
de  Surgères  se  trouva  à  la  fameuse  bataille  de  Poitiers  en 
1356  ;  que  Jacques  de  Sui^ères  parut  en  1371 ,  à  la  suite  du 
duc  de  Lancastre  ;  que  Jean  de  Surgères ,  chevalier ,  était 
au  service  de  l'Angleterre  sous  les  ordres  du  prince  de  Galles 
en  1369.   »  Le  docte  écrivain  paraît  n'avoir  pas  remarqué  que 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  201 

dans  la  maison  de  Surgères ,  l'aîné  seul  héritait  de  la  baronnie 
et  du  nom  patronymique  ;  les  puînés  et  les  filles  prenaient  le 
nom  de  Surgères.  Ce  qu'il  affirme  des  sires  de  Surgères,  il 
faut  l'entendre  d'une  branche  cadette. 

En  1345,  le  château  de  Surgères  fut  surpris  par  le  comte 
de  Derby;  en  1351,  les  Rochelais  en  chassèrent  les  Anglais. 
Par  suite  du  traité  de  Brétigny ,  Surgères  était  retombée  au 
pouvoir  des  Anglais  ;  Duguesclin  força  l'ennemi  à  évacuer  la 
place.  Louis  XI,  en  1472,  reçut  à  Surgères  les  députés  de 
la  Rochelle ,  et  il  fit  démanteler  le  château  ;  plus  tard  Charles 
VIII  permit  de  le  relever.  Durant  les  guerres  du  XVI^  siècle. 
Surgères  fut  alternativement  occupé  par  les  cathohques  et  les 
protestants  ;  le  prince  de  Condé  et  Henri  de  Navarre  y  séjour- 
nèrent à  différentes  fois ,  et  Louis  XIII  durant  le  siège  de  la 
Rochelle  y  vint  changer  d'air. 

L'ancien  castrum  de  Surgères  renfermait  l'église  et  des 
maisons  ;  il  servait  de  refuge  à  la  population  entière  ;  il  est 
encore  parfaitement  dessiné.  C'était  une  ellipse  de  230  mètres 
dans  son  plus  grand  axe,  et  de  150  mètres  dans  son  petit  axe, 
flanqué  de  vingt  tours  revêtues  en  pierres  de  tailles,  et  en- 
touré d'un  fossé  de  20  mètres  d'ouverture ,  dont  une  partie 
seulement  est  abreuvée  aujourd'hui  par  la  Gère ,  petite  rivière 
qui  vraisemblement  a  donné  le  nom  à  la  locahté.  Des  res- 
taurations nombreuses  ont  fait  disparaître  les  constructions 
féodales  du  château  proprement  dit  auquel  une  seule  porte 
donnait  accès.   La  porte  actuelle  a  été  construite  en  1756. 

L'église  de  Surgères  est  une  belle  page  à  étudier;  eUe  est 
du  XP.  siècle  ;  et  bien  qu'on  y  remarque  plusieurs  soudures , 
c'est  un  édifice  fort  curieux  au  point  de  vue  de  Tart  chrétien  ; 
croix  latine,  nef  avec  collatéraux,  abside  semi-circulaire, 
tour  du  clocher  à  la  croisée  des  transepts.  L'intérieur  de  cette 
basilique  n'offre  rien  de  remarquable,  si  ce  n'est  peut-être 
un  autel  ogival  dans  un  sanctuaire  pur  roman ,  et  la  voûte  en 


202  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

plafond  qui  remplace  les  anciennes  voûtes.  Deux  cryptes  l'une 
au-dessus  de  l'autre ,  ancienne  sépulture  des  barons  de  Sur- 
gères. A  l'extérieur ,  fenêtres  romanes  plein-cintre  aux  bas- 
côtés  et  à  l'apside ,  transepts  à  frontons  triangulaires ,  clocher 
du  XV.  formé  de  colonnettes  légères  groupées  en  faisceaux 
et  coiffé  d'une  toiture  à  six  pans  terminés  par  un  pyramidion. 
Il  faudrait  tout  un  livre  pour  décrire  la  belle  et  riche  façade 
romane  offrant  sept  portails  en  arcades  pleines,  une  seule 
ouverte ,  à  trois  voussures.  La  première  assise  est  intacte  et 
l'artiste  y  a  semé  une  très-grande  variété  de  moulures;  la 
deuxième  assise  a  été  restaurée  en  partie  et  est  percée  d'une 
immense  fenêtre  ogivale  du  XIV^  siècle.  Deux  plein-cintres 
encadrent  deux  cavaliers ,  en  demi-basse  et  très-frustes.  De 
nombreuses  colonnes  coupent  cette  façade  dont  les  angles 
s'amortissent  en  quatre  colonnes  à  demi  engagées.  Il  est  vive- 
ment à  désirer  qu'une  main  habile  débarrasse  les  joints  des 
racines  qui  les  dégarnissent ,  et  qu'un  rejointoiement  général 
et  bien  fait  assure  la  conservation  de  cette  admirable  page 
d'architecture  bysantine. 

Surgères  était  autrefois  un  archiprêtré  dont  le  titulaire  était 
nommé  par  l'archidiacre  d'Aunis,  et  présentait  aux  églises 
paroissiales  de  St.  -Jean  de  Prisse  et  de  Ste.  -Marie  de  Tho- 
rigné.  L'archiprêtre  devait  àl'évêquede  Saintes  en  tournée  10 
1.  10  s.  de  procuration.  Il  y  avait  aussi  une  collégiale  dont  le 
doyen  était  nommé  par  les  chanoines,  et  dans  les  derniers 
temps  par  le  roi.  Ce  doyen  ou  prieur  de  St.  -Pierre  de  Sur- 
gères nommait  à  l'éghse  paroissiale  de  Surgères ,  à  celles  de 
St.  -Germain  et  de  Landrais.  La  collégiale  de  St.  -Pierre  a  été 
détruite  en  18^1.  Le  doyen  de  Surgères  devait  à  l'évêque 
de  Saintes  en  tournée  10  1.  10  s.  de  procuration. 

L'un  des  premiers  barons  de  Surgères  avait  fondé  dans 
l'éghse  de  St.  -Gilles  une  collégiale  desservie  par  un  prieur  ou 
4oyen  et  des  chanoines.  Sous  l'épiscopat  de  Ramnulfe ,  évêque 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  203^ 

de  Saintes,  qui  siégea  depuis  1083  jusqu'à  1105  ou  110& 
qu'il  mourut  ;  Guillaume,  duc  d'Aquitaine,  y  fonda  une  au- 
mônerie  devant  servir  de  refuge  aux  pauvres  et  aux  infirmes , 
l'affranchissant  de  toutes  redevances ,  et  la  dotant  convenable- 
ment pour  que  les  pauvres  y  fussent  hébergés ,  et  les  malades 
soulagés  dans  leurs  souffrances  «  libérant  à  decimâ  et  ah 
«  omnibus  consuetudinibus ,  ut  fieret  in  eodem  hospitaîe  in 
«  quo  pauperes  hospitarentur ,  et  infirmi  ac  débiles  con- 
«  fortarentur. . .    » 

R.  P.  Lesson  porte  cette  fondation  à  l'année  1170 ,  par  la 
raison,  dit-il,  que  Guillaume  IX  ne  succéda  à  son  père 
qu'en  1126;  rien  n'oblige  à  attribuer  cette  fondation  à  Guil- 
laume IX ,  et  tout  porte  à  en  fixer  l'époque  à  l'épiscopat  de 
Ramnulfe  qui  était  mort  dès  1106,  et  qui  est  expressément 
nommé  dans  la  charte  du  duc  d'Aquitaine  «  Ego  Guillelmus, 
«  cames  pictaviensis ,  commonitus  pro  salute  anime  me  ce , 
«  tempore  Ramnulfi  Episcopi ,  terram  in  qu-â  domus 
«  eleemosinaria ,  juxta  sanctum  Mgidium  constructa  est 
«  dedi. ...    » 

Moréri  se  trompe  également  lorsqu'il  attribue  à  Guillaume 
Maingot,  troisième  du  nom,  la  fondation  de  cette  aumônerie  en 
1171.  Guillaume  III  et  son  frère  ne  fondèrent  pas  cette  aumô- 
nerie, mais,  par  charte  de  1171 ,  ils  affranchirent  du  droit  de 
viguerie  une  terre  qui  avait  été  donnée  à  St. -Gilles  de  Sur- 
gères par  Lambert  et  Hugues,  ministres  de  cet  établissement. 
Aliénor  et  Richard,  en  1179  et  1189,  prennent  cette  au- 
mônerie sous  leur  protection;  en  1195,  Guillaume  Maingot , 
baron  de  Surgères ,  l'affranchit  de  toute  redevance  ;  Sibille , 
dame  de  Surgères,  en  1241  ,  lui  donna  des  témoignages  de 
sa  protection.  J'ignore  à  quelle  époque  les  Minimes  furent 
appelés  à  St. -Gilles.  L'église  subsiste  entière  et  bien  con- 
servée; il  paraît  qu'elle  a  été  protégée  ainsi  que  le  monastère 
par  une  enceinte  bastionnée.  Un  des  prieurs  de  St.  -Gilles  ^ 


204  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

qui  avait  été  maître  d'école  à  Surgères,  Raymond  Pérault» 
né  à  Surgères  selon  l'opinion  la  plus  probable ,  a  fait  un 
chemin  rapide  et  a  laissé  un  nom  célèbre.  Evêque  de  Gurck, 
près  de  Viterbe,  et  enfin  de  Saintes,  nonce  apostolique  de 
Sixte  IV ,  il  reçut  la  pourpre  romaine  des  mains  d'Alexandre 
VI,  en  1493  ,  et  mourut  à  Viterbe  en  1505  ,  étant  légat  du 
patrimoine.  On  a  dit  de  Pérault  beaucoup  de  bien  et  beaucoup 
de  mal  ;  mais  il  est  à  remarquer  que  ses  détracteurs  ne  vi- 
vaient pas  de  son  temps  ;  ils  lui  sont  de  beaucoup  postérieurs  ; 
c'était ,  suivant  les  contemporains ,  un  prélat  d'une  vie  très- 
sainte  et  de  mœurs  très-pures.  Il  est  difficile  de  s'élever  d'une 
condition  très-humble  au  faîte  des  honneurs  sans  exciter  la 
défiance  de  certains  esprits  qui  ne  croient  pas  à  la  vertu  chez 
les  autres,  peut-être  parce  qu'ils  ne  la  croient  pas  chez  eux- 
mêmes. 

A  l'époque  de  la  domination  romaine ,  Surgères  faisait 
partie  de  la  tribu  des  Santones  Liberi;  il  ne  paraît  pas,  en 
effet ,  que  les  Romains  aient  séjourné  sur  son  territoire ,  on 
n'y  trouve  aucune  trace  de  leur  passage,  du  moins  que  je 
sache.  Parmi  les  souvenirs  de  l'ère  celtique,  il  faut  mentionner, 
non  loin  de  St. -Gilles,  le  lieu  appelé  le  Petit-Bataille ,  et, 
à  2  kilomètres  environ,  sur  la  route  de  St. -Saturnin-du- 
Bois,  le  Grand- Bataille,  médailles  traditionnelles  de  combats 
livrés  sur  leurs  emplacements,  et  dont  les  populations  ont 
gardé  forcément  le  souvenir.  Le  Petit-Bataille  n'a  pas  encore 
été  fouillé  ;  mais  tout  porte  à  penser  que  c'est  une  tombelle 
de  même  nature  que  le  Grand-Bataille  que  l'on  a  rasé  en 
1826.  «  Elevé  en  tertre  ovalaire  long  de  plus  de  150"\  sur 
kO  de  largeur,  dit  R.-P.  Lesson ,  ce  cliiron  était  formé  de 
pierres  étrangères  à  la  localité  ;  arrivé  à  une  certaine  profon- 
deur ,  on  a  rencontré  de  grosses  pierres  placées  à  plat  et  for- 
mant voûte.  Dans  le  caveau  principal  on  trouva  les  ossements 
d'un  seul  squelette  dont  le  crâne  était  très-épais ,  et  à  set 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  205 

côtés  une  hache  celtique  en  silex.  Les  compartiments  latéraux 
recelaient  des  ossements  en  grand  nombre ,  qui  ont  dû  appar- 
tenir à  une  centaine  de  cadavres  au  moins.  Comme  ces  pré- 
cieuses fouilles  ont  été  faites  par  des  terrassiers  chargés  du 
nivellement  de  la  route,  les  découvertes  qu'elles  auraient 
fourni  à  des  personnes  instruites  ont  été  perdues,  et  l'on 
sait  seulement  qu'on  n'y  a  pas  trouvé  de  monnaies,  mais 
qu'on  y  a  rencontré  des  boutons  en  os  et  des  coquilles  percées 
au  bout  et  qui  ont  dû  sen  ir  à  faire  des  colliers  ou  torques. 
Les  petites  pierres  étaient  toutes  tapissées  de  chaux  vive , 
sans  doute  pour  fermer  leurs  vides,  etçà  et  là  de  l'argile  cuite 
indiquait  l'action  du  feu  ou  des  bûchers.    » 

A  peu  de  distance ,  sur  la  droite  de  la  route  de  Surgères  à 
St.-Jean-d'Angeli,  est  la  paroisse  de  St-iMard,  ecclesia  pa- 
rochialis  Sancti  Medardij  alias  Sancti  Marci  propè  Sur- 
(j crias ,  que  je  ne  mentionne  que  pour  faire  remarquer  un 
exemple  de  l'instabiUté  des  choses  humaines.  De  cette  com- 
mune dépend  le  hameau  de  Charentenay ,  ancienne  viguerie , 
vicaria  Carantiniaco ,  aujourd'hui  dépossédée  même  de  son 
titre  de  paroisse. 

La  route  de  Périgueux  à  la  Rochelle,  que  je  suivais  depuis 
Surgères ,  traverse  le  village  de  Parançay  ,  seigneurie  appar- 
tenant autrefois  à  la  maison  de  Beaucorps,  dont  le  chef,  Geof- 
froy de  Beaucorps,  premier  du  nom,  vivant  en  1351  ,  est 
mentionné  au  nombre  des  écuyers  du  Combat  des  Trente.  Le 
château ,  occupé  encore  aujourd'hui  par  un  descendant  de 
Geoffroy,  était  autrefois  très-fortifié ;  Charles  VII,  n'étant 
encore  que  Dauphin,  y  fut  reçu  en  \l\k1,  comme  il  se  ren- 
dait de  la  Rochelle  à  St.  -Jean-d'Angeli. 

A  quelques  kilomètres  et  sur  la  droite  de  la  route  que  je 
franchissais  avec  une  rapidité  très-peu  rassurante ,  bien  que 
le  postillon  du  relai  de  Tournay  m'assurât  qu'il  n'y  avait  rien 


1206  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

à  craindre ,  qu'il  était  sûr  de  ses  chevaux ,  etc.  ,  se  montre 
la  commune  de  Nachamps ,  déchue  de  son  ancienne  impor- 
tance ;  car  Nachamps  ,  Nachens  ,  Napsensia ,  Napchiacus  , 
Napchio,  était  une  viguerie  sous  les  Garlovingiens  ,  Vicai^ia 
Napchiacus.  Aujourd'hui  ce  n'est  plus  qu'un  village  réuni 
pour  le  spirituel  à  la  paroisse  voisine. 

l-andes,  doyenné  de  St.-Jean-dMngeli. 

Ecclesia  yarochialis  Sancli  Pétri  des  Landes.  —  C'était 
un  bénéfice  à  la  nomination  du  prieuré  de  Tonnay-Boutonne, 
et  le  titulaire  devait  deux  écus  pour  procuration.  Son  éghse , 
dédiée  à  saint  Pierre-aux-Liens ,  est  du  XP.  siècle  et  n'offre 
rien  de  bien  remarquable.  Tout  près  du  hameau  est  le  tertre 
appelé  Mont-des-Groies ,  Mont-Richard ,  butte  très-élevée 
d'où  la  vue  embrasse  un  vaste  horizon.  Charles  IX  et  Louis 
XIII,  lorsqu'ils  assiégèrent  St. -Jean-d'iingeli ,  en  1569  et 
1621 ,  ont  tenu  leur  quartier  général  à  Landes.  Quelques 
écrivains  prétendent  que  le  château  qui  reçut  ces  deux  rois 
^tait  entouré  de  profondes  douves,  flanqué  de  huit  grosses 
tours  et  bâti  en  marbre  lumachelle.  On  ne  voit  aujourd'hui 
que  des  ruines  très-peu  caractérisées. 

la  Vergne,  doyenné  de  St.-Jean-d'Angeli. 

Ecclesia  parochialis,  seu  prioratus  curatus  Sancti  Martini 
de  Mioussaïo,  alias  la  Vergne;  Myoussaie ,  la  Vergne. — 
C'était  un  bénéfice  à  la  nomination  de  l'abbé  de  Sablonceaux; 
et  le  titulaire  devait  deux  écus  pour  procuration;  c'est  aujour- 
d'hui un  simple  village  avec  titre  communal,  desservi,  pour  le 
spirituel,  par  le  prêtre  voisin.  Le  lieu  appelé  le  Chau  pourrait 
bien  indiquer  la  présence  de  la  voie  romaine  que  l'on  recon- 
naît à  Fontorbe  et  au  Pouzat ,  se  dirigeant  sur  Bernay.  Le  26 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  207 

octobre  1569,  Charles  IX  assiégeant  St.-Jean-d'Angeli,  coucha 
à  la  Vei^ne,  au  camp  des  suisses  dont  on  montre  encore 
l'emplacement. 

S.-Jean-d'Angcli,  archiprètré. 

Angeriacum  ;  Engeriacus  ;  Angeri  ;  Engcri;  SanrAus  Jo- 
hannes  de  Angeriaco  ;  Sanctus  Johannes  angcliacensis  ; 
Sanctus  Joannes  angeriaccnsis  ;  S.  Jean  d' Angeri  ;  S.  Jean 
d'Angely ,  et  mieux  S.  Jean  d'Angeli. 

Sur  la  voie  romaine  se  rendant  de  Mediolanum  Santonum 
à  Fontiniaciim  et  de  là  chez  les  Nannetes,  existait,  au  temps 
de  la  domination  romaine ,  et  sur  les  bords  de  la  Boutonne , 
Vulturnus,  une  Station,  et  sûrement  une  Villa  dont  la  pré- 
sence est  attestée  par  des  témoins  irrécusables ,  briques  h  re- 
bords, ciment,  médailles.  Quelle  fut  l'importance  de  cette 
fabrique  cachée  dans  la  forêt  d'Essouvert ,  exolverto  qui  s'é- 
tendait alors  sur  tout  le  territoire  occupé  aujourd'hui  par  la 
ville  de  St.-Jean-d'Angeli?  des  fouilles  suivies  avec  intelli- 
gence pourraient  nous  le  dire.  Toujours  est-il  qu'une  cha- 
pelle, sous  le  vocable  de  la  reine  du  Ciel,  réunissait  pour  le 
culte  les  fidèles  de  la  contrée ,  dès  le  V^  siècle.  En  /i02 ,  le 
clergé  de  l'église  de  St. -Pierre  de  Poitiers  céda  cette  cha- 
pelle à  Ambroise ,  évêque  de  Saintes.  Fillaut  qui  cite  l'acte 
de  cession  ajoute  que  l'église  abbatiale  de  St.  -Jean-d'Angeli 
fut  dans  la  suite  bâtie  sur  l'emplacement  de  cette  chapelle; 
mais  il  se  trompe.  L'édifice  en  question  était  plus  à  l'Ouest , 
et  il  devint  plus  tard  l'éghse  de  l'Aumônerie.  Ruinée  par  les 
Normands,  elle  fut  rebâtie,  et  nous  en  avons  les  restes  derrière 
le  Palais-de-Justice.  Tout  près  de  ce  premier  oratoire ,  et  à 
l'Est,  fut  bâti  l'hébergement  qui  existait  au  VHP.  siècle, 
sur  les  rives  de  la  Boutonne ,  à  l'extrémité  de  la  forêt.  Une 
tradition  qui  n'est  pas  sans  fondement  veut  que  les  habitants 


208  EXCURSION  ARCHÉOLOGIQUE 

de  Saintes,  fuyant  les  Sarrasins  qui  dévastaient  leur  ville,  y  aient 
trouvé  un  asile  en  729.  Cet  hébergement,  appelé  Angelia- 
cum,  était  un  rendez-vous  de  chasse.  Il  fut  bâti  par  les  rois 
mérovingiens,  ou  peut-être  par  les  rois  "NVisigots  qui  ont 
habité  la  contrée  :  une  rue  qui  longe  les  anciens  fossés  de 
l'enceinte  de  cet  hébergement  portait,  en  10^8,  le  nom  de 
rue  Alaric,  c'est  aujourd'hui  la  rue  Regnault  qui  est  à  15 
mètres  en  contre-  bas  du  plateau  qui  servait  d'assiette  à  cet 
ancien  pied-à-terre  des  rois  d'Aquitaine  ou  des  comtes  de 
Poitiers.  La  femme  et  les  enfants  de  Waiffre  s'y  trouvaient 
lorsque  Pépin  vint  le  combattre;  Louis-le-Débonnaire  y  habitait 
une  partie  de  l'année;  Pépin  s'y  trouvait,  lorsqu'en  817  les 
Normands  débarquèrent  pour  la  première  fois  sur  la  côte 
d'Angoulins ,  c'est  de  là  qu'il  partit  pour  aller  les  attaquer. 

Vers  le  même  temps,  Pépin  abandonne  le  palais  d'Angerie 
à  des  moines  Bénédictins  qu'il  y  établit  au  nombre  de  75. 
Les  auteurs  du  Gallia  Christiana  assignent  à  cette  fondation 
la  date  de  837  ;  c'est  évidemment  une  erreur.  Dom  Fontenau 
adopte  la  date  de  817   d'après  quelques  chroniques  manu- 
scrites. C'est  en  837  que  Pépin  restitua  l'abbaye  dont  il  s'était 
emparé  pendant  la  guerre  contre  son  père ,  et  qu'il  rendit 
avec  de  nouvelles  terres.  Trente  ans  après  sa  fondation ,  vers 
850  selon  Dom  Fontenau ,  le  monastère  fut  pillé  et  détruit 
par  les  Normands,  et  les  moines  dispersés.  Ils  revinrent  après 
le  calme  rétabli ,  et  ils  étaient  dans  leur  maison  avant  928  , 
car    à  cette  époque    Itier  leur   donne  des  propriétés  sises 
près  de  Melle  et  de  Briou.  Le  monastère  fut  relevé  par  les 
soins  d'Eble  ,  évêque  de  Limoges ,  et  de  Ralgaire ,  comte  de 
la  même  ville;  et,  en  9^1 ,  Louis  d'Outremer  y  nomme,  en 
qualité  d'abbé,  Martin,  déjà  abbé  de  St.-Cyprien  de  Poitiers. 
Bien  que  ce  Martin  soit  le  premier  abbé  connu  par  l'histoire, 
il  n'est  pas  à  présumer  que  le  monastère  n'ait  pas  eu  d'abbés 
jusqu'à  cette  époque  ;  quelques-uns  prétendent  que  le  moine 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  209 

Félix ,  qui  apporta  d'Orient  le  chef  de  saint  Jean-Baptiste , 
gouverna  ce  monastère  avant  Martin ,  et  qu'il  y  mourut  en 
odeur  de  sainteté.  On  a  fait  plusieurs  versions  sur  la  manière 
dont  la  tête  de  saint  Jean-Baptiste  fut  apportée  à  Angérie. 
M.  Gaultier,  dans  sa  Statistique  de  la  Charente- Inférieure , 
a  consigné  une  légende  tirée  de  la  chronique  de  Maillezais, 
de  celle  de  Adhémar  de  Chabanais  et  des  annales  de  Mabillon. 
Je  la  reproduis  ici. 

Légende  de  St.-Jean-d'Angcli. 

«  Pépin,  roi  d'Aquitaine,   après  avoir  reçu  le  chef  de 
saint  Jean-Baptiste ,  qui ,  dit-on  ,  fut  apporté  d'Orient ,  fit  ^ 
par  l'avis  de  son  père ,  Louis-le-Débonnaire ,  du  palais  qu'il 
avait  à  Angéri ,  un  monastère  qu'il  voulut  dédier  au  Précur- 
seur. Mais  ce  monastère ,  trente  ans  après  sa  fondation ,  subit 
le  même  sort  que  tous  ceux  de  l'Aquitaine ,  qui  furent  ruinés 
de  fond  en  comble  par  les  Normands.  Dans  la  suite  on  ignora 
long-temps  le  lieu  où  cette  tête  avait  été  déposée.  Cependant 
quelques  années  après  le  rétablissement  de  l'abbaye  par  les 
comtes  Ebbon  et  Ratgaire,  Alduin ,  abbé  de  ce  monastère, 
trouva,  en  1010,  dans  une  petite  châsse  de  pierre ,  taillée 
en  forme  pyramidale,  un  rehquaire  d'argent  qui  renfermait 
cette  tête.  Guillaume  V ,   duc  d'Aquitaine ,   revenant  après 
Pâques  d'un  pèlerinage  qu'il  avait  fait  à  Rome ,  satisfait  de 
la  découverte  d'un  trésor  si  précieux ,  voulut  qu'on  exposât 
à  la  vénération  du  peuple  le  reliquaire  qui  contenait  le  chef 
de  saint  Jean-Baptiste ,  et  sur  lequel  on  lisait  cette  inscrip- 
tion :  hic   requiescit  caput  precursoris  Domini.  Ayant  in- 
diqué le  jour  de  cette  cérémonie ,  Théodelin ,  abbé  de  Mail- 
lezais ,  se  chargea ,  d'après  l'ordre  des  prélats  qui  s'étaient 
rassemblés  à  Angéri  pour  cette  solennité ,  d'exposer  pendant 
deux  heures  aux  regards  des  fidèles  le  chef  du  précurseur  ; 


210  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

mais ,  en  le  replaçant  dans  son  reliquaire ,  il  sut  adroitement 
en  soustraire  une  dent  ;  aussitôt  il  fut  privé  de  la  vue ,  qu'il 
ne  put  recouvrer  qu'après  avoir  avoué  sa  faute  et  restitué  la 
dent.  Dès  que  cet  événement  fut  connu,  on  vit  arriver  à  l'ab- 
baye d'Angéri  une  multitude  d'étrangers  d'Italie,  d'Espagne, 
et  de  toutes  les  parties  de  la  France.  Robert ,  roi  de  France , 
et  la  reine  son  épouse  ;  Sanche ,  roi  de  Navarre  ;  un  autre 
Sanche ,  duc  de  Gascogne  ;  Eudes ,  comte  de  Champagne , 
ainsi  que  plusieurs  autres  comtes  et  princes,  vinrent  à  Angéri 
faire  de  riches  présents.  Le  roi  donna  une  coupe  d'or  du 
poids  de  30  livres  et  des  étoffes  d'or  et  de  soie  pour  l'ornement 
de  l'église.  Les  évêques  de  plusieurs  diocèses,  accompagnés 
de  leurs  moines  et  de  leurs  clercs ,  et  suivis  d'un  grand 
nombre  de  fidèles ,  se  rendirent  aussi  au  monastère  d'Angéri, 
apportant  avec  eux  les  reliques  de  leurs  patrons.  Après  que 
la  tête  de  saint  Jean-Baptiste  eut  été  suffisamment  exposée 
aux  regards  et  à  la  vénération  du  peuple ,  le  duc  Guillaume 
ordonna  qu'elle  fût  replacée  dans  la  châsse  où  elle  avait  été 
trouvée,  et  que  cette  châsse  fût  recouverte  d'une  autre  en 
bois  qu'il  fit  argenter  avec  le  présent  que  Sanche ,  roi  de  Na- 
varre ,  avait  fait  au  précurseur.   » 

Depuis  cette  époque ,  princes  et  particuliers  enrichirent  à 
l'envi  ce  monastère,  qui  donna  naissance  à  la  ville  actuelle. 
Les  dyptiques  de  Saintes  nous  ont  conservé  les  noms  de 
soixante-neuf  abbés  de  St. -Jean-d'Angeli ,  dont  25  comman- 
dataires  ;  savoir  : 

1.  Martin,  941.  8.  Aimeric  P"". 

2.  Aymon.  9.  Hilduin,  1010. 

3.  Geoffroy  P'.  ,  965.  10.  Raimond  IL 

U.  Raimond  l^*".  11.  Aimeric  II ,  1018. 

5.  Girbert,980.  12.  Arnauld,  1038. 

6.  Gautier.  13.  Geoffroy  II,  1047. 

7.  Robert,  988.  U.  Eudes,  1060. 


DE   SAINTES   A   J.UÇON 

ET   RETOUR.                    211 

15. 

Ansculfe,  1096. 

43. 

Robert,  1454. 

16. 

Ainric,  1103. 

44. 

Jean  Alain,  1461. 

17. 

Hugues,  1131. 

45. 

JeanBalue,  1465. 

18. 

Geoffroy  III,  1138. 

46. 

Jourdain,  1471. 

19. 

Pierre-le-Vénérable.  1 150. 

47. 

Louis  II,  1473. 

20. 

Jeanl-  ,  1170. 

48. 

Jean  III,  1474. 

21. 

Pierre  II,  1170. 

49. 

Martial ,  1479. 

22. 

Hélie  I-.  ,  1215. 

50. 

Jean  IV,  1502. 

23. 

Geoffroy  IV,  1225. 

51. 

Jean  V,  1505. 

24. 

Giraud,  1239. 

52. 

Hélie,  1530. 

25. 

Hélie  II,  1254. 

53. 

Jérôme,  1541. 

26. 

Pierre  III,  1257. 

54. 

Jean  VI,  1542. 

27. 

Thomas,  1269. 

55. 

Pierre  VII,  1575. 

28. 

Guillaume  P^  ,  1270. 

56. 

François,  1604. 

29. 

Eudes  II,  1280. 

57. 

Pierre  VIII,  1613. 

30. 

Olivier,  1285. 

58. 

Claude,  1624. 

31. 

Guillaume  II,  après  1314. 

59. 

Louis  III  Rochefoucauld. 

32. 

Rolland,  1327. 

60. 

Louis  IV  de  Goueran. 

33. 

Hugues  II,  1327. 

61. 

Pierre  IXdeMares,  1657. 

3Zi. 

Guillaume  III ,  1337. 

62. 

Valentin,  1658. 

35. 

Hugues  m,  1341. 

63. 

Ivesde  Senecterre,  1678. 

36. 

Pierre  IV,  1342. 

64. 

Annibal  Julien,  1679. 

37. 

Raimond  III,  1345. 

65. 

Mathieu  d'Hervault.  1688. 

38. 

Pierre  V,  1346. 

66. 

André  de  Druillet,  1717. 

39. 

Pierre  VI,  1357. 

67. 

DeCourtavel,  1728. 

40. 

Géraud,  1376. 

68. 

De  Machault,  1771. 

M. 

Jean  II,  1408. 

69. 

N. ,  évêque  de  Limoges , 

42. 

Louis  I".  ,1416. 

dernier  abbé. 

La  ville  de  St.-Jean-d'Angeli  prit  de  rapides  accroisse- 
ments, grâce  à  l'influence  de  l'abbaye  dont  les  richesses 
s'augmentaient  de  jour  en  jour.  En  1204,  Philippe-Auguste 
y  établit  un  hôtel-de-ville;  en  1206-,  St.-Jean-d'Angeli  re- 


212  EXCURSION    ARCHÉOLOGIQUE 

tomba  au  pouvoir  des  Anglais,  qui  s'y  maintinrent  jusqu'en 
1223  ,  époque  à  laquelle  Louis  VIII  la  réunit  à  la  couronne. 
En  13/i6  ,  le  comte  de  Derby  reçoit  la  ville  à  composition 
pour  Edouard  III ,  roi  d'Angleterre  ;  six  ans  après  elle  re- 
devint française.  Après  la  bataille  de  Poitiers  en  1360,  St. - 
Jean-d'Angeli  retomba  au  pouvoir  des  Anglais  ;  Duguesclin  , 
en  1372,  y  fut  reçu  sans  condition  par  les  habitants  lassés 
de  la  domination  étrangère.  De  1502  à  1621,  St. -Jean- 
d'Angeli  fut  en  proie  à  la  peste  et  aux  horreurs  de  la  guerre 
civile  :  Charles  IX  mit  le  siège  devant  cette  ville  en  1569, 
et  la  força  de  capituler;  Louis  XIII  la  prit  en  1621  et  la 
démantela. 

Rien  de  fort  intéressant  pour  le  touriste  à  Saint-Jean-d'An- 
geli  sous  le  rapport  de  l'architecture  ;  il  ne  reste  de  l'abbatiale 
que  le  chevet  droit  et  percé  de  trois  fenêtres  lancéolées ,  et 
deux  arcs-boutants  destinés  autrefois  à  contrebouter  la  poussée 
de  la  voûte  de  la  nef,  et  qui  servent  aujourd'hui  de  supports 
à  la  sonnerie  de  la  paroisse.  En  fait  d'édifices  civils,  on  voit 
encore  quelques  maisons  en  bois  du  XVP.  siècle ,  et  la  tour 
du  Seing,  appelée  le  Gros  reloge,  bâtie  au  XIIP.  siècle,  l'un 
des  murs  de  l'ancien  Hôtel-de- Ville  portant,  mais  très-frustes, 
de  larges  écussons  au  champ  de  —  et  au  massacre  de  cerf 
de  — .  De  l'hôtel  de  Condé ,  il  ne  reste  que  la  tour  où  l'on 
prétend  que  l'infortuné  prince  fut  empoisonné. 

St. -Jean  a  vu  naître  plusieurs  hommes  célèbres  :  B.  Priolo^ 
de  la  famille  Priolo  qui  donna  plusieurs  Doges  à  la  république  de 
Venise,  il  vivait  en  1602;  A.  Maichain,  hist.  1617;  J.  de  la 
Perrière,  physicien;  les  frères  Marchant;  l'abbé  Durouseau; 
Valentin,  chirurgien  célèbre;  le  marin  Tourneur,  etc.,  etc. 

Les  archives  de  St. -Jean-d'Angeli  contiennent  plusieurs 
pièces  fort  curieuses  et  entr'autres  les  deux  suivantes  :  la 
première  est  l'acte  original  de  la  capitulation  de  la  Ville  le 
5  août  1351;  l'autre  est  un  registre  de  1332,  fort  remar- 


DE  SAINTES  A  LUÇON   ET  RETOUR.  213 

quable  en  ce  qu'il  contient  le  recueil  de  tous  les  jugements 
criminels  rendus  à  cette  époque ,  ce  qu'on  ne  retrouve  pas 
dans  les  autres  registres  du  XIV*'.  siècle.  Pour  lire  ces  juge- 
ments ,  il  faut  retourner  le  registre ,  le  prendre  par  la  queue , 
et  revenir  en  rétrogradant.  Le  premier  feuillet  n'est  plus 
lisible ,  mais  on  déchiffre  aisément  les  autres. 

Capitulation  du  5  août  1351.  (  Arch.  de  la  ville  de  St.-Jean-d'Angeli,  liasse  00, 
n°.  35.  ) 

'(  A  tous  ceulz  qui  les  présentes  lectres  verront  :  Charle 
d'Espaigne,  comte  d'Engolesme,  connestable  de  France, 
lieutenant  du  roi ,  monseigneur ,  es  païs  d'entre  les  rivières 
de  Loire  et  de  Dourdonne  ;  et  Raymond  Guilhem ,  seigneur 
de  Copanne,  Giraut  de  S.  Aon,  Gailhart  Durant,  Pierre  de 
Castelneuf,  et  Johan  de  Montignac,  escuyer  de  la  part  duroy 
d'Angleterre ,  et  de  l'establie  de  S.  Jehan  d'AngeU ,  salut  et 
connaissance  de  vérité  ;  savoir  faisons  que  à  donner  le  respit 
et  les  astinences  entre  nous  connestable  devant  dit  pour  le  roy 
de  France ,  monseigneur ,  et  ceulz  de  nostre  présent  host  et 
de  nostre  partie ,  et  nous  sire  de  Copanne ,  Giraut  de  s.  Aon , 
Gailhart  Durant ,  Pierre  de  Castelneuf  et  Johan  de  Montignac , 
devant  dis ,  tant  en  nos  noms  et  pour  nous ,  comme  es  noms 
et  pour  tous  ceulz  de  nostre  dicte  establie ,  et  de  la  ville  et 
chastel  de  S.  Jehan,  octroyées,  convenanciées ,  et  jurées  sur 
sainctes  évangiles  de  chascune  partie,  du  jourd'huy  jusques 
au  derrenier  jour  du  présent  mois  d'Aost  à  soleil  couchant , 
a  esté  traicttie,  octroie,  convenancié,  accordé;  fiancié,  et 
juré  en  la  fourme  et  manière  que  s'ensuit  :  —  premièrement, 
nous  sire  de  Copanne ,  Giraut  de  S.  Aron ,  et  aultres  dessus 
nommés  de  la  dicte  ville  et  establie  de  S.  Jehan ,  rendrons  la 
dicte  ville  et  le  chastel  de  S.  Jehan  au  connestable  dessus  dict 
réaiment  et  de  faict,  ou  à  ceH  qui  de  par  le  roy  de  France,  ou 
de  par  le  dict  connestable  y  sera  député ,  le  derrenier  jour  de 


2\U  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

ce  présent  mois  d'Aost  dedans  soleil  couchant ,  si  à  celi  jour 
ou  vj  jours  devant  plus  prochains,  c'est  a  savoir,  duxxv  jour 
du  dict  mois  d'Aost,  jusques  au  derrenier  jour  d'iceli  mois, 
nous  ne  sommes  secourus  par  homme  de  nostre  part  qui  soit 
si  fort  sur  les  champs  en  l'un  des  dicts  vij  jours,  qu'il  puisse 
lever  par  bataille  ledict  connestable,  et  déconfire  li  et  ses 
gens,  ou  celi  de  ses  gens  qui  de  par  le  roy  de  France,  ou  de 
par  ledit  et  connestable  y  seroit  député ,  auquel  cas  seront  pris 

de  chascune  part  deux  chevaliers  pour  faire la  place  d'entre 

les  deux  batailles.  Et  tout  et  seront  les  choses  entendues  en 
bonne  foi  senz  nul  mal  engin ,  et  ou  cas  que  nous  serions  si 
forts  que  nous  nous  pensions  combattre ,  et  feussions  descon- 
filz,  rendrons  nous  la  ville  et  le  chastel  le  dict  jour  dedens 
l'eure  dessus  dicte.  Item ,  est  accordé  que  nous  de  la  dicte 
estabUe  par  nulle  autre  voie  quelconque  que  par  celle  dessus 
dicte  ne  nous  poons  ne  devons  tenir  pour  secourus.  Item ,  est 
accordé  par  nous  connestable  que  ceh  jour ,  si  secours  venoit 
à  la  dicte  estabUe ,  les  gentilz  hommes  qui  y  sont  porront  issir 
pour  estre  et  combattre  avecques  leur  dict  secours,  et  aussi 
les  hostages  ci -après  nommés,  et  baillis  de  leur  part,  se  por- 
ront combattre  avecques  leurs  gens,  se  il  leurplait,  par  si 
que  du  capitaine  qui  voudra  de  leur  part  il  bailleront  bonne 
seureté  par  la  foi  du  dict  capitaine ,  et  par  ses  lectres  ouvertes, 
scellées  de  son  scel,  de  rendre  la  ville  et  le  chastel  de  S.  Jehan, 
ou  cas  qu'il  ne  soient  secourus  par  la  manière  que  dessus. 
Item ,  est  accordé  par  nous  de  la  dicte  establi ,  que  les  autres 
non  nobles  et  servens  et  gens  de  pié  ne  partiront  de  la  dicte 
ville  ne  du  chastel,  ne  ne  secourrons,  conforterons,  ne  aide- 
rons ne  entreront  dedens  la  ville  ne  le  chastel  nulz  de  ceulz 
qui  venroient  pour  nous ,  si  comme  ne  aussi  ne  prenrons ,  ne 
recevrons  aide  ne  confort  en  eulz.  Item ,  est  accordé  par  nous 
de  la  dicte  establie  que  nous  ne  chevaucherons ,  ne. . . .  erons 
m  païs  du  roy  de  France,  de  ses  aidans,  ne  de  nul?  de  ses 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET  RETOUR.  215 

subjet  durant  ce  temps.  Item ,  avons  accordé  que  le  dict 
temps  durant  nous  ne  partirons  de  la  dicte  ville,  ne  nous 
avitaillerons ,  ne  croistrons  de  vivres  qulz  qu'il  soient,  ne 
croistrons  de  gens  ne  de  capitaine,  ne  laissons  entrer  en  la 
ville  aultres  gens,  ne  aultres  vivres  que  il. . . .  ne  ne  conforterons 
la  ville  de  nulz  ouvrages ,  ne  de  nulle  artillerie.  Item ,  avons 
accordé  que  pour  quelconques  treuves ,  astinances ,  ou  souf- 
france de  guerre  qui  se  puisse  prendre  entre  les  ij  roys,  nous 
ne  laissons  que  nous  ne  rendons  la  dicte  ville  et  chastel  à  la 
dicte  journée ,  ons  les  convenances  se  nous  n'estions  se- 
courus par  la  voie  dessus  dicte.  Item ,  avons  accordé  que  si 
nous  savons  aulcuns  de  nos  gens  qui  chevauchent  et  pillent  au 

païs  du  roy  de  France  nous  les  en  destourberons et  se  il 

vient  à  nostre  connaissance  nous  les  en  punirons;  et  néan- 
moins, se  les  gens  du  roy  de  France  en aulcune  il  les  en 

porront  punir  senz Item ,  avons  accordé  que  du  jourd'hui 

en  avant  nous  ne  empirerons  la  ville  ne  le  chastel mais  le 

rendrons  au  jour  dessus  dict  en  Testât  et  en  point  que  il  est 
maintenant.  Item,  est  accordé  que  le  dict  présent  traittié 

fait et  juré  d'une  part  et  d'aultre  ij  des  chevaliers  de 

nous  connestable  entrerons  dedens  la  ville  et  le  chastel  à  seureté 

et  avecques  ij  gentilz  hommes  de  la  dicte  ville et  leur 

devrons  montrer  par  leur  sermens ,  senz  nul  ne  celer ,  et  ce 

fait,  les  dict  ij  gentilz  hommes leurs  sermens,  selon  la 

quantité  de  vivres  que  il  trouverons ,  et  la  quantité  de  gens  de 

laïens,  yceulz  vivres en  feront admistrer  de  dehors 

par  leur  argent  durant  chascun  jour  pour  vivre  eulx  et  leurs 

chevaux  jusques Item ,  est  accordé  par  nous  connestable 

devant  dict,  que  nous,  en  nostre  personne,  conduirons  ceulz 

de  la  dicte  establie  de  S.  Jehan  à  Tours conduire  par  le 

maréchal  de  France  ^  ou  par  le  comte  de  Lille ,  en  sa  compa- 
gnie ,  Clermont  et  Boucigaut ,  et  en  porront porter  avecque 

eux les  vendre  ou  aliéner  ainsi  comme  bon  leur  sem- 


216  EXCURSION  ARCHÉOLOGIQUE 

blera.  Item ,  leur  avons  accordé  que  ceulz  de  la  ville  de  S. 

Jehan  qui  s'en  voudront  aler  avecque aler  et  emporter 

ce  que  il  en  voudront  emporter  de  leurs  biens;  et  que  ceulz 
qui  voudront  demourer  auront  leurs  corps  et  leurs  mem- 
bres   Item,  est  accordé  de  nous  de  l'establie  dessus  dicte 

que  les  biens  des  dessus  ditz  qui  voudront  demourer  en  la 
ville  seront  et  demoureront. .....   du  connestable.  Et  à  tenir 

toutes  les  choses  devant  dictes ,  et  chascunes  d'icelles  fermes 

et  accomplies  en  bonne  foi  senz accordées,  convenan- 

ciés,  et  jurées  par  la  manière  que  dessus  est  dict,  nous  sire 
de  Copanne ,  Giraut  de  S.  Aon ,  Gailhart  Durant ,  Pierre  de 
Castelneuf,  et  Jehan  de  Montignac,  escuyers,  devans  ditz, 
pour  nous  et  les  dessus  nommés  de  la  dicte  ville  et  estabhe 
de  S.  Jehan ,  avons  baillié  et  baillons  au  dict  connestable  les 
hostages  ci-après  nommés  ;  c'est  à  savoir ,  messires  Pierre 
Gorabaut,  Guille  Naple  (Marescaux  de  Santon),  Richart  du 

Temple ,  Raimont  Durant de  la  Duz ,  Loyse  de  Somput , 

Gaultier  Meôs,  A rnaut  de  Copanne ,  et  Bernart  de  Castelneuf. 
En  tesmoing  des  choses  dessus  dictes ,  nous  connestable  de 
France  dessus  dict,  et  nous  GuUle  Raimont,  sire  de  Copanne, 
Giraut  de  S.  Aon ,  Gailhart  Durant ,  Pierre  de  Castelneuf,  et 
Jehan  de  Montignac ,  escuyers  dessus  ditz ,  avons  scellé  ces 
lectres  présentes  de  nos  seaulz  :  faictes,  accordées,  et  don- 
nées devant  S.  Jehan  d'Angeli ,  le  cinquiesme  jour  du  dict 
mois  d'aoust ,  l'an  de  grâce  mil  c.  c.  c.  cinquante  et  ung.  » 
L'original  est  avarié  et  troué  en  quelques  parties ,  ce  qui  a 
nécessité  les  blancs  que  j'ai  laissés. 

Registre  de  l'éclievinage  de  St.-Jean-d'Angeli,  année  1332. 

Ce  petit  registre  n'est  pas  le  plus  ancien  que  la  ville  de  St.  - 
Jean-d'Augeh  ait  conservé;  mais  c'est  incontestablement  le 
pins  curieux ,  et  le  plus  précieux  au  point  de  vue  de  l'his- 


DE  SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  217 

toire  et  de  la  jurisprudence  du  temps,  jurisprudence  si  crue, 
si  bizarre ,  quelquefois  si  relâchée  qu'on  a  peine  vraiment  à 
s'en  faire  une  idée.  Je  ne  transcrirai  pas  ce  registre,  j'en  ferai 
une  courte  analyse.  L'assassinat  d'un  curé  de  Nantillé,  par  des 
hommes  de  Fontenet  ;  des  escrocs  mis  en  liberté  sur  la  recom- 
mandation d'une  grande  dame ,  escrocs  qui  tenaient  maison 
de  jeu  aux  dez  et  aux  quilles;  les  coupeurs  de  bourse  à  qui  ou 
coupe  les  oreilles ,  tantôt  l'une ,  tantôt  l'autre  ;  les  faux  témoins 
que  l'on  condamne  à  porter  les  greffes  par  la  langue  ?  et  à 
être  fruités?  et  à  porter  pendant  près  d'un  an  sur  leurs  habits 
un  écriteau  où  la  cause  de  leur  condamnation  est  écrite  en  vers. 
La  composition  de  cet  écriteau  rimé  est  consignée  sur  le  ju- 
gement même  ;  le  fauconnier  du  roi  de  Portugal  à  qui  on 
dérobe  son  argent  après  l'avoir  endormi  à  l'aide  d'un  narco- 
tique ;  le  vol  de  cierges  pris  sur  l'autel  de  monseigneur  St.  - 
Jehan  ;  un  pauvre  pour  avoir  dérobé  du  pain  et  du  fromage 
en  assez  petite  quantité ,  condamné  à  être  fustigé  à  peau  nue 
depuis  le  champ  des  Jacobins ,  jusqu'au  carrefour  des  Forges  ; 
un  autre  coupable  d'un  semblable  délit ,  condamné  à  être 
fruyté  à  la  trompette?  avec  un  chapeau  de  paille  sur  la  tête, 
et  le  larcin  pendu  au  cou  ;  un  autre  qui  s'était  défendu  à  l'aide 
de  son  couteau  contre  un  savetier  qui  l'assommait ,  est  con- 
dammé  à  être  pendu;  tel  autre  pour  avoir  donné  du  couteau 
à  une  hrette  qui  en  mourut ,  n'est  condamné  qu'au  bannis- 
sement... telle  est  la  table  fort  abrégée  des  principales  matières 
de  ces  jugements  criminels. 

Tous  ces  jugements  étaient  rendus  par  le  maire  assisté  par 
quelques-uns  des  échevins ,  en  présence  du  prévôt. 

Il  ne  paraît  pas  qu'à  cette  époque  on  connût,  ou  du  moins 
qu'on  appliquât  la  peine  de  l'emprisonnement.  La  prison 
n'était  que  préventive  ;  c'était  une  mesure  employée  pour 
s'assurer  de  la  personne  de  l'inculpé.  Les  peines  les  plus  or- 
dinales étaient  le  bannissement  à  temps  ou  à  perpétuité ,  soit 


218  EXCURSION  ARCHÉOLOGIQUE 

de  la  banlieue ,  soit  de  la  sénéchaussée,  soit  même  du  royaume  ; 
l'exposition  au  pilori  ;  l'amputation  des  oreilles  ;  la  mort. 

Cette  échelle  des  peines  n'était  pas  assez  étendue  ;  elle  ne 
procurait  pas  les  moyens  d'établir  constamment  une  juste 
proportion  entre  la  punition  et  le  délit.  D'ailleurs  la  première 
et  la  troisième  étaient  mal  imaginées  et  ne  remédiaient  à  rien. 
Pour  se  débarrasser  de  ces  malfaiteurs,  on  les  bannissait; 
mais  qu'arrivait-il?  on  recevait  en  échange  ceux  des  pays 
voisins.  On  voyait  donc  arriver  à  la  file  tous  ces  misérables 
ayant  pour  unique  recommandation  une  oreille  de  moins; 
avec  une  marque  d'infamie  aussi  ostensible ,  toute  existence 
honorable  leur  était  fermée,  et  ils  ne  pouvaient  désormais 
vivre  que  de  crime.  A  la  première  faute  qu'ils  faisaient,  si  elle 
était  légère,  on  leur  coupait  l'autre  oreille;  si  elle  était  grave, 
on  les  pendait  pour  en  finir.  Aussi ,  de  compte  fait ,  on  a 
pendu  six  hommes  à  St. -Jean-d' Angeli  en  l'année  1332,  dont 
deux  seulement  pour  crime  d'assassinat;  on  en  eût  pendu  un 
septième  si  le  séneschal  ne  s'y  fût  opposé  ;  et  peut-être  en 
trouverions-nous  un  plus  grand  nombre  si  dans  cette  partie  le 
registre  était  plus  complet.  La  peine  de  mort  ainsi  prodiguée 
perdait  toute  son  efficacité ,  et  loin  de  contenir  les  malfaiteurs, 
elle  les  excitait  en  quelque  sorte  ;  car  du  moment  où  pour  de 
simples  vols  on  avait  encouru  la  potence,  il  est  évident  qu'on 
n'avait  plus  rien  à  ménager,  et  qu'on  pouvait,  sans  autre 
danger ,  commettre  les  plus  grands  crimes. 

Une  coutume  des  temps  barbares  subsistait  encore  à  St.  - 
Jean-d'Angeli.  Lorsqu'un  homme  était  soupçonné  d'un  crime, 
et  que  cependant  les  preuves  n'étaient  pas  assez  grandes  pour 
que  le  prévôt  fit  emprisonner  l'accusé ,  et  instruisît  le  procès, 
la  commune  le  soumettait  à  une  épreuve  qui  avait  pour  objet 
de  le  purger  du  soupçon.  C'est  ce  qui  arriva  à  Jehan  Du 
Sabley.  Il  était  soupçonné  d'avoir  contribué  à  la  mort  de  Jehan 
Faillie.  On  l'obligea  de  comparaître  à  toutes  les  mésées ,  c'est- 


DE  SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  219 

à-dire  à  toutes  les  assemblées  générales  de  la  commune  qui  se 
tenaient  chaque  mois.  Là  il  faisait  le  cri  accoutumé ,  il  de- 
mandait à  haute  voix  s'il  y  avait  quelqu'un  qui  voulût  l'ac- 
cuser, ou  le  dénoncer,  et  se  rendre  partie  contre  lui;  les 
assistants  gardaient  le  silence ,  et  alors  le  maire  donnait  acte 
de  la  comparution  si  lui  es  gardamer  que  de  sa  mésée  d'hui 
il  a  fait  son  dû.  On  voit  Jehan  Du  Sabley  comparaître  ainsi 
à  presque  toutes  les  mésées  de  l'année  1332.  Cette  coutume 
pouvait  avoir  ses  avantages. 

L'amende  ne  se  prononçait  que  pour  les  contraventions  aux 
règlements  de  police,  et  pour  les  infractions  commises  par  les 
bourgeois  à  leurs  devoirs  de  membres  de  la  commune.  Il  y 
avait  aussi  des  amendes  civiles. 

Les  procès  civils  ne  portent  que  sur  des  matières  person- 
nelles et  mobilières.  Il  paraît  que  les  matières  réelles  n'étaient 
pas  dans  les  attributions  de  l'échevinage.  Au  reste,  on  voit  par 
les  jugements  que  le  commerce  des  vins  avait  une  grande  ac- 
tivité. 

Il  est  souvent  question  d'alliage.  «  Arnaut  de  Turet  a 
donné  alliage  pour  soi  et  pour  les  siens  à  Pernelle  Dégourpie 
(veuve)  de  feu  Giraut  Daux,  pour  soi  et  pour  les  siens,  droit 
faisant  et  droit  prenant  selon  coutume  et  usage  du  pays.  »  Je 
ne  sais  pas  ce  que  l'on  entendait  par  alliage. 

Les  amendes  étaient  souvent  applicables  à  une  maladrerie 
qui  portait  un  nom  fort  bizarre  :  «  La  charité  que  Dieu  sauve 
l'abhé  :  condamné  est  Guillaume  Giraut,  boucher  et  poisson- 
nier payer  au  procureur  de  la  Charité  que  Dieu  sauve  Vabbé, 
XV  sols,  dedans  la  S.  Michel  prochaine,  etc.  — Jehan  Féron  a 
gagé  l'amende  pour  ce  qu'il  a  failli  en  sa  garde  de  la  charité 
que  Dieu  sauve  l'abbé.    » 

Je  terminerai  cette  courte  analyse  par  la  copie  d'un  juge- 
ment en  matière  de  faux  témoignage. 

«  Falsi  testes — Le  mardi  avant  la  feste  S.  Grégoire. 


220  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

«  Thomas  Poupart  et  Jehan  Coyreau  de  Frontenai  l'abattu, 
accusez  de  havoir  porté  faus  tesmoignage ,  confessèrent  que  à 
la  requeste  de  Joffré  Thébault  il  portèrent  et  despousèrent 
après  leur  serment  faus  tesmoignage  davant  l'evesque  de 
Xamctes  ou  ses  vicaires.  C'est  assavoir  que  il  avoit  oy  et  esté 
présents  que  Joh.  Coyq*  et  Margarite  fille  dudit  Joffré  s'es- 
toient  donné  l'un  à  l'autre  en  mariage  par  parole  de  présent. 
Laquelle  chouse  il  ne  avoient  onques  vehu  ne  oy ,  et  pour  ce 
furent  jugé  et  condapné  à  porter  les  greffes  par  la  lengue  et 
a  estre  fruytés  par  tous  les  quarrefours  de  ceste  ville ,  et  à 
porter  escripteaux  jusques  à  Pasques  cousus  sur  leurs 
robes  davant  et  d'arrière,  contenant  que  c'est  pour  faus 
tesmoignage  ;  et  fut  escript  es  dis  escripteaux  en  ceste  ma- 
nière : 

Pour  porter  faus  tesmoignage 
Fuis  jugé  en  esclavinage 
A  porter  cest  saing  sauvage. 

Ces  chouses  furent  faictes  présents  à  ceu  sire  P.  Tron- 
quière ,  sire  Og.  et  sire  Aymar  de  Loupsault ,  sire  Hugues 
Féron ,  sire  P.  Roille ,  sire  Esteune  Roille ,  Jehan  Roille ,  J. 
du  Marché,  Jehan  Morin,  Jeh.  de  Mastas,  et  plusieurs 
aultres.   » 

Asnières ,  doyenné  de  St,.Jean.d'Angeli. 

Villa  Asnerias  ;  grangia  de  Asneriis;  Asneriœ;  ecclesia 
parochialis  Sancti  Medardi  de  Asneriis  ;  Asnières.  — C'était 
autrefois  une  annexe  de  l'archiprêtré  de  Taillebourg,  à  la 
nomination  du  grand  archidiacre  d'Aunis;  le  titulaire  devait 
à  l'évêque  de  Saintes  en  tournée  6  1.  pour  procuration.  Au- 
jourd'hui cette  paroisse  fait  partie  de  l'archiprêtré  de  St.- 
Jean-d'Angeli.  Les  chartes  du  X*.  siècle  mentionnent  souvent 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET   RETOUR.  221 

la  Villa  Asnerias.  R.  P.  Lesson  soupçonne  qu'un  seigneur 
aquitain ,  fort  célèbre  dans  le  IX^  siècle ,  a  donné  son  nom  à 
cette  localité  :  Villa  Asnerias,  grangia  de  Asneriis  serait 
synonyme  de  maison  rustique  d'Aznarius.  Un  petit  hameau 
dépendant  de  la  commune  d'Asnières ,  porte ,  dans  les  an- 
ciennes chartes ,  le  nom  de  Rua  de  Asneriis.  Je  ne  sais  trop 
l'origine  d'une  façon  de  parler ,  fort  peu  obligeante  pour  les 
habitants  d'Asnières.  Quand  on  veut  désigner  un  homme  nul 
sous  le  rapport  de  l'intelligence,  on  dit  de  lui  qu'il  a  pris  le 
bonnet  dans  V Académie  d' Asnièt^es  ;  ^eut-ètre  ^  et  je  me  plais 
à  le  croire ,  veut-on  jouer  sur  le  nom  de  cette  commune. 

L'église  d'Asnières,  sous  le  vocable  de  saint  Médard ,  est  dans 
un  pauvre  état,  et  si  la  commune  n'y  remédie,  elle  ne  tardera 
pas  à  crouler.  C'est  un  édifice  du  XIP.  siècle  ;  à  l'abside , 
trois  fenêtres  accolées  à  plein-cintre;  clocher  carré  du  XIIP. 
à  une  seule  fenêtre  à  deux  baies  ogivales  lancéolées,  fort 
étroites.  Croix  du  cimetière  assez  remarquable. 

St.-nUaire  de  Villefranclie ,  doyenné. 

Villafranca  ;  Sanctus  Hylarius  de  Villafranca  ;  ecclesia 
parochialis  Sancti  Hylariide  Villafranca  ;  saint  Hilaire. — 
Ce  bénéfice ,  à  la  nomination  de  l'évêque  de  Saintes ,  dépen- 
dait de  l'archiprêtré  de  Taillebourg;  le  titulaire  devait  à  l'évê- 
que en  tournée  6  1.  pour  procuration.  C'est  aujourd'hui  un 
doyenné  rural  de  l'archiprêtré  de  St. -Jean-d' Angeli. 

D'où  vient  le  nom  de  Villefrauche  porté  autrefois  par  cette 
paroisse?  je  l'ignore,  rien  ne  m'ayant  pu  mettre  sur  la  voie. 
Les  chartes  du  X^  et  du  XP.  siècle  mentionnent  l'église  de 
St -Hilaire  de  Villefrauche.  Cet  édifice  du  XP.  siècle,  et 
peut-être  du  X''. ,  a  subi  de  graves  détériorations.  Portail 
unique  à  trois  voussures  avec  linteaux,  modillons  barbares,  au 
milieu ,  l'agneau  portant  une  croix  ;  apside  droite  à  deux  baies 


222  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

plein-cintre  supporté  par  deux  pieds-droits.  Ces  baies  sont 
bouchées,  et  on  a  pratiqué  au-dessus,  au  XV*.  siècle,  une 
fenêtre  ogivale.  La  tour  du  clocher ,  sans  caractère ,  est  tout- 
à-fait  moderne;  ce  sont  des  pierres  taillées,  placées  les  unes 
au-dessus  des  autres. 

Près  de  St.-Hilaire ,  et  sur  la  propriété  de  M.  de  Romfort, 
se  trouvent  les  ruines  d'un  monastère  fondé  par  saint  Martin , 
disciple  de  saint  Martin  de  Tours.  Ce  monastère  est  mentionné 
sous  le  nom  de  Sedaciacum ,  Sarziliaco ,  S.  -Martin  de 
Sarzay.  D'après  MiM.  de  Ste. -Marthe,  ce  monastère  serait 
l'un  des  plus  anciens  de  la  Saintonge.  Saint  Cybard,  âgé  à 
peine  de  quinze  ans,  s'y  réfugia ,  suppliant  l'abbé  Martin  de  le 
recevoir  au  nombre  de  ses  religieux.  Sedaciacus  vicus  devait 
être  une  villa  romaine;  le  voisinage  d'une  voie  partant  de 
Mediolanum  et  se  rendant ,  par  Taillebourg ,  Mazeray ,  St.  - 
Jean-d'AngeU ,  Bernay,  et  Fontenay  chez  les  Nannetes,  les 
nombreux  débris  gallo-romains  qu'on  y  rencontre  ne  laissent 
à  cet  égard  aucun  doute.  Quant  au  monastère ,  il  a  été  ruiné 
depuis  long-temps ,  mais  on  découvre  de  nombreux  vestiges 
de  constructions  enfouies,  et  des  tombeaux  en  pierre  pour 
peu  que  l'on  fouille  dans  les  terres  adjacentes. 

Le  Doubet ,  doyenné  de  St.-Pierre  de  Saintes. 

Ecclcsia  Sancti  Martialis  de  Douheto,  cum  sua  annexa 
Sancti  Pétri  de  Juyco  ;  le  Douét  ;  le  Douhet.  — C'était  un 
bénéfice  à  la  nomination  de  l'évêque  de  Saintes ,  et  dépendant 
de  l'archiprêtré  de  Taillebourg  ;  le  titulaire  devait  à  l'évêque 
en  tournée  101.  17  s.  6  d.  pour  procuration.  C'est  aujourd'hui 
une  cure  du  doyenné  de  St. -Pierre  de  Saintes. 

Cette  paroisse  du  Douhet  est  fort  intéressante  pour  l'ar- 
chéologue. Le  touriste  doit  laisser  la  route  de  Bordeaux  à 
Rouen ,  au  village  de  la  Rouie ,  appelé  le  plus  ordinairement 


DE   SAINTES   A   LUÇON   ET   RETOUR.  223 

la  Roulerie,   où  séjouma  Louis  XIII,  en  1621,   lorsqu'il 
vint  assiéger  en  personne  la  ville  de  St. -Jean-d' Angeli.  Un 
chemin  tortueux  et  fort  mal  entretenu  le  conduira  à  un  pre- 
mier village  où  se  trouvent  les  restes  importants  d'un  château- 
d'eau  de  construction  romaine ,  ou  de  la  demeure  du  gardien 
des  eaux  qu'un  aqueduc   conduisait  autrefois  à  Saintes.   Il 
pourra ,  s'il  est  muni  d'une  lumière ,  s'aventurer  dans  cet 
aqueduc  dont  la  voûte ,  taillée  dans  le  roc  vif,  a  près  de  U 
mètres  de  hauteur ,  dans  sa  partie  la  plus  élevée.  Le  canal  est 
éclairé  de  distance  en  distance  par  des  évents,  et  des  trottoirs 
de  16  centimètres  permettent  de  circuler  à  pied  sec.   Quel- 
quefois il  sera  obligé  de  se  glisser  dans  un  conduit  fort  étroit, 
et  qui  n'est  autre  que  le  canal  lui-même ,  pour  rencontrer 
une  voûte  semblable  à  la  première  ;  mais  ce  sont  là  de  petites 
épisodes  que  l'on  n'est  pas  fâché  de  raconter  au  foyer  d'hiver. 
De  cette  première  ouverture ,  appelée  dans  le  pays  la  grand 
font  du  Douhet ,  la  voûte ,  constamment  creusée  dans  le  roc 
jusqu'au  château  du  Douhet,  n'a  qu'un  mètre  d'ouverture, 
perd  son  cintre  et  prend  la  forme  carrée.  De  nombreuses  cou- 
pures faites  au  moyen-âge  ont  détourné  les  eaux  de  cet  aqueduc 
pour  l'arrosement  des  jardins  du  château ,  propriété  de  M. 
d'Argenson.    Ce  château  bâti,  au  siècle  dernier,  par  M.  le 
marquis  de  Thors ,  n'a  rien  de  bien  remarquable  au  point  de 
vue  architectural;  les  jardins  et  le  parc  traversés  par  l'aquéduc 
en  feraient  une  demeure  délicieuse,  pour  peu  qu'on  voulût  les 
entretenir. 

L'égUse ,  sous  le  vocable  de  saint  Martial ,  est  un  très-bel 
édifice  roman  du  XP.  siècle ,  façade  :  trois  portails ,  celui  du 
milieu  ouvert.  Porte  simulée  de  droite  :  une  seule  voussure , 
palmettes  à  l'archivolte.  Porte  simulée  de  gauche  :  une  seule 
voussure,  billettes  à  l'archivolte.  Portail  du  milieu  :  quatre 
voussures  en  retrait; 

1*^^.  Voussure  :  deux  anges;  Agnus  Dei; 


22^  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

2^  Voussure  :  palmettes; 

3^         —  chardons  ; 

Z^^         —  saints  ;  au  sommet ,  le  Christ  bénissant. 

Colonnes  rubannées. 

Chapiteaux  ;  droite  :  Christ  nimbé. 

—  gauche  :  personnage  mettant  la  main  droite 
dans  la  gueule  d'un  monstre,  et  de  la  gauche  tenant  le  menton 
d'un  quadrupède. 

Fronton  :  cinq  arcatures  romanes  sans  ornements. 

Apside  semi-circulaire  à  trois  lobes  romanes. 

Tour  du  clocher  quadrangulaire  à  toiture  en  cône  à  six 
pans ,  les  fenêtres  du  XIIP. ,  tribules ,  clochetons  à  crochets 
aux  angles. 

Intérieur  :  une  seule  nef  sans  transepts,  trois  travées 
romanes,  coupole  au  clocher,  voûte  ogivalo- romane ,  apside 
cul-de-four ,  fenêtres  romanes  bouchées. 

Cette  éghse  est  bien ,  et  parfaitement  tenue.  La  voûte  de 
l'apside  souffre  beaucoup  ;  celle  de  la  nef  en-deçà  de  l'arc 
triomphal ,  souffre  aussi  par  suite  de  la  suppression  des  co- 
lonnes qui  supportaient  la  retombée  des  arcs-doubleaux.  Cette 
imprudence  doit  être  attribuée  au  prédécesseur  de  M.  le  curé 
actuel  qui ,  pour  aligner  les  bancs  de  la  mairie  et  de  l'œuvre , 
n'a  pas  réfléchi  qu'en  supprimant  les  colonnes,  il  enlevait  à  la 
voûte  ses  supports.  J'ai  écrit  à  JM.  le  maire  pour  le  prier  de 
parer  à  cet  inconvénient  ;  les  carrières  du  DQuhet  fournissent 
d'excellentes  pierres,  et  le  rétablissement  de  ces  colonnes  ne 
serait  pas  fort  dispendieux. 

Sur  la  commune  du  Douhet  se  trouve  la  fontaine  du  Gros- 
Roc.  Elle  s'échappe  par  deux  ouvertures  de  dessous  un  rocher 
de  20  mètres  d'élévation  et  taillé  perpendiculairement.  Ce 
rocher  offre  plusieurs  grottes  qui  paraissent  avoir  été  ha- 
bitées,  car  on  y  remarque  des  encastrements  qui   doivent 


DE   SAINTES  A  LUÇON   ET   RETOUR.  225 

avoir  servi  à  loger  les  extrémités  de  chevrons  ou  de  poutres , 
et  un  escalier  taillé  dans  le  roc.  La  source  du  Gros-Roc  est 
fort  abondante ,  et  les  gens  de  la  contrée  attribuent  à  ses  eaux 
la  vertu  de  ramener  les  amants  inconstants. 

A  300  mètres  de  sa  source  cette  fontaine  fait  tourner  deux 
moulins ,  au  village  appelé  Forges.  Une  quantité  considérable 
de  mâchefer  confirme  l'opinion  généralement  répandue  qu'il 
y  avait  dans  les  temps  reculés,  en  ce  même  endroit,  quelques- 
unes  de  ces  forges  appelées  par  César  ferrariœ. 

Vénérand ,  doyenoé  de  St.-Pierre  de  Saintes. 

Ecclesia  parochialis  BeatcB  MaricB  de  Vénérand,  béné- 
fice à  la  nomination  de  l'évêque  de  Saintes ,  et  dépendant  de 
l'archiprêtré  de  Taillebourg.  C'est  aujourd'hui  une  cure  du 
doyenné  de  St. -Pierre  de  Saintes. 

Cette  petite  paroisse  est  intéressante  au  point  de  vue  ar- 
chéologique ,  et  le  touriste  revenant  du  Douhet ,  doit  une 
visite  à  la  fontaine  de  Vénérand.  Cette  fontaine  sort  de  dessous 
un  rocher  taillé  à  pic  et  de  12  à  15  mètres  d'élévation  ,  fait 
tourner  un  moulin ,  à  quelques  peu  de  distance  ,  et  se  perd 
immédiatement  sous  terre ,  en  s'engouffrant  dans  une  crevasse 
naturelle  du  rocher.  On  prétend  que  l'eau  de  celte  fontaine 
se  rend  au  Gros-Roc.  Les  Romains  ont  connu  cette  source , 
et  ils  l'ont  utihsée  pour  alimenter  l'aquéduc  du  Douhet.  Le 
trou  dans  lequel  l'eau  se  perd  porte  des  traces  de  la  maçon- 
nerie qui  servait  à  le  masquer  à  l'époque  gallo-romaine ,  et  on 
remarque  un  conduit  taillé  dans  le  rocher  ,  revêtu  en  dedans 
d'ua  ouvrage  en  maçonnerie ,  par  où  les  eaux  de  cette  fon- 
taine étaient  dirigées  vers  le  vallon  de  la  Tonne ,  point  de 
jonction  des  eaux  d'une  autre  fontaine  appelée  Font-Giraud , 
pour  de  là  être  dirigée  sur  Saintes  soit  par  un  seul  conduit 
venant  du  Douhet ,  soit  par  plusieurs  embranchements  partant 

15 


226  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

d'un  centre  commun  et  qui  doit  être  situé  non  loin  du  vallon 
de  la  Tonne  traversé  par  trois  canaux  bien  distincts,  ainsi 
que  j'ai  pu  m'en  convaincre  souvent. 

L'église  de  Vcnérand  est  sous  le  vocable  de  la  Sainte  Vierge. 
L'édifice  assez  vaste  a  subi  de  nombreuses  modifications. 
Apside  sans  caractère;  tour  du  clocher  carrée,  sans  orne- 
ments; façade,  porte  ogivale  du  XV^  ou  du  XVP.  siècle, 
offrant  à  l'imposte  du  jambage  gauche  une  grossière  image  de 
cheval. 

En  face  de  l'église  on  peut  faire  un  cours  suivi  d'épigraphie. 
Une  maison  abandonnée  aujourd'hui ,  offre  sur  ses  deux  fa- 
çades un  répertoire  curieux  d'inscriptions  telles  que  nous  en 
a  légué  le  dévergondage  de  quatre-vingt-treize.  Les  habitués 
de  ce  cabaret ,  où  se  réunissaient  sans  doute  les  fortes  têtes 
de  Vénérand ,  devaient  éloquemment  commenter  les  sentences 
plus  ou  moins  patriotiques  complaisamment  étalées  au  fron- 
tispice de  ce  temple  de  Bacchus. 

Le  château  de  la  Saussaye,  appartenant  à  la  famille  de  Saint 
Léger ,  couronne  la  crête  du  coteau  sur  lequel  est  bâti  en 
amphithéâtre  le  chef-lieu  de  la  commune  de  Vénérand. 

Fonconverte,  doyenné  de  iSt. -Pierre  de  Saintes. 

Ecclesia  parochialis  Sancti  Viviani  de  Foncouverte  ; 
Fonscoopertus  ;  Fondcouverte.  —  Ce  bénéfice  dépendait  au- 
trefois de  l'archiprêtré  de  Taillebourg ,  et  il  était  à  la  nomi- 
nation de  l'évêque  de  Saintes  ;  c'est  aujoui*d'hui  une  cure  du 
doyenné  de  St. -Pierre. 

Le  touriste,  pour  peu  qu'il  soit  antiquaire,  passera  d'heu- 
reux instants  s'il  parcourt  cette  charmante  petite  paroisse 
couverte  de  débris  romains.  Sortant  de  Vénérand,  il  aura 
repris  la  route  de  Bordeaux  \i  Rouen ,  et  il  aura  traversé  le 


DE   SAINTES   A  LUÇON   ET  RETOUR.  227 

hameau  appelé  la  Vieille  Verrerie  qui  tire  son  nom  d'une 
verrerie  qui  y  existait  anciennement.  S'il  est  ingambe,  il  peut 
suivre  ,  sur  la  droite ,  le  chemin  du  Vigneau  ,  propriété  de 
M.  V.  Savary,  président  du  tribunal  civil  de  Saintes;  et  de  ce 
point ,  après  avoir  visité  les  trois  branches  de  l'aquéduc  qui 
traversent  le  vallon  de  la  Tonne ,  se  rendre  à  Foncouverte  par 
le  Puy-Gibeau. 

L'acquéduc  qui  portait  les  eaux  du  Douhet  à  Saintes  a 
laissé  dans  la  commune  de  Foncouverte  des  traces  évidentes. 
Les  murs  bâtis  en  petit  appareil ,  des  portions  du  canal  creusé 
dans  la  pierre  et  enduit  de  ciment  rougeâtre ,  ayant  5^  cent, 
de  largeur  sur  61  de  hauteur,  ne  laissent  aucun  doute  pos- 
sible. Au  village  de  la  Grimoderie ,  dont  plusieurs  maisons 
sont  entées  sur  des  murs  romains ,  on  remarque  le  canal  se 
dirigeant  vers  le  vallon  des  Arcs  dont  je  parlerai  tout  à 
l'heure;  à  la  métairie  de  Moiiillepied ,  le  sol  est  jonché  de 
débris  gallo-romains  ;  on  y  a  trouvé  des  moulures  en  marbre, 
des  vases ,  des  ustensiles  en  fer  et  en  bronze;  là  était  sûrement 
la  villa  de  quelque  riche  personnage.  Le  vallon  des  Arcs  était 
traversé  par  l'aquéduc  porté  sur  25  arches  dont  les  débris 
jonchent  le  sol  ;  trois  de  ces  arches  plein-cintre,  parementées 
en  petites  pierres ,  subsistent ,  et  laissent  juger  de  ce  que 
pouvaient  être  les  autres. 

L'église  de  Foncouverte  est  entière;  cet  édifice  qui  do- 
mine un  riant  vallon  date  du  XP.  siècle.  Portail  plein- cintre 
à  colonnettes  sans  sculptures  au  chapiteau  ;  archivoltes  cou- 
vertes de  tribules,  lozangeset  feuillages;  apside  semi-circulaire, 
percée  de  trois  fenêtres  romanes  à  un  simple  archivolte  cou- 
vert de  tribules  et  de  dents  de  scie ,  claveaux  lisses ,  colon- 
nettes  à  chapiteaux  sans  ornement.  Les  trois  baies  de  l'apside 
sont  séparées  par  des  colonnes  engagées ,  partant  du  sol  et  se 
prolongeant  jusqu'à  l'entablement  que  soutiennent  des  cor- 
beaux simples  ;  campanier  au-dessus  du  portail  ;  porche.  Du 


228  EXCURSION   ARCHÉOLOGIQUE 

pied  du  rocher  sur  lequel  est  bâtie  l'église  sort  une  fontaine 
dont  les  eaux  furent  utilisées  autrefois  pour  augmenter  le 
volume  de  celles  de  l'aquéduc  du  Douhet. 

Le  touriste  pourra  se  rendre  à  Saintes  en  suivant  cet 
aqueduc.  Sur  le  coteau  qui  forme  au  Sud  le  vallon  des  Arcs,  il 
pourra  remarquer  neuf  évents  dans  le  Plautis  des  neuf  puits  ; 
au  bois  de  la  Tonne  ,  il  en  retrouvera  la  voûte  ;  à  la  vallée  du 
Chaillot ,  près  A'Aumont ,  et  au  fwf  des  plantes  des  piles  en 
ruine  lui  rappelleront  les  arcades  du  vallon  des  Arcs  ;  à  la 
Bromanderie  les  restes  de  25  arcades  lui  feront  présumer 
qu'une  branche  de  l'aquéduc  franchissait  le  vallon  en  cet 
endroit  pour  arriver  sur  le  plateau  de  St. -Vivien,  tandis 
qu'une  autre  branchesuivie  jusqu'au  CAai7/of  paraît  se  diriger 
vers  le  mouhn  de  la  Grille  ^  au  Nord-Est  du  faubourg  de  St.- 
Pallais. 

Me  voici  revenu  à  l'antique  métropole  des  Santones,  et  re- 
prenant mes  paisibles  fonctions.  Me  sera-t-il donné  de  visiter, 
l'an  prochain ,  une  autre  partie  de  ma  division  ?  Dieu  seul  le 
sait  :  les  événements  marchent  vite  par  le  temps  qui  court , 
et  plus  d'un  orage  nouveau  peut  venir  entraver  le  zèle.  En 
plusieurs  communes  j'ai  été  l'objet  de  soupçons  :  on  ne  com- 
prenait pas  ce  que  je  pouvais  tant  examiner;  les  notes  que  je 
prenais  paraissaient  singuhèrement  intriguer  les  fortes  têtes 
du  village ,  et  plus  d'une  fois  j'ai  dû  être  sobre  d'inter- 
rogations là  où  je  ne  pouvais  me  mettre  à  couvert  derrière 
M.  le  Curé.  Il  est  telle  contrée  où  j'ai  été  officiellement  si- 
gnalé au  clergé  comme  un  homme  dont  il  fallait  se  défier, 
par  la  raison  péremploire  que  «  ces  prétendus  inspecteurs 
de  monuments ,  tenant  leur  titre  de  l'autorité  civile ,  ne  peu- 
vent que  rnediter  la  ruine  des  édifices  rehgieux  à  la  conser- 
vation desquels  ils  n'entendent  rien.  »  Si  je  ne  cite  pas  tex- 
tuellement la  circulaire  officielle,  je  donne  au  moins  la  pensée 


DE   SAINTES   A    LUÇON    ET   RETOUR.  229 

qui  l'a  dictée.  Que  voulez-vous,  Monsieur,  et  très-honoré 
collègue ,  le  mauvais  vouloir  des  uns ,  l'esprit  étroit  des  autres, 
les  singulières  préventions  d'hommes ,  du  reste  très-estimables, 
sont  des  obstacles  que  nous  ne  pouvons  vaincre  qu'à  force  de 
patience  et  de  bienfaits  au  point  de  vue  artistique.  Conservons 
malgré  eux,  et  obligeons-les  à  conserver;  plus  tard,  ils  nous 
témoigneront  leur  reconnaissance. 


PROCÈS-VERBAL 


SEANCE  TENUE  A  TOULOUSE 


SOCIÉTÉ  ïumm 

POUR  LA  CONSERVATION  DES  MO?îUMENTS  HISTORIQUES , 
LE  9  SEPTExMBKE  1852. 


(Présidence  de  M.  L.  Dbouïn,  inspecteur  des  monuments  de  la 
Gironde). 

D'après  Tinvitatioa  de  31.  de  Caumont ,  les  membres  faisant 
partie  de  la  Société  française  se  sont  réunis  dans  la  grande 
salles  des  Banquets ,  au  Capitole ,  pour  tenir  une  séance.  Les 
membres  du  Congres  scientifique  furent  invités  à  cette  réunion, 
qui  a  été  ouverte  à  7  heures  et  demie  du  soir. 

M.  Léo  Drouyu ,  inspecteur  de  la  Société  fi-ançaise  pour  le 
département  de  la  Gironde ,  prend  place  au  fauteuil  de  la 
présidence  et  appelle  à  siéger  au  bureau  :  MM.  Lemaître 
d' Anstaing,  président  de  la  Société  archéologique  de  Tournay  ; 
Fabbé  Lacurie ,  chanoine  de  la  Rochelle ,  inspecteur  divi- 
sionnaire de  la  Société  ;  Des  Moulins,  inspecteur  de  la  division 
de  Bordeaux;  le  vicomte  de  Cussy ,  membre  de  plusieui-s 
académies  ;  Ricard ,  secrétaire  de  la  Société  archéologique  de 


DE   LA   SÉANCE   TENUE   A   TOULOUSE.  231 

Montpellier  ;  Victor  Petit ,  membre  du  Conseil ,  remplit  les 
fonctions  de  secrétaire. 

M.  de  Caumont  prend  la  parole  pour  indiquer  le  but  de 
la  réunion  et  invite  les  tnembres  présents  à  communiquer  les 
faits  qui  intéressent  la  conservation  des  monuments  du 
Sud-Ouest  de  la  France  ;  il  annonce  que  la  Société  française 
accordera  des  secours ,  si  des  demandes  lui  sont  faites ,  en 
faveur  d'édifices  importants  au  point  de  vue  archéologique. 

M.  Charles  Des  Moulins,  inspecteur  de  la  division  de 
Bordeaux ,  dit  que  rien  n'entre  moins  dans  sa  pensée  que 
de  solhciter  de  la  Société  française  des  secours  pécuniaires 
en  faveur  des  grands  édifices  des  villes  ou  de  ceux  moins 
importants  des  campagnes  qui ,  déjà ,  sont  classés  comme 
monuments  historiques  par  le  Gouvernement  II  voudrait 
appeler  l'attention  de  la  Société  sur  des  édifices  pauvres 
avant  tout.  Cependant  il  voudrait  aussi  qu'on  lui  permît 
de  parler  d'une  tour  très-importante  et  qui  est  dans 
un  état  de  vétusté  déplorable.  Cette  tour  mérite  mieux 
qu'une  foule  d'autres  édifices ,  dont  l'honorable  orateur  cite 
les  noms,  d'obtenir  des  secours  urgents  et  efficaces.  Mais 
comme  la  Société  siège  actuellement  à  Toulouse,  il  restreindra 
sa  demande,  afin  de  ne  point  enlever  aux  départements  du 
Midi  et  qui  longent  les  Pyrénées,  des  allocations  qui  peuvent 
leur  être  utiles. 

M.  le  président  Drouyn  affirme  que ,  dans  le  département 
de  la  Gironde,  un  très-petit  nombre  seulement  de  monuments 
sont  classés. 

M.  de  Caumont  pense  que,  si  à  propos  des  fonds  des- 
tinés à  l'avance  aux  édifices  du  Midi  de  la  France,  on  ne 
peut  présenter  dès  aujourd'hui  des  demandes  d'allocation 
bien  motivées,  il  sera  utile  de  reporter  ces  demandes  de 
secours  à  une  autre  séance. 

M.  Ricard  s'empresse,  à  cet  égard,  de  demander  que  la 


232  PROCÈS-VERBAL 

Société  veuille  bien  augmenter  Tallocation  qu'elle  a  accordée, 
à  Dijon,  au  mois  de  juillet  dernier,  à  une  église  du  dépar- 
tement de  l'Hérault  qui  menace  ruine  plus  que  jamais.  Le 
devis  primitif  ayant  été  jugé  insuffisant,  la  somme  allouée  par 
la  Société  devient ,  elle  aussi ,  insuffisante ,  et  en  conséquence 
il  sollicite  que  la  somme  de  100  fr.  soit  doublée. 

iM.  de  Caumont  n'approuve  pas  cette  demande,  et  répète 
que  les  fonds  accordés  aux  communes  pauvres  ne  peuvent 
jamais  être  suffisants  et  qu'ils  ne  sont  réellement  qu'un  moyen 
d'engager  la  commune,  puis  le  Conseil  général  et  enfin 
l'État,  à  faire  les  fonds  nécessaires  pour  la  restauration 
projetée. 

M.  Charles  Des  Moulins ,  reprenant  la  parole ,  décrit  avec 
soin  et  précision  les  caractères  historiques  et  archéologiques 
qui  recommandent  aux  amis  des  arts  la  grande  et  belle  tour 
de  St. -Michel  de  Bordeaux.  L'orateur  entre  à  cet  égard  dans 
de  curieux  et  spirituels  détails,  et  donne,  relativement  à 
l'ossuaire  célèbre  que  renferme  la  tour  de  St. -Michel,  des 
détails  étendus  et  qui  sont  écoutés  avec  un  vif  intérêt. 
Abordant  la  question  principale ,  M.  Des  Moulins  décrit  l'état 
de  vétusté  déplorable  de  ce  monument  qui  était  autrefois 
surmonté  d'une  flèche  en  pierre  aussi  haute  elle-même  que 
la  tour  qui  la  supportait. 

Une  très-ancienne  gravure  est  soumise  au  bureau;  elle 
se  recommande  par  sa  rareté  plutôt  que  par  l'exactitude 
des  détails. 

M.  Charles  Des  Moulins  donne  successivement  lecture  de 
diverses  lettres  qui  sollicitent  l'appui  de  la  Société  française 
pour  la  restauration  complète  de  la  tour  de  St.  -Michel,  tin 
devis  détaillé ,  dressé  par  l'architecte ,  est  joint  à  ces  lettres. 
Le  montant  des  dépenses  des  restaurations  semble  devoir 
approcher  de  l'énorme  somme  de  quatre  cent  mille  francs. 
M.  Des  Moulins  se  hâte  d'ajouter  qu'il  ne  demande  pas  cette 


DE   LA   SÉANCE   TENUE   A   TOULOUSE.  235 

somme  à  la  Société  ;  il  se  borne  à  solliciter  de  sa  part  un 
simple  vœu  qui  ne  lui  coûtera  rien.  Ce  vœu  est  d'applaudir 
et  d'encourager  la  restauration  complète  de  la  tour  de  St.  - 
Michel.  Ce  sera  ainsi  empêcher  la  ruine  et  la  destruction 
de  l'un  des  plus  curieux  édifices  de  Bordeaux. 

M.  Victor  Petit,  secrétaire,  demande  la  parole  pour  ré- 
pondre à  l'honorable  préopinant.  W.  Victor  Petit  pense  que 
la  proposition  qui  est  soumise  peut  se  diviser  en  trois 
parties  :  la  première  celle  de  se  borner,  quant  à  présent, 
à  consolider  simplement  la  tour  de  St. -Michel;  la  deuxième 
à  refaire  la  flèche  en  pierre  qui  est  complètement  détruite 
aujourd'hui  ;  enfin  la  troisième  consiste  à  examiner  le  plus 
ou  moins  d'opportunité  de  toute  restauration. 

Sur  la  première  partie  de  cette  proposition  ainsi  divisée, 
on  peut  désirer  que  la  restauration  au  point  de  vue  spécial 
et  exclusif  de  la  consolidation,  c'est-à-dire  de  la  solidité, 
soit  votée  à  l'unanimité.  Mais  qu'en  ce  qui  touche  à  la  réédi- 
fication de  la  flèche ,  travail  qui  ne  peut  avoir  pour  but  que  de 
reproduire  aussi  exactement  que  possible,  dans  ses  proportions 
élancées  comme  dans  ses  détails  d'ornementation,  la  flèche 
en  pierre  qui  a  été  démolie ,  on  peut  craindre  que  l'état  de 
vétusté  de  la  tour  elle-même  ne  ;^ermette  pas  d'ajouter ,  de 
nos  jours ,  ainsi  qu'on  a  pu  sans  crainte  le  faire  lors  de  la 
construction  même  de  l'édifice ,  l'énorme  poids  d'une  nou- 
velle flèche  en  pierre  ou  même  en  charpente.  On  n'a  pas 
encore  oublié  la  cause  qui  fit  démolir,  presqu'aussitôt  après 
sa  reconstruction  entière,  la  flèche  de  l'église  de  St -Denis, 
près  de  Paris.  On  n'ose  pas  non  plus  terminer  la  construction 
d'une  flèche  en  fonte  à  Rouen.  Bien  que  cette  tour  ne 
soit  arrivée  qu'aux  deux  tiers  de  sa  hauteur  et  de  son  poids , 
déjà  elle  écrase  et  lézarde  l'édifice  ancien.  Une  considération 
d'ailleurs  se  présente,  c'est  que  l'on  se  prévaudrait  de  la 
réédification  de  la  flèche  de  la  tour  de  St. -Michel  de  Bordeaux, 


234  PROCÈS-YERBAL 

pour  entreprendre  immédiatement  des  travaux  semblables 
dans  un  grand  nombre  de  nos  plus  belles  et  plus  grandes 
églises  de  France.  A  cet  égard,  MM.  les  architectes  se  mon- 
trent d'un  empressement  inquiétant.  Il  ne  leur  suffit  pas  de 
l'œuvre  modeste  de  consolidation ,  ils  demandent ,  sans  cesse , 
à  faire  du  neuf.  Quant  au  plus  ou  moins  d'opportunité 
de  consolider  la  tour  de  St. -Michel ,  on  peut  penser  qu'il 
est  préférable  de  le  faire  de  suite.  Ce  simple  et  utile  travail 
pourra  ne  pas  satisfaire  la  vanité  ou  l'orgueil  patriotique 
de  MM.  les  fabriciens ,  mais  le  monument  ne  sera  ainsi 
compromis  ni  dans  sa  beauté,  ni  dans  sa  sohdité. 

M.  le  président  met  aux  voix  les  conclusions  de  la  pro- 
position précédente.  Ces  conclusions  sont  adoptées  sans 
observations  contraires. 

M.  de  Caumont  annonce  l'envoi,  par  M.  Durand,  archi- 
tecte du  Gouvernement,  d'un  mémoire  sur  l'église  cathédrale 
de  St. -Bertrand  de  Comminges  (Haute-Garonne).  Cette 
communication  est  accompagnée  de  très-remarquables  dessins 
représentant ,  sous  ses  divers  aspects ,  la  vieille  et  curieuse 
éghse  de  St. -Bertrand. 

M.  L.  Drouyn,  revenant  un  instant  sur  les  restaurations 
proposées  pour  la  tour  de  St. -.Michel  de  Bordeaux,  ajoute 
que  le  plus  grand  nombre  des  églises  de  campagne  qu'il  a 
visitées,  ont  été  trop  restaurées.  MM.  les  curés  se  hâtent, 
aussi  souvent  qu'ils  le  peuvent,  de  faire  dans  leur  église 
des  changements  qui  ne  sont  pas  toujours  d'un  goût 
irréprochable;  ces  restaurations,  bien  que  superficielles, 
n'en  compromettent  pas  moins  la  solidité  de  l'édifice  , 
et,  à  cet  égard,  M.  Léo  Drouyn  assure  qu'il  a  toujours 
reconnu  plus  de  sohdité  dans  les  églises  qui  n'ont  point  été , 
à  diverses  reprises,  restaurées  sous  différents  prétextes  de 
nettoyage ,  d'arrangement  ou  de  décoration.  M.  Léo  Drouyn 
regrette  vivement  que  les  prescriptions  ordoimées  par  les 


DE   LA   SÉANCE   TENUE   A  TOULOUSE.  235 

évoques  semblent  rester  tout-à-fait  impuissantes  parmi  le  plus 
grand  nombre  des  curés  de  quelques-unes  de  nos  provinces 
du  Midi;  ils  se  pressent  au  contraire  d'exécuter  les  travaux 
qu'ils  méditent ,  avant  que  des  observations  efficaces  puissent 
leur  parvenir.  Les  efforts  tentés  par  plusieurs  hauts  dignitaires 
ecclésiastiques  sont  demeurés  sans  effet.  Il  faudrait  de  nouveau 
défendre  aux  curés  des  campagnes  de  rien  faire  dans  leur 
église  sans  avoir  obtenu  l'autorisation  de  l'évêque  et  même 
du  Gouvernement. 

M.  de  Castelnau  d'Essenault  s'élève  contre  cette  pro- 
position qui  entraînerait  pour  l'exécution  des  moindres 
travaux  d'entretien  ou  de  restauration,  des  lenteurs  et  des 
délais  interminables.  On  ne  doit  pas  entraver  les  travaux 
annuels  d'entretien ,  et  si  quelquefois  les  curés  se  laissent 
entraîner  à  des  changements  que  l'on  ne  peut  pas  toujours 
approuver,  le  retard  prolongé  peut  avoir,  pour  des  édifices 
de  campagne,  des  inconvénients  graves.  M.  de  Castelnau 
cite  différents  édifices  religieux  où  les  réparations  sont  par- 
faitement entendues  et  soigneusement  exécutées. 

M.  Ricard  pense  que  l'autorité  locale  suffit  pour  empêcher 
des  travaux  nuisibles  à  la  solidité  de  l'édifice  qui  doit  être 
réparé.  Cette  autorité  locale  est,  dans  la  pensée  de  M.  Ri- 
card ,  le  préfet  et  même  le  sous-préfet ,  bien  qu'il  reconnaisse 
que  le  préfet  peut  être  un  excellent  administrateur  et  ne  rien 
savoir  en  arcliitecture ,  ni  en  archéologie. 

M.  le  vicomte  de  Cussy  fait  remarquer  que ,  dans  tous  les 
arrondissements ,  il  y  a  des)  architectes  nommés  par  l'admi- 
nistration. 

M.  de  Castelnau  repond  que  les  architectes  ne  peuvent 
jamais  faire  que  les  travaux  qu'on  leur  demande ,  et  que  leur 
influence  sur  le  clergé  est  très-limitée.  L'orateur  ajoute  que 
la  persistance  infatigable  de  certains  ecclésiastiques  finit 
presque  toujoui-s  par  triompher  des  obstacles  qui  semblent 


236  PROCÈS-VERBAL 

infranchissables.  Ainsi  tous  les  efforts,  toutes  les  démarches, 
toutes  les  observations  les  plus  pressantes,  n'ont  point  em- 
pêché la  destruction ,  dans  une  église ,  d'un  tombeau  extrê- 
mement curieux,  unique  même  dans  son  genre.  Il  y  a  plus, 
ajoute  M.  de  Castelnau,  c'est  que  l'architecte  qui  s'était 
opposé  de  toutes  ses  forces  à  la  destruction  de  ce  tombeau , 
a  été  amené,  par  une  suite  de  circonstances  singulières,  à  di- 
riger en  personne  la  démolition  de  ce  même  tombeau. 

M.  le  président  dit  que  l'affaire  de  l'architecte  était  de 
démoUr  d'abord  pour  rebâtir  ensuite.  C'est  ce  qui  arrivera 
toujours. 

Une  discussion  s'élève  à  cet  égard ,  et  des  exemples  pour 
et  contre  sont  alternativement  cités  avec  beaucoup  d'animation 
par  plusieurs  membres  de  l'assemblée.  M.  le  président  résume 
la  discussion  en  disant  qu'il  faut  renouveler  le  vœu  qu'une 
surveillance  active  et  incessante  soit  recommandée  lors  de 
l'exécution  des  travaux  de  restauration  des  églises. 

M.  de  Gaumont  rappelle  que  ce  vœu  a  été  exprimé  déjà 
très-souvent  ;  qu'il  est  bon  de  le  renouveler  assurément ,  mais 
qu'un  résultat  plus  réel  et  plus  immédiat  serait  obtenu  en 
recommandant  vivement  l'institution  d'un  inspecteur  ecclé- 
siastique dans  tous  les  diocèses.  Cet  ecclésiastique  inspecteur, 
ainsi  qu'il  en  existe  déjà  plusieurs ,  a  une  influence  réelle  sur 
le  clergé  par  l'appui  que  lui  donne  l'évêché.  C'est  là  une 
excellente  institution  qu'il  est  désirable  de  voir  se  généraliser 
partout.  En  général,  ajoute  M.  de  Caumont,  les  préfets  se 
montrent  bien  disposés,  mais  il  faut  qu'on  leur  donne  des 
renseignements  vrais  et  utiles,  et  M^I.  les  inspecteurs  ecclé- 
siastiques sont  admirablement  placés  pour  s'entendre  avec 
les  autorités  civiles  et  religieuses. 

M.  de  Caumont  demande  si,  parmi  les  membres  de  la 
réunion,  quelques  personnes  peuvent  donner  des  rensei- 
gnements sur  la  manière  dont    les  réparations    faites   aux 


DE  LA  SÉANCE  TENUE   A  TOULOUSE.  237 

églises  du  département  de  la  Haute-Garonne  sont  comprises  et 
exécutées. 

On  répond  qu'en  général ,  dans  les  départements  du  Midi , 
les  travaux  qu'entreprennent  les  curés  de  villages  ne  sont 
jamais  surveillés  ni  contrôlés.  L'influence  des  évêques  est 
nulle  en  grande  partie,  parce  que  MM.  les  curés  savent  s'en 
affranchir. 

Des  circulaires  archéologiques  et  des  questionnaires  ont 
été  adressés  aux  ecclésiastiques,  mais  les  réponses  ont  été  en 
petit  nombre  et  presque  nulles  sous  le  rapport  des  indications 
fournies. 

M.  Ricard  s'étonne  que  lors  des  visites  épiscopales  dans 
leur  diocèse ,  les  évêques  ne  puissent  empêcher  les  mauvaises 
restaurations  et  même  les  prévenir  par  d'utiles  et  sages 
recommandations. 

On  répond  que  l'influence,  sous  ce  rapport,  des  hauts 
dignitaires  est  souvent  insuffisante.  Une  discussion  assez 
confuse  s'élève  entre  plusieurs  membres  qui  présentent  et 
rappellent  des  faits  pour  ou  contre  l'observation  précédente. 

Pour  fermer  cette  discussion ,  i^I.  de  Caumont  annonce  à 
l'assemblée  que  l'honorable  et  savant  archéologue  M.  de 
Castelnau  d'Essenault,  qui  arrive  d'Espagne ,  où  il  a  voyagé 
pour  étudier  les  monuments  religieux ,  va  faire  une  commu- 
nication sur  les  résultats  de  ses  explorations. 

COMMUNICATION  DE  M.  DE  CASTELNAU. 

Je  m'incline ,  Messieurs ,  dit  iM.  de  Castelnau ,  devant  le 
désir  si  flatteur  pour  moi  que  vient  d'exprimer  notre  honorable 
directeur,  car  im  silence,  trop  obstinément  gardé,  peut  paraître 
parfois  cacher  une  secrète  pensée  d'orgueil.  Permettez-moi  seu- 
lement de  compter  sur  toute  votre  bienveillance  pour  les  quel- 
ques considérations  que  je  vais  avoir  l'honneur  de  vous  présen- 


238  PROCÈS- VERBAL 

ter:  j'étais  loin  de  m'attendreà  parler  devant  vous,  aussi  n'ai-je 
en  ce  moment  à  ma  disposition  aucune  des  notes  qui  ont  servi 
de  point  de  départ  à  mes  observations ,  ou  qui ,  plus  tard  , 
sont  venues  les  corroborer.  Je  ne  puis  donc  m'appuyer  que 
sur  des  souvenirs  nécessairement  incertains  ou  incomplets. 
Toutefois  ,  je  m'efforcerai  de  ne  rien  affirmer  qui  puisse 
induire  en  erreur.  Et  maintenant,  si  vous  voulez  bien  n'attacher 
à  mes  paroles  d'autre  importance  que  celle  que  mérite  une 
simple  causerie  ,  en  ayant  égard  au  décousu  et  à  l'incor- 
rection de  son  allure ,   causons  donc  ,  puisqu'il  vous  plaît. 

Vous  savez  tous,  Messieurs,  que  les  monuments  dus  à  l'art  du 
moyen-âge  ,  eu  Espagne ,  ont  été  créés  sous  l'action  de  deux 
principes  religieux  opposés.  Pendant  mon  voyage  en  ce  royaume, 
j'ai  visité  et  étudié  les  principaux  de  ces  monuments,  et,  tout 
d'abord ,  je  dois  dire  que  si ,  grâce  aux  travaux  récemment 
publiés  en  France  et  en  Angleterre  ,  on  peut  apprécier  le 
mérite  des  constructions  de  l'art  arabe,  il  n'en  est  pas  de  même, 
tant  s'en  faut,  de  celles  dues  à  l'art  espagnol.  En  France ,  si 
nous  les  connaissons,  c'est  de  nom  et  de  réputation  seulement; 
nous  n'en  possédons  ,  que  je  sache ,  ni  plans ,  ni  dessins ,  ni 
descriptions ,  ou  ce  qui  peut  en  exister  ne  donne  lieu  qu'à 
des  notions  incomplètes  et  inexactes.  L'étude  de  ces  derniers 
monuments  avait  donc  pour  moi  l'attrait  de  la  nouveauté  ;  je 
m'y  suis  livré  avec  amour  et ,  peut-être ,  ne  me  trompè-je 
point  en  croyant  être  parvenu  à  des  résultats  d'un  intérêt 
général.  Je  n'ai  pu  d'ailleurs  étudier  que  les  monuments 
principaux;  mais  comme  en  architecture,  de  même  qu'en 
sculpture ,  en  poésie,  en  musique  et  en  peinture ,  les  œuvres 
capitales  ont  quand  même  une  influence  positive  et  immédiate 
sur  les  œuvres  contemporaines  ou  postérieures  d'une  moindre 
importance  ,  on  peut  toujours  de  l'examen  approfondi  des 
premières  arriver  à  formuler  les  principes  généraux  qui 
s'appliquent  à  tout  l'ensemble.    Tels  ont  été  mon  programme 


DE  LA  SÉANCE  TENUE   A   TOULOUSE.  239 

et  ma  méthode,  à  vous,  Messieurs,  d'en  apprécier  les  résultats. 

A  l'époque  où  la  France  travaillait  avec  cet  enthousiasme  si 
naïvement  décrit  par  quelques-uns  de  nos  vieux  chroniqueurs, 
à  couvrir  son  sol  d'édifices  religieux ,  civils  et  militaires  , 
au-delà  des  Pyrénées,  les  descendants  du  roi  Pelage  continuaient 
contre  les  conquérants  de  leur  patrie  cette  lutte  à  jamais  glo- 
rieuse, qui  devait  finir,  au  hout  de  huit  siècles,  parassurer  en  Eu- 
rope le  triomphe  définitif  de  l'Evangile  su  rie  Coran.  Mais,  alors, 
profondément  tourmentée  et  resserrée  dans  d'étroites  limites  , 
l'Espagne  ne  pouvait  offrir  au  développement  de  l'art  chrétien 
qu'un  champ  bien  restreint.  Le  Nord  de  cette  contrée  avec 
une  faible  partie  du  Centre  m'ont  paru  former  la  région  dans 
laquelle  le  mouvement ,  à  cet  égard ,  se  serait  concentré. 
Personne  n'ignore  en  effet ,  que  dans  ces  provinces  de  la 
vieille  Castille  ,  des  Asturies  ,  de  Léon  ,  de  la  Navarre ,  et  de 
l'Aragon  ,  le  croissant  ne  parvint  jamais  à  s'implanter  d'une 
manière  durable.  Au  Centre  et  dans  le  Midi,  c'est  au  contraire 
l'art  oriental  qu'on  voit  régner  avec  toute  sa  féerique 
splendeur.  Là  sont  les  vieilles  mosquées ,  les  palais  mystérieux , 
les  sombres  forteresses.  Il  faut  en  excepter  toutefois  les  cathé- 
drales de  Tolède  et  de  Séville ,  dont  les  masses  imposantes 
dominent  fièrement  au-dessus  de  ces  souvenirs  des  temps  mo- 
resques ,  comme  deux  chênes  robustes  au  milieu  de  frêles 
palmiers. 

Si ,  de  ces  premières  observations ,  on  passe  à  l'examen 
attentif  des  principaux  monuments  religieux  dus  à  l'art  du 
moyen-âge  dans  les  provinces  que  nous  venons  de  citer ,  on 
est ,  tout  d'abord ,  frappé  de  rencontrer  en  eux  les  mêmes 
caractères  généraux  qui  font  la  beauté  de  nos  grandes  églises 
françaises.  Je  parle  ici  surtout  des  monuments  élevés  depuis 
la  fin  du  XIP.  siècle.  Ainsi ,  quant  à  l'intérieur ,  la  forme 
et  la  disposition  des  piliers,  l'élévation  des  travées ,  le  système 
des  voûtes  et  de  leurs  supports,  quant  au  profil  des  bases  et 


2U0  PROCÈS-VERBAL 

des  chapiteaux,   à    la  coupe  des   fenêtres,   la  pureté  des 
lignes;  quant  à  l'extérieur,  l'ensemble  des  façades,  leur  unité, 
leur  division  symbolique  en  trois  étages ,  le  mode  général  de 
construction ,  tout  cela  nous  a  paru  d'un  style  éminemment 
français.  Resterait  à  savoir ,  pour  confirmer  cette  première 
induction,  si  ces  caractères  des  monuments  espagnols  sont 
dus  à  la  création  et  au  développement  d'un  art  indigène ,  ou 
s'ils    ne  doivent  être  envisagés   que    comme  résultats   de 
l'imitation  habile  des  théories  et  des  procédés  d'un  art  déjà 
brillant  ailleurs  ;  en  un  mot,  s'ils  sont  ou  non  les  fruits  d'une 
influence  étrangère  ?  Tout  d'abord ,  Messieurs ,  nous  écarterons 
de  la  discussion  la  part  d'influence  qu'on  serait  peut-être  tenté 
d'attribuer  à  l'art  arabe.  Quand  on  étudie,  en  effet ,  la  nature 
originale  des   édifices  musulmans  ;  leur   plan  ,  le  caractère 
précis  de  leur  architecture ,  les  éléments  de  leur  construction 
et  le  système  tout  particulier  de  leur  décoration  ;   quand  on 
compare  les  dates  des  principaux  d'entr'eux  avec  celle  des 
édifices  religieux  espagnols  ,  on  est  bientôt  convaincu  que 
cette  influence  a  été  nulle  ,  ou  n'a  pu  se  faire  sentir  que  dans 
des  détails  sans  importance.    Mais  il  en  est  tout  autrement 
quand  on  porte  ses  regards  au-delà  des  Pyrénées ,  vers  la 
France.   Dans  la  deuxième   moitié  du  XIP.  siècle  ,    et  au 
commencement  du  XIIP.  ,   nous  possédions  ou  nous  con- 
struisions des  édifices  qui  faisaient  l'admiration  de  l'Europe 
entière.   De  plus,   quand  on  veut  suivre  de  près  les  textes 
relatifs  à  la   fondation    des    grands     monuments    rehgieux 
d'Espagne  ,   on  trouve  qu'ils  se  commençaient  à  peine  à  une 
époque  où  ,  dans  notre  pays  ,  plusieurs  étaient  déjà  terminés 
ou  en  pleine  voie  d'exécution.  Je  citerai  pour  exemple  :  l'église 
du  couvent  royal  de  Las-Huelgas,  «  le  St.  -Denis  et  le  Cîteaux 
de  l'Espagne  » ,  suivant  la  befle  expression  de  l'abbé  Larau  , 
terminée  en  1187  ;    la  cathédrale    de  Burgos  commencée 
en  1221  :    celle  de  ToJède  fondée  en   1227.   Ce  furent,    à 


DE    LA   SÉANCE   TENUE    A   TOULOUSE.  2^1 

Burgos ,  l'évêqiie  Maurice  ,  et  l'évèque  Rodrigue  Ximenez  , 
à  Tolède,  qui  posèrent  les  fondements  de  ces  admirables 
édifices.  Or,  l'histoire  nous  apprend  que  le  premier  de  ces 
prélats  avait  long-temps  parcouru  la  France  et  l'Alle- 
magne ,  et  que  le  second ,  avant  sa  nomination  au  siège  de 
Tolède  ,  avait  étudié  à  Paris ,  et  que  depuis  il  était  revenu  en 
France  ,  pour  y  défendre  ,  au  concile  de  Lyon  ,  les  droits  de 
son  église  contre  les  prétentions  de  l'évèque  de  Compostclie.  A 
cette  époque,  les  basiliques  de  Chartres,  de  Paris  et  de  Rhoims 
étaient  en  voie  de  construction.  Comment  ne  pas  croire  qu'à 
leur  retour  en  Espagne  ces  grands  évèques  aient  mis  à  profit 
les  observations  qu'ils  avaient  dû  faire  ?  Par  quel  motif  se; 
seraient-ils  refusé  à  accueillir  nos  artistes ,  et  auraient-ils 
rejeté  des  plans  dont  ils  venaient  d'admirer  les  beautés  ? 
Comment  enfin  l'Espagne  opprimée  et  en  relations  continuelles 
avec  la  France  ,  aurait-elle  pu  résister  à  l'action  de  nos  idées 
dont  MM.  de  Verneilh  ,  de  Caumont ,  et  autres ,  ont  constaté 
l'influence  dans  les  monuments  de  l'Angleterre  et  de  l'Alle- 
magne ?  Il  faut  en  convenir ,  un  tel  concours  de  circonstances 
et  de  faits  conduit  à  plus  qu'une  probabilité  ,  nous  pourrions 
dire  à  une  certitude. 

On  pourra  peut-être  objecter  qu'après  tout,  et  en  admettant 
comme  incontestable  notre  influence  artistique  en  Espagne  , 
celle-ci  n'a  adopté  nos  idées  qu'à  la  condition  de  les  étendre  et 
de  les  améliorer.  Les  cathédrales  espagnoles ,  dira-t-on  ,  n'en 
sont  pas  moins  les  plus  grandes  ,  les  plus  belles  de  l'Europe  , 
et  celle  de  Séville ,  par  exemple ,  est  un  colosse  d'architecture 
ogivale  auquel  le  monde  chrétien  n'a  rien  à  opposer.  Il  est 
vrai ,  Messieurs  ,  ce  qui  étomie  dans  la  cathédrale  de  Séville, 
c'est  la  grandeur  du  vaisseau  et  surtout  l'élévation  extrême 
des  voûtes,  élévation  qui  surprend  l'œil  et  prête  merveil- 
leusement aux  rêveries  de  l'imagination.  Un  de  nos  plus 
célèbres  romanciers  a  été  même  jusqu'à  dire  que  Notre-Dame 

16 


2/l2  PROCÈS-VERBAL 

de  Paris  se  promènerait  la  tête  haute  dans  la  nef  du  milieu,  et 
que  les  ailes  latérales  ,  quoique  moins  élevées  ,  pourraient 
abriter  des  églises  avec  leurs  clochers.  Certes ,  voilà ,  si  je  ne 
me  trompe,  un  jugement  et  l'expression  d'un  enthousiasme 
tout  espagnols  ;  mais  s'ils  peuvent  plaire  dans  un  récit  de 
poète ,  l'esprit  sévère  et  positif  de  l'archéologue  ne  saurait 
aussi  facilement  les  adopter.  Quelque  prodigieuse ,  en  effet , 
que  soit  à  Séville  cette  élévation  du  corps  principal ,  il  est 
fort  difficile  de  la  connaître  exactement  et,  par  conséquent,  de 
la  comparer  à  d'autres.  Les  écrivains  espagnols  eux-mêmes 
ne  s'accordent  pas  quand  il  s'agit  de  préciser  cette  hauteur; 
suivant  les  uns  elle  atteint  jusqu'à  l/i5  pieds,  tandis  que  selon 
d'autres  elle  ne  serait  que  de  134.  Mais  quoi  qu'il  en  soit ,  et 
si  l'on  observe  que  le  pied  d'Espagne  a  46  millimètres  en- 
viron de  moins  que  l'ancien  pied-de-roi  français,  on  peut 
affirmer  hautement  que  la  grande  nef  de  la  cathédrale  de 
Séville  n'atteint  pas  à  la  hauteur  de  celle  d'Amiens  (44  mètres), 
de  Metz  (44  m.  33  c.  )  et  de  Beau  vais  (48  m.  ).  Que  si  l'on 
veut  regarder  à  la  largeur  du  vaisseau ,  on  trouve  qu'elle 
est  de  479  pieds  ou  133  mètres  environ  en  mesures  françaises, 
et  par  conséquent  moindre  que  celle  de  nos  cathédrales  du 
Mans  (150  m.) ,  de  Rheims  (148  m,) ,  d'Amiens  (138  m.  35 
c.)  et  de  Bordeaux  (137  m.).  Même  à  cet  égard  la  supériorité 
de  l'école  française  serait  donc  encore  incontestable. 

J'ai  déjà  dit  qu'aujourd'hui ,  grâce  aux  nombreux  travaux 
pubUés  en  France  et  en  Angleterre,  les  monuments  arabes  sont 
suffisamment  connus.  Leur  étude  toutefois  ne  laisse  pas  que  de 
conduire  à  des  rapprochements  qui  sont  loin  d'être  dénués  d'in- 
térêt. L'histoire  de  l'architecture  musulmane,  en  Espagne,  em- 
brasse, comme  on  sait ,  le  temps  qui  s'est  écoulé  du  VHP.  au 
XVP.  siècle.  C'est  pendant  cette  longue  période  que  les  Arabes 
et  les  Maures  couvrirent  le  sol  de  palais ,  de  forteresses  et  de 
mosquées,  dont  la  Djami  de  Cordoue,  l'Alhambra  de  Grenade 


DE  LA  SÉANCE  TENUE  A  TOULOUSE.       2UZ 

et  l'Alcazar  de  Séville  sont  les  plus  magnifiques  spécimens.  Il 
ne  faudrait  pas  croire  cependant  que ,  dans  ces  monuments 
divers ,  appartenant  à  des  époques  différentes ,  l'art  arabe  se 
présente  toujours  sous  les  mêmes  formes,  et  qu'il  soit  indifférent 
pour  son  appréciation  d'en  étudier  le  développement  sur  les 
parois  du  Mihrab  de  la  mosquée  de  Cordoue ,  ou  dans  la  salle 
des  ambassadeurs  h  l'Alhambra.  De  même ,  en  effet ,  que 
nous  voyons  l'art  chrétien  de  l'Occident  plein  d'incertitudes 
et  d'erreurs  à  son  début  se  fortifier  peu  à  peu ,  et ,  du  style 
latin,  imitation  servile  de  l'antiquité,  s'élever  progressivement 
jusqu'aux  créations  les  plus  hardies  du  style  ogival;  de  même, 
en  étudiant  avec  soin  les  monuments  arabes  de  l'Espagne, 
voit-on  que  l'art  qui  les  créa  eut ,  lui  aussi ,  et  aux  mêmes 
époques ,  ses  phases  d'imitation,  de  transition  et  d'originalité. 
C'est  ainsi  qu'on  a  pu  classer  ces  derniers  en  trois  catégories , 
suivant  qu'en  eux  on  remarque  un  esprit  de  reproduction , 
une  tendance  transitionnelle  ou  une  constitution  originale. 
Il  suffit  d'appliquer  l'histoire  du  pays  à  l'étude  de  ces  monu- 
ments pour  comprendre  l'exactitude  de  cette  classification. 
Le  mélange  des  procédés  de  l'art  romain  proprement  dit  avec 
ceux  de  l'art  byzantin  forme  le  caractère  essentiel  des  premières 
constructions  arabes  ;  on  peut  s'en  convaincre  en  examinant 
les  parties  les  plus  anciennes  de  la  mosquée  de  Cordoue. 
Cette  première  période  de  l'architecture  arabe  embrasse^  le 
temps  qui  s'écoula  depuis  l'invasion  jusqu'au  XP.  siècle.  A  cette 
dernière  époque  l'art  musulman  revêt  de  nouveaux  caractères  ; 
alors  s'ouvre  pour  lui  une  ère  de  transition ,  durant  laquelle 
on  le  voit  abandonner  successivement  les  traditions  gréco- 
romaines  et  produire  de  véritables  innovations.  La  marche  et 
le  progrès  de  cette  tendance  apparaissent  à  Tolède ,  dans  l'an- 
cienne synagogue  ,  convertie  depuis  en  église  sous  le  nom  de 
Sancta-Maria-la-Blanca  ;  à  Cordoue  ,  dans  certaines  parties 
de  la  mosquée;  et  à  Séville,  dans  la  tour  de  la  Giralda. 
L'étude  de  ces  divers  monuments  démontre  en  eux  l'usage  de 


244  PROCÈS-VERBAL 

nouveaux  procédés,   l'origine  d'un  nouveau  système.  Vient 
ensuite  le  XIIP.  siècle  à  partir  duquel  l'art  arabe  se  constitue 
en  Espagne  dans  toute  son  originalité.  C'est  surtout  à  Grenade 
qu'il  faut  en  étudier  les  merveilles ,  car  ce  fut  dans  ce  dernier 
boulevard  des  Maures  que,  libre  dans   son  essor,   cet  art 
gracieux  atteignit  à  toute  sa  perfection.  C'est  là  qu'après  avoir 
suivi  l'histoire  et  le  développement  de  ses  diverses  phases  à 
Cordoue ,  à  Tolède ,  à  Séville ,  nous  le  voyons  se  résumer  tout 
entier  dans  cette  éblouissante  création  de  l'Alhambra.  Désor- 
mais en  lui  plus  rien  qui  trahisse  l'imitation  ou  l'incertitude  ; 
c'est  un  système  complet ,  entièrement  neuf,  plein  de  sève , 
d'originalité ,  de  poésie,  xilors  apparaissent  de  nouvelles  théo- 
ries, des  modifications  profondes,  des  améliorations  heureuses 
qui  donnent  naissance  à  un  style  dont  les  éléments  se  trouvent 
en  parfaite  harmonie  avec  le  chmat ,  les  mœurs  et  la  religion 
du  pays.  Mais ,  il  faut  le  reconnaître ,  chez  les  Arabes,  comme 
chez  les  autres  peuples,  l'art  parvenu  à  son    apogée  reste 
quelque  temps  stationnaire ,  puis  s'en  va  décUnant  peu  à  peu 
et  perd  de  sa  perfection.  C'est  ainsi  que,  par  exemple,  dans 
le  style  ogival ,  il  est  un  âge  de  progrès  après  lequel ,  ayant 
atteint  à  sa  plus  haute  expression ,  l'art  chrétien  commence  à 
déchoir,  et  finit  par  s'effacer  devant  l'art  payen  régénéré. 
Or ,  le  même  fait  se  présente  avec  une  coïncidence  frappante 
dans  l'étude  de  l'art  arabe.  Dès  la  deuxième  moitié  du  XIV^ 
siècle ,  l'éclat  de  ce  règne  brillant  de  la  fantaisie  se  ternit ,  et, 
dans  cette  architecture  filigranitique ,  on  voit  naître  déjà  cette 
tendance  à  l'exagération  qui  signale  une  époque  de  décadence. 
Les  formes  s'alourdissent;  l'ornementation  de  riche  devient 
prodigue ,  et  se  complique  de  manière  à  présenter  un  aspect 
général  de  maigreur  et  de  confusion.  C'est  ce  qu'on  peut  re- 
marquer à  Séville ,  dans  certaines  parties  de  l'Alcazar,  con- 
struit sous  Pierre-le-Cruel ,  en  1384.    Quand  enfin  Boabdil 
a  perdu  le  dernier  joyau  de  sa  couronne ,  vers  la  fin  du  XV^ 
siècle ,  l'art  mauresque  expirant  cherche  à  se  raviver  au  con- 


DE  Lk  SÉANCE  TENUE   A  TOULOUSE.  21x5 

lact  de  l'art  chrétien  lui-même  à  son  agonie ,  mais  c'est  en 
vain  ;  la  foi ,  l'air  et  l'espace  font  partout  défaut  à  ce  brillant 
athlète ,  il  n'a  plus  qu'à  mourir.  Dès  les  premières  années  du 
règne  de  Charles-Quint ,  il  a  complètement  disparu. 

Messieurs ,  n'est-ce  point  un  fait  extrêmement  remarquable 
que  cette  marche  parallèle  de  deux  arts  rivaux,  ayant  leur 
raison  d'être  dans  deux  principes  opposés ,  puisant  leui-s  pre- 
mières inspirations  à  une  même  source,  l'antiquité,  et  qui,  après 
avoir  créé  chacun  un  système  d'une  perfection  presqu 'absolue, 
finissent  tous  les  deux  par  disparaître  à  la  fois  au  réveil  de 
leur  mère  commune  ?  Nest-il  pas  au  moins  curieux  de  con- 
stater qu'en  1248,  au  moment  où  Pierre  de  iMontereau  ache- 
vait à  Paris  la  construction  de  la  Ste.  -Chapelle ,  cette  perle 
de  l'art  chrétien  ,  à  Grenade  ,  le  roi  Mohammed-Aben- 
Alhamar  1".  élevait  son  magique  palais  de  l'Alhambra? 

Je  termine.  Messieurs,  par  la  simple  indication  de  ce  sin- 
gulier rapprochement.  J'ai  tenté  de  vous  présenter  les  deux 
idées  principales  nées  de  mes  observations  sur  les  monuments 
chrétiens  et  musulmans  de  l'Espagne.  J'ai  voulu  surtout  vous 
signaler  l'influence  évidente  qu'eurent  au  moyen-âge  nos  idées 
sur  la  construction  des  grandes  cathédrales  espagnoles.  Il  est 
temps  enfin  de  rendre  à  la  France  son  véritable  rang  artis- 
tique.—Aujourd'hui  que  l'existence  d'un  style  d'architecture 
national  et  antérieur  à  celui  des  peuples  voisins ,  a  été  authen- 
tiquement  prouvée,  il  faut  rechercher  la  part  d'influence  qui 
nous  appartient  dans  le  développement  de  l'art  chrétien  à 
l'étranger.  On  a  cru  long -temps  à  ce  sujet  que  nous  n'avions 
fait  qu'imiter;  depuis  on  s'accorde  à  reconnaître  que  nous 
avons  pu  créer;  obtenons  mieux  encore,  et  prouvons  que, 
loin  d'avoir  été  élèves  un  seul  instant,  nous  avons  toujours 
et  partout  enseigné.  —  Si  la  prétention  peut  paraître  hardie , 
qu'on  veuille  bien  ne  pas  la  rejeter  sans  un  examen  sérieux. 
—  Un  jour  peut-être  me  sera-t-il  permis  de  l'appuyer  quant 
à  l'Espagne ,  à  l'aide  d'un  système  de  preuves  et  de  faits  plus 


246  SÉANCE  TENUE   A  TOULOUSE. 

complet  que  celui  que  je  viens  d'exposer  si  imparfaitement 
devant  vous.  Que  d'autres  s'imposent  la  même  tâche  à  l'égard 
des  nations  voisines,  et  nous  serons  étonnés  de  voir  s'aug- 
menter encore  la  part  que  prit  au  développement  de  la  civili- 
sation en  Europe  cette  grande  et  noble  France  de  nos  pères, 
si  digne  de  tout  notre  amour  et  que  nous  connaissons  si  peu  ! 
Cette  improvisation  est  vivement  applaudie. 

M.  de  Caumont  signale  à  l'assemblée  l'intérêt  réel  et  très- 
varié  que  présente,  de  nos  jours  surtout,  l'étude  de  l'archi- 
tecture civile  et  militaire.  Ces  monuments  sont  d'ailleurs  plus 
exposés  que  les  édifices  religieux  à  être  démolis  d'un  moment 
à  l'autre.  Ils  offrent  également  le  charme  d'une  étude  en 
quelque  sorte  toute  nouvelle  en  archéologie.  M.  de  Caumont 
insiste  vivement  pour  que  les  travaux  des  archéologues  soient 
dirigés  dans  ce  sens.  Plusieurs  édifices  sont  signalés  comme 
étant  le  sujet  d'investigations  à  faire ,  notamment  les  cuisines 
abbatiales ,  sur  lesquelles  M.  de  Caumont  a  déjà  donné  de  cu- 
rieux détails  dans  son  Abécédaire  d'archéologie.  Il  termine 
en  demandant  à  l'assemblée  si,  dans  le  Midi  de  la  France,  et 
notamment  en  Languedoc,  on  connaît  de  semblables  constinic- 
tions. 

Les  réponses  sont  négatives;  toutefois  on  cite  quelques 
édifices  analogues ,  mais  en  dehors  du  Languedoc.  D'ailleurs 
on  promet  de  faire  des  recherches  qui  permettront ,  il  faut 
l'espérer ,  de  faire  quelques  découvertes  archéologiques  dignes., 
d'être  signalées. 

M.  le  comte  de  Peyronnet  ,  président  général  du  Congrès 
scientifique ,  est  proclamé  membre  du  conseil  de  la  Société 
française.  M.  le  comte  de  Juillac  est  nommé  inspecteur  de  la 
^ême  Société  pour  le  département  de  la  Haute-Garonne. 

Le  Secrétaire  y 

Victor  Petit.. 


Congrès  archéologique  de  France ,  session  de  iS5Z,àTroy  es. 
— Plusieurs  archéologues  célèbres  ont  annoncé  leur  présence  au 
Congrès  archéologique  de  la  Société  française ,  qui  s'ouvrira 
à  Troyes,  le  9  juin  :  parmi  les  questions  qui  ont  été  inscrites 
dans  le  programme ,  nous  citerons  celles-ci  : 

Quels  sont,  dans  l'Aube,  les  débris  d'architecture  monas- 
tique qui  méritent  l'attention?  A  quelles  époques  remon- 
tent-ils? 

Quels  sont  les  principaux  monuments  d'architecture  civile 
et  militaire  de  l'époque  du  moyen-àge ,  que  possède  encore  le 
département  de  l'Aube  ? 

Les  artistes  qui  travaillaient  aux  vitraux  peints,  n'ont-ils 
pas  aussi  dirigé  les  fabriques  de  pavés  émaillés  ? 

Quel  a  été ,  aux  différents  siècles  du  moyen-âge ,  l'état  de 
la  céramique  en  Champagne? 

Quels  sont  les  pavés  émaillés  les  plus  remarquables  existant 
encore  dans  ce  pays  ? 

Que  sait-on  de  l'artiste  auquel  était  dû  le  tombeau  de 
Henry  P'". ,  dit  le  Large,  1X^  comte  de  Champagne,  mort  en 
1180? 

MM.  les  Secrétaires-généraux  du  Congrès,  M.  l'abbé 
Tridon,  inspecteur  des  monuments,  et  M.  Gayot,  Secrétaire 
de  la  Société  d'agriculture,  sciences  et  arts  de  l'Aube,  ont 
reçu  déjà  plus  de  100  adhésions.  M.  le  Maire  de  Troyes  a  mis 
avec  beaucoup  d'empressement  les  salles  de  l'Hôtel-de-VilIe , 
à  la  disposition  de  la  Société  française. 


2/i8 


CHRONIQUE. 


CHRONIQUE.  249 

Le  Congrès  visitera  :  1°.  les  objets  d'art  et  d'antiquités  de 
tous  les  cabinets  des  amateurs  de  la  ville  de  Troyes. 
2".  Le  trésor  de  la  cathédrale. 

Nouvelles  provinciales.  —  M.  Martin  Beaulieu ,  de  ^Niort  » 
membre  de  la  Société  française  pour  la  conservation  des 
monuments,  et  compositeur  distingué,  a  été  élu  membre 
correspondant  de  L'Académie  des  Beaux-Arts  de  l'Institut. 
C'est  avec  plaisir  que  nous  annonçons  cette  nouvelle. 

—  M.  l'abbé  Manceau,  chanoine  de  Tours ,  inspecteur  de  la 
Société  française  pour  le  département  d'Indre-et-Loire  depuis 
15  années,  vient  d'être  nommé  chevalier  de  la Légion-d' Hon- 
neur. M.  l'abbé  Manceau,  qui  a  rendu  de  grands  services  à  la 
religion  dans  l'archevêché  de  Tours ,  est  un  de  ces  hommes 
de  cœur  et  de  science  dont  le  dévouement  est  infatigable. 
Ce  fut  un  des  premiers  qui  étudia  l'archéologie  dans  les  livres 
de  I\L  de  (ùaumont ,  et  qui  s'enrôla  sous  la  bannière  de  la 
Société  française.  Nous  l'avons  vu  assister  à  beaucoup  de 
congrès  :  partout  il  inspirait  le  respect;  il  conquérait  les  sym- 
pathies de  tous.  Personne  n'était  plus  digne  que  M.  l'abbé 
Manceau  de  la  distinction  qu'il  vient  de  recevoir  du  Gouver- 
nement. D.  C. 

Château  de  la  Roche- Guy  on.  —  M.  de  Caumont  vient  de 
visiter  le  château  de  la  Uoche-Guyon  (Seine-et-Oise) ,  appar- 
tenant à  M.  le  duc  de  Rochefoucaud-Liancourt ,  membre 
du  Conseil  général  de  l'agriculture.  Il  a  visité  avec  soin  le 
donjon  qui  s'élève  au-dessus  de  la  Seine ,  et  il  est  revenu  fort 
incertain  sur  l'âge  de  cette  tour  que  bien  des  gens  ont  regardée 
comme  très-ancienne,  et  qu'il  a  classée,  lui,  parmi  les  monu- 
ments militaires  du  XIIP.  siècle  (Abécédaire  d'archéologie 
(architecture  mihtaire)).  M.    de  Caumont  doute  maintenant 


250  CHRONIQUE, 

qu'elle  soit  aussi  ancienne,  et  il  ne  serait  pas  surpris  qu'elle 
ne  datât  que  du  XIV".  ;  les  ouvertures  peuvent  d'ailleurs 


DONJON    ET    CHATEAU    DF.    LA    ROCHE-GUYON. 

avoir  été  élargies,  ce  qui ,  avec  l'absence  de  planchers  voûtés 
et  la  destruction  du  couronnement  de  la  tour ,  est  une  cause 


CHRONIQUE.  251 

du  peu  de  caractères  qui  puissent  guider  dans  l'appréciation 
de  l'âge  de  ce  donjon. 

La  forme  en  est  cylindrique  du  côté  de  la  Seine  et  cunéi- 
forme vers  les  terres ,  disposition  que  l'on  trouve  dans  la  tour 
d'Issoudun  bien  authentiquement  du  XIIP.  siècle.  Les  murs 
qui  entourent  le  donjon  de  la  Roche-Guyon  paraissent  avoir 
été  refaits  en  grande  partie  au  XV^  siècle  et  au  XVP. 

Le  château  actuel  qui  est  au  pied  de  la  falaise ,  et  dont  le 
dessin  ci-joint  fait  voir  une  des  ailes,  est  très-considérable  et  en 
grande  partie  moderne.  Quelques  parties  pourtant  doivent 
être  du  XV^  Telles  sont  les  deux  tourelles  à  mâchicoulis  et 
la  porte  ogivale  à  plusieurs  voussoirs  qui  a  conservé  la  coulisse 
de  sa  herse. 

Des  galeries  creusées  dans  la  craie  permettent  de  commu- 
niquer ,  à  couvert ,  du  château  actuel  à  l'ancien  château. 

M.  le  duc  de  Liancourt  fait  faire  de  grands  travaux  de 
restauration  à  la  Roclie-Guyon  :  il  a  confié  la  direction  de 
ces  travaux  intérieurs  à  un  architecte  de  Paris. 

L.  S. 

Assises  scientifiques.  —  M.  Denys ,  membre  de  l'Institut 
des  provinces ,  a  fixé  au  31  mai  les  assises  scientifiques  qui 
s'ouvriront  à  Laval  sous  sa  présidence. 

Les  assises  de  Picardie  ont  eu  lieu  le  26  et  le  27  avril  à 
Amiens ,  sous  la  présidence  de  M.  le  comte  de  Vigneral. 

Les  assises  scientifiques  de  la  Champagne  s'ouvriront  à 
Troyes,  le  1^  juin,  sous  la  présidence  de  M.  le  C'^  de  3Iellet. 

M.  Roux,  de  Marseille,  sous-directeur  de  l'Institut  des 
provinces ,  a  convoqué  les  assises  scientifiques  du  Sud-Ouest 
à  Aix ,  pour  le  21  juin  ,  dans  les  salles  de  l'Hôtel-de-Ville. 

D.   C. 

Antiquités  gallo-romaines ,  trouvées  dans  les  fouilles  faites^ 
à  Laval  y  arrondissement  de  Ste.-Ménehoidd,  —  J'ai  trouvé 


252  CHRONIQUE. 

divers  objets  antiques  à  8  kilomètres  de  Suippes,  à  200 
mètres  du  village ,  rive  droite  de  la  Tourbe ,  sur  l'emplace- 
ment d'un  vieux  cimetière  formant  escarpement  sur  un  plan 
incliné  vers  cette  rivière  et  près  de  l'ancienne  voie  romaine 
qui  conduisait  de  Reims  à  Verdun.  C'est  déjà  dans  ce  pays 
qu'en  1836,  on  avait  trouvé  ^kO  médailles  d'argent,  tant 
consulaires  qu'impériales  ;  ces  monnaies ,  qui  appartenaient 
au  règne  d'Auguste  et  de  Tibère  ,  étaient  aussi  belles  que  si 
elles  sortaient  de  l'officine  monétaire,  ce  qui  indiquerait 
qu'elles  avaient  été  enfouies  vers  l'époque  du  règne  de  ce 
prince.  J'en  possède  encore  un  grand  nombre.  Revenons 
aux  fouilles.  Tous  les  cadavres  trouvés  dans  ce  cimetière 
étaient  symétriquement  rangés  dans  m  même  position  et 
avaient  la  face  tournée  vers  l'orient.  Au  pied  de  chaque 
squelette ,  on  trouvait  un  vase  en  terre  dans  lequel  on  ren- 
contrait souvent  quelques  os  ayant  la  forme  et  le  volume  de 
ceux  d'une  volaille. 

Autour  des  reins  étaient  placés  un  sabre,  une  boucle  de 
ceinturon  de  cuivre  argenté ,  quelques-unes  de  ces  boucles 
étaient  de  fer ,  mais  oxidé  par  le  temps ,  des  bracelets  de  cuivre, 
des  colliers  gaulois ,  des  chaînes  entières ,  des  dés  et  des  sif- 
flets en  os;  des  clefs  en  forme  de  bagues,  des  bagues  de  cuivre 
et  d'argent,  des  fibules,  des  bulles,  des  épingles  longues,  des 
styles  et  des  fragments  de  peignes,  etc.  ;  un  petit  vase  en 
terre  rouge,  sur  la  face  inférieure  du  fond  on  lit  :  OF.  SE- 
VERi ,  nom  du  fabricant.  Dans  les  jambes  des  squelettes  de 
femmes,  faciles  à  reconnaître  par  leur  structure,  on  trouvait 
des  vases  en  verre  ;  aux  bras ,  des  bracelets  de  même  ma- 
tière ;  autour  du  cou ,  des  colliers  en  grains  de  terre  émaillée 
de  véroteries  et  d'ambre ,  mêlés  avec  des  médailles  gauloises 
et  romaines  percées  et  retenues  par  un  lil  de  fer.  Parmi  les 
médailles  romaines,  un  moyen  bronze  de  Trajan,  au  revers  la 
colonne  trajane  (vers  l'an  100  de  notre  ère). 


CHRONIQUE.  253 

Un  moyen  bronze  de  Carinus,  r  aeqvitas  ,  vers  Van  280; 
un  petit  bronze  de  Grispus,  fils  de  Constantin ,  vers  l'an  300; 
un  petit  bronze  de  Constantius  II,  vers  l'an  317;  un  autre 
d'Arcadius,  vers  l'an  liOO. 

Un  quinaire  fourré  en  or  que  je  crois  d'Anastase  I"'. ,  vers 
l'an  510.  D.  N.  AiNASTASivs  AVG.  Tète  auréolée,  au  devant  de 
laquelle  il  y  a  une  longue  croix  r  Victoria  avgvstorvm. 
Une  victoire  les  ailes  déployées,  à  l'exergue  conob.  Cette 
monnaie  très-curieuse  est  une  imitation  des  quinaires  ro- 
mains du  Bas-Empire  et  a  été  frappée,  je  pense,  comme  essai, 
par  des  faussaires  barbares ,  à  une  époque  où  les  rois  francs 
n'avaient  pas  encore  d'ateliers  monétaires;  je  la  considère 
comme  première  monnaie  de  ces  rois.  Ce  n'est  que  vers  l'an 
540  que  Justinien  concéda  aux  rois  mérovingiens  un  droit 
qu'il  ne  pouvait  plus  refuser,  et  consentit  à  ce  que  lei-rs  mon- 
naies fussent  reçues  comme  les  siennes  dans  tout  l'empire. 

J'ai  trouvé  encore  beaucoup  d'autres  médailles  en  petit 
bronze ,  qu'il  m'a  été  impossible  de  lire  à  cause  de  leur  mau- 
vaise conservation. 

J'ai  fait  faire  le  dessin  de  tous  ces  objets. 

Je  conclus  de  tout  ce  que  j'ai  vu  et  remarqué  à  Laval,  que 
le  cimetière  que  j'ai  fait  fouiller  remonte  à  une  époque  voi- 
sine de  la  conquête  de  César  et  qu'il  a  été  abandonné  vers 
celle  de  la  conversion  des  Francs  au  christianisme. 

Bourgeois  , 

Membre  de  la  Société  française. 

Tombeaux  découverts  à  Triel,  en  janvier  1853.' — Dans  le 
courant  de  janvier  ,  M.  Denize ,  propriétaire  ,  demeurant  h 
Triel,  avait  découvert  quelques  tombeaux  dans  les  caves 
d'une  maison  qu'il  rebâtissait. 

La  Société  des  sciences  morales  de  Versailles  a  chargé 
M.   Duchatellier  de  visiter  ces  tombeaux.  Deux  voyages  ont 


256  CHRONIQUE. 

inspecteur  de  TAssociation  normande,  est  mort  tout  récem- 
ment; c'est  une  grande  perte  pour  cette  partie  du  département 
du  Calvados.  M.  Mury  s'était  occupé  avec  succès  de  tout 
ce  qui  touche  à  la  prospérité  du  pays.  L'étude  de  l'agri- 
culture ,  de  la  géologie ,  de  la  botanique,  avaient  tour  à  tour 
occupé  ses  loisirs  :  il  prit  une  grande  part  à  l'organisation 
de  l'exposition  des  produits  agricoles  et  industriels  qui  eut 
lieu  à  Vire  en  18^8,  sous  le  patronage  de  l'Association 
normande.  M.  Mury  avait  fait  aussi  des  recherches  archéo- 
logiques, dont  il  avait  communiqué  le  résultat  à  la  Société 
française  et  à  la  Société  des  Antiquaires  de  Normandie. 

D.  C. 

Mort  de  M.  le  comte  Doulcet  de  Pontécoulant.  —  M.  le 
comte  de  Pontécoulant ,  ancien  Sénateur  et  Pair  de  France  , 
est  mort  à  l'âge  de  88  ans.  La  famille  Doulcet  de  Ponté- 
coulant est  connue  ,  depuis  le  XV^  siècle  ,  dans  le 
département  du  Calvados  :  le  château  de  Pontécoulant  fait 
partie  du  canton  de  Condé-sur-Noireau.  M.  de  Caumont  a 
donné  des  détails  sur  cette  famille  dans  la  Statistique  monu- 
mentale du  Calvados  ,  t.  IIL 

Mort  de  M.  Alleaumc  des  Mottes,  de  Pont-V Evcque. — 
M.  Alleaume  des  Mottes ,  membre  de  la  Société  française  et  de 
l'Association  normande  ,  un  des  hommes  les  plus  honorables 
de  la  ville  de  Pont-l'Eveque ,  vient  de  mourir  après  une 
longue  maladie.  M.  des  Mottes  portait  un  vif  intérêt  à  la 
conservation  des  monuments  du  Calvados.  Membre  de  la 
fabrique  de  l'église  de  Pont-l'Evêque ,  il  avait  contribué  ,  par 
son  influence,  à  faire  exécuter  les  travaux  qui  ont  eu  lieu 
depuis  quelques  années  dans  cette  église.  M.  Alleaume  des 
Mottes  avait  aussi  cultivé  la  musique  ;  il  aimait  son  pays  et  ne 
néghgeait  aucune  occasion  d'en  défendre  les  intérêts. 


ESSAI 

SDR  LA 

STATISTIQUE  MONUMENTALE 

DU  DÉPARTEMENT  DE  LA  MARNE  (1); 

Par    M.    Ed.   DE    BARTHÉLÉMY, 

Membre  de  la  Société,  inspecteur  des  monuments  delà  Meuse. 


Messieurs, 

Je  ne  crois  pouvoir  mieux  répondre  aux  questions  l/i  et 
15  de  notre  programme  qu'en  appréciant  l'importance  ar- 
chéologique de  notre  département  au  double  point  de  vue 
des  monuments  de  l'époque  romaine  et  de  ceux  du  moyen-âge 
que  le  temps  a  laissé  subsister  ou  que  le  vandalisme  moderne 
a  bien  voulu  respecter.  Je  sais  que  ce  sujet  est  étendu  et  pour- 
rait fournir  la  matière  d'un  travail  considérable ,  mais  je  sais 
aussi  combien  notre  temps  est  précieux  et  combien  dans  les 
réunions  du  genre  de  celle  où  nous  assistons ,  il  est  fatigant 
d'entretenir  trop  longuement  l'auditoire.  Je  vais  donc  essayer 
de  traiter  cette  question  brièvement;  mais 'je  dois  demander 
tout  d'abord  l'indulgence  pour  les  erreurs  ou  les  oublis  que 
j'ai  pu  commettre  :  de  plus  je  suis  obligé  de  dire  que  dans 

(1)  Cet  essai  a  été  lu  à  la  session  des  Assises  scientifiques  de  la  Marne, 
tenue  à  Châlons  en  juillet  1852. 

17 


256  CHRONIQUE. 

inspecteur  de  l'Association  normande ,  est  mort  tout  récem- 
ment; c'est  une  grande  perte  pour  cette  partie  du  département 
du  Calvados.  M.  Mury  s'était  occupé  avec  succès  de  tout 
ce  qui  touche  à  la  prospérité  du  pays.  L'étude  de  l'agri- 
culture, de  la  géologie,  de  la  botanique,  avaient  tour  à  tour 
occupé  ses  loisirs  :  il  prit  une  grande  part  à  l'organisation 
de  l'exposition  des  produits  agricoles  et  industriels  qui  eut 
lieu  à  Vire  en  18^8,  sous  le  patronage  de  l'Association 
normande.  M.  Mury  avait  fait  aussi  des  recherches  archéo- 
logiques, dont  il  avait  communiqué  le  résultat  à  la  Société 
française  et  à  la  Société  des  Antiquaires  de  Normandie. 

D.  C. 

Mort  de  M.  le  comte  Doulcet  de  Pontécoulant.  —  M.  le 
comte  de  Pontécoulant ,  ancien  Sénateur  et  Pair  de  France  , 
est  mort  à  l'âge  de  88  ans.  La  famille  Doulcet  de  Ponté- 
coulant est  connue  ,  depuis  le  XV^  siècle  ,  dans  le 
département  du  Calvados  :  le  château  de  Pontécoulant  fait 
partie  du  canton  de  Condé-sur-Noireau.  M.  de  Caumont  a 
donné  des  détails  sur  cette  famille  dans  la  Statistique  vionu- 
mentale  du  Calvados ,  t.  IIL 

Mort  de  M.  Alleaume  des  Mottes,  de  Pont-V Evoque. — 
M.  Alleaume  des  Mottes ,  membre  de  la  Société  française  et  de 
l'Association  normande  ,  un  des  hommes  les  plus  honorables 
de  la  ville  de  Pont-l'Evèque ,  vient  de  mourir  après  une 
longue  maladie.  M.  des  Mottes  portait  un  vif  intérêt  à  la 
conservation  des  monuments  du  Calvados.  Membre  de  la 
fabrique  de  l'église  de  Pont-l'Eveque ,  il  avait  contribué  ,  par 
son  influence ,  à  faire  exécuter  les  travaux  qui  ont  eu  lieu 
depuis  quelques  années  dans  cette  église.  M.  Alleaume  des 
Mottes  avait  aussi  cultivé  la  musique  ;  il  aimait  son  pays  et  ne 
néghgeait  aucune  occasion  d'en  défendre  les  intérêts. 


ESSAI 

SUR  LA 

STATISTIQUE  MONUMENTALE 

DU  DÉPARTEMENT  DE  LA  MARNE  (1)  ; 

Par    M.    Ed.   DE    BARTHÉLÉMY, 

Membre  de  la  Société,  inspecteur  des  monuments  delà  Meuse. 


Messieurs, 

Je  ne  crois  pouvoir  mieux  répondre  aux  questions  1/a  et 
15  de  notre  programme  qu'en  appréciant  l'importance  ar- 
chéologique de  notre  département  au  double  point  de  vue 
des  monuments  de  l'époque  romaine  et  de  ceux  du  moyen-âge 
que  le  temps  a  laissé  subsister  ou  que  le  vandalisme  moderne 
a  bien  voulu  respecter.  Je  sais  que  ce  sujet  est  étendu  et  pour- 
rait fournir  la  matière  d'un  travail  considérable ,  mais  je  sais 
aussi  combien  notre  temps  est  précieux  et  combien  dans  les 
réunions  du  genre  de  celle  où  nous  assistons ,  il  est  fatigant 
d'entretenir  trop  longuement  l'auditoire.  Je  vais  donc  essayer 
de  traiter  cette  question  brièvement;  mais 'je  dois  demander 
tout  d'abord  l'indulgence  pour  les  erreurs  ou  les  oublis  que 
j'ai  pu  commettre  :  de  plus  je  suis  obligé  de  dire  que  dans 

(1)  Cet  essai  a  été  lu  à  la  session  des  Assises  scientifiques  de  la  Marne, 
tenue  à  Chàlons  en  juillet  1852. 

17 


258  ESSAI   SUR   LA  STATISTIQUE   MONUMENTALE 

cette,  étude  départementale ,  les  renseignements  sur  l'arron- 
dissement de  Vitry  m'ont  manqué  presqu'entièrement. 

Le  département  de  la  Marne  est  presque  exclusivement 
formé  de  terrains  appartenant  à  la  province  de  Champagne. 
On  trouve  de  faibles  parties  de  la  Brie  dans  les  parties  Sud- 
Ouest,  et  de  la  Lorraine  au  Sud.  Il  n'est  pas  indifférent, 
pour  bien  comprendre  le  mouvement  archéologique,  de 
connaître  l'ancienne  géographie  du  pays  et  surtout  les  divers 
maîtres  auxquels  il  a  appartenu.  Dans  les  temps  primitifs , 
nous  y  voyons  deux  peuples  principaux,  les  Rémi,  qui 
occupaient  un  territoire  très-étendu ,  limitrophes  des  Bello- 
vaques ,  des  Tréviriens  et  des  Médiomatriciens ,  et  les  Cata- 
launi y  habitant  la  partie  Est  de  la  Marne;  les  limites  du 
département  renferment  en  outre  une  portion  du  pays  des 
Tricasses ,  entre  l'Aube  et  le  ruisseau  du  Petit-Morains ,  et 
des  Suessoni ,  pour  les  cantons  de  Montmirail  et  de  Mont- 
mort.  Après  la  conquête  romaine ,  la  fusion  s'opéra  entre  les 
deux  races  et  bientôt  il  n'y  eut  plus  que  des  Gallo-Romains; 
néanmoins  les  vieilles  démarcations  subsistèrent  et  furent 
dans  la  suite  consacrées  par  le  christianisme,  les  quatre 
diocèses  anciens  de  Châlons,  de  Reims,  de  Soiss'ons  et  de 
Troyes ,  s'étant  partagés  le  territoire  actuel  du  département 
pour  les  mêmes  portions  que  du  temps  des  anciens  peuples. 

Sous  la  race  mérovingienne ,  le  pays  dépendit  alternative- 
ment des  rois  de  Paris  et  des  rois  d'Austrasie,  selon  le 
hasard  des  guerres  et  des  partages.  Les  Carlovingiens  y  domi- 
nèrent en  paix ,  et  peu  après  la  hiérarchie  féodale  fit  naître 
les  comtes  de  Champagne ,  dont  la  première  race  paraît  en 
900,  les  archevêques  de  Reims  et  les  évêques  de  Châlons, 
véritables  souverains,  les  comtes  de  Vitry ,  de  Ste.-Ménehould, 
les  sires  de  Dampierre,  d'Anglure,  de  Baye,  de  Dormans, 
de  Pleurs ,  d'Etoges ,  de  Conflans ,  de  Montmort ,  de  Châ- 
tillon ,  de  Montmirail ,  et  tant  d'autres  qui  se  maintinrent 


DU  DÉPARTEMENT  DE  LA  MARNE.  259 

jusqu'à  la  chute  de  la  féodalité  au  XV^  siècle.  L'extinction 
de  la  race  des  comtes  de  Champagne  et  le  mariage  de  leur 
héritière  avec  le  Dauphin,  depuis  Philippe-le-Bel,  en  1284, 
plaça  cette  province  sous  l'autorité  immédiate  du  roi;  seules, 
les  villes  de  Reims  et  Châlons  maintinrent  quelque  temps  en- 
core leurs  prérogatives  et  purent  les  conserver  jusqu'à  la 
guerre  des  Anglais, 

Les  grands  monastères  étaient  nombreux  dans  le  déparle- 
ment; St. -Pierre-aux-Monts ,  Huiron,  Moiremont,  St.- 
Sauveur  de  Vertus,  Andecy,  St. -Thierry,  St.-Basle;  St- 
Nicaise ,  St.  -Remy  et  St.  -Pierre-aux-Nones  à  Reims ,  Haut- 
villers,  Avenay,  Nesle,  Notre-Dame  de  Sézanne,  voilà  pour  les 
enfants  de  saint  Benoit  :  St. -Jacques  de  Vitry,  Moustier-en- 
Argonnc ,  Trois-Fontaines ,  Haute-Fontaine ,  Cheminon  ,  La 
Charmoie ,  Le  Reclus,  l' Amour-Dieu  et  Igny ,  voilà  pour  les 
établissements  des  frères  de  saint  Bernard  ;  les  chanoines  de 
saint  Augustin  étaient  à  Chantemerle  ,  Toussaints ,  St.  - 
Memmie,  Chatrices,  Ste. -Marie  de  Vertus,  St. -Martin 
d'Epernay,  St. -Denis  de  Reims  et  St. -Etienne-aux-Nones  ; 
les  moines  de  Prémontré  à  Montcelz  et  enfin  ceux  de  St.  - 
Etienne  de  Grandmont  à  Macheret  :  or,  remarquons  qu'aux 
XIP. ,  XIIP.  et  XI V^  siècles,  ces  monastères  étaient  bien 
plus  nombreux;  nous  pourrions  en  citer  une  dizaine  qui  ont 
été  transfomiés  en  simples  prieurés  et  se  sont  ainsi  maintenus 
jusqu'en  1789.  L'ordre  du  Temple  avait  des  commanderies 
à  Reims,  à  la  Neuville,  à  31aucourt  et  à  St.-Amand. 

ÉTABLISSEMENTS    CELTIQUES. 

Jusqu'à  ce  jour,  on  connaît  peu  dans  la  Marne  de  ces 
pierres  attribuées  à  l'époque  celtique  et  qui  portent  les  sur 
noms  de  pierres  percées,  pierres  fittes,  pierres  qui  tournent; 
à  Potangis,  seulement,  est  une  espèce  de  grotte  formée  par 


260  ESSAI   SUR   LA   STATISTIQUE   MONUMENTALE 

quatre  énormes  dalles  appelées  dans  le  pays  pierres  du  Diable, 
Les  tumuli ,  par  exemple ,  ont  subsisté  et  se  présentent  en  assez 
grand  nombre  dans  la  partie  orientale  surtout  du  département 
On  en  compte  cinq  à  Bussy ,  rangés  le  long  de  la  rivière  de 
la  Noblette,  une  à  Somme- Vesle,  deux  à  St-Jean-sur- 
Tourbe,  deux  près  de  Suippes,  à  la  Cheppe;  on  en  cite 
également  quelques-unes  à  Baudemont  (canton  d'Anglure) ,  à 
Soudron ,  à  Poix ,  Huve ,  Prouilly ,  etc.  ;  ces  buttes  en  terre 
rapportée  de  15  à  20  mètres  de  hauteur,  ont  soulevé  de 
vives  discussions  sans  que  l'on  sache  bien  positivement  encore 
quelle  était  leur  destination  précise;  on  y  voit  tantôt  des 
fortifications,  tantôt  des  tombeaux;  il  est  évident,  par 
exemple,  qu'ils  remontent  à  la  période  gallo-romaine.  On 
trouve  assez  souvent  en  fouillant  le  sol ,  et  même  à  la  sur- 
face, des  instruments  gaulois  en  silex;  j'en  ai  particulièrement 
rencontré  dans  l'arrondissement  de  Ste.-Ménehould. 

MONUMENTS  ROMAINS. 

Le  principal   édifice   romain   de  notre   département  est 
l'arc  de  triomphe  de  Reims ,  connu  sous  le  nom  de  Porte 
de  Mars  :  ce  monument  que  l'on  croit  élevé  au  César  JuUen , 
se  compose  de  trois  arcades  d'ordre  corinthien  avec  colonnes- 
cannelées;  des  médaillons  séparent  les  colonnes  et  des  bas- 
rehefs  décorent  les  voussures.  Reims  possède  également  un 
tombeau  romain  qui  présente  un  haut  intérêt  au  point  de 
vue  archéologique  :  c'est  celui  de  Jovin ,  cet  illustre  rémois , 
préfet  de  la  Gaule-Belgique,  qui,  à  la  tête  des  armées  de 
Valentinien,  triompha  des  Allemands  près  de  Châlons,  en 
366,  et  fut  revêtu  l'année  suivante  de  la  dignité  consulaire;' 
placé  primitivement  dans  l'église  St.-Nicaise,  ce   mausolée 
a  été  transporté  à  Notre-Dame.    Il  serait   hors  de  propos 
d'indiquer  ici  avec  quelque  détail  les  fréquentes  trouvailles- 


DU  DÉPARTEMENT  DE   LA  MARNE.  261 

d'antiquités  romaines  qui  ont  été  faites  à  différentes  époques 
dans  le  département.  Il  me  faut  cependant  citer  les  débris  de 
toute  sorte  déterrés  sur  l'emplacement  du  cirque ,  appelé  vul- 
gairement Mont- Arène ,  à  Reims.  De  nombreuses  fouilles,  exé- 
cutées en  1830  àDamery,  ont  amené  la  découverte  des  restes 
dévastes  constructions  qui  ont  dû  servira  des  thermes  et  à  un 
atelier  monétaire ,  opinion  soutenue  du  moins  par  la  présence 
de  2,000  médailles  d'argent  et  de  plusieurs  moules.  Damery  a 
été  bâti  sur  les  ruines  de  Bibé ,  première  station  de  la  voie 
militaire  de  Reims  à  Beauvais.  Epernay  (Sparnaxum),  Châ- 
k)ns  (Cathalaunum),  Vitry-le-Brûlé  (Victoria),  Sézanne 
(Sezania)y  Fismes  (Fines),  seules  villes  du  département 
contemporaines  de  l'époque  romaine ,  n'en  ont  rien  conservé. 
Il  n'est  pas  rare  néanmoins  de  trouver  des  fragments  romains, 
des  briques ,  des  tuiles ,  des  vestiges  même  de  constructions 
aux  environs  des  villages.  Près  de  Suippes,  sur  le  territoire 
de  la  Cheppe,  se  voit  encore  aujourd'hui  un  vaste  retran- 
chement en  terre  de  2  kilomètres  de  circonférence  et  connu 
sous  le  nom  de  camp  d'Attila  ;  c'est  en  effet  en  cet  endroit 
que  s'est  livrée  très-positivement  la  grande  bataille  des  Huns 
et  des  Gallo-Roniains  :  mais  sa  désignation  est  vicieuse ,  les 
restes  de  cet  établissement  ont  le  caractère  incontestablement 
romain.  Placé  près  de  la  station  dite  Fanum  Minervœ ,  ce 
camp  commandait  la  route  de  Strasbourg ,  et ,  couvrant  à  la 
fois  Reims  et  Châlons,  s'explique  parfaitement  au  point  de 
vue  stratégique;  du  reste,  une  preuve  matérielle  qu'Attila 
n'a  pas  élevé  ces  remparts ,  mais  en  a  seulement  profité ,  se 
trouve  dans  leur  bon  état  de  conservation  après  quatorze 
siècles,  ce  qui  exclut  toute  idée  d'un  bivouac  de  Barbares 
improvisé  à  la  hâte  (1). 

(4)  Voir  la  remarquable  étude  publiée  par  M.  Amédée  Thierry  sur 
AUila,  dans  la  Revue  des  Deux- Monde  s ,  année  1852,  2«.  série,  tome 
XIII,  p.  957. 


262  ESSAI  SUR  LA  STATISTIQUE  MONUMENTALE 

Je  dirai  peu  de  choses  des  voies  romaines  :  c'est  une  étude 
considérable  et  qu'il  serait  utile  de  voir  entreprise  avec  en- 
semble. Reims  était ,  comme  on  le  sait ,  une  des  trois  villes 
importantes  de  la  Gaule-Belgique  et  servait  de  point  de  départ 
à  sept  voies  romaines  qui  se  dirigeaient  sur  Lyon ,  Metz , 
Trêves,  Bavais-en-Hainaut ,  Beauvais,  Thérouenne,  Bar-le- 
Duc  et  Strasbourg ,  par  la  Cheppe.  Tous  ces  chemins  sont 
construits  de  même  :  ils  ont  pour  base  de  gros  blocs  de  grès 
sur  lesquels  est  un  lit  de  petites  pierres ,  puis  une  seconde 
couche  de  grès ,  un  nouveau  lit  de  graviers  et  par  dessus  tout, 
de  la  terre  :  on  y  trouve  souvent  des  médailles ,  des  statuettes 
et  des  ustensiles  divers. 

MONUMENT  DU  V^    AU  XI'.    SIÈCLE. 

Les  monuments ,  les  débris  même  des  édifices  des  premiers 
temps  de  la  monarchie  sont  rares  aujourd'hui ,  et  plus  peut- 
être  dans  notre  département  que  partout  ailleurs.  Il  y  a  long- 
temps que  la  première  cathédrale  de  Châlons,  consacrée  en 
625 ,  que  l'ancienne  Notre-Dame-en-Vaux ,  bénie  en  666 , 
que  la  cathédrale  primitive  de  Reims,  bâtie,  dit-on,  en  kOl 
et  reconstruite  en  822  ,  ont  disparu  sans  laisser  le  moindre 
vestige.  Il  en  est  de  même  des  monastères  dont  treize  étaient 
antérieurs  au  XI^  siècle  :  St.-Nicaise,  élevé  peut-être  par 
Jovin,  St.-Remy,  au  V''.,  Nesle,  St.-Basle,  St. -Thierry,  au 
VI^  siècle  ,  St.  -Pierre-aux-Nones ,  Avenay ,  HautviUers  , 
Orbais,  au  VIP.,  de  St. -Denis,  au  IX«. ,  St.-]Martin-d'E- 
pernay ,  Toussaint  et  St.  -Pierre  -aux-Mont ,  au  XI''.  Le  seul 
édifice  qui  appartienne  réellement  à  cette  période  est  la  tour 
dite  de  St.  -Réole  à  Orbais  ;  quelques  auteurs  voyent  dans  ce 
fragment  une  tour  d'un  palais  mérovingien.  Saint  Réole ,  ar- 
chevêque de  Reims  et  fondateur  de  l'abbaye  d' Orbais,  vivait 
en  680. 


DU  DÉPARTEMENT  DE  LA  MARNE.        265 

Les  monuments  militaires  ne  sont  guère  plus  communs  : 
au  village  de  Ponthiou ,  dans  l'arrondissement  de  Vitry ,  était 
autrefois  un  château  royal  bâti ,  dit-on ,  par  Thierry  I^"". ,  roi 
d*Austrasie,  et  où  les  derniers  Mérovingiens  et  les  premiers 
Carlovingiens  firent  souvent  leur  résidence  :  dévasté  au  X*. 
siècle ,  il  disparut  peu  après  :  on  ne  voit  plus  aucuns  vestiges 
des  habitations  seigneuriales  si  nombreuses  cependant  à  l'avé- 
nement  des  Capétiens ,  et  c'est  à  peine  si  quelques  restes  de 
murailles  viennent  rappeler  sur  le  Mont- Aimé,  l'existence 
d'une  place  de  guerre  fondée  vers  le  V.  siècle  et  qui  se  main- 
tint jusqu'au  milieu  du  XV^  Le  seul  monument  vraiment 
antérieur  au  X^  siècle ,  que  je  connaisse  dans  le  département, 
est  un  retranchement  en  terre,  situé  dans  la  forêt  d'Haulzy, 
presque  sur  la  hmite  des  Ai'dennes  et  de  la  Marne  :  c'est  un 
carré  inégal  de  90  à  100  mètres  de  face,  arrondi  à  un  de  ses 
angles  :  un  chemin  monte  de  la  vallée  de  l'Aisne  qu'il  domine 
et  après  un  détour  aboutit  à  l'entrée  défendue  par  un  double 
ouvrage  :  les  remparts  ont  encore  aujourd'hui  lO'*'.  d'éléva- 
tion et  les  fossés  sont  très-bien  conservés.  Cette  fortification, 
selon  la  tradition  vulgaire ,  est  une  ancienne  station  romaine , 
dans  le  pays  on  l'appelle  le  château  de  Charlemagne  ;  mais  il 
est  beaucoup  plus  vraisemblable  de  croire  qu'elle  a  été  con- 
struite par  les  comtes  de  Dormois  pour  se  défendre  contre  les 
incursions  des  seigneurs  voisins. 

MONUMENTS  ROMANS. 

A  peine  la  fatale  année  1000  est-elle  expirée ,  que  l'on  voit 
l'activité  humaine  suspendue  un  moment,  reprendre  son  essor 
et  multipUer  ses  monuments ,  splendides  témoignages  de  la 
foi  et  de  la  confiance  dans  l'avenir.  C'est  l'époque  peut-être 
où  l'on  a  le  plus  bâti  dans  nos  pays ,  comme  on  peut  en  juger 
par  la  quantité  de  clochers  romans  que  l'on  aperçoit  en  tra- 


26/i  ESSAI  SUR  LA  STATISTIQUE   MONUMENTALE 

versant  les  moindres  villages  :  les  réparations  et  les  change- 
ments continuels  que  produit  le  cours  des  années  a  nécessai- 
rement amené  de  la  confusion  dans  les  styles ,  mais  enfin 
quelques  monuments  ont  conservé  des  traces  importantes  de 
leur  architecture  primitive.  Avant  toutes  autres ,  je  dois  citer 
Notre-Dame-en-Vaux  de  Châlons  et  St.  -Remy  de  Reims.  Notre- 
Dame-en-Vaux  est  un  des  plus  beaux  types  du  roman  que  nous 
ayons  en  France  :  commencée  en  1157,  consacrée  une  première 
fois  en  1183  ,  cette  église  porte  le  cachet  du  roman  pur ,  dans 
ses  tours  et  ses  nefs,  dont  les  chapiteaux  rappellent  les  plus 
beaux  deSt-Germain-des-Prés  :  la  transition  apparaît  au  por- 
tail du  quai  et  à  l'intérieur,  dans  ses  gracieuses  chapelles 
absidales  :  la  restauration  du  XIV^  siècle  a  laissé  peu  de  ves- 
tiges ;  au  XV^ ,  on  fit  quelques  voûtes  en  craie  que  l'on  a 
démolies  récemment  et  le  joli  portail  du  Midi ,  que  le  stupide 
marteau  des  destructeurs  de  93  n'a  pu  se  décider  à  respecter. 
Le  grand  portail  du  quai  avec  ses  deux  tours  massives  est 
éminemment  curieux  à  étudier  et  vient  encore  singulièrement 
gagner  depuis  que  la  flèche  nouvellement  bâtie  lui  a  rendu 
sou  ancien  aspect.  Il  faut  espérer  que  ces  intelligentes  répara- 
tions ne  s'arrêteront  pas  en  si  beau  chemin  et  que  nous  rever- 
rons un  jour  Notre-Dame  telle  qu'elle  a  été  autrefois.  On 
retrouve  le  roman  à  St. -Remy ,  dans  ses  grands  et  sévères 
collatéraux  et  son  portail  à  colonnettes  cannelées  :  le  reste  de 
l'édifice  appartient  presque  tout  entier  à  la  transition  et  au 
XIII^  siècle.  La  cathédrale  St.  -Etienne  de  Châlons ,  consacrée 
en  1147,  a  été  incendiée  en  1230  et  n'a  conservé  de  son 
architecture  primitive  que  les  premiers  étages  de  la  tour  du 
Nord  et  sa  crypte,  fondée  au  VIP.  siècle,  par  l'évêque  Félix I**'. 
consacrée  en  1165.  L'église  St. -Jean  de  cette  ville  n'a  égale- 
ment conservé  de  l'époque  romane  que  la  nef  et  la  croisée 
des  transepts  entièrement  en  plein-cintre  ;  la  nef  de  saint  Alpin 
est  encore  du  même  style ,  mais  d'une  façon  beaucoup  moins 


DU   DÉPARTEMENT  DE   LA   MARNE.  265 

apparente  à  cause  du  mélange  de  la  transition  qui  commence 
dès  le  portail,  et  du  XIV^  siècle,  qui  se  montre  dans  les  voûtes 
et  le  chœur. 

L'église  de  l'abbaye  de  Hautvillers  a  gardé  un  beau  portail 
de  la  fm  probablement  du  XP.  siècle  ;  il  forme  trois  étages  : 
au  premier ,  une  porte  cintrée  avec  un  cordon  d'archivolte  en 
tête  de  clou;  au  second,  une  rosace  à  quatre-feuilles  et  à 
lobes  circulaires,  à  droite  et  à  gauche,  une  arcade  avec  un 
tour  d'archivolte  porté  par  des  colonnes  à  chapiteaux  à  cro- 
chets; au  troisième  enfin,  un  pignon  percé  d'une  baie  cintrée 
et  sans  moulure.  Ce  sont  les  monuments  principaux  ;  après 
eux  on  rencontre  dans  la  Marne  beaucoup  d'églises  moins 
importantes  appartenant  entièrement  ou  presqu'entièrement  à 
la  même  époque  ;  mais  le  style  est  moins  pur  et  la  transition 
apparaît  sans  cesse  ;  les  tours  carrées  et  à  ouverture  en  plein- 
cintre  sont  communes;  mais  entre  tous  ces  édifices  le  choix 
est  difficile.  Je  parlerai  d'abord  de  l'église  de  Baudancourt , 
orientée  du  Nord  au  Sud ,  et  qui  est  vraisemblablement  la 
plus  ancienne;  remontant  aux  premières  années  du  XP.  siècle, 
son  abside  rond ,  ses  petites  fenêtres  cintrées ,  ses  restes  de 
fresques  offrent  beaucoup  d'intérêt;  le  Menil-sur-Oger  pos- 
sède une  église  à  peu  près  de  la  même  époque,  mais  rema- 
niée aux  XIV.  et  XVP.  siècles,  et  dont  la  nef  et  le  clocher 
sont  seuls  demeurés  intacts.  Je  citerai  les  éghses  de  iWowfmorf, 
de  Corribert ,  d'Ogcr ,  de  St.-Martin-de-Courtisols  ,  de 
Dormans,  qui  présentent  de  curieux  détails  du  XIP.  ,  et  en 
insistant  sur  le  clocher  de  cette  dernière  ville.  L'église  de 
Baije  renferme  la  crypte  où  fut  déposé  le  corps  de  saint 
Alpin ,  en  UoO,  A  Vertus ,  on  voit  également  une  crypte 
romane  ;  Thibie  et  Jalons  possèdent  de  beaux  clochers  percés 
d'ouvertures  géminées  et  en  plein-cintre  ;  la  crypte  de  cette 
dernière  éghse,  où  repose ,  dit-on ,  le  corps  de  saint  Ephrem, 
porte  un  cachet  de  haute  antiquité  ;  elle  forme  un  parallèle- 


266  ESSAI  SUR  LA  STATISTIQUE  MONUMENTALE 

gramme  de  8'".  30.  sur  5"'.  50,  et  2"\  70  de  hauteur;  sa 
voûte  se  compose  de  six  travées  en  plein-cintre  soutenues  par 
des  piliers  massifs  et  des  colonnes  basses  grossièrement  tra- 
vaillées ;  près  de  l'autel ,  une  piscine  soutenue  par  des  colon- 
nettes  à  chapiteaux  en  crochets  ;  cette  crypte  était  primitive- 
ment éclairée  par  deux  petites  fenêtres  romanes.  L'église  de 
la  Chapelle-Lasson  est  attribuée  aux  Templiers  :  le  chœur  et 
le  transept  sont  bien  évidemment  postérieurs ,  mais  la  nef 
remonte  à  leur  époque  ;  on  y  voit  le  plein-cintre  et  la  dispo- 
sition des  pierres  en  petit  appareil  du  XP.  ou  XIP.  siècle.  Je 
signalerai  encore  les  églises  de  Neuvy ,  de  Nesle,  d'Am- 
bonnay ,  à! Hermonville ,  de  Cormicy ,  de  Minaucourt ,  de 
Virginy ,  de  Prouilly  ,  de  Récy ,  de  Courtisols ,  de  Pogny , 
de  Bussy-Lettrée ,  dont  les  nefs  sont  intéressantes  ;  celle  de 
St.-Thierry  toute  entière;  les  porches  de  St.-Amand , 
û'Auhiay-sur-Marne  f  de  Mareuil ,  de  Bétheny ,  Hermon- 
ville ,  etc. 

Dans  tous  ces  édifices ,  il  serait  difficile  de  distinguer  le 
style  roman  pur  du  style  de  transition;  on  les  trouve  étroite- 
ment unis,  soit  par  une  fantaisie  de  l'architecte,  soit  que  l'on 
ait  employé  plusieurs  années  à  ces  constructions,  car  c'est 
dans  le  cours  de  cette  période ,  au  XIP.  siècle  surtout ,  que 
se  fit  cette  alliance  du  plein-cintre  et  de  l'ogive;  mais  en 
même  temps  que  la  transition  amenait  ce  mélange ,  on  con- 
servait la  forme  romane  aux  portails  :  il  n'est  pas  rare  de 
voir  une  porte  romane  servir  d'entrée  à  une  église  du  style 
ogival  primitif ,  comme  à  Courtémout,  à  Mairy,  à  Avize,  à 
Gionges ,  à  Damery ,  etc. 

STYLE   OGIVAL   PRIMAIRE. 

Ici  la  difficulté  de  distinguer  les  divers  styles  que  je 
signalais  tout  à  l'heure ,  se  présente  plus  grande  encore  :  fort 


DU  DÉPARTEMENT  DE  LA  MARNE.  267 

peu  des  églises  des  XIIP.  et  XIV^  siècles  sont  purement  de 
cette  époque  et  ne  renferment  pas  quelques  parties  anté- 
rieures ou  postérieures.  Avec  le  XIIP.  siècle,  époque  de 
l'apogée  de  l'art  dans  les  monuments  religieux,  le  travail 
artistique  a  marché  :  le  style  ogival  est  complet;  il  a  pris  sa 
forme  définitive  dans  Notre-Dame  de  Reims ,  ce  type  admi- 
rable de  l'architecture,  dans  le  chœur  de  St.-Remy;  on  le 
retrouve  dans  la  cathédrale  de  Châlons,  dans  le  chœur  de 
l'église  de  Ste.-Méneliould  :  c'est  lui  qui  a  créé  Baye,  Orbais, 
Somme-Py,  Bourgogne,  Lavannes,  Boult,  Suippes,  Heutre- 
giville,  Béthiniville ,  Nesle  (éghse  paroissiale),  Sarry  et 
tant  d'autres  qui  assurément  ne  sont  pas  toutes  des  monu- 
ments de  premier  ordre ,  mais  où  il  y  a  des  parties  inté- 
ressantes et  des  détails  très-curieux.  Il  faut  citer  ici  les 
portails  de  Bouchy ,  de  Champguyon ,  de  Vertus  et  surtout 
celui  de  Ste.-Ménehould  qui,  caché  par  une  fausse  porte, 
est  malheureusement  peu  connu. 

Dans  les  paroisses  rurales ,  les  dons  des  seigneurs  ou  des 
prêtres  suffisaient  pour  entretenir  et  même  reconstruire  les 
parties  des  églises  qui  étaient  à  leur  charge ,  savoir  le  chœur 
et  le  cancel  ;  mais  pour  les  nefs ,  c'était  aux  habitants  d'en 
prendre  soin  :  cette  différence  de  maître  explique  pourquoi 
un  si  grand  nombre  d'éghses  de  village  ont  un  chœur  souvent 
remarquable  et  des  nefs  très-imparfaites.  Mais  à  la  fin  du 
XIV*'.  siècle,  la  paix  ayant  été  rendue  à  la  France  par  la 
mort  du  dernier  duc  de  Bourgogne ,  on  vit  renaître  dans 
nos  provinces  dévastées  les  travaux  d'architecture  arrêtés 
depuis  tant  d'années  :  c'est  à  ce  moment  principalement  que 
remonte  ce  mélange  bizarre  du  roman  avec  l'ogival  secon- 
daire ,  mélange  rendu  nécessaire  par  suite  des  ruines  et  des 
besoins  de  reconstruire  les  parties  les  plus  menacées  sans 
augmenter  les  dépenses,  en  s'occupant  de  tout  l'édifice. 
Avant  de  quitter  cette  période,  cependant,  je  veux  parler 


268  ESSAI  SUR  LA  STATISTIQUE   MONUMENTALE 

de  l'église  de  Loisy-en-Brie  qui  possède  un  extérieur  vrai- 
ment original  :  elle  présente  sur  ses  deux  faces  Nord  et  Sud 
un  mur  droit  couronné  par  cinq  pignons  posés  à  des  inter- 
valles égaux ,  éclairé  par  des  ouvertures  ogivales  et  soutenu 
à  la  jonction  des  pignons  par  des  contreforts  simples.  La 
même  bizarrerie  se  retrouve  à  Souain ,  mais  pour  les  deux 
faces  des  transepts  seulement  qui  ne  présentent  que  deux 
pignons  surmontés  de  gargouilles. 

STYLE  OGIVAL   FLAMBOYANT    (1380  à  1530). 

Cette  époque  a  laissé  beaucoup  de  traces  dans  notre  dé- 
partement; il  y  a  peu  d'églises  qui  n'ait  quelques  vestiges 
du  style  flamboyant ,  il  n'y  en  a  pas  pour  ainsi  dire  qui  n'ait 
dans  sa  fénestration  quelques-unes  de  ces  ogives  à  meneaux 
fleurdelisés  ou  simplement  fleuris  :  après  Notre- Dame-de- 
l'Epine,  le  type  du  genre,  ou  du  moins  un  des  exemples  les 
plus  gracieux  et  les  plus  élégants,  je  citerai  Montmirail, 
Ay,  Villers-en-Argonne ,  la  Neuville-aux-Ponts,  qui  pré- 
sentent un  réel  intérêt  au  point  de  vue  de  l'art.  Le  portail 
de  Notre-Dame  deChâlons,  les  fenêtres  de  sa  nef,  les  portails 
de  Ste. -Marie- à-Py,  de  St. -Jean-sur-Tourbe ,  de  Grauve, 
de  Somme-Py ,  d' Auve  ;  dans  ce  dernier  on  voit  des  escargots 
sculptés  au  milieu  des  rinceaux  les  plus  soignés.  C'est  aussi 
cette  époque  qui  nous  offre  des  tours ,  soit  en  pierre  comme 
St. -Alpin  de  Châlons,  Heilz-le-Maurupt ,  Faremont,  soit  en 
bois  et  plomb ,  comme  à  Cernay ,  à  Notre-Dame-en-Vaux  ;  de 
ces  rétables  représentant  la  Passion  de  N.-S.  J.-C.  ,  comme 
à  Mareuil-en-Brie ,  à  Cernay  ;  celui  du  Mesnil-Hurlus  est  un 
des  plus  jolis  que  j'ai  vus  jusqu'à  ce  jour.  Il  est  fonné  de 
cinq  compartiments  :  celui  du  milieu ,  dépassant  les  autres 
en  hauteur  et  en  largeur,  représente  J.-C.  sur  la  croix  entre 
les  deux  larrons,  sur  le  devant  les  femmes  en  pleurs,  des 


DU   DÉPARTEMENT   DE   LA   MARNE.  269 

soldats  sur  les  côtés,  entre  eux  et  les  femmes,  Pilate  passant 
à  cheval  le  sceptre  à  la  main  :  le  premier  compartiment  à 
gauche  renferme  la  flagellation ,  le  deuxième,  J.-C.  portant 
sa  croix,  le  quatrième  l'ensevelissement  et  le  cinquième  la 
résurrection.  Chacun  surmonté  d'un  dais  en  bois  doré, 
sculpté  avec  une  grande  finesse.  Tous  ces  personnages  ont 
15  à  20  centimètres  de  hauteur  :  au-dessous,  règne  une 
légende  de  trois  lignes ,  illisible ,  par  suite  de  la  disposition  du 
tabernacle. 

Malheureusement  ce  style"  ogival  flamboyant ,  à  juste  titre 
nommé  tertiaire ,  présente  la  décadence  de  l'art  :  son  travail , 
son  fini ,  son  élégance  même  en  sont  la  preuve  :  ils  sont  trop 
excessifs  et  s'éloignent  singulièrement  de  la  sévérité  et  de 
l'énergie  du  style  précédent,  et  font  aisément  prévoir  une 
révolution  qui  va  tout  changer  dans  le  système  architectonique 
et  remplacer  l'ancien  par  un  genre  bâtard ,  qui ,  bien  qu'assez 
élégant  quelquefois,  ne  présente  jamais  la  religieuse  expres- 
sion du  roman  ou  la  grâce  et  la  légèreté  surtout  de  l'ogival. 

STYLE   RENAISSANCE   ET  TEMPS  MODERNES. 

Le  même  mouvement  qui  avait  eu  lieu  au  XV^.  siècle 
pour  amener  le  genre  flamboyant ,  se  reproduit  au  commen- 
cement du  XVP.  Le  goût  prononcé  de  cette  époque  pour  les 
arts  itahens ,  apporta  d'abord  de  profondes  modifications  dans 
l'architecture  civile,  puis  les  formes  romaines  et  grecques 
envahirent  le  domaine  religieux  et  se  substituèrent  peu  à  peu 
au  style  ogival.  Il  ne  faut  pas  croire  cependant  que  ce  chan- 
gement se  soit  opéré  aussi  rapidement  que  lors  de  la  chute 
du  roman  :  la  renaissance ,  pendant  une  assez  longue  partie 
de  cette  période,  s'attacha  seulement  aux  ornements,  aux 
dais ,  aux  rinceaux ,  et  laissa  subsister  le  système  général  de 
l'ogive  pour  les  solides  charpentes ,  les  portes ,  les  travées  en 


270  ESSAI   SUR   LA  STATISTIQUE  MONUMENTALE 

tiers-point ,  les  fenêtres.  On  voit  la  renaissance  paraître  dans 
la  belle  église  de  Somme-Py,  où  la  plupart  des  ornements 
des  nefs  appartiennent  à  cette  époque,  tandis  que  le  reste 
de  l'édifice  est  bien  antérieur;  dans  les  nefs  de  St.-Jean-sur- 
Tourbe,  du  Mesnil-Hurlus,  de  Fismes.  La  seconde  période 
se  montre  plus  radicalement  différente  ;  une  espèce  de 
plein-cintre  remplace  complètement  l'arcade  ogivale ,  comme 
on  peut  le  voir  au  clocher  de  St-Jean  de  Châlons,  aux 
portails  St. -Loup  et  St. -Alpin  de  la  même  ville,  dans  deux 
chapelles  de  la  cathédrale ,  au  petit  portail  du  Mesnil-Oger  ; 
les  églises  Vaudesincourt ,  St.-Brice,  Noirlieu ,  Beuil ,  Eper- 
nay,  sont  les  principaux  édifices  de  la  renaissance  que  je 
connaisse  dans  le  département.  Celle  de  Senon  est  plus  dans 
le  genre  grec  et  conserve  un  cachet  particulier  avec  les  co- 
lonnes ioniques  et  doriques  accumulées  sur  son  portail.  Ces 
monuments  sont  du  reste  plus  rares  ici  que  dans  d'autres 
pays;  les  guerres  civiles  furent  moins  vives,  détruisirent 
moins  dans  nos  contrées  et  par  suite  il  y  eut  un  bien  plus 
petit  nombre  d'églises  à  réédifier  au  XVP.  siècle ,  au  moment 
où  l'on  put  se  remettre  au  travaiL 

La  renaissance  a  été  le  dernier  échelon  de  Farchitecture 
religieuse  en  France;  le  style  s'épura  dès  la  fin  du  XVP. 
siècle  et  devint  plus  régulier  si  Ton  veut ,  mais  assurément 
plus  froid.  La  ligne  remplaça  partout  la  fantaisie  de  l'artiste 
qui  se  plaisait  jusque-là  h  laisser  courir  son  imagination  et 
à  la  fixer  sur  la  pierre  au  gré  de  ses  caprices.  Au  XIII". 
siècle ,  la  foi  vive  et  entière  peignait  sur  les  vitraux ,  sculptait 
sur  les  murs  de  saintes  légendes,  de  pieux  enseignements  : 
au  XVP.  la  fantaisie  devint  plus  profane,  la  forme 
antique  s'était  entée  sur  le  fond  chrétien  :  au  XVIP. 
l'ornementation  fut  tout-à-fait  abandonnée  pour  suivre  les 
plans  géométriques  :  on  peut  en  voir  les  produits  à  St.- 
Mard-sur-le-Mont ,  à  Verzenay,  à  Fleury-la-Rivière,  à  Chan- 


DU   DÉPARTEMENT   DE   LA  MARNE.  271 

teraerle;  la  grande  église  de  Vitry-le-Français  ,  surtout  à 
l'extérieur,  a  un  cachet  rococo  qui  n'est  pas  dépourvu  de 
grâce  et  que  l'on  retrouve  à  la  chapelle  du  collège  de  Châlons 
et  à  ceUe  de  l'hôpital  de  la  Pitié  de  Reims. 

ORNEMENTS  DIVERS  DES  ÉGLISES. 

J'ai  déjà  cité  plusieurs  rétables,  et  il  faut  y  ajouter  ceux 
de  Colligny,  de  Faux-Fresnay  et  de  Fromentières  qui  appar- 
tiennent à  la  renaissance ,  ce  dernier  surtout  est  magniûque 
de  détail. 

Sous  le  rapport  de  la  statuaire,  nos  églises  ont  peu  con- 
servé :  la  Révolution  y  a  veillé,  ne  voulant  rien  laisser 
subsister  des  chefs-d'œuvre  de  nos  pères ,  comme  si  elle  eût 
souffert  de  voir  des  témoignages  des  temps  où  régnait  la  foi. 
Notre-Dame  de  Reims ,  heureusement ,  a  échappé  à  ce  dé- 
sastre et  présente ,  au  point  de  vue  iconographique ,  un  sujet 
immense  d'étude;  St.-Remy  a  également  un  intéressant  por- 
tail du  XIIP.  siècle  ;  je  citerai  encore  ceux  de  Somme-Py , 
au-dessus  duquel  sont  sculptés  les  sept  péchés  capitaux ,  de 
Hans ,  de  Rampillon  ;  Binsoo ,  où  l'on  voit  une  statuette  de 
femme ,  en  bois,  peut-être  une  des  plus  anciennes  de  France; 
elle  m'a  été  signalée  du  moins  par  notre  savant  président, 
M.  le  comte  de  Mellet ,  qui  a  bien  voulu  m'aider  de  ses  notes 
nombreuses.  L'éghse  de  l'Epine  et  celle  de  Sarry,  où  est  une 
johe  statuette ,  en  pierre  ,  de  saint  Julien ,  le  faucon  sur  le 
poing,  pour  montrer  qu'il  était  homme  de  quahté. 

L'éghse  de  TEpine  est  la  seule,  je  crois ,  qui  eût  un  jubé  : 
ceux  de  St.-Remy  et  de  Notre-Dame-en-Vaux  ont  été  dé- 
truits. Je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  de  mausolées  dans  les  églises 
de  la  Marne ,  mais  en  revanche  les  pierres  tombales  se  ren- 
contrent fréquemment  :  St.  -Etienne ,  Notre-Dame  ,  St.  -Alpin 
et  St.  -Jean ,  à  Châlons ,  les  deux  premières  surtout ,  en  pos- 


272  ESSAI  SUR   LA   STATISTIQUE   MONUMENTALE 

sèdent  une  immense  quantité  de  toutes  les  époques,  du  XIIP. 
au  XVP.  siècle;  on  en  voit  également  dans  l'église  de  St.- 
Memmie,  deux  très-belles  à  Notre-Dame  de  Reims,  une  du 
XIII".  siècle  à  Beuvy ,  une  du  XVP.  à  Cernay-en-Dormois , 
une  à  Ste. -Ménehould ,  etc. 

Les  vitraux  les  plus  anciens  (du  XIIP.  siècle)  se  voient 
aujourd'hui  à  Notre-Dame  et  à  St.-Remy  de  Reims,  à  la 
cathédrale  de  Châlons  et  dans  une  fenêtre  de  Notre-Dame- 
en-Vaux  ;  ces  églises  en  possèdent  également  beaucoup  des 
XV*.  et  XVP.  siècles.  St.  -Alpin  a  de  belles  grisailles  et  de 
curieuses  verrières  du  XVP.  siècle.  Notre-Dame  de  l'Epine 
avait  conservé  jusqu'à  ces  toutes  dernières  années  un  inté- 
ressant vitrail ,  celui  précisément  où  était  représentée  la 
pieuse  légende  qui  a  donné  naissance  à  ce  beau  monument 
Dans  de  nouvelles  réparations ,  on  a  cru  devoir  le  démonter , 
et  depuis  ce  jour  on  ne  sait  ce  qu'il  est  devenu  :  il  serait 
bon  cependant  que  l'autorité  voulût  bien  en  provoquer  la 
recherche.  On  m'a  signalé  un  fragment  fort  ancien  dans 
l'église  de  Togny,  mais  je  n'ai  pu  encore  m'en  assurer  par 
moi-même.  Epernay  a  conservé  de  belles  verrières;  il  faut 
ensuite  citer ,  pour  le  XV^  siècle ,  celles  de  Montmort  et  de 
Joiselle;  pour  le  XVP.  ,  celle  de  Jalons,  Villers-Franqueux , 
Férébrianges.  Quelques  autres  églises  possèdent  encore  de  rares 
panneaux,  mais  tout  cela  a  été  bien  éprouvé  par  le  temps  et 
surtout  par  les  réparations  modernes.  — Les  cloches  anciennes 
sont  rares  :  on  ne  peut  guère  citer  que  celles  de  Cormoyeux, 
du  XIII^  ou  XIV^  siècle  ;  en  revanche  on  en  trouve  beau- 
coup du  XVI^  siècle. 

Enfin,  et  pour  en  finir  avec  les  édifices  religieux,  je  dirai 
un  mot  des  carrelages  émaillés  du  moyen-âge,  étude  dont 
on  ne  s'occupe  que  depuis  un  bien  petit  nombre  d'années  et 
qui  promet  de  prendre  une  vaste  extension.  Ces  carreaux 
formaient  autrefois  des  tapis  aux  riches  couleurs  qui  rem- 


DU   DÉPARTEMENT  DE   LA   MARNE.  273 

plissaient  des  chapelles,  des  bas-côtés  entiers,  mais  qui  se 
montrent  aujourd'hui  rongés  dans  tous  les  sens.  Ils  sont 
généralement  analogues  entr'eux,  ayant  à  peu  près  mêmes 
dimensions ,  portant  des  dessins  en  jaune  sur  fond  rouge  qui 
affectent  tantôt  des  formes  géométriques,  des  croix,  des 
bandes ,  des  lozanges ,  des  demi-cercles  simples ,  dentelés  ou 
crénelés ,  des  fleurs  de  lis  ;  tantôt  des  animaux  fantastiques , 
des  fous ,  des  chasses  où  figurent  le  chasseur ,  le  varlet ,  le 
chien ,  et  le  sanglier  ou  le  cerf.  On  comprend  que  je  n'ai 
pas  ici  la  prétention  de  donner  une  nomenclature  exacte  de 
ces  dessins  qui ,  malgré  leur  air  de  famille ,  se  multiplient  à 
l'infini.  L'Epine  en  possède  un  système  complet  dans  ses 
bas-côtés  et  son  jubé  et  de  nombreux  types  rapportés  dans 
ses  chapelles  absidales.  Il  y  en  a  de  très-beaux  dans  la  chapelle 
de  Baye,  à  Orbais,  à  Vertus,  au  Breuil  et  dans  quelques 
villages  des  environs  de  Reims;  on  en  a  trouvé  dans  les 
chapelles  absidales  de  Notre-Dame  de  Châlons. 

CHATEAUX-FORTS,   CONSTRUCTIONS  MILITAIRES. 

Comme  le  reste  de  la  France ,  le  département  de  la  Marne 
était  hérissé  de  fortifications  féodales.  Après  les  simples  mottes 
palissadées,  on  vit  les  châteaux-forts  s'élever,  et  on  en  trouve 
une  longue  nomenclature  dans  nos  environs  pendant  tout  le 
XV'.  siècle.  A  Gourtisols ,  Juvigny ,  Cernon ,  Somme- Vesle , 
Somme-Sous,  Louvois,  Bussy,  Sept-Saulx,  St.-Basle,  Villers- 
aux-Corneilles ,  Mont- Aimé ,  Hans ,  Sarry ,  Etrepy  ,  Juvigny , 
Constans,  Cheniers ,  Vaugency,  Ay,  Ambonnay,  ïours-sur- 
Marne,  etc.  Les  guerres  civiles  et  surtout  les  ordres  sévères  de 
RicheUeu,  amenèrent  la  destruction  d'une  grande  partie  de  ces 
édifices.  Au  XVIP.  siècle,  la  sécurité  fit  abandonner  une  partie 
des  précautions  nécessaires  dans  ces  temps  de  guerres  conti- 
nuelles ,  aussi  les  monuments  militaires  sont-ils  peu  communs 
aujourd'hui  dans  nos  contrées;  on  voit  fort  peu  de  ruines  an- 

18 


274  ESSAI    SUR   LA   STATISTIQUE   MONUMENTALE 

térieures  au  XIV''.  siècle  :  on  doit  mentionner  cependant  les 
ruines  de  CourviUe,  où  résida  Mazarin,  de  Gigny-aux-Bois, 
de  Magneux,  de  Châtillon  ;  les  châteaux  de  Brugny ,  de  Mont- 
mat  ,  de  Gieux ,  sont  les  plus  beaux  types  de  la  période  du 
XIV^  au  XVI^  siècle ,  et  autour  d'eux  viennent  se  grouper 
les  châteaux  de  Courgivaux ,  de  Mareuil-en-Brie,  de  Ceux, 
d'Estrie-Halita ,  d'Unchair,  de  Lignon,  Villers-aux-Corneilles, 
Chalerange,  des  Marais;  puis  dans  les  temps  plus  modernes, 
Etoges ,  Gongy ,  Esternay ,  Montmirail ,  Vindé ,  Brimont. 

Des  anciennes  fortifications  de  villes,  on  trouve  quelques 
traces  à  Reims,  à  Fismes  et  à  Ste.-Ménehould;  à  Châlons, 
on  voit  encore  un  pont  couvert  du  XV*.  siècle  à  l'entrée  du 
Jard,  et  quelques  tours  des  XVI*.  et  XVIP.  Les  guerres 
de  la  Ligue  amenèrent  partout  la  nécessité  d'entourer  les  plus 
modestes  villages  de  fortifications  :  telle  est  l'origine  des  en- 
ceintes en  terre  de  Souain,  Baconne,  Béru,  Mont-sur-Flam- 
bert,  Bourgogne,  Pomacle,  Jonchery,SL-Suippe,  St-Hilaire- 
le-Grand,  Vaudemange,  St.-Hilaire-le-Petit ,  Somme-Suippe , 
Hans;  elles  remontent  presque  toutes  a  l'année  1577 ,  époque 
où  le  roi  accorda  aux  bourgs  de  Champagne  le  droit  de  s'en- 
tourer de  remparts  et  autres  ouvrages;  en  1581  cette  autori- 
sation fut  retirée  à  cause  des  abus  qui  en  provenaient  Les 
remparts  de  Cernay-en-Dormois  sont  beaucoup  plus  anciens. 
Une  particularité  assez  curieuse  signale  à  l'attention  les  églises 
de  l'arrondissement  de  Ste.-Ménehould  et  d'une  partie  de 
celles  de  Vitry  et  de  Châlons ,  c'est  qu'elles  sont  placées  sur 
des  buttes  en  terre  rapportée  et  ont  dû  être  toutes  fortifiées. 
Celles  de  Servon,  du  Mesnil-Hurlus  et  de  Souain  sont  les 
plus  curieuses  à  ce  point  de  vue. 

Dans  la  Marne ,  les  vieilles  maisons  sont  rares  et  encore 
plus  les  débris  des  grands  établissements,  soit  du  moyen-âge , 
soit  de  la  renaissance.  Pour  les  villes  elles  sont ,  dit-on ,  en 
progrès ,  les  rues  s'agrandissent  et  s'embelHssent ,  si  l'on  doit 


DU   DÉPARTEMENT   DE   LA   MARNE,  275 

prendre  ces  mots  dans  leur  sens  officiel,  car,  à  mon  avis, 
ce  système  a  pour  résultat  de  les  rendre  toutes  semblables , 
€n  leur  enlevant  leur  cacliet  d'originalité  ;  les  anciennes 
maisons  disparaissent  et  l'on  ne  voit  plus,  ou  presque  plus, 
de  ces  bizarres  constructions  à  pignon  saillant  et  à  fenêtres 
garnies  de  leurs  petits  vitraux  enchâssés  dans  du  plomb  :  à 
peine  en  citerai-je  deux  ou  trois  à  Châlon,  dont  l'une  porte 
des  écussons  armoriés  sur  les  extrémités  des  poutres  saillantes 
(rue  du  Vivier).  A  Reims,  on  voit  la  belle  maison  de  la  rue 
de  Tambour  (XIII*.  siècle),  avec  une  salle  pavée  de  carreaux 
émaillés  ;  on  peut  encore  en  compter  quelques  autres  assez 
curieuses,  et  parmi  elles,  cette  charmante  boutique  de  la 
place  du  marché  et  ses  voisines  qui ,  pour  être  moins  élé- 
gantes, n'en  sont  pas  moins  intéressantes.  Dans  les  villages, 
absence  presque  complète  de  maisons  anciennes.  Pour  la  re- 
naissance, je  peux  citer  les  débris  des  abbayes  de  Haut- 
villers  et  de  Haute-Fontaine  (  dont  une  partie  cependant  est 
de  beaucoup  antérieure),  puis  plus  tard,  l'ancienne  abbaye 
de  Toussaints  à  Châlons,  l'ancien  arsenal  de  Châlons,  et  pour 
la  fin  de  la  période ,  le  grand  séminaire ,  le  collège  et  l'hôtel 
occupé  par  la  direction  des  Domaines,  dans  la  même  ville. 
Ste.-Ménehould  a  conservé  plusieurs  maisons  des  XYIP.  et 
XVIIP.  siècles.  A  Vitry-le-Français ,  tous  les  principaux  édi- 
fices sont  de  la  renaissance ,  et  cet  ensemble  de  constructions 
publiques  et  privées  a  un  aspect  très-pittoresque. 

Me  voici  à  la  fin  de  mon  travail  que  j'ai  rendu  aussi  bref 
que  possible.  J'ai  essayé  de  grouper  les  principaux  monu- 
ments des  temps  passés.  L*inventaire  de  nos  richesses  nous 
fera  voir  de  quels  trésors  nos  pères  avaient  voulu  nous  doter; 
or,  si  nous  n'en  accroissons  pas  le  nombre,  essayons  du 
moins  de  les  consener  intacts.  C'est  bien  ici  le  moment  de 
nous  plaindre  de  l'abandon  où  on  a  l'air  de  laisser  un  peu  les 


276  ESSAI  SUR  LA  STATISTIQUE  MONUMENTALE 

monuments  historiques.  Deux  exemples  très-récents  me  feront 
mieux  comprendre  :  à  Vertus ,  on  vient  d'entreprendre  la  réé- 
dification de  l'abside  de  l'église,  et  en  démolissant,  j'ai  appris 
qu'on  avait  entièrement  brisé  le  curieux  carrelage  qui  se 
trouvait  dans  la  crypte.  A  Thibie,  il  y  a  quelques  jours  à 
peine,  on  vient  de  déshonorer  la  belle  tour  romane  en  y 
refaisant  une  double  corniche  et  en  remplissant  les  baies  des 
arcades  géminées  jusqu'à  mi-hauteur  avec  des  briques,  dans 
un  but  que  j'ai  peine  à  définir.  Soyez  assez  bons.  Messieurs, 
pour  vouloir  bien  émettre  le  vœu  que  l'administration  sur- 
veille un  peu  plus  l'entretien  de  nos  monuments ,  et  que  ,  si 
elle  ne  peut  pas  entreprendre  des  réparations  quelquefois 
trop  considérables,  du  moins  elle  empêche  les  travaux  inintelli- 
gents et  apporte  plus  de  sévérité  contre  ces  barbarismes  de  l'art. 

Nota.  L'assemblée  adopte  h  l'unanimité  cette  proposition 
et  décide  que  mention  en  sera  faite  au  procès-verbal. 

I. 
Style  roanan  (1). 

XI®.    BT    XII®.    SIÈCLES. 


_  ,.  •    •  1    j    Tî  r  Crypte  attribuée  au  V».  siècle; 

Eglise  paroissiale  de  Baye.  .  .  .  .  {       ""^ 

—  Vaudancourt Eglise  non  orientée  :  XI*. 

—  JVIesnil-Oger Nefs,  clocher,  XI*. 

(Sans  doute  la  plus  ancienne  du 
déparlement ,  fin  X®. ,  XI*.  au 
plus  tard. 

—  St.-Ferjeux,  près  Gionges.       Nef,  XI*.-XII*. 

—  St.-Reray,  à  Reims.  .  .  .       Grand  portail,  nefs,  XI*. 


(1)  Dans  les  listes  qui  suivent  les  traits  indiquent  les  divisions  d'ar- 
rondissement qui  sont  ainsi  rangés:  Châlons,  Vitry,  Epernay,  Reims, 
St«.-Ménehould. 


DU   DÉPARTliMENT   DE   LA   MARNE.  277 

Eglise  SU-EUenae  de  Châlons.    .  [  ^'^^'^  ^'^  ^"''- *•  '''''  ^"  "*>^^' 

Ruines  de  l'église  de  l'abbaye  de  (  Chœur  j  partie  des  nefs,  le  reste 

de  Nesle. [       du  XIII». 

—  Neuvy Tout  l'édiflce. 

—  St.-Thierry, Ibidem. 

/  1183  :  premiers  étages  des  tours, 

—  Notre-Dame  de  Châlons. .  |       portail  ouest,  fenêtres  hautes, 

\       piliers,  abside. 

Champigneul,  Sogny-aux-Moulins,  Ecury-sur-Coole, 
Fontaine-sur-Coole  ,  SL-Julien-de-Courlisols  ;  — 
Hécly-l'Evêque,  Vroil,  Ambrières,  Drosnay,  Ste.- 
Livière,  Meix-Tiercelin ,  Sompuis,  Sermaize,  St.-  (  .^"  ou  ma- 
Lumier.  —  Chapelle  de  Baye,  Corribert,  Villers-  [  J^"^®  ^^^^'^ 
aux-Bois  ,  St. -Quentin  ,  prieuré  de  Montmort,  * 
Villicrs-Corneille  ,  Moussy  ,  Morsains  ,  Montgi- 
vraulU  —  Ambonnay,  Sacy,  Vrigny.  —  Virginy. 

St. -Jean  de  Châlons,  St. -Alpin  de  Chûlons,  Juvigny,  v 
St. -Martin-su  r-le-Pré,  Recy,  Matougues,  Pocancy,  1 
St. -Germain,  Vraux,  Poix,  Louvercy,  SU-Hilaire-  I 
le-Grand,  Voipreux.  —  »  —  Montmort,  Etoges,  j  Nefs. 
Gionges,  Oger,  Damery,  Mardeuil ,  Courjeonnet,  i 
St. -Denis  de  Sézanne.  —  Nauroy,  Magneux,  Cor-  ] 
montreuil,  Cauroy,  Epoye,  Prouilly.  — Souain.       / 

Villers-aux-Corneilles,   Pogny,  —  Huiron,  —  Her-  \ 
monville,  Bezannes.  —  Somrae-Bionne,  Daucourt,   l    Chœurs. 
Doramartin-sous-Hans,  Hans,  Tilloy,  Auve,  Servon.  / 

St.-Martin-de-Courtisols  ,     Thibie  ,    Vraux  ,     Récy  , 
Aulnay-sur-Marne,  Villeneuve-Rouffy ,  Jaalons. — 

La  Chaussée.  —  Corfélix,  Allemand,  Oger,  Vinay ,  V 

[      tours. 
Chavot,  Fontaine-Denis, — Bourgogne,   Ay  ,  Be- 
zannes, Con dé-sur-Marne,  Fismes. 

Bannay |    Tour  servant  de  clocher  et  séparée  de  l'église. 

Mairy-sur-Marne ,  Bussy,  Courtisols,  Lettrée,  —  t    \ 

—  Férébrianges ,  Avize,  Corribert,  Gionges,  Da-  / 
mery.  —  Champfleury,  Vandières,  Escarde,  Her-  > 
monville ,    Haut  villers ,   Cormon  treuil ,    Mareuil ,  I      ^ 
Betheny,  Hermonville,  Prosue.— CourtemonU  J 


278  ESSAI  SUR   LA   STATISTIQUE  MONUMENTALE 

Breuvery,  la  Veuve,  Togny-aux-Bœufs ,  Glamanges,  ^ 

—  Heilz-le-Maurupt ,    Drosnay  ,   St.-Vrain. —  La/  Diverses 

Chapelle-Lasson ,    Baye,    Vauciennes,  Dormans,  >  parties 

Plivot,   le  Thoult,    Cormicy ,   Tours-sur-Marne,  l  intérieures, 
Villers-Franqueux ,  Troissy ,  Louvercy ,  —  »  — .       j 

Jaalons,  Vertus,  Rosnay |  Cryptes. 

Beine,  Mesnil-Hurlus,  Fagnlères,  St. -Thomas.  .  .  .  < 

(,     baptismaux. 


II. 


Style  ogival  simple. 


XIII*'.    ET  XIV**.    SIECLES. 


Notre-Dame  de  Reims. Tout  l'édifice  ;  portail  :  XIII». 

Sl.-Remy  de  Reims Chœur,  voûtes,  abside. 

Notre-Dame  de  Châlons Transepts,  voûtes. 

St.-Etienne  de  Châlons Presque  tout  PédiGce. 

St. -Jean  de  Châlons Portail.— Presque  tout  l'édiGce. 

St. -Al pin  de  Châlons Chœur.  —  Ibid. 

Sarry,  Pogny,  Coolus,  Suippes,  Vatry,  Dampierre-  "^ 
sur-Moivre  ,  Germinon,  Renneville,  Trécon,  Voi- 
preux,  —  St.-Amand,  Somsois,  Margerie,  Soudé- 
Notre-Dame  ,  Soudé-Ste.-Croix  ,  Bignicourt-sous- 
Saulx,  Haussignemont,  Blesme,  Larzicourt;  ruines 
du  prieuré  de  Ste.-Géneviève ,  à  Vitry  en  Perthois. 
—  Congy,  Châlillon-Morains,  Courgivaux;  église 
paroissiale  de  Nesle,  Orbais,  Loisy  en  Brie,  Cuys, 
Chouilly,  SL -Gilles,  Soudron,  Celle-sous-Ghante- 
merle.  Cramant,  Haussimont ,  Pont-SL-Prix; 
ruines  du  prieuré  de  Val-Dieu ,  près  Broyés.  — 
Courmelois,  Ventelay,  Sept-Saulx,  Sillery,  La- 
vannes,  Bourgogne,  Boult,  Heutrégiville ,  Bethini- 
ville,  Damery ,  Rosnay,  Auberive. — Somme-Py, 
Somme -Yèvre  ,  Somme -Suippes  ,  St.-Jean-sur- 
Tourbe,  Dampierre-le-Château ,  Ste.-Ménehould , 
Cernay 


Tout  ou  ma- 
jeure partie 
de  l'édifice. 
Il  faut  noter 
cependant 
que ,  dan* 
beaucoup  de 
ces  églises, 
la  fénestra- 
tion  est  de 
l'époque  sui- 
vante. 


DU   DÉPARTEMENT   DE   LA   MARNE.  279 

St-Elienne-au-Temple,  Vadenay,  Cuperly,  Bergères-  n 
les-Vertus.  —  »  —  Escardes,  Joiselles,  Champvoicy, 
Mesnil-Oger,  Férébrianges,  Chavot,  Baye,  Mont- 
mort,  Eloges,  Oger,  Damery,  leBreuil,  Clesles, 
(131 3),  St.-Just  (piscine,  XIV^;,  Boursault  (chœur), 
OEuilly  (XIV^),  Troissy  {XIV«.\  les  Essarts-le- 
Vicomte  (XIV^  ,  Polangis,  Réveillon,  Montepreux, 
Rieux  (XlVe.),  Vauxchamps  (XlVe.),  Verdon,  Mar-  ,  „. 

gny  (chœur),  Reuvres  (XIV«.),  Soudron  (nefs),  \^  parties 

Bouchy ,  le  Breuil.  —  Faverolles ,  Vaudesincourt  (  .  ,  •  gg 
(  piscine ,  XI V«.  ) ,  Tramery ,  Bisseuil ,  Cernay-les-  ' 
Reims,  Bermericourt,  Cormontreuil ,  Villers-aux- 
Nœuds,  Siilery,  Cormicy,  Hermonville,  St.-Brice 
de  Pont-Fa  verger ,  Louvois ,  Pouillon,  Cuisles, 
Villers  -  sous-  Châtillon ,  Arcy-le-Ponsart  (  XIV*.  ) , 
Baslieux-les-Fismes,  Gourlandon  (nef) ,  Courville, 
Crugny,  —  Hurlus  ,  le  Mesnil-Hurlus ,  Epanse , 
Hans,  Virginy,  Tahure,  Souain.  . J 

Vertus,  Courtisols.  —  Bouchy,  Champguyon,  Vinay,  \ 

^        r.  «      ..        ^  ...      \       Porches  ou 

Baye,  Sarry,  Montmort,  Cornbert,  Gaye. — Prouilly,   >  ., 

i        portails* 
Bourgogne,  Rarapillon,  St.-Euphraise / 

CorriberU  — Isles,  Lavannes,  Merfy,  Vaudesincourt,  ')         _.    . 

[        Clochers. 
Ghamery ) 

Gormoyeux. |     Gloche. 


III. 
Style  ogiTal  flamboyaut. 

1380  A  1520. 

„    ^  -     -,  ^,  1   Tout  l'édifice ,    sauf  i)ortail  re- 

St.-Loup  de  Ghâlons. [  .  * 

)       naissance. 

SL-Maurice  de  Reims Presque  tout  Tédifice. 

St.-Jacques  de  Reims Ibid. 

Notre-Dame  de  TEpine. Ibid.,  1420. 

St.-Alpin  de  Ghâlons. \  p,.  ,.  .     .  ,     , 

^  \  Diverses  parties,    surtout  la  fe- 

St.-Jean  de  Ghâlons >  .    ,.        .        .    o.    ».  • 

\       nestration;  tour  de  St. -Alpin. 
St. -Etienne  de  Ghâlons / 


280        ESSAI  SUR  h^  statistique  momumentale 

Soulières.  —  Réveillon  ,    Montmirail ,   —  Vitry-le-  \        Tout  ou 
Brûlé,  Gigny-au-Bois.  —  Ay,  Ludes, — Villers-en-  /        majeure 
Argonne  ,    Neuville-au-Pont  ^  Vienne-le-Château ,  (       partie  de 
Moiremont,  Berzieux,  Massiges ,..,./         l'édifice. 

Jaalons,  St.-Gibrien,  Compertrix,  les  Grandes-Loges, 
Vitry-la- Ville  ,   Villers-aux-Corneilles ,   Poix ,  SU- 
Pierre-aux-Oies ,  Courtisols,  Fagnières,  Vaugeney,  |        Diverses 
Pocancy.  —  »  —  Chavot,  Corribert,  Pierry.  —  »   \  parties 

—  Belval,  Charmontois-l'Abbé,  Souain,  Tahure,  l      intérieures. 
Neuville-au-Bois ,  Epanse,  Herpont,  Gernay,  Pas- 
savant, la  Croix-en-Cbampagne ,  Somme-Suippes.  . 

Ste.-Marie-à-Py ,   Somme-Py ,    Auve  ,  St. -Jean-sur-  1 
Tourbe,  Grauve,  Sermiers. j 

Mareuil-en-Brie ,  Mesnil-Hurlus,  Gernay \     Rétables. 


IV. 


Style  renaisjsance. 


XVl*'.    SIECLE. 


ITout  ou 
majeure 
partie 
de  l'édifice. 
Senron  ,    Mesnil-Hurlus,   St. -Jean -sur -Tourbe.  —  \ 

Aulnay-sur-Marne,  Thibie,  St.-Quentin,   Vitry-le-  S    Nefs. 

Brûlé,  Fismes •...../ 

Servon,  Verrières,  —  Bergères,  Courtisols,  Vaucien-  \ 
nés  (1557).  —  Eloges,  le  Breuil,    St. -Loup  de  >    Portails. 

Châlons.  — Epernay / 

Récy,  Bussy-Lettrée,  St. -Jean  de  Châlons  (tour).  \  Diverses 
Virçiny.  —  Bethon  ,  Clamanges  ,  Pleurs.  —  >  parties 
Vitry /      intérieures. 

}       Partie  du 
St-AIpin  de  Châlons ]    ^^^^^^ 

■)  Deux 

su-Etienne  de  Châlons ]       ^^^^^^^^^ 


DU   DÉPARTEMENT   DE   LA  MARNE.  281 

1 


Cloîtres  des  abbayes  de  Haut-Villers  et  de  Haute 
Fontaine 

FromeuUères,  Colligny,  Faux-Frenay,  St-Just.  •  .  .   |     Ré  tables. 


V. 

XVII^  et  XVIII^  siècles. 

Chapelle  du  Collège ,  à  Châlons \ 

Ancien  prieuré  de  Vinetz,  id f     xvil*.  siècle. 

Hôpital  de  La  Charité,  à  Reims ( 

Crugny,  Villeseneux / 

Verzenay,  Rarbonne,    Trigny,  Fère,    Cham-  ^ 

penoise,  St.-Mard-sur-le-Mont  (1760),  Fleury-        XVIII*.  siècle. 

la-Rivière  (177A),  Chantemerle  (1772) 

Eglise  de  Vitry-le-Français. 
ncienne  abbaye  de  Toussaints ,  à  Châlon. 


VitraujL  des  églises. 

A  Châlons  :  Notre-Dame,  Su-Elienne,  XIIP.  à  XVI».  —  SU-Alpin, 
XV^  et  XVF. 

A  Reims  :  Notre-Dame ,  St.-Rémy,  XIIP.  à  XVI». 

Perthes  (XV«.  et  XVI^),  Joiselle  (XV«.),  Montmorl  (XV^),  Vitry-le- 
Brûlé(XV«.}. 

Villers-Franqueux  (XVI«.),  Jaalons  (XVI^),  Férébrianges  (XVI».), 
Vaugency  (1577). 

Loisy-en-Brie,  Bussy-Lettrée ,  St. -Quentin,  Faverolles  ,  Savigny,  St- 
Fergeux  de  Gionges ,  Bergères ,  le  Rreuil ,  Ville-Dommango ,  Togny- 
aux-Bœufs,  l'Echelle,  Betheny,  St.-Ouen,  Magneux,  Faux-Fresnay, 
Mesnil-Hurlus ,  St. -Martin  de  Courtisols  :  —  divers. 

A  Epernay,  vitraux  de  l'ancienne  ^lise  rapportés  à  l'église  neuve. 

Carrelages  éinaillés  des  églises. 

Notre-Dame-de-l'Epine,  système  complet. 
Orbais,  chapelle  de  Baye,  Breuil,  Vertus. 
Fragments  à  Notre-Dame  de  Châlons,  Courmelois. 


282 


ESSAI  SDR  LA  STATISTIQUE  DE  LA  MARNE. 


Liste 


DES    MONUMENTS    niSTORIQUES    CLASSÉS    AU    MINISTÈRE. 


1°.  Notre-Dame  de  Reims  ; 
2".  St.-Rémi  de  Reims; 
3°.  St. -Etienne  de  Chàlons; 
4°.  Notre-Dame-en-Vaux  ; 
5°,  Notre-Dame-de-1'Epine  ; 


6°.  Orbais; 

7°.  L'église  de  Montmorl  ; 

8°.  St.-Trézaiu  d'Avenay  ; 

9».  La  porte  Mars,  à  Reims. 


Le  seul  trésor  d'église  se  trouve  à  Notre-Dame  de  Reims  et  est  fort 
riche  :  on  y  remarque  de  très-curieux  ornements  sacerdotaux  du  XIII*. 
siècle. 


RÉCAPITULATION. 


NOMBRE 
de 

communes. 
80 
108 
180 
181 
128 

677 


COMMUNES 


Arr'.deS'*.-Ménehould,  .  .  complet.  . 

—  de  Cbâlons presque.  . 

—  d'Epernay  , aux  2/3  . 

—  de  Reims , à  moitié. . 

—  de  Vitry ,    .  .  .  .    très-incompleU 


ayant 
monum. 

n'en  ayant 
pas. 

incon- 
naes. 

41 

39 

» 

60 

24 

24 

83 

30 

67 

71 

40 

70 

25 

280 

30 
163 

73 
234 

Total  égal  : 

577 

HISTOIRE 

SYMBOLIQUE  ET  ICONOGRAPHIQUE 

Dll  LIO^; 

Par  ni.  labbé  CROSIVIER  . 

Vicaire-Général  de  Nevers ,  inspecteur  de  la  Société  française. 


Nota.   Ce  mémoire  a  été  publié  tout  récemment  par  la  Société  de  Nevers , 
qui  a  autorisé  la  Société  française  à  le  reproduire  dans  le  Bulletin  monumcnlal. 


Tel  est  le  titre  qu'on  peut  donner  à  l'exposé  qui  va  suivre 
et  qui  est  le  résultat  de  nouvelles  observations  que  j'ai  faites 
sur  cette  matière  dans  mon  voyage  d'Italie. 

J'avais  combattu ,  il  y  a  quelques  années ,  comme  inadmis- 
sible ,  l'explication  donnée  sur  les  lions  placés  aux  portes  des 
églises ,  et  j'avais  exprimé  mon  opinion  à  cet  égard.  Devant 
parcourir  le  pays  des  lions  symboliques,  la  vieille  Italie,  le 
lion  dut  être  un  des  sujets  de  mes  études  pendant  ce  voyage; 
heureux  si,  comme  je  l'espère,  j'ai  pu  établir  sinon  l'évidence, 
du  moins  la  probabilité  des  pensées  que  je  n'avais  fait  qu'é- 
noncer. Je  vais  donc  m'empresser  de  soumettre  mes  ob- 
servations; elles  me  paraissent  d'autant  plus  importantes, 
qu'elles  regardent  un  point  de  la  symbolique  et  de  l'icono- 
graphie qui  est  demeuré  jusqu'à  présent  à  l'état  de  problême. 

Pour  bien  saisir  la  question ,  commençons  par  admettre  en 
principe  que  le  lion  a  été  toujours  considéré  comme  le  sym- 


284  HISTOIRE   SYMBOLIQUE   ET   ICONOGRAPHIQUE 

bole  de  la  force  soit  matérielle,  soit  morale,  de  la  générosité, 
de  la  valeur,  de  la  vigilance;  ceux  qui  se  sont  occupés  de 
l'étude  des  anciens  hiéroglyphes  ont  reconnu  que  la  repré- 
sentation du  Hon  exprimait  toutes  ces  idées,  ces  symboles 
admis  dans  l'antiquité  la  plus  reculée  se  sont  perpétués 
jusqu'à  nos  jours.  Nous  voilà  amenés  insensiblement  à  étudier 
l'histoire  symbolique  et  iconographique  du  hon ,  et  c'est  cette 
étude  qui  nous  déterminera  dans  le  jugement  que  nous 
devons  porter  sur  les  bons  qu'on  rencontre  si  souvent  aux 
portes  des  éghses  dans  le  cours  du  moyen-âge. 

Le  lion  seul  ne  doit  pas  être  l'objet  de  notre  étude ,  nous 
devons  encore  nous  occuper  des  animaux  hybrides,  dans  la 
constitution  desquels  entre  le  hon;  le  sphinx  au  corps  de  lion 
et  au  buste  de  femme ,  le  griffon  à  la  tête  d'aigle  ou  d'oiseau 
carnassier  et  au  corps  de  hon ,  la  chimère  à  la  tête  de  hon, 
au  corps  de  chèvre  et  à  la  queue  de  dragon ,  doivent  faire 
partie  de  nos  investigations,  car  on  les  voit  souvent  remplacer 
le  lion  dans  l'histoire  de  l'ornementation  et  du  symbohsme. 

Les  Égyptiens  sont  les  premiers  qui  aient  été  dans  l'usage 
de  placer  à  la  porte  de  leurs  temples  des  lions ,  des  sphinx , 
des  griffons  et  des  chimères;  c'est  un  fait  acquis  à  l'histoire, 
et  dont  on  ne  saurait  douter ,  tous  les  anciens  auteurs  en  font 
foi  :  Plutarque  dit  que  les  Égyptiens  rendaient  aux  lions  une 
sorte  de  culte,  et  qu'ils  ornaient  de  têtes  de  hon  les  portes 
de  leurs  temples;  il  ajoute  que  c'était  parce  que  le  déborde- 
ment du  Nil  avait  lieu  lorsque  le  soleil  entrait  dans  le  signe 
du  hon  (Plut,  de  Iside  et  Osiride).  Les  lions  que  les  Égyp- 
tiens plaçaient  aux  portes  de  tous  les  édifices  pubhcs ,  mais 
principalement  des  temples,  et  dans  le  vestibule  des  lieux 
sacrés ,  dit  Pierre  Valérian ,  étaient  regardés  comme  les  gar- 
diens des  choses  divines  [lib.  I,  cap.  k).  Quand  les  Égyp- 
tiens veulent  représenter  un  homme  vigilant ,  dit  Orus  Apollo, 
un  homme  attentif,  un  gardien  fidèle ,  ils  peignent  une  tête 
de  hon  ,  parce  que  le  hon  veille  les  yeux  fermés  et  dort  les 


DU  LION.  285 

yeux  ouverts ,  ce  qui  est  le  signe  de  la  vigilance  ;  c'est  cette 
pensée  qui  leur  fait  mettre  des  lions  aux  portes  des  temples, 
pour  y  représenter  les  gardiens.  (Lib.  I ,  cap.  19.) 

Souvent  le  lion  était  ici  remplacé  par  le  sphinx ,  non-seule- 
ment chez  les  Egyptiens,  mais  chez  tous  les  peuples  orientaux  ; 
c'est ,  dit  Clément  d'Alexandrie  ,  pour  nous  rappeler  que  la 
vérité  qui  vient  de  Dieu  est  ici-bas  enveloppée  d'un  nuage. 
(Stromat  V.)  Le  sphinx  aux  portes  des  temples  indique  aussi 
l'excellence  de  la  nature  humaine  sur  les  autres  animaux  ;  la 
chair  soumise  à  l'esprit  est  marquée  par  cette  tête  humaine 
sur  un  corps  de  bête.  (Valerian ,  lib.  I.) 

Symboles  de  la  force  et  de  l'autorité  ,  les  lions  convenaient 
parfaitement  comme  soutiens  des  trônes  ;  aussi  les  Egyptiens, 
au  rapport  de  Causinus  ,  les  employaient  à  cet  usage  ;  ils  en 
ornaient  aussi  les  fontaines  ,  les  tombeaux  ,  les  ferrures  des 
portes ,  les  clés  et  les  anneaux. 

Les  Juifs  avaient  emprunté  ce  symbole  aux  Egyptiens  , 
Salomon  avait  fait  fabriquer  un  trône  d'ivoire  rehaussé  d'or  ; 
deux  lions  flanquaient  ce  trône,  et  douze  honceaux  étaientdis- 
posés  sur  les  degrés,  six  de  chaque  côté.  f/.î&.  ///,  rcg.c.  10  J 

Les  Romains,  de  leur  côté,  avaient  adopté  le  lion  dans  l'or- 
nementation des  chaises  de  leurs  magistrats,  et  les  princes 
grecs ,  comme  plus  tard  plusieurs  des  empereurs  romains , 
se  firent  souvent  représenter  revêtus  d'une  peau  de  lion. 

Ne  croyons  pas  que  ces  hons  que  nous  remarquons  aux 
portes  des  églises ,  tenant  dans  leurs  grilTes  quelque  animal 
ou  les  broyant  entre  leurs  dents ,  soient  des  sujets  inventés 
au  moyen-âge;  nous  retrouvons  dans  l'antiquité  la  plus  reculée 
des  sujets  analogues.  Valerian  rapporte  que  le  temple  de 
Vénus  à  Corinthe  avait  à  l'entrée  une  lionne  tenant  un  bélier 
entre  ses  pattes  ;  la  lionne  et  le  bélier  sont  regardés  par  les 
anciens  comme  les  types  de  la  lascivité,  et  convenaient  fort 
bien  au  temple  de  cette  déesse  (Lib.  I.  ). 

Le  même  auteur  dit  qu'on  voyait  souvent  sur  les  tombeaux 


286  HISTOIRE  ICONOGRAPHIQUE  ET  SYMBOLIQUE 

antiques  le  lion  tenant  une  brebis ,  un  taureau ,  un  serpent 
ou  quelque  autre  animal  indiquant  les  mœurs  et  les  qualités 
du  défunt  ;  la  brebis  indiquait  la  douceur ,  le  serpent  la  pru- 
dence ,  le  taureau  la  tempérance. 

Le  lion,  comme  je  l'ai  fait  remarquer,  était  environné 
dans  l'antiquité  d'une  espèce  de  culte  ;  ne  serait-ce  pas  afin 
d'inspirer  le  respect  pour  les  tombeaux  et  les  fontaines ,  et 
les  garantir  de  toute  atteinte ,  qu'on  aurait  placé  les  lions  au- 
tour de  ces  monuments;  je  serais  porté  à  croire  qu'une  raison 
analogue  avait  engagé  à  employer  cet  ornement  pour  les 
ferrements  et  les  anneaux  des  portes  des  maisons  ainsi  que 
pour  les  clés. 

C'était  principalement  sur  les  tombeaux ,  et  surtout  ceux 
des  hommes  qui  avaient  fait  preuve  de  courage ,  qu'on  plaçait 
des  lions  ;  Pausanias  dit  qu'on  ne  mit  aucune  inscription  sur 
le  tombeau  des  Thébains  qui  avaient  succombé  dans  la  bataille 
contre  Philippe ,  mais  qu'on  se  contenta  d'y  placer  un  lion. 

Chez  les  Romains  les  lions  étaient  souvent  employés  comme 
ornement  dans  les  édifices  pubUcs  ;  ils  sen  aient  de  base  ou 
de  soubassement  aux  pyramides.  L'obélisque  du  Vatican  était 
soutenu  par  des  fions  avant  qu'il  fût  transporté  au  fieu  où  on 
le  voit  actuellement ,  en  1586  ,  comme  le  rapporte  Ciampini, 
d'après  Michaël  Mercati. 

Après  avoir  jeté  ce  coup-d'œil  rapide  sur  l'histoire  sym- 
bolique du  lion  dans  l'antiquité  païenne,  nous  allons  continuer 
à  étudier  cette  histoire,  depuis  l'établissement  du  christianisme 
et  pendant  le  cours  du  moyen-âge. 

Il  faut  ici  rappeler  ce  que  j'ai  dit  ailleurs  au  sujet  des  em- 
blèmes païens  :  «  La  religion  s'était  créée  à  elle-même  un 
<'  cercle  d'images ,  mais  elle  ne  répudia  pas  entièrement  les 
«  types  du  paganisme  ;  elle  en  admit  plusieurs ,  se  les  ap- 
«  propria  et  en  fit  des  allégories ,  après  les  avoir  purifiées  de 
«  toute  idée  profane  ;  non-seulement  dans  l'agencement  de 
«  ses  personnages,  elle  conseiTa  les  costumes  des  Grecs  et 


DU   LION.  287 

«  des  Romains ,  les  vêtements  furent  largement  drapés ,  les 
«  plis  multipliés  à  la  manière  antique  ;  mais  leurs  histoires 
('  et  leurs  emblèmes  trouvèrent  place  dans  la  composition 
«  des  tableaux  chrétiens.   » 

Le  christianisme  continua  à  considérer  le  lion  comme  un 
symbole  ;  il  est  aux  yeux  des  chrétiens  tantôt  le  type  du  bien  : 
c'est  le  lion  de  la  tribu  de  Juda  qui  se  repose  après  avoir 
triomphé  de  ses  ennemis  :  Vick  leo  de  tribu  Juda  (Apoc.  5. 
5  )  ;  c'est  Juda  qui ,  comme  le  lionceau ,  s'élance  pour  saisir 
sa  proie  et  qui  se  repose  comme  le  Uon  après  le  combat  : 
Catulus  leonis  Juda  ,  ad  prœdam  ,  fili  mi ,  ascendisti  , 
requiescens  accubuisti  ut  leo.  (Gen.  49.  9.  )  Tantôt  c'est  le 
type  du  mal  :  c'est  l'emblème  de  l'esprit  de  malice  qui  cher- 
che à  se  jeter  sur  sa  proie  pour  la  dévorer  :  Tanquam  leo 
rugiens  circuit  quœrens  quem  dcvorct.  (1  Pet.  5.  8.)  lisse 
sont  rappelés  que  David  priait  Dieu  de  le  déhvrer  de  la  gueule 
des  lions. 

Nous  retrouvons  les  lions  dans  les  catacombes  ,  paisibles 
compagnons  de  Daniel  dans  la  fosse  où  ses  ennemis  l'ont  fait 
jeter  ;  ce  sujet  est  souvent  reproduit ,  soit  pendant  la  période 
latine ,  soit  à  l'époque  byzantine. 

Le  hon  devait  bientôt  jouer  un  nouveau  rôle;  après  les  per- 
sécutions ,  l'iconographie  chrétienne ,  en  sortant  des  cala- 
combes,  allait  s'épanouir  comme  une  fleur  au  soleil.  La  vision 
d'Ezéchiel  devait  contribuer  à  étendre  l'histoire  symbohque 
du  lion  ;  le  tétramorphe  ,  figure  dont  l'iconographie  grecque 
s'est  plus  tard  emparée,  ne  paraît  pas  encore;  mais  les 
symboles  évangcliques  se  font  remarquer  dès  le  IV^  et  le 
V^  siècle;  ils  ornent  la  coupole  de  l'église  de  St.-Nazaire  et 
de  St-Gelse,  à  Ravenne,  construite  en  kUO  par  Galla  Placidia. 
Le  lion  devient  l'animal  symbolique  de  saint  Marc.  Cepen- 
dant je  dois  me  hâter  de  dire  que  dans  le  principe  on  l'a  donné 
à  saint  Mathieu  et  quelcpiefois  à  saint  Jean.  Le  lion ,    dit 


288  HISTOIRE   SYMBOLIQUE   ET   ICONOGRAPHIQUE 

saint  Augustin ,  annonce  la  personne  royale  de  J.  -G.  Le  saint 
docteur  nous  apprend  que  les  animaux  évangéliques  étaient 
connus  avant  lui  ;  un  grand  nombre  de  ceux  qui  nous  ont 
précédés ,  dit-il ,  veulent  que  dans  les  quatre  animaux  le  lion 
signifie  la  royauté  ,  parce  que  sa  force  l'a  établi  roi  des  ani- 
maux ;  à  ce  titre  il  convient  à  saint  Mathieu  qui  a  établi  la 
royale  généalogie  du  Sauveur,  Saint  Ambroise  dit  que  ces 
quatre  animaux  sont  les  emblèmes  de  J.  -G.  Il  est  lion  par  sa 
force  :  Léo  quia  fortis.  Saint  Jérôme  dit  :  Il  est  homme  par 
sa  naissance  ,  taureau  par  sa  mort ,  dans  laquelle  il  fut  notre 
victime,  bon  par  sa  résurrection  et  aigle  dans  son  ascension  ; 
plus  tard  on  attribua  d'une  manière  irrévocable  l'aigle  à  saint 
Jean ,  l'homme  à  saint  Mathieu ,  le  lion  à  saint  Marc  et  le 
taureau  à  saint  Luc. 

Le  lion  évangélique  parut,  comme  les  autres  animaux  sym- 
boliques ,  tantôt  avec  un  nimbe ,  tantôt  sans  nimbe ,  tenant 
souvent  entre  ses  griffes  un  livre  ,  un  volumen  ou  un  philac- 
tère.  Le  lion  ,  dit  Pierre  Valérian  ,  convenait  bien  à  saint 
Marc ,  qui ,  dès  le  commencement  de  son  évangile  ,  fait  en- 
tendre avec  force  la  voix  de  celui  qui  crie  dans  le  désert 

Gependant  les  chrétiens  ne  répudièrent  pas  les  usages  établis 
par  les  païens  de  placer  des  lions  aux  portes  de  leurs  temples  ; 
eux  aussi  les  admirent  aux  portes  de  leurs  basihques ,  et  les 
employèrent  souvent  comme  soubassement  des  colonnes.  Ils 
allèrent  plus  loin  :  ils  retirèrent  des  temples  détruits  les  bons 
qui  les  ornaient,  et  les  accolèrent  aux  portails  de  leurs  églises. 
C'est  ce  qui  arriva,  au  rapport  de  Giampini,  pour  les  lions  de 
marbre  qu'on  avait  enlevés  aux  temples  d'Isis  et  de  Sérapis,  à 
Rome  ;  ils  flanquèrent  les  portes  de  S"'.  -Marie-de-la-Minerve. 

On  rencontre  aussi  quelquefois  les  lions  comme  ornement 
des  chaires  pontificales  et  des  sièges  des  docteurs  ;  la  chaire 
en  marbre  de  St. -Ambroise,  à  Milan,  a  deux  lions  pour  ac- 
coudoirs ;  enfin  on  retrouve  les  mêmes  animaux  à  l'entrée  du 


DU  LION.  289 

•sanctuaire,  sur  les  degrés  des  ambons ,  et  comme  soubassement 
du  candélabre  pascal  qu'on  voit  habituellement  en  Italie  auprès 
des  ambons.  A  Vérone  ,  j'ai  rencontré  un  lion  et  un  taureau 
ailés ,  qui  l'un  et  l'autre  avaient  servi  de  soubassement  à  une 
colonne.  Il  m'a  semblé  que  ces  deux  animaux  évangéliques 
ont  dû  appartenir  à  l'ornementation  d'un  ambon  du  XIP. 
siècle.  Au  XP.  siècle ,  au  XIP.  et  au  commencement  du 
XIIP.  ,  le  symbolisme  religieux  prit  un  développement  in- 
connu jusqu'alors  ;  en  ajoutant  d'autres  types  aux  types  pri- 
mitifs qui  s'étaient  conservés  ,  l'histoii-e  symbolique  du  lion 
se  compliqua  d'une  manière  incroyable. 

On  retrouve  encore  à  cette  époque  Daniel  dans  la  fosse  aux 
lions ,  puis  le  lion  évangélique ,  puis  Samson  enfourchant  le 
lion  et  lui  déchirant  la  mâchoire ,  sujet  souvent  reproduit 
pour  rappeler  le  véritable  Samson ,  celui  qui  a  anéanti  l'em- 
pire de  Satan.  On  sait  qu'un  de  nos  chapiteaux  de  St. -Sauveur 
de  Nevers  nous  présente  ce  tableau  figuratif.  Ailleurs ,  ce  sont 
des  lions  qui  ornent  les  chapiteaux ,  tantôt  naturels ,  tantôt 
hybrides  ,  tds  que  deux  bons  monocéphales.  D'autres  fois  le 
Sauveur  tient  sous  ses  pieds  le  lion  et  le  dragon  :  Conculcabis 
leonem  et  draconem  ;  ou  bien ,  comme  au  portail  de  Moissac, 
ce  sont  les  apôtres  qui  foulent  le  bon  aux  pieds.  Et  enfin , 
c'est  principalement  à  l'époque  dont  nous  parlons ,  au  XIP. 
siècle ,  qu'on  voit  aux  portes  de  nos  basihques  le  bon  tantôt 
libre  et  en  repos ,  tantôt  soutenant  les  colonnes  du  portail  ; 
c'est  sous  ce  dernier  rapport  que  nous  avons  à  étudier  le  lion. 
Nous  le  rencontrons  plus  rarement  dans  cette  attitude  et  sous 
cette  forme  symbolique  dans  nos  provinces  septentrionales  ; 
mais  le  Midi  de  la  France  nous  en  fournit  un  certain  nombre 
d'exemples,  exemples  qui  se  multiplient  en  Italie.  Les  portails 
de  St. -Gilles,  de  St.-Trophime  d'Arles  et  de  Moissac,  sont 
sous  ce  rapport  les  plus  remarquables  que  nous  ayons  en 
France  ;  en  ItaUe  ,  les  cathédrales  de  Plaisance  ,  de  San-Do- 

19 


290  HISTOIRE    SYMBOLIQUE   ET  ICONOGRAHIQUE 

nino ,  de  Parme ,  de  Modène ,  d'Ancône,  de  Ferrare ,  de 
Terracine,  de  Vérone,  l'église  de  S**. -Justine  de  Padoue, 
etc.  ,  ont  leurs  portails  ornés  de  lions. 

Ces  lions  ont  donné  lieu  à  de  savantes  dissertations,  à  la 
suite  desquelles  on  a  adopté  trop  facilement  peut-être  une 
opinion  que  déjà  nous  avons  été  forcés  de  combattre.  Il  fallait 
rendre  compte  de  la  présence  de  ces  animaux;  et  comme  on 
avait  remarqué  certains  actes  de  justice  qui  portaient  dans 
leur  formule  iiiter  leones ,  parce  que  ces  actes ,  devant  être 
plus  publics  ou   plus  solennels,  avaient  été  proclamés  du 
portail  de  l'église ,  on  en  a  conclu  que  ces  lions  étaient  un 
symbole  d'autorité  et  de  juridiction,   et  qu'ils  avaient  été 
placés  aux  portes  des  églises  pour  y  former  une  sorte  de 
tribunal.  Toutes  ces  raisons  font  peu  d'impression  sur  nous. 
On  proclamait  les  actes  qui  intéressaient  toute  une  commune 
du  portail  de  l'église ,  parce  que  ce  portail  était  ordinairement 
plus  élevé  que  le  sol  de  la  place  qui  l'avoisinait ,  et  qu'au 
sortir  des  divins  offices  la   population  tout   entière  couvrait 
cette  place.  On  faisait  alors  ce  qu'on  fait  maintenant,  du 
moins  dans  les  campagnes,  où  les  annonces  des  autorités 
civiles  ont  lieu  aux  portes  des  églises  à  l'issue  de  la  messe  ; 
c'est  pour  cela  que  les  arbres  que  nous  voyons  encore  devant 
les  portes  principales  des  églises  ont  été  plantés;  il  fallait 
songer  à  mettre  le  magistrat  et  ses  administrés  à  l'abri  du 
soleil  et  de  la  pluie.  Dans  les  églises  dont  le  portail  était  en 
retraite  et  présentait  une  certaine  profondeur,  le  magistrat 
se  trouvait  à  couvert  sous  la  voussure  de  ce  portail,  et  il  n'est 
pas  étonnant  d'entendre  proclamer  ces  actes  mter  leones, 
comme  ailleurs  on  les  proclamait  sub  ulmo ,  en  faisant  aussi 
mention  de  cet  arbre  dans  la  formule  de  l'acte. 

Vers  la  fm  du  XP.  siècle  ,  Hugues  lïl ,  évêque  de  Nevers, 
traitait  les  affaires  de  son  chapitre  non  pas  à  huis-clos,  mais 
publiquement;    une   de  ses  chartes   porte  :  In  ulmo  suâ 


DU   LION.  291 

consedit  (Parmentier,  Histoire  des  évêques  de  Nevers). 
Lebœuf  nous  apprend  que  le  môme  usage  existait  à  Auxerre, 
et  que  les  assemblées  capitulaires  se  tenaient .  en  été  sous 
l'orme  planté  devant  h  cathédrale  (Lebœuf,  Hist.  d'Aux. , 
t.  II,  p.  66). 

Guillaume  V. ,  comte  de  Nevers  et  d' Auxerre ,  contem- 
porain d'Hugues  III,  dont  nous  venons  de  parler,  a  laissé 
des  chartes  avec  cette  fonnule  :  Dans  notre  château,  sous 
l'orme  :  In  castello,  sub  ulmo.  On  voulait  peut-être ,  en 
proclamant  ces  actes  à  la  face  du  ciel  et  de  la  terre ,  les  rendre 
par  là  plus  solennels.  Nous  ne  reconnaissons  pas  plus  de 
symboles  de  juridiction  dans  les  lions  que  dans  les  ormes  qui 
abritaient  les  seigneurs  et  les  évêques  lorsqu'ils  traitaient 
quelqu'affaire  publique ,  pas  plus  que  dans  le  chêne  de 
Vincennes  sous  lequel  saint  Louis  rendait  la  justice.  Nous , 
nous  prétendons  que  les  magistrats  proclamaient  leurs  arrêts 
entre  les  lions,  parce  qu'ils  trouvaient  sous  le  portail  que 
ces  animaux  soutenaient  un  lieu  favorable  ;  mais  nous  sommes 
loin  de  penser  qu'en  construisant  les  églises  on  ait  été  dans 
l'intention  formelle  de  leur  dresser  un  tribunal  au  portail, 
et  de  les  environner  des  symboles  de  la  puissance. 

Que  signifient  donc  ces  hons  ?  Nous  avons  étudié  en  détail 
les  portails  de  St. -Gilles,  de  St.-Trophime  d'Arles  et  de 
Moissac,  les  plus  remaiT[uables  sans  contredit  du  Midi  de  la 
France ,  et  nous  nous  sommes  convaincus  que  ces  lions 
étaient  la  traduction  d'une  pensée  et  non  la  production  d'un 
caprice  d'artiste ,  mais  cette  pensée  il  fallait  la  pénétrer. 

Après  avoir  exposé  rapidement  les  observations  que  nous 
avons  faites  en  visitant  les  trois  églises  dont  nous  venons  de 
parler ,  nous  essayerons  de  dévoiler  cette  pensée. 

Examinons  d'abord  le  triple  portail  de  St. -Gilles.  Les 
premières  colonnes  à  droite  ont  pour  soutien  des  lions  qui 
mordent  leurs  bases,  puis  d'autres  lions,  toujours  sous  les 


292         HISTOIRE    SYMBOLIQUE   ET   ICONOGRAPHIQUE 

colonnes,  broyent  sous  leurs  dents  des  moutons,  des  hommes, 
des  guerrière  armés  ;  il  en  est  de  même  de  ceux  qu'on  voit 
sous  les  pieds  des  apôtres  adossés  aux  tableaux  du  grand 
portail.  Au  côté  gauche  du  portail,  les  colonnes  sont  soutenues 
par  des  ours,  entre  lesquels  se  trouvent  des  hommes  qui 
paraissent  prier  ou  méditer  sans  crainte;  et  enfin,  les  der- 
nières colonnes  sont  soutenues  seulement  par  des  hommes. 

A  St.-Trophime,  les  sujets  sont  représentés  moins  en  grand  : 
on  y  retrouve  encore  des  hommes  broyés  sous  les  dents  des 
lions;  —  une  femme  éplorée  reçoit  les  tristes  restes  d'une  de 
ces  victimes; — un  individu  déchire  la  mâchoire  d'un  lion 
qui  veut  le  dévorer;  et  enfin,  le  pilier  qui  soutient  le  tympan 
est  soutenu  lui-même  par  quatre  hommes  à  genoux. 

A  Moissac ,  sous  les  pieds  de  saint  Pierre ,  on  voit  un  lion 
en  repos.  Ailleurs,  ces  mêmes  animaux  retiennent  et  écrasent 
de  leurs  pattes  antérieures,  tantôt  un  serpent  qui  fait  de 
vains  efforts  pour  se  dégager  et  pour  mordre,  tantôt  un 
quadrupède  à  tête  de  porc. 

S'il  ne  faut  pas  reconnaître  ici  toute  l'histoire  de  l'Église, 
avouons  que  si  on  devait  la  représenter  par  des  emblèmes, 
on  ne  pourrait  le  faire  d'une  manière  plus  vraie  et  plus 
énergique. 

Cette  colonne  est  bien  un  symbole  de  l'Église ,  définie  par 
saint  Paul  :  la  base  et  la  colonne  de  la  vérité  (1)  ;  la  base  est 
sur  la  terre ,  le  sommet  s'élève  vers  les  cieux.  Le  lion  est  le 
symbole  de  la  force  matérielle  ;  ce  sont  les  princes  de  la  terre 
qu'il  représente.  Les  Uons  mordent  la  base  de  cette  colonne 
inébranlable  (2);  en  effet,  dès  l'origine  du  christianisme,  les 

(1)  Columna  et  firmamentum  veritatis ,  Tim.  1.  3. 

(2)  11  est  à  observer  que,  tout  en  cherchant  à  renverser  la  colonne, 
ils  la  soutiennent;  c'est  qu'en  effet  le  christianisme  s'est  fortifié,  s'est 
affermi  par  la  persécution. 


DU   HON.  293 

princes  l'attaquèrent  par  sa  base  pour  essayer  de  le  renverser  : 
«  Nous  vous  avons  défendu,  dirent-ils  aux  apôtres  de  J.-C, 
de  prêcher  au  nom  de  cet  homme  (1).  »  La  foi  ne  pouvait 
éclairer  les  âmes  que  par  la  prédication  (2),  et  c'est  la 
prédication  qu'ils  attaquent  Les  apôtres  ne  se  laissent  pas 
ébranler;  fidèles  à  la  mission  que  J.-C.  leur  avait  confiée 
d'enseigner  toutes  les  nations ,  ils  ne  tiennent  aucun  compte 
de  la  défense  qui  leur  est  faite ,  et  continuent  à  proclamer 
les  vérités  saintes.  De  nouvelles  attaques  sont  dirigées  contre 
l'Église  ;  cette  fois  les  lions  ne  se  contentent  plus  de  mordre 
les  bases  de  la  colonne ,  ils  dévorent  les  enfants  de  l'Église , 
ils  broyent  sous  leurs  dents  meurtrières  des  agneaux,  qui 
indiquent  si  bien  la  patience  de  leurs  victimes ,  des  hommes , 
des  guerriers  armés  ;  car  l'Église  a  eu  des  martyrs  de  toute 
condition.  Ce  sont  leure  glorieuses  histoires  que  nous  racontent 
les  portails  de  St. -Gilles  et  de  St.-Trophime.  Oh!  comme 
elle  est  touchante  la  scène  qu'on  remarque  sur  le  portail  de 
cette  dernière  basilique  :  c'est  une  femme  ,  triste,  mais 
résignée ,  qui  reçoit  les  précieux  restes  de  ces  hommes  que 
les  lions  laissent  échapper  de  leur  gueule.  Comme  elle  nous 
pemt  bien  la  sollicitude  de  l'Église  pour  recueillir  les  reliques 
de  ses  martyrs  ;  c'est  elle  en  effet  qui  est  chargée  d'accomplir 
les  promesses  du  Seigneur;  il  ne  veut  pas  que  les  os  de  ses 
saints  périssent,  et  il  les  prend  sous  sa  garde  (3). 

Mais  la  fin  des  épreuves  approche;  les  dents  des  lions 
doivent  être  brisées  (4).  Cette  victoire  est  figurée  par  cet 
homme  qui  déchire  la  mâchoire  d'un  bon  qui  veut  le  dévorer. 
Plus  loin,  à  St -Gilles,  nous  voyons  les  colonnes  soutenues 
par  des  ours ,  et  entre  les  ours  des  hommes  en  méditation. 

(1)  Act,  apost,  5. 

(2)  Fides  ex  auditu,  auditus  autem  per  verbum,  Rom.  10.  17. 

(3)  Custodit  Dominus  omnia  ossa  eorum.  Psal.  33. 
{Il)  Molas  leonum  confringet  Dominus,  Psal.  57. 


294  HISTOIRE   SYMBOLIQUE   ET  ICONOGRAPHIQUE 

C'est  toujours  la  suite  de  l'histoire  de  l'Église  :  ce  sont  ces 
hommes  dont  le  monde  n'était  pas  digne ,  qui  erraient  dans 
les  solitudes ,  qui  se  retiraient  dans  les  cavernes ,  au  milieu  des 
bêtes  féroces  (1)  ;  ils  soutiennent  aussi  parleurs  vertus,  leurs 
prières  et  leurs  mortifications,  l'édifice  que  J.-G.  a  fondé. 

Enfin  l'Église  avait  donné  au  monde  des  preuves  de  sa 
céleste  origine  dans  le  courage  que  sa  foi  avait  inspiré  à  ses 
martyrs ,  et ,  d'un  autre  côté ,  ses  solitaires  et  ses  anachorètes 
avaient  appris  aux  hommes  le  détachement  et  la  mortification. 
L'édifice  était  affermi ,  et  les  ministres  de  cette  religion  sainte 
pouvaient  sans  crainte  travailler  librement  à  la  mission  qui  leur 
était  confiée.  N'est-ce  pas  cette  pensée  que  l'artiste  de  St.- 
Gilles  voulait  rendre ,  en  nous  montrant  les  dernières  colonnes 
du  côté  gauche  soutenues  par  des  hommes.  A  St.-Trophime, 
le  pilier  symbolique  est  soutenu  aussi  par  quatre  hommes, 
mais  ils  sont  à  genoux.  Magnifique  pensée  !  la  foi ,  la  prière , 
l'union  avec  Dieu ,  voilà  où  l'ÉgUse  puise  sa  force. 

Considérons  maintenant  au  portail  de  Moissac  ce  Uon  en 
repos  sous  les  pieds  du  prince  des  apôtres  :  il  est  las  du 
carnage ,  ou  plutôt  il  est  vaincu.  Les  princes  de  la  terre  se 
sont  soumis  au  joug  de  la  foi;  ils  ont  revêtu  la  douceur  de 
l'agneau ,  et  reconnaissent  l'autorité  de  celui  auquel  le  Christ 
vainqueur  a  confié  ses  pouvoirs.  Maintenant  enfants  de  l'Église, 
ils  deviendront  les  défenseurs  de  leur  mère,  car  elle  aura 
d'autres  ennemis  à  combattre,  d'autres  luttes  à  soutenir; 
ils  écraseront  le  serpent  de  l'hérésie  qui  chercherait  à  se 
glisser  dans  son  sein ,  les  vices  immondes  qui  tenteraient  de 
s'opposer  au  développement  de  sa  subUme  morale  (2). 

(1)  Ad  Hebrœos.  11.  38. 

(2)  M.  de  Caumont,  en  parlant  du  serpent  et  du  porc  placés  sous  les 
griffes  du  lion,  dit  que  ces  animaux  représentent  les  vices  domptés. 
Nous  partageons  cette  opinion  ;  seulement,  nous  reconnaissons  Thérésie 
dans  le  serpent  et  la  corruption  dans  le  porc. 


DU  LION.  295 

Nous  devons  faire  remarquer  sous  une  autre  face  les 
rapports  qui  existent  entre  le  soubassement  du  portail  de 
St. -Gilles  et  le  sujet  dont  nous  venons  de  parler.  Nous  avons 
vu  sur  un  des  médaillons  du  soubassement  la  lionne  allaitant 
ses  petits ,  emblème  de  la  société  païenne ,  du  règne  de  la 
force  matérielle  ;  les  lionceaux  ont  grandi ,  ils  se  sont  trouvés 
en  face  du  christianisme ,  qui  venait  pour  remplacer  le  règne 
de  la  force  par  celui  de  la  charité  ;  ils  ont  épuisé  cette  force 
au  milieu  du  carnage,  et  la  charité  a  enfin  triomphé  (1). 

Telles  sont  les  observations  que  j'avais  faites  ,  les  idées 
qui  m'avaient  frappé  en  étudiant  cette  partie  du  symbo- 
lisme sur  nos  monuments  français.  A  l'aide  de  ces  pre- 
mières études»  j'ai  considéré  avec  une  rehgieuse  attention 
les  monuments  d'Italie  qui  devaient  jeter  un  nouveau  jour 
sur  cette  question ,  j'ai  consulté  les  savants  écrits  des  auteurs 
qui  avaient  travaillé  sur  cette  matière ,  et  je  suis  arrivé  au 
point  de  n'avoir  plus  aucun  doute  sur  une  première  inter- 
prétation. 

Déjà  on  a  pu  se  convaincre  que  la  formule  inter  leones 
n'était  pas  et  ne  pouvait  pas  être  générale  ;  car  ,  outre 
les  lions,  nous  avons  trouvé  des  ours;  ailleurs  ce  sont  des 
griffons  tels  qu'à  la  cathédrale  de  Ferrare,  à  St^ -Justine  de 
Padoue  et  à  Vérone  ;  à  Terracine ,  les  colonnes  ont  pour  base 
des  lions,  des  chiens,  des  brebis.  Il  me  semble  que  ces 
variétés  dans  l'espèce  des  animaux  admis  doivent  décider  la 
question  du  symbolisme  appliqué  à  l'autorité  civile  du  magis- 
trat. Je  dois  ajouter  que  ceux  qui  ont  écrit  sur  cette  matière 
dans  les  pays  où  l'étude  en  a  été  plus  facile ,  par  cela  même 
qu'elle  devait  être  plus  complète,  n'ont  jamais  donné  une 
semblable  interprétation.  Ils  ont  reconnu  cependant  que  ces 

(1)  Susceperunt  me  sicut  leo  paratus  ad  prœdam  et  sicut  catulus 
leonis  liabitans  in  abditis.  PsaU  16. 


296  HISTOIRE  SYMBOLIQUE   ET  ICONOGRAPHIQUE 

animaux  étaient  symboliques ,  et  les  ont  expliqués  à  peu  près^ 
comme  j'avais  expliqué  moi-même  ceux  de  France. 

Pierre  Valérian  parle  de  deux  lions  qu'il  a  vus  devant  la 
cathédrale  de  Tarvis:  l'un  lutte  contre  un  dragon  ailé  qui 
lui  mord  le  poitrail ,  symbole  de  la  lutte  incessante  que  nous 
devons  livrer  aux  mauvais  penchants;  l'autre  tient  un  lion- 
ceau sous  son  ventre ,  indiquant  la  lutte  de  l'homme  avec 
soi-même  (lib,  I),  c'est-à-dire  lutte  extérieure  et  lutte 
intérieure;  car  je  crois  que  le  dragon  indique  les  ennemis 
du  dehors  et  le  lionceau  les  ennemis  intérieurs. 

Le  savant  Ciampini ,  en  parlant  des  deux  lions  du  portail 
de  l'église  de  St.  -Laurent  m  agro  verano ,  dit  que  celui  qui 
est  à  gauche  tient  un  sanglier  entre  ses  griffes ,  et  que  celui 
qui  est  à  droite,  qu'il  serait  porté  à  regarder  comme  une 
honne,  tient  entre  ses  pattes  un  jeune  enfant  qui  paraît  jouer 
et  prend  de  ses  mains  la  lèvre  inférieure  de  la  bête.  «  Ici , 
dit-il ,  il  me  semble  qu'on  ait  voulu  exprimer  la  mansuétude 
de  l'Église  envers  ceux  qui  ne  sont  encore  que  des  enfants 
dans  la  foi;  car,  ajoute-t-il,  le  bon,  au  rapport  de  Pline, 
est  clément  envers  celui  qu'il  voit  tremblant  et  suppliant;  il 
épargne  celui  qui  est  couché  dans  la  poussière.  » 

Le  sanglier  qui  est  entre  les  griffes  de  l'autre  lion ,  qui  se 
prépare  à  le  dévorer,  annonce  que  les  princes  de  l'ÉgHse 
doivent ,  comme  le  lion  vigilant ,  forcer  les  rebelles  à  rentrer 
dans  la  voie  du  devoir  et  leur  faire  sentir  au  besoin  les  ongles 
et  les  dents  des  censures  ecclésiastiques. 

On  peut  voir  aussi ,  dit  le  même  auteur ,  dans  ces  lions 
placés  aux  portes  des  églises ,  une  leçon  donnée  aux  fidèles , 
pour  leur  apprendre  qu'ils  ne  doivent  pas  s'endormir  dans 
le  service  de  Dieu ,  et  qu'ils  doivent  unir  à  la  vigilance  la 
générosité  et  le  respect  pour  les  choses  saintes.  Ce  que  je  dis 
du  bon ,  ajoute-t-il ,  je  l'appHque  à  l'aigle  qu*on  rencontre 
quelquefois  dévorant  des  serpents.  C'est  la  lutte  de  l'âme 


DU  LION.  297 

fidèle  contre  l'ennemi  du  salut  (  Vetera  monumental  cap.  III). 

Je  pourrais  appuyer  mon  sentiment  d'autres  témoignages 
du  même  auteur ,  mais  ce  que  je  viens  d'exposer  suffit  pour 
nous  indiquer  sa  pensée ,  et  je  suis  suffisamment  autorisé  à 
reconnaître  dans  les  autres  monuments  d'Italie  dont  j'ai  déjà 
fait  mention ,  le  développement  de  certains  symboles. 

La  cathédrale  de  Ferrare,  qui  date  de  1130,  a  son  portail 
orné  de  deux  lions,  sur  lesquels  reposent  des  colonnes;  l'un 
tient  un  bœuf  et  l'autre  un  mouton.  Ne  peut-on  pas  recon- 
naître ici  l'Église ,  dont  la  puissance ,  symbolisée  par  le  lion , 
ect  unie  à  la  patience  et  à  la  douceur ,  vertus  figurées  par  le 
bœuf  et  le  mouton  ?  Auprès  de  ces  lions  sont  deux  lionnes , 
l'une  met  la  griffe  sur  un  serpent  et  l'autre  sur  un  crabe. 
Je  vois  encore  ici  l'Église  étouffant  le  serpent  de  l'hérésie  et 
domptant  le  vice  qui  d'ordinaire  l'accompagne. 

Enfin ,  au  même  portail ,  deux  griffons  énormes ,  en  marbre 
de  Sienne  comme  les  lions  et  les  lionnes ,  tiennent  sous  leur 
vaste  corps ,  l'un  un  cheval  renversé  avec  son  cavalier  armé , 
l'autre  un  char  à  bœufs  ;  un  bœuf  se  trouve  sous  chaque 
griffe,  et  au  milieu  le  pauvre  bouvier,  dont  les  cheveux  se 
dressent  d'effroi. 

A  Vérone ,  on  trouve  aussi  les  deux  griffons  avec  les  mêmes 
détails. 

A  Padoue,  devant  l'église  de  St^ -Justine,  deux  griffons 
tiennent  sous  leurs  griffes ,  l'un  le  cavalier  et  son  cheval , 
comme  à  Ferrare  et  à  Vérone ,  l'autre  un  lion.  Ici  je  dois 
reconnaître  le  génie  du  mal  cherchant  à  abattre  la  valeur  et 
la  force  et  à  paralyser  le  travail. 

A  Terracine,  au  narthex  de  la  cathédrale,  j'ai  cru  re- 
connaître dans  les  lions ,  les  chiens  et  les  brebis ,  la  vigilance 
et  la  générosité ,  la  fidélité  et  la  patience ,  qui  doivent  être 
les  vertus  privilégiées  du  chrétien. 

J'ai  fait  remarquer  plus  haut  que  le  Midi  de  la  France , 


298  HISTOIRE   SYMBOLIQUE   ET   ICONOGRAPHIQUE 

et  l'Italie  surtout ,  reproduisaient  souvent  les  lions  aux  portes 
des  églises  ;  mais  qu'il  n'en  était  pas  de  même  dans  les  provinces 
plus  rapprochées  du  Nord  ;  qu'on  ne  croie  pas  cependant  que 
ce  symbole  y  soit  complètement  inconnu  ;  il  suffirait  de  citer 
en  preuve  du  contraire  l'église  de  St. -Jacques  de  Ratisbonne, 
sur  les  bords  du  Danube. 

Je  dois  à  un  de  nos  honorables  collègues ,  M.  Cougny ,  un 
dessin  représentant  le  portail  de  cette  église;  il  en  est  peu 
qui  aient  réuni  autant  de  lions  dans  la  composition  de  leurs 
portails  ;  les  cinq  archivoltes  de  la  voussure  viennent  retomber 
sur  dix  lions  qui  dominent  les  colonnes  des  pieds-droits  du 
portail.  Sur  le  parvis,  quatre  lions  libres  reposant  sur  des 
piédestaux ,  dévorent  des  hommes  et  des  animaux;  de  chaque 
côté  du  portail ,  on  voit  en  relief  sur  la  muraille  des  animaux 
à  tête  de  crocodile  et  à  queue  de  serpent ,  avec  deux  griffes 
et  ailes  raccourcies,  ou  plutôt  deux  nageoires,  l'un  de  ces 
animaux  dévore  un  homme,  un  autre  tient  dans  sa  gueule 
un  objet  rond  assez  semblable  à  une  pomme,  et  un  troisième 
un  être  que  le  dessin  ne  nous  a  pas  permis  de  caractériser. 

Je  ne  veux  pas  examiner  ici  si  les  dix  lions  qui  soutiennent 
les  voussures  sont  des  animaux  symboliques  ou  de  simples 
ornements;  rien  ne  s'opposerait  cei>endant  à  ce  qu'on  les 
considérât  comme  symboliques.  Leur  présence  autour  du 
Sauveur  nous  rappelle  la  victoire  qu'il  a  remportée  sur  les 
princes  du  monde  que  les  lions  représentent.  Si  cette  inter- 
prétation pouvait  être  contestée ,  parce  que  rien  ne  l'appuie 
d'une  manière  évidente ,  il  est  certain  qu'il  n'en  est  pas  de 
même  à  l'égard  des  lions  placés  en  avant  du  portail  :  et  d'abord 
disons  quelques  mots  de  ces  espèces  de  crocodiles  hybrides , 
dont  j'ai  parlé  plus  haut  ;  ils  sont  à  mes  yeux  le  léviathan , 
cet  animal  monstrueux  qui  s'agite  pendant  la  nuit  et  qui, 
selon  les  commentateurs ,  signifie  le  démon  ;  qui  maledicunt 
diei;  qui  parati  sunt  suscitare  léviathan  (Job,  3.  8).  Le 


DU  LION.  299 

léViathan  est  bien  considéré  par  Isaïe  comme  l'ennemi  de 
Dieu.  Dans  sa  colère ,  il  devait  frapper  ce  serpent  tortueux 
de  son  glaive  redoutable.  Visitahit  Deus  in  gladio  suo  duro 
et  grandi  et  forti  insuper  leviathan  serpenteau  tortuosum 
(Isaïe,  27,  1).  C'est  peut-être  aussi  cet  autre  monstre  que 
Job  nomme  Behemoth  et  qu'il  regarde  comme  le  roi  qui 
règne  sur  tous  les  enfants  de  l'orgueil  :  Ipse  ut  rex  super 
universos  filios  superhiœ  (Job,  41,  25).  Je  ne  m'étonne  pas 
de  voir  ici  cet  antique  dragon  tenant  dans  sa  gueule  redou- 
table le  fruit  qui  a  assuré  son  premier  triomphe  sur  le  genre 
humain,  je  ne  m'étonne  pas  de  le  voir  dévorer  un  homme, 
c'est  le  triste  résultat  de  sa  première  victoire.  Cependant  il 
n'est  pas  satisfait  ;  l'ennemi  du  salut  sait  dissimuler  quelque- 
fois l'astuce  du  serpent  pour  laisser  éclater  la  fureur  du  lion. 
Il  est ,  nous  dit  saint  Pierre  ,  comme  un  lion  rugissant  qui 
cherche  une  proie  à  dévorer  ;  c'est  bien  cette  pensée  qui  est 
exprimée  par  les  lions  placés  devant  le  portail  de  l'église  de 
St. -Jacques  de  Ratisbonne. 

Mais  ici  je  vois  se  compléter  la  phrase  de  l'apôtre  :  Cui  re- 
sistite  fortes  in  fide.  Soyez  forts  dans  la  foi  pour  pouvoir  lui 
résister  (1  Pet.  5,8.)  La  prière  est  bien  la  manifestation  de 
la  foi  comme  elle  est  la  base  de  l'espérance;  c'est  ce  que 
l'iconographe  chrétien  a  voulu  exprimer  par  ces  personnages 
agenouillés  derrière  les  lions  dans  l'entrecolonnement  du  portail. 

Après  avoir  étudié  l'histoire  symbolique  du  lion  ,  soit  dans 
l'antiquité  païenne,  soit  depuis  l'établissement  du  christianisme, 
et  avoir  considéré  cette  dernière  phase  en  France ,  en  Itahe 
et  même  en  Allemagne  ,  nous  devons  résumer  la  question. 

Il  est  évident  que  les  lions  ont  été  admis  comme  symboles 
dans  l'antiquité  la  plus  reculée ,  que  le  christianisme ,  suc- 
cédant à  l'ancienne  société ,  a  conservé  dans  un  grand  nombre 
de  circonstances  ce  symbole  déjà  reconnu  ;  il  est  évident  que 
cet  animal  joue  un  grand  rôle  dans  l'ornementation  et  dans 


300  HISTOIRE  SYMBOLIQUE   DU   LION. 

l'iconograpliie  chrétienne,  rôle  qui  a  commencé  dans  les 
catacombes  et  qui  a  continué  pendant  la  période  latine  et 
la  période  romano-bysantine.  Quant  à  la  période  ogivale ,  qui 
a  détruit  en  France  l'élément  classique  et  qui  a  contribué  à 
l'affaiblir  en  Italie,  elle  n'a  pas  renoncé  absolument  à  ce 
symbole ,  mais  elle  le  reproduit  moins  fréquemment. 

L'élément  classique  qui  servait  primitivement  de  base  à 
l'architecture  religieuse ,  avait  déjà  été  modifié  par  l'art  néo- 
latin ,  mélangé  à  l'art  néogrec,  cependant  il  se  maintint  sous 
certains  rapports  ;  les  Uons ,  les  griffons  aux  portes  des  églises 
libres  ou  servant  de  soubassement  aux  colonnes,  ne  sont  qu'une 
réminiscence  ou  une  continuation  de  l'art  antique. 

Si  en  France  le  règne  ogival  a  fait  disparaître  les  derniers 
reflets  de  cet  art  dans  l'architecture  religieuse ,  il  n'en  a  pas 
été  de  même  sur  le  sol  essentiellement  classique  de  l'Italie , 
qui  n'a  jamais  accordé  franchement ,  nettement  le  droit  de 
bourgeoisie  à  notre  architecture;  aussi  je  ne  suis  pas  étonné 
d'y  retrouver  depuis  le  XIP.  siècle  le  lion  symbolique  dans 
les  mêmes  conditions.  Une  porte  du  XIV.  siècle  de  l'église 
de  Saint-Laurent  in  agro  verano  était  garnie  de  deux 
lions  :  l'un  jouant  avec  un  enfant ,  l'autre  enfonçant  ses  griffes 
dans  le  dos  d'un  sangher;  au  XV^  siècle,  lZi50,  l'église 
BeatcB  Mariœ  Lauretanœ  avait  pour  ornement  de  son  portail 
deux  ours  au  lieu  de  deux  lions,  et  en  1665  l'obélisque  de  la 
Minene  à  Rome  se  dressait  sur  le  dos  d'un  éléphant  tel  qu'on 
le  voit  encore  aujourd'hui. 

Nous  ne  reviendrons  plus  sur  ce  que  nous  avons  dit  de  la 
formule  iyiter  leones ,  on  doit  savoir  maintenant  à  quoi  s'en 
tenir  à  ce  sujet. 


NOTE 


SUR  LA  FORME  ET  LA  DISPOSITION 


DES  CUISINES  DES  ABBAYES, 


Par  m.  DE  €4lJlflOIVT. 


Au  XIP.  siècle  et  aux  siècles  suivants  jusqu'au  XV*. , 
les  cuisines  affectaient ,  dans  beaucoup  d'abbayes ,  la  forme 
ronde,  octogone  ou  carrée;  elles  étaient  toujours  à  proximité 
du  réfectoire  et  s'accédaient  par  la  cour  intérieure ,  area  in- 
terior  ahbatiœ^  qui  existait  ordinairement  derrière  les  bâti- 
timents  qui  entouraient  le  cloître  et  dont  le  réfectoire  faisait 
partie. 

Les  anciennes  cuisines  dont  je  parle  offraient  dans  leur 
pourtour  plusieurs  cheminées  ou  fourneaux  pour  la  cuisson 
des  mets.  Chacune  de  ces  cheminées  avait  un  tuyau  en  pierre 
qui  sortait  de  la  toiture  conique  de  l'édifice  dont  le  sommet 
était  souvent  percé  d'une  lanterne  pour  laisser  sortir  les  va- 
peurs qui  devaient  se  dégager  quand  on  dressait  sur  la  table 
ou  sur  le  fourneau ,  que  je  présume  avoir  été  placés  au  centre, 
les  plats  destinés  au  repas  des  moines  et  des  hôtes  de  la 
maison. 

Voici  quelques  figures  des  cuisines  qui  existaient  dans 
plusieurs  abbayes  des  bords  de  la  Loire.  Je  les  lire  pour  la 
plupart  de  la  précieuse  et  rare  collection  de  vues  d'abbayes 


302  NOTE 

destinées  à  la  publication  d'un  Monasticon  gallicanum  à  la 

fin  du  XVIP.  siècle ,  et  que  possèdent  un  petit  nombre  de 

bibliothèques. 

Dans  toutes  ces  vues,  la  légende  explicative  désigne  les 
cuisines   de    cette    forme  comme 
anciennes,    antiques    coquinœ ,  et 
comme  n'étant  plus  consacrées  à 
cet  usage  au  XVII^  siècle. 

De  grands  changements  survenus 
dans  le  mode  de  préparer  les 
aliments  les  avait  fait  abandonner 
depuis  long-temps,  sans  doute, 
quand  les  dessins  ont  été  faits. 

Voici  la  vieille  cuisine  de  l'abbaye 
de  Marmoutiers  près  de  Tours; 
c'est  une  espèce  de  tour  qui  paraît 
totalement  construite  en  pierre 
et  dont  le  toit  porte  une  assez  grande 
quantité  de  cheminées  cylindriques! 

La  seconde  est  la 
cuisine  de  l'abbaye  de 
Fontevrault,  sur  l'ori- 
gine de  laquelle  on  a 
débité  beaucoup  de 
fables  :  elle  existe  tou- 
jours ,  seulement  les 
cheminées  ont  été  sup- 
primées et  des  modi- 
fications ont  eu  lieu 
quand  on  a  changé  la 
destination  de  l'édifice  : 
il  ne  reste  plus  que  la 
lanterne  centrale.  Cette 


CLISINE    DE   MABMOUTIERS. 


SUR  LA  FORME  DES  CUISINES  DES  ABBAYES.  303 

construction  est  très-intéressante  ,  et  je  regrette  de  n'avoir  à 
ma  disposition  qu'un  ancien  dessin  qui  laisse  beaucoup  à 
désirer  pour  l'exactitude.  M.  Parcker  vient  d'en  publier  un 
fait  avec  beaucoup  de  soin  par  M.  Bouet. 

A  l'intérieur,  l'édifice  est  divisé  en  trois  étages  et  passe 
successivement  de  la  forme  octogone  au  carré  et  du  carré  à 
l'octogone. 

Le  premier  plan  est  octogone  :  sur  cinq  faces  sont  ap- 
pliquées des  absides  semi-circulaires  couvertes  d'un  toit 
hémisphérique  qui  a  dû  être  en  partie  refait ,  car  il  y  avait 
primitivement  un  tuyau  de  cheminée  au  sommet  de  chacun. 

La  vieille  cuisine 
de  l'abbaye  de  Pont- 
levoy  (Loir-et-Cher) 
offre  plusieurs  étages 
de  toits  et  six  che- 
minées cylindriques 
sortant  du  dernier, 
ce  qui  porte  à  croire 
que  les  fourneaux 
étaient  au  centre  et 
qu'on  pouvait  cir- 
culer tout  autour  et 
vaquer  dans  une 
galerie  circulaire  aux 
préparations  qui  précédaient  la  cuisson. 

La  cuisine  de  l'abbaye  de  St.-Père  de  Chartres  devait , 
autant  qu'on  peut  en  juger  par  l'élévation  qui  suit,  être 
disposée  à  peu  près  de  même.  Une  cheminée  centrale ,  plus 
élevée  que  les  autres ,  occupe  la  sommité  du  toit;  six  autres 
cheminées  l'accompagnent  :  toutes  sont  couronnées  d'un 
toit  conique  comme  les  clochetons ,  et  la  fumée  sortait  par 


CUISINE    DE    PONTLEVOY. 


304  NOTE 

des  ouvertures  latérales 
pratiquées  verticale- 
ment. Le  tout  forme 
deux  étages  qui  pa- 
raissent séparés  l'un 
de  l'autre  par  une 
claire-voie ,  c'  est  -  à  - 
dire  que  la  partie  supé- 
rieure reposait  sur  des 
piliers  et  non  sur  un 
mur  plein,  à  en  juger 
par  l'esquisse. 

Enfin  la  cuisine  de  Vahhaye  de  St.-Florent  de  Saumur 
paraît  complètement  ronde  , 
avec  un  toit  conique  dont  la 
sommité  est  percée  d'une  che- 
minée ;  d'autres  cheminées 
s'élèvent  et  traversent  la  pente 
du  toit  à  différents  niveaux. 

Quoique  ces  vues  prises  à 
vol  d'oiseau  ne  soient  pas  des 
représentations  aussi  fidèles 
qu'on  le  désirerait ,  elles  offrent 
un  grand  intérêt  et  nous  don- 
nent évidemment  la  forme  et 
la  disposition  des  édifices  qui , 
tous,  comme  on  le  voit,  se  rapportent  à  un  système  identique. 
Seulement  dans  certaines  cuisines,  les  cheminées  devaient 
être  disposées  autour  de  la  salle  et  le  centre  restait  libre  ; 
dans  d'autres  c'était  le  contraire ,  elles  étaient  au  centre  et  le 
pourtour  était  vide. 

Quant  au   nombre  considérable  des  tuyaux   qui   corres- 
pondaient probablement  à  autant  de  foyers,  on  se  l'explique 


Stm  LA  FORME  DES  CUISINES  DES  ABBAYES.  305 

par  des  conjectures  seulement,  car  les  recherches  que  j'ai 
faites  ne  m'ont  pas  fait  découvrir  de  textes  qui  s'appliquent 
à  l'état  de  l'art  culinaire  dans  les  abbayes  au  XII^  siècle. 

Je  suppose  donc  que ,  vu  le  grand  nombre  de  moines  qui 
les  peuplaient  à  cette  époque ,  il  fallait  un  grand  nombre  de 
foyers  ou  de  fourneaux ,  les  uns  destinés  à  cuire  les  aliments 
dans  des  chaudières  ou  vases  métalliques  d'une  grande  capacité, 
les  autres  destinés  à  rôtir  ou  à  griller  les  substances  ahmen- 
taires;  enfm  il  ne  serait  pas  invraisemblable  que  quelques-unes 
de  ces  cheminées  eussent  servi  à  faire  saurir  le  poisson ,  dont 
les  moines  devaient  consommer  de  grandes  quantités  et  qu'il 
fallait  dessécher  par  des  procédés  analogues  aux  nôtres.  Mais 
ceci  est  une  conjecture  qui  ne  repose  sur  aucune  autorité. 

L'administration  des  cuisines  était  une  charge  d'une  cer- 
taine importance  dans  les  abbayes,  à  l'abbaye  de  Bocherville, 
par  exemple  :  il  existe  une  charte  du  XIP.  siècle  qui  con- 
cédait le  ministère  des  cuisines  de  cette  abbaye  à  un  certain 
Samson  ,  fils  de  Guillaume  d'Eu  ; 

«  Sachez  tous,  tant  présents  qu'à  venir,  dit  cette  charte, 
«  que  Victor,  abbé  de  St. -Georges  de  Bocherville  et  tout  le 
«  couvent,  ont  concédé  à  Samson,  fils  de  Guillaume  d'Eu, 
«  et  à  ses  héritiers ,  le  ministère  entier  de  la  cuisine  de  St.  - 
«  Georges ,  avec  tous  les  fiefs  et  appartenances  dépendant  du 
«  ministère  de  la  cuisine,  et  pour  que  cette  concession  de- 
ft  meure  bonne  et  stable ,  nous  l'avons  corroborée  de  notre 
«  sceau  (1).  » 
En  Angleterre,  il  a  existé  des  cuisines  du  même  genre  dans 

(1)  Scialis  omnes  présentes  et  fuluri  quod  Victor  abbas  Sancti  Georgii 
de  Bolcherivilla ,  et  omnis  conventus ,  concesserunt  Sansoni ,  filio  Wil- 
lelmi  de  Ango  et  heredibus  suis,  totum  ministeriura  suum  de  coquina 
Sancti  Georgii ,  cum  omnibus  feodis  et  perlinentiis  quae  pertinent  mi- 
nislerium  predictae  coquinae  ;  et  quia  benè  et  inconcussè  permaneat , 
sigiHi  nostri  munimine  roboravimus.  * 

20 


306  NOTE 

quelques  abbayes ,  notamment  dans  celle  de  Glastonbury  ; 
mais  j'ignore  à  quelle  époque  elles  appartenaient. 

Dès  le  IX^  siècle ,  la  cuisine  occupait  dans  les  abbayes  ta 
place  que  nous  venons  d'indiquer  aux  siècles  postérieurs  ; 
elle  avait  aussi  la  disposition  des  cuisines  précédentes.  C'est 
ce  que  prouve  le  plan  de  la  célèbre  abbaye  de  St. -G ail,  en 
Suisse,  publié  par  Mabillon  dans  le  t.  II  des  Annales  de 
l'ordre  de  saint  Benoît  et  tout  récemment  en  Angleterre  par 
M.  Willis. 

Ce  plan ,  qui  remonte  au  IX^  siècte ,  est  pour  l'histoire  de 
l'architecture  civile  un  document  de  la  plus  haute  importance 
et  que  je  suis  heureux  de  recommander  à  l'attention  des 
archéologues.  En  effet ,  si  ce  n'est  pas  celui  de  l'abbaye  elle- 
même  ,  on  s'accorde  à  le  regarder  comme  un  type  datant  du 
IX".  siècle,  un  projet  modèle  que  Tabbé  de  St. -Gall  consultait 
pour  la  disposition  des  édifices  qu*il  faisait  construire  à  cette 
époque. 

D'après  le  plan  publié  par  Mabillon  dans  les  Annales  de 


FRAGMENT   DU   PIAN   DE  SAINT-GALL. 

l'ordre  de  saint  Benoît,  la  cuisine  de  St.-Gall  était  carrée. 
Au  centre  existait  un  fourneau ,  fornax  super  arcus ,  dit  la 
légende;  des  cheminées  devaient  être  disposées  autour  de  la 
salle  :  quoique  la  légende  n'en  parle  pas ,  la  disposition  du 


SUR  LA  FORME  DES  CUISINES  DES  ABBAYES.     307 

plan  permet  de  le  supposer.  Il  y  a  lieu  de  croire  aussi  que 
des  tuyaux  de  cheminée  s'élevaient  du  toit  pour  recevoir  la 
fumée  du  fourneau  central  et  au  pourtour  pour  conduire  au- 
dehors  celle  des  cheminées ,  comme  nous  le  voyons  au  XIP, 
siècle  dans  les  cuisines  que  je  viens  de  figurer. 

Ce  plan  ,  extrêmement  curieux  ,  nous  prouve  aussi  que  les 
hypocaustes  étaient  encore  en  usage  au  IX^  siècle. 

Ainsi,  en-dehors  de  la  grande  pièce  située  à  l'Est  du  cloître 
et  qui  tient  la  place  de  la  salle  capitulaire ,  existe  un  foyer 
que  la  légende  désigne  ainsi  :  foyer  pour  la  chaleur 
caminus  ad  calefaciendum  ;  c'est  le  fourneau  de  l'hypocauste: 
plus  loin  ,  vers  l'extrémité  du  bâtiment ,  est  une  autre  con- 
struction qui  se  détache  du  même  bâtiment  et  désigné  sur  le 
plan  par  ces  mots  :  évaporât  io  fumi. 


Clieniinée  j-our  la  t'umée, 


Founiïau  lie  l'Iiypocauste. 


m-mu 


FRAGMENT    DU    PLAN    DE    SAIM-GALL. 


11  est  évident  que  pour  arriver  à  cette  issue  la  fumée  devait 
passer  sous  le  pavé  de  la  grande  salle  ,  mais  pour  que  toute 
espèce  de  doute  cesse  à  cet  égard ,  on  lit  dans  le  plan ,  au 
milieu  de  cette  pièce,  ces  mots  :  Subtus  calefwtoria,  que 


â08  NOTE 

Fon  peut  traduire  au-dessous  du  pavé  les  conduits  du  calo- 
rifère. 

Je  ne  serais  nullement  surpris  que  quelques  hypocaustes 
eussent  existé  jusqu'au  XP.  siècle,  mais  je  n'en  ai  pas  la 
preuve. 

Dans  le  plan  de  St.-Galî,  les  latrines  et  ta  salle  de  bains 
forment  deux  petits  bâtiments  h  l'extrémité  du  dortoir  qui 
occupe  l'aile  orientale  des  bâtiments  du  cloître  (1).  Les  latrines 
étaient  encore ,  au  X  VIP.  siècle  ,  placées  de  même  dans  un 
très-grand  nombre  d'abbayes ,  d'après  l'examen  fait  des  vues 
du  Monasticon.  Le  plan  de  St.  -Gall ,  qui ,.  par  sa  légende  dé- 
taillée, indique  la  destination  principale  de  chaque  pièce,  est, 
je  le  répète ,  un  document  de  la  plus  haute  importance. 

Tous  ces  faits  relatifs  à  la  disposition  à  peu  près  invariable,, 
jusqu'au  XVP.  siècle,  des  divers  corps-de-logis  qui  consti- 
tuaient les  établissements  monastiques ,  sont  fort  curieux. 

J'ai  démontré  dans  mon  Abécédaire  d'archéologie  (archi- 
tecture civile) ,  que  les  constructions  monastiques  affectaient 
toujours  les  mêmes  formes  et  la  même  disposition  autour  du 
cloître. 

Ainsi,  autour  du  préau,  ou  jardin  carré  (12)  qui  était  en- 
cadré dans  la  galerie  du  cloître ,  se  trouvait  l'église  (  n°.  1  ) , 
s'étendant  de  l'Ouest  à  l'Est;  puis,  à  l'Est,  la  salle  capitu- 
laire  (3)  ;  près  d'elle  diverses  salk*  (  2 ,  Zi ,  5  )  surmontées  du 
dortoir,  et  en  contact  avec  d'autres  bâtiments  (  n".  6  )  ;  puis , 
parallèlement  à  l'église,  le  réfectoire  (  n°.  9  )  avec  ses  dépen- 
dances (la  cuisine  n".  10),  et  à  l'Ouest  (n°.  11),  des  magasins,, 
les  salles  des  hôtes ,  etc. ,  etc. 

Le  plan  ci-joint  ne  comprend  que  le  centre  d'une  abbaye , 
la  partie  exclusivement  réservée  aux  moines  :  les  cours ,  les 
jardins,  formaient  des  enceintes  plus  ou  moins  vastes,  en- 
dehors  de  cette  partie  centrale  ;  mais  c'était  là  qu'étaient  or- 


SUR  LA  FORME  DES  CUISINES  DES  ABBAYES.  3t)9 

dinairement  les  constructions  les  plus  remarquables  par  leur 
architecture. 


DISPOSITION  DES  CONSTRUCTIONS  MONASTIQUES  AUTOUR  DU  CLOITRE, 

On  peut  donc  être  à  peu  près  sûr,  en  voyant  la  place  occupée 
par  les  salles  d'une  abbaye  ,  quelque  ruinées  qu'elles  soient , 
de  déleiTîiiner  la  destination  qu'avaient  ces  salles. 

Les  bâtiments  de  la  riche  abbaye  de  Marmoutiers ,  prés  de 
Tours ,  avaient  été,  en  grande  partie,  reconstruits  lorsque  la 
vue  en  fut  faite  pour  la  collection  du  Monasticum.  L'église  et 
le  réfectoire  qui  se  trouvait  tout  près  des  cuisines ,  figurées 
page  30^4  ,  paraissaient  alors  du  XïV".  siècle;  tout  y  était  dis- 
posé selon  l'usage  consacré,  on  pourra  s'en  convaincre 
par  la  vue  suivante ,  que  j'ai  tirée  de  la  collection  du  Mo- 
nasticum ,  car  les  constructions  modernes  n'ont  fait  que  rem- 
olacer  celles  qui  existaient  au  XIV^ 


K  Pjrtiquc  de  la  basiliquo.  F.  Basilique  de  saint  Martin.  G.  Cliaprlle  delà  Sainic  Vif'igc.  Q.  C 
Fi.  Dortoir  S.  Réficloiro.  X.  L'ancienne  cuisine  (aniiqua  culinaj.  Y.  Infinncrios.  Z.  Olla  coini 
IVI.  Tour  des  cloches.    N.  Tour  inachevée.    15.  Cave».    20.  Condavia 


SUR  LA  FORME  DES  CUISINES  DES  ABBAYES.  311 

Les  cuisines  s'y  trouvaient  à  l'extrémité  du  bâtiment  du 
réfectoire ,  qui  séparait  le  couvent  en  deux  parties  et  se 
trouvait  entre  deux  cloîtres  ;  elles  se  trouvaient  ainsi  placées 
de  manière  à  être  accessibles  à  tous,  car  elles  se  trouvaient 
dans  la  cour  commune  (  area  communis)  ,  et  c'est ,  on  le 
comprend,  une  des  conditions  de  leur  position  habituelle; 
le  chef  des  cuisines  devait  être  en  rapport  avec  les  pourvoyeurs 
de  différents  genres  auxquels  l'entrée  du  couvent  proprement 
dit  était  interdite. 

Il  est  évident  que  pour  leurs  maisons  conventuelles ,  les 
moines  ont  emprunté  leurs  plans  aux  maisons  de  ville  et  aux 
grandes  maisons  de  campagne  gallo-romaines. 

Le  cloître  représente  le  péristyle  des  maisons  de  ville ,  la 
partie  réservée  à  la  vie  intérieure. 

Il  répond  aussi  à  la  villa  urbana ,  ou  cour  d'honneur  des 
villœ. 

La  cour  de  la  ferme,  ou  première  cour,  répond  à  la  villa 
rusiica  des  maisons  de  campagne  romaines. 

Le  tahlinum,  ou  lieu  de  réception  des  maisons  romaines, 
et  la  salle  qui  y  correspond  dans  les  villœ ,  furent  transformés 
en  salle  capitulaire  dans  les  abbayes.  Les  cuisines  et  les  salles 
à  manger,  placées  sur  le  côté  des  cours  dans  les  maisons  ro- 
maines ,  conservèrent  cette  place  dans  l'architecture  mo- 
nastique. 

Un  seul  élément  nouveau ,  l'ÉGLiSE ,  vint  se  substituer  à 
certaines  dépendances  de  l'habitation  anticjue  et  forma  toujours 
un  des  côtés  de  la  cour  du  cloître,  de  telle  sorte  que  les  mai- 
sons conventuelles ,  après  s'être  développées  parallèlement  à 
l'église,  venaient,  en  retour  d'équerre,  s'appuyer,  d'un  côté 
sur  le  transept  ou  le  sanctuaire ,  de  l'autre ,  sur  la  partie  oc- 
cidentale de  la  nef. 

En  résumé ,  les  abbayes ,  avec  leurs  bâtiments  claustraux 
représentant  V urbana  ou  prœtorium,  au  milieu  desquels  on 


312      NOTE  SUR  LA  FORME  DES  CUISINES  DES  ABBATES. 

voit  le  cloître  et  le  préau ,  frappante  imitation  d'un  portique 
et  d'un  xyste  ;  avec  leur  basse -cour  comprenant  tout  ce 
qu'exige  une  exploitation ,  et  de  vastes  magasins  pour  serrer 
les  récoltes  ;  avec  leur  parc  entouré  de  murs,  etc. ,  etc. ,  offrent 
une  image  des  grandes  villes  romaines ,  dans  lesquelles  l'ex- 
ploitation rurale  était  réunie  au  prmoriwn. 

Mais  je  m'arrête ,  car  je  n'ai  voulu  traiter  ici  qu'une  bien 
petite  partie  de  l'intéressant  sujet  développé  dans  mon  Abé- 
cédaire relativement  à  la  distribution  générale  des  abbayes  : 
c'est  là  qu'on  pourra  trouver  des  détails  qui,  je  crois,  ont  un 
intérêt  très-grand  pour  les  archéologues  explorateurs  de  nos 
établissements  monastiques.  J'ai  voulu  traiter  seulement  de  la 
forme  de  certaines  cuisines;  j'ai  cité  des  exemples  :  j'espère 
cjue  les  membres  de  la  Société  française  en  auront  d'autres  à 
signaler. 


MÉLANGES  D'ARCHÉOLOGIE. 


RESTAURATION  DE  LA  SALLE  DES  GARDES  DE  L'ARRAYE 
DE  St.-ÉTIENNE  DE  CAEN,  PAR  M.  ROUET. 

M.  Bouet  vient  de  faire  im  charmant  dessin  du  bâtiment 
de  la  salle  des  gardes  de  l'abbaye  de  St. -Etienne  de  Caen  : 
ce  dessin  qui  avait  été  demandé  par  M.  Parcker  d'Oxford , 
membre  de  l'Institut  des  provinces,  offre  l'image  du  curieux 
édifice  en  question ,  restitué  et  tel  qu'il  était  dans  l'origine. 
Ces  restitutions  n'ont  d'ailleurs  été  faites  qu'avec  la  plus  grande 
discrétion  et  d'après  le  plus  consciencieux  examen  de  ce  qui 
existe. 

La  salle  dite  des  gardes  à  l'abbaye  de  St. -Etienne  de  Caen, 
dont  on  ne  connaît  pas  la  destination  primitive ,  mais  qui , 
comme  la  Salle-au-Duc  à  l'abbaye  de  Beauport  et  certaines 
pièces  qui  dans  d'autres  abbayes  ne  font  pas  partie  de  l'en- 
tourage immédiat  du  cloître,  et  se  distinguent  par  leur  ma- 
gnificence, est  un  monument  à  citer  pour  faire  connaître 
l'état  de  l'architecture  au  XIIP.  siècle. 

La  salle  des  gardes  était ,  il  y  a  ^0  ans ,  un  grand  bâtiment 
dépendant  de  l'abbaye  de  St. -Etienne  de  Caen.  Ce  bâtiment, 
dont  Ducarel  nous  a  conservé  un  dessin  très-imparfait, 
que  j'ai  reproduit  dans  mon  Cours  d'antiquités ,  a  été 
malheureusement  défiguré  pour  y  étabhr  les  classes  du  collège, 
sous  l'administration  de  M.  Caffareliy ,  préfet  du  Cal- 
vados ,  mais  il  existe  encore.  L'ignoble   mutilation  que  ce 


Mh  MÉLANGES  D' ARCHÉOLOGIE. 

préfet  a  autorisée ,  montre  à  quels  actes  de  vandalisme  des 
fonctionnaires ,  d'ailleurs  honorables ,  peuvent  se  laisser  en- 
traîner et  combien  les  amis  des  arts  doivent  surveiller  les 
travaux  ordonnés  par  l'administration ,  afin  de  s'opposer , 
lorsqu'il  en  est  temps  encore ,  à  la  destruction  des  édifices  les 
plus  précieux.  Le  bâtiment  dont  je  parle  est  en  forme  de  carré 
très-allongé  terminé  par  deux  gables  au  Nord  et  au  Sud ,  et 
divisé  en  deux  étages.  Aux  angles  se  trouvaient  quatre  tou- 
rillons servant  d'escaliers ,  et ,  vers  le  milieu  du  grand  côté 
orienté  à  l'Est ,  une  tour  ou  corps  carré ,  flanquée  de  con- 
treforts ,  couronnée  par  un  toit  fort  élevé  à  quatre  pans  et 
renfermant  un  escalier  ;  c'était  une  des  entrées  principales , 
qui  se  trouvait  ainsi  placée  dans  une  pièce  en  saillie. 

Un  grand  nombre  de  fenêtres  élégantes  éclairaient  le  rez- 
de-chaussée  et  le  premier  étage.  La  grande  salle  du  premier , 
que  l'on  appelait ,  la  salle  des  gardes ,  servait  de  magasin  à 
blé,  lorsque  le  docteur  Ducarel  la  visita  en  1752,  mais  en 
1684  elle  renfermait  la  bibliothèque,  d'après  la  légende  jointe 
à  la  grande  vue  dont  j'ai  déjà  parlé. 

Personne  n'ayant  pris  la  peine  de  décrire  cette  belle  salle 
avant  la  mutilation  faite  sous  M.  Caffarelly,  nous  sommes 
heureux  de  trouver  dans  le  voyage  de  Ducarel  quelques 
détails  bien  incomplets,  il  est  vrai,  mais  qui  ne  manquent 
pas  d'intérêt. 

Parmi  les  salles  qui  subsistent  encore  à  l'abbaye  de  St.- 
Etienne ,  dit  le  docteur  Ducarel  :  «  On  peut  regarder  comme 
«  la  plus  intéressante  celle  qui  est  désignée  sous  le  nom  de 
«  grande  Chambre  des  Gardes.  Sa  longueur  est  de  160 
«  pieds  et  sa  largeur  de  90.  A  chaque  extrémité  de  cette 
«  salle  sont  des  rosaces  garnies  de  vitraux  peints  du  travail  le 
«  plus  soigné.  On  voit  du  côté  du  Nord  deux  cheminées  bien 
«  conseiTées,  ainsi  qu'un  banc  de  pierre  à  l'entour  de  la 
«  salle.  Le  plancher  est  pavé  de  briques  de  six  pouces  carré , 


CHATEAU   DE   TUNKÉDEC.  315 

«  vernissées ,  dont  les  huit  rangées  qui  s'étendent  de  l'Est  à 
«  l'Ouest,  sont  chargées  de  divers  écussons.  L'intervalle 
ft  entre  chaque  rang  de  ces  briques  est  pavé  d'autres  bri- 
«  ques  ornées  de  rosaces ,  et  le  milieu  représente  une  espèce 
«  de  labyrinthe  d'environ  10  pieds  de  diamètre...  Le  reste 
«  du  pavé  est  formé  de  divers  carreaux  formant  des  échi- 
«  quiers. 

«  En  sortant  de  cette  salle  on  entre  à  gauche  dans  une 
«  autre  plus  petite  ,  nommée  la  Chambre  des  Barons,  de  24 
«  pieds  de  large  sur  27  de  long ,  pavée  de  la  même  espèce 
«  de  briques,  mais  avec  cette  différence  qu'au  lieu  d'ar- 
ec moiries  elles  représentent  des  ligures  de  cerfs  et  de  chiens 
«  de  chasse.  Les  murs  de  cette  salle  paraissent  avoir  été 
«  décopés  de  peintures. ...   » 

Sous  ces  salles,  il  y  en  a  d'autres,  dont  les  voûtes  sont 
supportées  par  de  belles  colonnes,  et  qui  servaient  à  coucher 
les  personnes  d'un  rang  inférieur. 

Cette  description  peut  donner  l'idée  des  plus  belles  salles 
de  la  fin  du  XIIP.  siècle. 

A.  DE  Caumont. 


CHATEAU  DE  TUNKEDEC. 

Le  château  de  Coatffret  et  celui  de  Touquédec  ou  Tun^ 
kédeCr  dont  nous  donnons  le  plan  et  le  profil  ,  sont  au- 
jourd'hui ,  sans  contredit ,  deux  des  plus  beaux  restes  d'archi- 
tecture militaire  que  possède  la  Bretagne. 

Placés  sur  la  petite  rivière  du  Guer ,  qui  traverse  dans  les 
Côtes-du-Nord  une  partie  de  l'arrondissement  de  Lannion  et 
forme  le  port  de  cette  petite  ville ,  ces  châteaux ,  jetés  comme 
à  l'écart  dans  une  vallée  aux  bords  abruptes  et  sauvages , 
paraissent  aujourd'hui  au  voyageur  sans  motif  comme  sans 


316  MÉLANGES  D'ARCHÉOLOGIE. 

raison  d'être  ;  et  cependant  il  y  eut  là  de  fortes  garnisons  el 
de  bien  grandes  familles.  Mais ,  que  faisaient  ces  familles  et 
ces  grandes  maisons  dans  un  pays  aussi  sauvage,  l'une  sur  la 
rive  gauche  ,  l'autre  sur  la  rive  droite  d'une  rivière  qui  n'est 
pas  navigable  ;  l'une  à  12  kilomètres  de  Lannion ,  l'autre  à  3 
au  moins?  Puis  ,  quand  on  considère  les  pics  sur  lesquels  ils 
sont  situés,  l'isolement  complet  où  ils  se  trouvent,  les  pauvres 
cultures,  les  pauvres  champs  et  les  pauvres  populations  qu'ils 
dominent ,  comnient  ne  pas  se  demander  quelle  vie  et  quel 
genre  d'existence  purent  avoir  les  hommes  qui  s'isolaient  ainsi 
derrière  un  double  et  triple  rang  de  murailles ,  sans  préau  , 
sans  jardin,  presque  sans  lumière,  tant  étaient  épaisses  les 

voûtes ,  tant  étaient  étroites  les  croisées ;  et  cependant , 

avec  ces  créneaux  et  ces  hautes  tours ,  il  y  avait ,  resserrés 
dans  ces  enceintes ,  des  hommes  ,  des  chevaux ,  du  fer  et 
des  armes  qui  ne  voyaient  l'air  et  le  plein  jour  des  champs 
que  quand  un  cri  de  guerre  avait  retenti  et  allait  se 
répétant  d'une  gorge  à  l'autre  jusqu'au  bourg  ou  au  village 
pris  pour  point  de  rendez-vous.  —  Demandez-le  à  M.  de 
Pinguern ,  l'un  des  plus  savants  et  des  plus  aimables  archéo- 
logues qu'il  faut  visiter  quand  on  va  à  Lannion ,  et  il  vous 
apprendra ,  en  vous  chantant  une  des  vieilles  légendes  bre- 
tonnes qu'il  a  recueillies,  ce  que  furent  pour  le  pays  et  les 
populations  les  redoutés  ribauds  des  bandes  de  La  Fontenelle 
ou  de  La  Tramblaye  ,  quand ,  revenant  de  la  chevauchée ,  ils 
emportaient  sur  la  puissante  croupe  de  leurs  coursiers  les 
jeunes  femmes  qu'ils  entraînaient  rapidement  au  travers  des 
ronces  et  des  haies ,  derrière  les  bascules  et  les  murailles  dont 
nous  donnons  le  dessin. 

M.  de  Fréminville,  qui  a  publié  un  plan  fort  régurier,  mais 
fort  inexact  du  château  de  Tunkédec ,  dit  qu'un  de  ses  pos- 
sesseurs, le  vicomte  de  Tunkédec,  accompagna  saint  Louis 
dans  sa  deuxième  croisade  ;  que  le  duc  Jean  IV  fit  démanteler 


CHATEAU  DE   TUiNKÉDEC.  317 

le  château  en  1395,  à  la  suite  d'une  rébellion  de  ses  maîtres, 
mais  qu'il  fut  de  nouveau  rétabli  sous  Henri  IV ,  et  que  ce 
prince  y  entretint  une  forte  garnison  jusqu'à  ce  que  Louis 
XIÏI  et  Richelieu,  jugeant  le  poste  plus  dangereux  qu'utile, 
prirent  le  parti  de  le  faire  démanteler.  MM.  de  Barthélémy 
et  Guimard  ont  donné  des  renseignements  très-importants  sur 
les  seigneurs  de  Tunkédcc,  dans  leur  mémoire  sur  les  monu- 
ments des  Côtes-du-ISord ,  publiés  dans  le  tome  XV  du 
Bulletin. 

A  voir  aujourd'hui  les  magnifiques  restes  qu'il  offre  encore, 
on  peut  justement  penser,  je  crois  ,  que  depuis  les  ordres  de 
son  redoutable  démolisseur,  peu  de  choses  y  ont  été  touchées. 
Le  tracé  de  la  citadelle  est  resté  complet  et  se  comprend  par- 
faitement. Les  tours,  les  murs  d'enceinte  sont  encore  debout  ; 
et ,  jusqu'à  un  certain  point ,  tous  ces  édifices  pourraient , 
moyennant  des  toitures,  être  rétablis  dans  leur  état  primitif. 

Une  première  enceinte  B  forme  en  quelque  sorte  le  corps 
avancé  de  la  place.  Un  pont-levis  y  donnait  accès.  Le  corps 
de  la  place  £  était  composé  de  redoutables  constructions  mili- 
taires ,  avec  un  massif  d'habitations  développées  sur  trois  des 


PLAN  DU  CHATEAU  DE  TONKEDEC. 


faces  du  trapèze.  Des  salles  d'armes  encore  voûtées  et  très- 
belles  se  remarquent  dans  cette  partie.  Venait  enfin  le  donjon  I, 


318  MÉLANGES   D' ARCHÉOLOGIE. 

auquel  on  arrivait  de  la  place  par  un  pont  volant  qui  reposait 
sur  une  pile  quadrangulaire  K ,  dont  le  sommet  était  au  ni- 
veau d'une  porte  placée  au  deuxième  étage  de  la  tour.  Ce 
donjon  et  la  tour  qui  avoisine  l'entrée  A  sont  hexagones  et 
à  quatre  étages.  Les  murailles  ont  3  mètres  d'épaisseur  dans 
leur  plus  grande  largeur. 

Voici  la  vue  générale  du  château  de  ïunkédec ,  prise  dos 
bords  de  la  rivière  du  Guer  et  du  côté  de  l'Ouest. 


CHATEAU    DE    TUNKÉDEC,    PUÈS    LANNION  (  CÔleS-du-Nord  ). 


Quant  au  château  de  CoatfTret,  placé  sur  la  rive  gauche  du 
Guer  et  à  3  kilomètres  seulement  de  Lannion ,  il  est  sans 
contredit  beaucoup  moins  considérable  que  celui  de  Tunkédec. 

Sans  nous  arrêter  à  relever  les  inexactitudes  de  la  descrip- 


LE  MONT-BEUVRAY ,  PRÈS  D'AUTUN.  319 

tion  de  M.  de  Fréminville ,  qui  croyait  encore  ici  à  une  forte- 
resse d'un  carré  parfait ,  aux  angles  duquel  il  plaçait  quatre 
tours;  nous  dirons  que  nous  n'en  avons  vu  qu'une  très-forte 
et  très-belle  à  quatre  étages  et  hexagone  comme  celles  de 
Tunkédec,  mais  sans  qu'il  nous  ait  été  possible  de  reconnaître 
la  trace  d'aucune  des  trois  autres.  Le  côté  Ouest ,  au  lieu  de 
se  présenter  sous  une  ligne  droite ,  offre  aussi  trois  pans  coupés 
dont  la  direction  varie  évidemment.  De  beaux  appartements 
ou  de  vastes  pièces  au  moins  devaient  exister  dans  ce  côté 
et  nous  avons  pu  y  reconnaître  les  cuisines  et  les  bâtiments 
de  service. 

Comme  site  et  comme  aspect ,  rien  de  plus  sauvage  que  le 
mamelon  rocheux  et  la  vallée  sur  lesquels  règne  encore  cette 
belle  ruine. 

Ce  château  fut  un  instant  occupé  par  La  FontencUe,  à  la  fin 
des  troubles  de  la  Ligue. 

DUCHATELLIER , 
De  l'Institut  des  provinces. 


PLAN   DU   MONT-BEUVRAY,  PKES  D'AUTUN. 

Le  plateau  du  JMont-Bcuvray  embrasse  une  grande  cir- 
convallation  de  plus  de  6  kilomètres  de  développement, 
suivant  toutes  les  sinuosités  des  vallées  qui  entament  par  inter- 
vallesle  corps  de  la  montagne.  L'espace  enfermé  dans  ces  retran- 
chements se  trouve  remph  par  de  grands  terrains  plains  et 
quelques  tertres  naturels  utilisés  dans  la  défense.  Ils  sont 
retranchés  comme  le  camp  lui-même,  et  le  talus  de  l'un  d'eux 
à  environ  50  pieds  de  haut. 

Trois  de  ces  redoutes  sont  déjà  reconnues.  Elles  sont  placées 
en  regard ,  et  dominent  les  vallées.  Elles  semblent  aussi  dis- 
posées de  manière  à  couvrir  les  voies ,  aux  diverses  entrée» 


320  MÉLANGES  D'ARCHÉOLOGIE. 

du  camp.   La  régularité  devrait  en  faire  supposer  une  qua- 
trième qui  paraît  remplacée  par  cinq  étages  de  retranchements. 

Ce  camp,  subordonné  à  tous  les  mouvements  du  terrain 
n'a  rien  de  la  régularité  ordinaire.  C'est  le  plus  grand  travail 
de  nos  pays.  Le  plan ,  que  j'espère  terminer  prochainement, 
ne  mentionne  que  deux  lignes  de  retranchements ,  mais  il  en 
reste  à  lever  sur  plusieurs  points ,  deux  ou  trois  autres.  Les 
redoutes  semblent  avoir  été  réunies  entre  elles  par  une  autre 
ligne  un  peu  fruste ,  parce  qu'elle  est  plus  près  des  cultures, 
et  qui  n'est  ni  étudiée  suffisamment  ni  relevée.  Les  voies  sont 
reconnues  dans  le  camp  sans  avoir  été  suivies  encore  dans 
la  campagne.  Des  tronçons  de  terrassements ,  un  reste  de  dé- 
fense en  pierres  sont  encore  à  relever. 

Le  Beuvray  est  évidemment  un  point  central  entre  les  dix 
ou  douze  postes  de  diverses  grandeurs  qui  l'avoisinent.  Quel- 
ques-uns, Gleune  surtout,  sont  très-curieux.  Ce  dernier 
succéda,  après  la  chute  de  l'empire,  au  Beuvray,  trop  grand 
pour  être  occupé  par  la  féodalité.  —  Une  particularité  m'a 
frappé ,  c'est  de  voir  des  camps  éloignés ,  devenus  de  petites 
villes,  relever,  au  XP.  siècle,  d'une  forteresse  presque  dé- 
serte. Il  me  semble  reconnaître  dans  ces  stations  l'origine 
des  anciens  fiefs ,  et  dans  la  hiérarchie  de  ces  derniers ,  l'or- 
ganisation défensive  de  la  décadence  romaine.  Je  suis  mal- 
heureusement resserré  sur  un  trop  petit  coin  de  terre  pour 
affirmer,  mais  la  géographie  est  d'accord  avec  le  petit 
nombre  d'anciens  documents  que  j'ai  rencontrés. 

Nous  rencontrons  dans  la  campagne  d'Autun  une  espèce 
de  monument  que  l'on  doit,  je  crois,  rattacher  aux  camps. 
Ce  sont  des  buttes  entourées  de  fossés ,  toutes  de  terre  ,  mais 
dont  l'une  est  couverte  de  débris  romains.  Leur  position  in- 
dique une  intention  d'observation  ;  on  pourrait  les  comparer 
à  des  sentinelles  ;  elles  sont  peu  éloignées  dos  voies  antiques  ; 
l'une  est  sur  le  bord  en  face  d'un  camp.  Je  me  suis  assuré 


INSCRIPTION   DU   VIF.    SIÈCLE.  321 

de  l'existence  d'objets  romains  dans  ces  derniers ,  dans  tous 
ceux,  du  moins,  que  j'ai  pu  étudier  moi-même,  et  je  fais 
une  collection  de  tuiles  dont  chacun  m'a  fourni  une  pièce.  On 
vient  de  m'en  signaler  un  nouveau  sur  la  voie  de  Clermont 
par  Toulon-sur- Arroux  ;  je  me  propose  de  le  visiter  prochai- 
nement Cette  route  est  littéralement  garnie  de  camps,  de 
tertres,  de  redoutes.  Sur  un  espace  de  7  ou  8  lieues,  on 
trouve  quatre  camps  et  trois  ou  quatre  postes. 

J.-G.    BULLIOT, 

Membre  de  la  Société  française. 


INSCRIPTION  DU  VlV.  SIECLE. 

On  trouve  au  musée  de  la  ville  de  St. -Quentin  une  pierre, 
de  0"\  36  de  largeur  sur  0".  ^2  de  hauteur ,  qui  présente 
une  inscription  ,  non-seulement  curieuse  pour  l'histoire,  mais 
encore  intéressante  pour  déterminer  les  caractères  spécifiques 
de  l'écriture ,  dans  le  Nord  de  la  France ,  au  VIP.  siècle. 
Les  monuments  de  cette  époque  sont  assez  communs  dans  le 
Midi  ;  mais ,  dans  le  Nord ,  nous  ne  connaissons  guère  que 
celui-là  qui  porte  une  date  certaine.  Au  milieu  de  l'incertitude 
qui  règne  parmi  les  savants,  pour  déterminer  la  date  des 
monuments  écrits  du  VIP.  siècle ,  l'étude  des  caractères  de 
cette  inscription  pourra  être  d'un  utile  secours. 

Cette  pierre  a  été  trouvée  lors  de  la  démolition  des  fortifica- 
tions de  la  ville  de  St. -Quentin ,  en  janvier  1826  ,  en  creusant 
un  terrain  près  le  bastion  de  Colombie ,  au  lieu  même  nommé 
depuis  place  Clotaire  II ,  non  loin  de  l'emplacement  d'un 
ancien  cimetière  gallo-romain ,  signalé  par  Lenin  dans  ses 
Antiquités  de  l'Auguste  de  Vermandois.  La  pierre  qui  se 
trouvait  au  milieu  de  décombres  de  toute  nature ,  atteinte 
par  la  pioche  d'un  ouvrier ,   fut  malheureusement  brisée  en 

21 


322 


MÉLANGES   D'ARCHÉOLOGIE. 


plusieurs  morceaux.  Deux  personnes  présentes,  intéressées  par 
le  mot  suessionem  qui  se  trouvait  en  vue ,   ramassèrent  avec 
soin  les  fragments ,  les  soudèrent  et  rétablirent  l'inscription 
presque  intégralement. 
Voici  l'inscription  : 


ANNO  :    SEXTO  •    CENJ  EN 

En  Cannée  six  cent 

posiTus  :  FUIT  :  hoc  f 

fut  posé  ce 

MONtMETUM  •    PER    ; 

monument  par 

JUSSII    ;  CLOTARIUS    ; 

l'ordre  de  Cloiaire 

FBANCORliM  •    REX    • 

t 
CHILPERINI    :   FILILS    | 

roi  des  Francs 
fils  de  Chilpéric 

JTER  ;    FACIES  ;    SLESIOÎJEM 

allant  à  Soissotis 

DIE8    :  JANllARI    \  VISENTI 

le  vingtième  jour  de  janvier 

Au  bas  (le  l'inscription,  on  voit  trois  polites  plaques  de 
plomb,  coulées  avec  soin  à  égale  distance. 


FOUILLES   FAITES   A  NIZY-LE-COMTE.  325 

Ce  monument,  qui  a  1232  années  d'existence,  se  rapporte 
à  l'époque  la  plus  obscure  de  notre  histoire  ;  car  Grégoire  de 
Tours ,  mort  en  595  ,  termine  son  ouvrage  à  la  naissance  de 
Clotaire  II ,  et  Frédégaire  ,  son  continuateur ,  n'a  écrit  que 
cent  cinquante  ans  plus  tard. 

On  ne  doit  pas  s'étonner  de  rencontrer  dans  cette  in- 
scription une  latinité  fort  incorrecte,  si  on  se  rappelle  la 
barbarie  où  les  lettres  étaient  plongées  aux  VP.  et  VU",  siècles. 

Ch.   GOMART, 
de  l'Institut  des  provinces. 


lettre  a  m.  de  caumont  sur  les  fouilles  faites 
a  nizy-le-comte. 

Monsieur  , 

Dans  la  dernière  lettre  que  j'ai  eu  l'honneur  de  vous 
écrire,  il  y  a  déjà  quelques  mois,  je  vous  annonçais  la 
découverte  faite  à  Nizy-le-Comte ,  d'un  parquet  en  mosaïque 
d'une  grande  dimension  et  dans  un  assez  bon  état  de  conser- 
vation. Des  occupations  incessantes  ne  m'ont  point  permis 
d'aller  à  Nizy  aussitôt  la  découverte  ;  je  n'ai  pu  m'y  trans- 
porter qu'à  la  fin  de  janvier,  avec  M.  Fleury  et  M.  Bretagne. 
Nous  avons  fait  mettre  à  découvert  la  mosaïque  que,  par 
précaution ,  nous  avions  fait  abriter  sous  une  épaisse  couche 
de  fumier  pour  la  garantir  de  la  gelée  et  de  la  pluie.  Je  n'ai 
pas  besoin  de  vous  dire  combien  nous  avons  été  surpris  en 
voyant  se  développer  devant  nous ,  sur  une  longueur  de  1 0 
mètres  et  une  largeur  de  /i"\  80*=. ,  un  magnifique  dessin  en 
pierre,  d'une  conservation  presque  parfaite;  vous  en  jugerez 
vous-même  par  le  dessin  que  je  joins  à  cette  lettre.  Cette 
mosaïque  n'a  que  deux  couleurs,  blanc  et  noir.   Les  cubes 


32/i  MÉLANGES   D'ARCIIÉOI.OGIE. 

qui  la  composent  sont  tous  de  celte  dimension ,  noir  comme 
de  lébène.ou  blanc  comme  du  lait.  Je  possède  plusieurs 
échantillons  de  mosaïques  trouvés  sur  divers  points  du  dépar- 


^^1  SISB 


0X0 


m<^ 


m^ 


tement,  aucun  ne  présente  le  degré  de  finesse  et  de  perfection 
que  l'on  trouve  dans  la  mosaïque  de  Nizy.  Ce  précieux 
morceau  formait  le  sol  d'un  appartement  tout  entier,  dont 
les  murs  l'encadrent  encore;  il  repose  sur  un  plancher  en 
ciment  fort  dur  ,  qui  n'a  pas  moins  de  20  ctnlimètros 
d'épaisseur  et  qui  est  lui-même  supporté  par  une  rangée  de 
larges  pierres  plates.  Il  forme  ainsi  une  masse  énorme  qu'il 
est  impossible  de  soulever  Fans  le  secours  de  machines  puis- 
santes. Je  pense  qu'il  sera  impossible  de  l'enlever  en  entier, 
et  qu'on  sera  obligé  d'en  sacrifier  une  partie  pour  iwuvoir 


FOUILLES   FAITES   A   NIZY-LE-COMTE.  325 

conserver  l'autre.  Nous  n'avons  pas  voulu  assumer  sur  nous 
la  responsabilité  de  cette  destruction  partielle  ,  et  après  avoir 
dessiné  exactement  toutes  les  parties  de  la  mosaïque,  nous 
l'avons  fait  recouvrir  d'un  mètre  de  terre  pour  la  mettre  à 
l'abri  des  injures  du  temps  et  de  la  main  des  hommes. 

Le  lieu  où  a  été  trouvé  ce  morceau ,  forme  l'angle  d'un 
bâtiment  dont  on  aperçoit  très-distinctement  la  dimension 
par  l'effet  que  produisent  les  fondations  sur  les  récoltes. 
Nous  avons  fait  continuer  les  fouilles  sur  les  traces  de  mu- 
railles, et  nous  n'avons  pas  tardé  à  découvrir  de  nouvelles 
chambres  dont  le  parquet  était  formé  d'une  espèce  de  béton 
blanchâtre,  dans  lequel  se  trouvaient  jetés  sans  ordre  une  foule 
de  petits  cubes  noirs.  Le  temps  était  affreux,  nos  heures 
d'ailleurs  étaient  comptées,  nous  n'avons  pu  rester  sur  les 
lieux  qu'une  journée  à  peine;  et  cela  à  notre  grand  regret,  car 
tout  nous  faisait  prévoir  de  nouvelles  découvertes.  Nous  avons 
donc  quitté  Nisy,  en  laissant  à  l'instituteur  et  à  un  proprié- 
taire le  soin  de  surveiller  les  fouilles  dont  nous  avons  prescrit 
la  continuation.  Les  travaux  ont  continué  pendant  une  partie 
de  l'hiver;  aujourd'hui  même  je  reçois  une  lettre  de  l'institu- 
teur, qui  m'annonce  que  toute  la  façade  Nord  est  découverte 
sur  une  longueur  de  Uk""'. ,  et  qu'à  l'extrémité  Ouest  on  vient 
de  découvrir  une  nouvelle  mosaïque  d*une  dimension  égale  à 
la  première ,  mais  moins  solide  et  d'un  dessin  moins  remar- 
quable. Il  est  très-probable  qu'aux  deux  angles  opposés  de  ce 
vaste  quadrilatère,  on  trouvera  également  des  parquets  en 
mosaïque.  Je  vais  faire  continuer  les  fouilles  autant  que  la 
ressource  que  nous  avons  dans  les  200  fr.  que  la  Société 
française  a  bien  voulu  nous  accorder  nous  le  permettra ,  mais 
qui,  je  le  crains  fort,  sera  bien  insuffisante  pour  sonder  tous 
les  points  si  intéressants  du  territoire  de  Nisy-le-Comte. 

J'ai  ménagé  ces  fonds  avec  le  plus  grand  soin ,  jusqu'à  ce 
jour  je  n'avais  dépensé  que  50  fr.  ;  je  viens  d'en  envoyer  50 


326  MÉLANGES   D'ARCHÉOLOGIE. 

autres  pour  continuer  les  recherches  ;  il  me  reste  donc  entre 
les  mains  une  centaine  de  francs  dont  je  ferai  le  meilleur 
usage  possible. 

Jusqu'à  présent  nous  n'avons  trouvé  dans  les  fouilles  aucun 
objet  d'art ,  à  part  les  mosaïques  qui  ont  bien  leur  intérêt  On 
ne  rencontre  que  quelques  rares  débris  de  poteries,  quelques 
tuiles  brisées  et  des  fragments  d'enduits  colorés  qui  garnis- 
saient les  murailles.  Le  lieu  où  nous  travaillons  n'est  pas  l'em- 
placement de  l'ancien  oppidum ,  mais  celui  d'urne  villa  située 
à  1  kilom.  de  l'ancienne  ville.  Nous  ne  fouillerons  sur  l'an- 
cien emplacement  de  la  ville  et  du  théâtre,  qu'après  la  récolte; 
j'espère  que  nous  trouverons  là  des  débris  d'un  autre  genre. 

Le  dessin  de  la  mosaïque  que  je  vous  envoie  ,  a  été  gravé 
par  les  soins  de  la  Société  académique ,  qui  le  destine  à  ses 
Mémoires.  Il  ne  représente  qu'un  petit  fragment  du  monu- 
ment. Je  le  fais  en  ce  moment  lithographier  à  mes  frais,  dans 
tout  son  ensemble.  J'aurai  l'honneur  de  vous  en  adresser  quel- 
ques exemplaires  d'ici  à  un  bref  délai;  j'y  joindrai  quelques 
dessins  de  tombeaux  que  nous  avons  trouvés  enchâssés  dans 
les  murailles  de  plusieurs  maisons  du  village.  J'y  ajouterai  le 
dessin  d'une  porte  romane  en  fer  battu ,  qui  provient  de  l'an- 
cien château  de  Nisy  et  qui  est  peut  être  un  morceau  unique 
en  son  genre.  Ces  pièces  accompagneront  un  mémoire  détaillé 
auquel  nous  allons  travailler  de  concert ,  M.  Fleury ,  M.  Bre- 
tagne et  moi. 

En  attendant,  je  vous  fais  passer  un  croquis  informe  de  l'état 
des  fouilles  sur  l'emplacement  de  la  ville  du  Clairpuits.  Nous 
nous  occuperons,  au  printemps,  de  la  levée  exacte  et  géomé- 
trique de  toutes  ces  constructions. 

Soyez  assez  bon  pour  nous  dire  ce  que  nous  devons  faire 
au  sujet  des  mosaïques;  le  propriétaire  du  champ  nous  les 
abandonne;  mais  comment  soulever,  comment  transporter, 
comment  et  où  placer  ces  immenses  et  lourdes  masses?  Il  faut 


SUR  LES  LIMITES  DU   PAGUS  LANDUNENSIS.  327 

pour  cela  des  fonds  qui  nous  manquent ,  des  moyens  méca- 
niques qui  nous  feront  toujours  défaut.  Devons-nous  les  aban- 
donner sur  la  terre,  après  en  avoir  relevé  le  dessin?  Venez  à 
notre  aide;  un  conseil ,  je  vous  en  prie. 

PlETTE , 
Membre  de  la  Société  française ,  à  Laon, 


SUR   LKS  LIMITES  DU  PAGUS  LANDUNENSIS. 

Le  pagus  Landunensis  représente  exactement  TancieH 
évêché  de  Laon,  qui  n'est  qu'un  démembrement  du  pays 
Rémois.  Il  a  la  même  forne,  la  même  étendue,  les  mêmes 
limites.  La  Samore  le  séparait  au  Nord  du  'pagus  Nerviorum 
où  se  sont  formés  les  pays  de  Hainaut  et  de  Cambresis.  Ce 
pagus  Landunensis  s'est  subdivisé  à  une  époque  qu'on  ne  sau- 
rait préciser ,  en  deux  petites  provinces ,  ou  pays ,  le  Laonnais 
et  la  Thiérache.  Cette  dernière  paraît  même  s'être  étendue  au- 
delà  des  limites  du  diocèse  de  Laon  ;  mais  comme  la  contrée 
qui  se  trouve  au  Nord-Est ,  est  couverte  de  bois ,  il  peut  se 
faire  que  la  difficulté  de  faire  abandonner  le  culte  des  forêts 
par  les  Gaulois ,  ait  contribué  beaucoup  à  ne  point  tracer  à 
l'évêché  de  Laon  des  limites  fixes  au  Nord-Est.  On  explique- 
rait ainsi  l'extension  du  pagus  Theoracensis  ;  ce  pagus ,  dé- 
membré du  pagus  Landunensis  y  n'a  point  de  limites  fixes  au 
Nord-Est,  à  l'Est  et  au  Midi.  Qwdiiii  diU pagus  Landunensis  dé- 
membré, ses  limites  sont,  à  l'Est  et  au  Midi,  celles  de  l'évêché 
de  Laon.  Le  pagus  Viromandensis  était  également  limité ,  au 
Nord ,  par  le  pagus  Nerviorum ,  et  plus  spécialement  par  le 
pagus  Cameracensis. 

Il  faut  encore  ici,  pour  trouver  les  limites  de  ce  pagus  ^  re- 


328  MÉLANGES  D'ARCHÉOLOGIE. 

courir  aux  anciennes  divisions  ecclésiastiques;  l'évêché  du 
Vermandois,  désigné  plus  tard  sous  le  titre  d'évêché  deNoyon, 
trace  exactement,  au  Nord,  la  ligne  séparative  du  pagus  Viro- 
mandensis.  A  l'Est  et  au  Sud-Est,  l'évêché  de  Laon  fixe  les 
limites  du  même  pagus. 

Dans  ce  dernier  pagus ,  on  trouve  des  subdivisions  ou  dé- 
membrements qu'on  désigne  sous  la  dénomination  de  pagus 
Calniacensis  (de  Chauny)  ,  de  pagus  Noviomensis  et  de 
pagus  Viromandensis  (  démembré  ). 

Quatorze  années  d'étude  ne  m'ont  pas  suffi  pour  établir 
d'une  manière  exacte  les  limites  de  ces  pagi ,  démembrés  du 
pagus  Viromandensis  proprement  dit.  On  ne  peut  les  trouver 
que  dans  les  anciennes  chartes,  en  réunissant  en  un  faisceau 
les  lieux  désignés  comme  faisant  partie ,  soit  d'un  pagus,  soit 
d'un  autre  pagus. 

Il  faut  pour  cela  beaucoup  de  temps.  L'existence  d'un 
homme  ne  suffirait  peut-être  pas  à  fixer,  d'une  manière  cer- 
taine ,  les  limites  des  pagi  démembrés  d'un  diocèse. 

Dans  le  pagus  Suessionensis ,  on  trouve  comme  dans  le 
pagus  Landunensis  et  le  pagus  Noviomensis ,  des  pagi  dé- 
membrés, parmi  lesquels  on  peut  citer  l'Orxois,  Le  Valois  et 
le  Tardenois. 

Les  hommes  érudits  de  la  Société  archéologique  de  Sois- 
sons  ,  pourront  mieux  que  moi  indiquer  les  limites  de  ces 
pagû 

Matton  , 

Membre  de  la  Société  française ,  archiviste 
de  la  préfecture  de  l'Aisne, 


MANUSCRITS    ACHETÉS  LE   U   AVRIL   1852.  329 

1".  NOTE  SUR  DES  MANUSCRITS  ACHETÉS  LE  4  AVRIL  1852. 

(Lue  dans  une  séance  de  la  fin  de  1852.  ) 

Ce  serait  faire  injure  à  la  Société  française,  ou  se  donner 
à  soi-même  un  ridicule,  que  de  chercher  à  prouver  ici  de 
quelle  importance  sont  les  anciens  manuscrits,  avec  quels 
efforts ,  quelle  persévérance  ils  doivent  être  recherchés ,  et 
combien  soigneusement  il  faut  veiller  à  leur  conservation. 
Tous  nos  confrères  sont  pénétrés  des  mêmes  principes ,  tous 
attachent  le  plus  grand  prix  aux  histoires  locales  manuscrites, 
qui  sont  en  dépôt  dans  les  bibliothèques  publiques  de  nos 
départements ,  ou  dans  les  collections  des  particuliers  ;  tous 
regrettent  celles  de  ces  histoires  qui  sont  perdues,  ou  du  moins 
momentanément  égarées.  Je  crois  leur  faire  plaisir  en  leur 
parlant  de  quelques-uns  de  ces  monuments  écrits,  qui  me 
sont  récemment  tombés  entre  les  mains ,  et  dont  il  n'est  pas 
sans  intérêt  de  connaître  la  fortune. 

A  la  fin  du  carême  dernier ,  je  cédai  aux  instances  d'im 
vieillard  qui  m'écrivait ,  depuis  cinq  ans ,  pour  me  vendre  des 
manuscrits  et  de  nombreuses  brochures  sur  la  révolution 
française.  Quel  fut  mon  étonnement,  en  trouvant  dans  le 
même  lieu  plus  de  richesses  que  je  n'en  avais  rencontré, 
pendant  toute  ma  vie  de  bibUophile ,  chez  tous  les  libraires  de 
la  Normandie!  manuscrits ,  brochures ,  incunables  de  1470 
à  1500,  j'achetai  tout,  je  payai  tout,  j'emportai  tout,  sauf 
à  rédiger  à  Caen  l'inventaire  de  mes  richesses. 

Ces  richesses  provenaient  en  grande  partie  de  l'abbaye  de 
la  Trappe.  Dispersées  par  les  hommes  de  93 ,  elles  furent 
vendues  pour  rien  à  un  libraire  d'Alençon  ;  celui-ci  les  vendit 
pour  peu  de  chose  au  jeune  amateur  dont  je  les  tiens  et  qui 
les  a  possédés  plus  d'un  demi-siècle. 

Il  n*est  pas  surprenant  que  des  travaux  sur  la  Normandie , 


330  MÉLANGES   D' ARCHÉOLOGIE. 

recueillis  à  La  Trappe  ,  regardent  particulièrement  le  dépar- 
tement de  l'Orne.  Ce  sont  d'abord  : 

Histoire  du  diocèse  de  Sais ,  par  Marin  Prouverre-Bri- 
cheteaux,  de  l'ordre  de  St. -Dominique,  au  couvent  d'Ar- 
gentan; autographe  de  835  pages,  in-f°. 

Histoire  de  la  noble  et  royale  abbaye  de  St.-Martin-de- 
Sais,  par  dom  Carrouget,  de  la  congrégation  de  Saint-Maur, 
in. -4°.  de  780  pages;  exemplaire  de  l'abbaye  de  St. -Martin, 
et  qui  paraît  être  autographe. 

Histoire  d'Argentan  ,  avec  un  plan  de  celte  ville  en  1035, 
in-f".  de  732  pages,  allant  jusqu'en  1793. 

ThomcB  Cormerii  Alenconii  Henriciorum ,  seuierum  in 
Gallia  Henrico  II  rege  gestarum ,  Historiœ  libri  quatuor  ad 
Carolum  IX ,  christianissimum  Regem  Galliœ  ;  petit  in-f". 
de  226  pages ,  rehé  en  \élin ,  doré  sur  tranche  ,  autographe 
de  Thomas  Cormier ,  historien  né  à  Alençon. 

Thomœ  Cormerii  Alenconii  Francisciorum ,  seu  rerum 
in  Gallia  Francisco  Galliœ  rege  gestarum ,  Historiœ  liber 
unus ;  petit  in-f°.  de  llZt  pages,  autographe  chargé  de  cor- 
rections très-lisibles. 

Thomœ  Cormerii  Alenconii  rerum  Gallicarum  recentis 
memoriœ  libri  V ;  petit  in-f°.  de  la  même  écriture,  mais 
plus  fine,  318  pages. 

Les  six  ouvrages  dont  les  titres  précèdent  me  semblaient 
devoir  trouver  leur  place  naturelle  dans  la  bibliothèque  pu- 
blique d' Alençon.  La  personne  à  qui  j'écrivis  pour  négocier 
celte  affaire  ,  me  répondit  qu' Alençon  vendrait  ses  manuscrits 
plutôt  que  d'en  acheter. 

Sur  ces  entrefaites,  un  hbraire  du  Calvados  m'offrit  un 
prix,  qu'il  augmenterait ,  dit-il ,  si  je  consentais  à  céder  une 
partie  de  mon  acquisition.  Un  autre  libraire  de  Paris  m'écrivit 
qu'il  viendrait  à  Caen  dans  la  première  quinzaine  d'août ,  si 
je  voulais  traiter  avec  lui. 


MANUSCRITS  ACHETÉS  LE   U  AVRIL   1852.  331 

Je  ue  lui  répondis  point  ;  je  ne  voulais  point  qu'un  tel 
trésor  fût  dispersé  par  des  libraires  spéculateui^  ;  je  pré- 
tendais enfin,  si  je  me  défaisais  (et  je  devais  m'en  défaire) 
d'une  portion  notable  de  mes  manuscrits ,  que  cette  portion 
fût  cédée  à  un  homme  qui  en  connaîtrait  la  valeur,  qui  en 
profiterait  pour  ses  travaux ,  et  qui  tôt  ou  tard  ouvrirait  les 
yeux  à  ses  compatriotes  ,  et  pourrait ,  par  son  influence,  dé- 
terminer un  vote  qui  les  rendrait  propriétaires  de  son  acqui  - 
sition  provisoire. 

Peut-être  aurais-je  long-temps  cherché  cet  homme,  si  je 
n'avais  connu  un  alençonnais  d'un  mérite  éminent,  un  de 
nos  confrères  dont  le  nom  est  sur  vos  lèvres,  comme  il  était 
dans  mon  esprit  quand  je  songeais  au  salut  des  manuscrits 
sur  l'Orne,  M.  Léon  de  la  Sicotière.  A  ma  première  lettre  il 
répondit  poste  pour  poste;  à  la  seconde  il  accourut,  et  je  fus 
heureux  de  faire  un  sacrifice  qui  assurait  le  sort  de  ces 
histoires  manuscrites ,  si  long-temps  perdues. 

Des  vingt-deux  manuscrits  et  Basses  de  manuscrits  em- 
portées, à  la  fin  de  juillet,  par  31.  Léon  de  la  Sicotière,  je 
ne  citerai ,  outre  les  six  ouvrages  ci-dessus  mentionnés ,  que 
celui  qui  a  pour  titre  :  De  la  sainteté  et  des  devoirs  de  la 
vie  monastique ,  petit  in-f°.  [de  813  pages.  Cet  ouvrage  de 
l'abbé  de  Rancé  a  été  imprimé  plusieurs  fois;  mais  ce  qui 
donne  à  la  copie  de  la  Trappe  un  prix  considérable,  c'est 
qu'elle  contient  beaucoup  d'additions  de  la  main  du  célèbre 
réformateur. 

Cette  première  note  a  pour  but  de  faire  connaître  à  ceux 
de  nos  confrères  qui  s'intéressent  aux  manuscrits  sur  l'Orne, 
ce  que  sont  devenus  ceux  qui  ont  été  trois  mois  en  ma 
possession.  Quand  j'aurai  pris  connaissance  de  ceux  qui  me 
restent ,  j'aurai  l'honneur  d'en  faire  part  à  la  Société 
française ,  et  je  m'empresserai  de  les  mettre  à  la  disposition 
de  mes  confrères.  J.  Travers  , 

Membre  de  la  Société  française  et  de  l'Institut  des  provinces. 


Réunion  de  la  Société  française  à  Laval.  —  A  l'occasion 
des  assises  scientifiques  qui  s'ouvrent  à  Laval  le  31  mai,  la 
Société  pour  la  conservation  des  monuments  se  réunira  dans 
cette  ville  le  l^^  juin,  sous  la  présidence  de  M.  Denys, 
membre  du  Conseil  général  administratif  de  la  Société  et  de 
l'Institut  des  provinces.  M.  de  Caumont ,  directeur  de  la  So- 
ciété ,  et  M.  Bouet ,  membre  du  Conseil ,  assisteront  à  cette 
séance ,  à  laquelle  doivent  se  rendre ,  de  leur  côté ,  M.  Go- 
dard-Faultrier,  inspecteur  des  monuments  de  Maine-et-Loire, 
et  plusieurs  membres  du  département  de  la  Sarthe. 

Description  du  château  de  Chambord  ;  par  M.  de  la 
Saussaye ,  membre  de  l'Institut ,  à  Blois.  —  M.  de  la  Saus- 
saye  a  publié  une  nouvelle  édition  de  sa  description  du 
château  de  Chambord.  Ce  petit  volume ,  dans  le  format  in- 
12,  est  aussi  complet  que  possible  et  apprend  tout  ce  qu'il 
importe  de  connaître  sur  l'histoire,  les  origines,  l'importance 
architectonique  de  ce  château  royal.  A  Chambord  comme 
partout  ailleurs,  M.  de  la  Saussaye  juge  avec  ce  goût  sûr, 
décrit  avec  cette  scrupuleuse  exactitude ,  écrit  avec  ce  style 
élégant  et  spirituel ,  qui  font  le  mérite  de  ses  ouvrages,  et  que 
connaissent  et  apprécient  depuis  long-temps  les  lecteurs  du 
Bulletin  monumental,  D.   C. 

Histoire  du  château  de  Blois. — Le  même  mérite  distingue 
l'histoire  du  château  de  Blois ,  mais,  en  raison  de  l'importance 
des  événements  qui  s'y  sont  accompUs ,  ce  volume  est  beaucoup 
plus  considérable  que  le  précédent  et  renferme  398  pages 
avec  plusieurs  planches.  Depuis  l'existence  du  chemin  de  fer 


CHRONIOUK. 


333 


33/i  CHRONIQUE. 

de  Tours ,  il  n'est  pas  de  voyageur  qui  ne  visite  le  palais  de 
Blois,  surtout  depuis  les  restaurations  qu'on  y  a  faites.  Le 
livre  de  M.  de  la  Saussaye  est  donc  d'une  incontestable  utilité. 

D.   C. 

Abécédaire  ou  rudiment  d'archéologie,  architecture  civile 
et  militaire  dv  moyen-âge  ;  par  M.  de  Caumont.  In-8".  de 
trente-et-une  feuilles,  illustré  de  quatre  cents  vignettes  sur 
bois.  —  M.  de  Caumont,  le  premier  de  tous,  en  1830 ,  avait 
présenté,  dans  son  Cours  d'antiquités  monumentales,  une 
histoire  de  l'architecture  civile  et  une  excellente  classification 
chronologique  des  monuments  mihtaires.  Le  cinquième  vo- 
lume de  son  Cours  est  entièrement  consacré  à  cette  partie 
importante  de  l'archéologie  monumentale,  et  ce  volume  fut. 
réimprimé  quelque  temps  après. 

Tous  ceux  qui  ont  parlé  de  l'architecture  militaire  et  civile 
du  moyen-âge  ont  copié  M.  de  Caumont;  lui  seul  avait  vu, 
comparé ,  créé ,  pour  ainsi  dire  ,  une  classification.  Le  cin- 
quième volume  du  Cours  d'antiquités  est  un  véritable  monu- 
ment, et  il  monlre  quelle  quantité  de  constructions  militaires 
l'auteur  avait  visitées  avant  de  poser  des  règles  de  classifica- 
tion. M.  de  Caumont  a  condensé  dans  un  volume  petit-texte , 
illustré  de  nombreuses  figures,  ce  que  contenait  la  partie  du 
Cours  consacrée  à  l'architecture  civile  et  à  l'architecture  mi- 
litaire ,  et  ce  que  de  nouvelles  observations  lui  ont  fourni  de 
renseignements  nouveaux.  Rien  de  plus  curieux  à  étudier 
que  l'architecture  civile  du  moyen-age.  M.  de  Caumont  est 
le  seul  qui  ait  bien  compris  et  bien  tracé  la  distribution  des 
constructions  monastiques,  distribution  qui  a  été  à  peu  près 
invariable  jusqu'au  XVP.  siècle,  et  les  nombreux  détails  qu'il 
donne  à  ce  sujet  sont  infiniment  intéressants.  Par  construc- 
tions monastiques,  il  entend  les  cloîtres,  les  logements  des 
moines  et  tout  ce  qui  constitue  l'abbaye ,  abstraction  faite  de 
l'éghsc.  C'est,  en  effet,  par  un  singulier  abus  des  mots  qu'on 


CHRONIQUE. 


'    335 


CONSTRl'CTIONS    MONASTIQUES   DL    MONT'ST.-MICHFX, 


336  CHRONIQUE. 

a,  clans  ces  derniers  temps,  appliqué  la  dénomination  d'ar- 
chitecture monastique  aux  églises  en  général. 

Les  évêchés,  les  halles ,  les  hospices ,  les  ponts  et  les  autres 
monuments  publics  sont  décrits  tour  à  tour  par  M.  de  Caumont, 
aussi  bien  que  les  maisons  privées ,  et  s'il  nous  reste  peu 
d'édifices  anciens  de  ce  genre,  ils  n'en  offrent  que  plus  d'intérêt. 

Les  châteaux  sur  lesquels  M.  de  Caumont  a  basé  sa  classi- 
fication des  monuments  militaires  ont  été  heureusement  choisis 
et  bien  dessinés  ;  en  général ,  les  gravures  sur  bois  qui  illus- 
trent ce  volume  sont  bonnes  :  on  peut  en  juger  par  le  spécimen 
qui  précède. 

Nous  terminons  en  prédisant  au  volume  d'Abécédaire 
(  architectures  civile  et  militaire  )  le  même  succès  qu'à  son 
frère  aîné ,  architecture  religieuse ,  dont  il  a  été  fait  deux 
éditions  en  deux  ans  ;  car  celui-ci  n'a  pas  moins  d'intérêt  que 
le  précédent.  L.   M.  S. 

NÉCROLOGIE.  — Mort  de  M.  Desjoberts  ,  membre  de  l'In- 
stitut des  provinces.  —  M.  Desjoberts ,  membre  de  l'Institut 
des  provinces,  membre  du  Conseil  général  de  l'agriculture, 
qui  pendant  vingt  ans  a  représenté  le  département  de  la 
Seine-Inférieure  à  la  Chambre ,  vient  de  mourir  après  une 
longue  maladie.  31.  Desjoberts  avait  fait  long-temps  valoir  ses 
belles  propriétés  de  Neufchâtel  et  il  avait  rendu  de  grands 
services  à  l'agriculture  par  les  bons  exemples  qu'il  avait 
donnés.  Publiciste  éminent ,  M.  Desjoberts  avait  souvent  pris 
la  parole  dans  les  questions  de  budget;  il  avait  voyagé  en 
Algérie  et  fait  plusieurs  publications  sur  ce  pays. 

Au  Conseil  général  de  l'agriculture,  c'était  un  des  adver- 
saires les  plus  redoutables  du  libre-échange. 

Homme  de  bien,  d'une  loyauté  et  d'une  franchise  très- 
rares  dans  le  siècle  où  nous  vivons,  M.  Desjoberts  emporte 
avec  lui  l'estime  de  tous  ceux  qui  l'ont  connu. 

DE  Caumont. 


PROCÈS-VERBAL 


DES 


SEANCES  TENUES  A  PARIS 

PAR    LA 

SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

POUR  LA  CONSERVATION  DES  MONUMENTS  HISTORIQUES, 
LES  28  ET  29  JANVIER  1853. 


S^éance  dn   %H  janTier. 

Durant  la  session  du  Congrès  annuel  des  délégués  des 
Sociétés  savantes,  M.  de  Caumont  a,  suivant  l'usage,  con- 
voqué une  réunion  des  membres  de  la  Société  française.  MM. 
les  délégués  des  Sociétés  savantes  ont  été  également  invités 
à  se  rendre  à  cette  réunion. 

L'assemblée  est  nombreuse  ;  à  1  heure  la  séance  est  ouverte 
par  le  président,  M.  le  comte  de  Mellet,  inspecteur  division- 
naire de  la  Société  française,  désigné  par  M.  de  Caumont 
pour  présider  cette  séance.  Sont  appelés  à  siéger  au  bureau  : 
MM.  le  général  Pettef ,  représentant;  l'abbé  Cochet,  ancien 
aumônier  du  coUége  de  Rouen;  l'abbé  Auger,  chanoine- 
honoraire,  de  Paris;  Didron  aîné,  directeur  des  Annales 
archéologiques;  Gaugain,  trésorier  de  la  Société  ;  et  Victor 

22 


338  PROCÈS-VERBAL 

Petit,   membre  du  Conseil  de  la   Société,   remplissant  les 
fonctions  de  secrétaire. 

On  remarque  parmi  les  membres  de  l'assemblée  :  MM. 
Léonce  de  La vergne ,  ancien  sous-secrétaire  d'État;  Gaultier, 
conseiller  à  la  Cour  de  cassation,  et  un  grand  nombre  de 
membres  de  la  Société  française. 

M.  Gaugain,  trésorier,  rend  compte  d'une  partie  de  la 
correspondance. 

M.  de  Caumont ,  directeur  de  la  Société ,  donne  l'analyse 
d'une  autre  partie  de  la  correspondance. 

M.  le  comte  de  Mérode,  inspecteur  divisionnaire,  témoigne 
ses  regrets  de  ne  pouvoir  assister  à  la  réunion.  Un  malheur 
de  famille  le  retient  à  Bruxelles.  M.  de  Mérode  donne ,  rela- 
tivement à  la  destruction  d'un  menhir ,  les  renseignements 
suivants  qu'il  accompagne  d'une  proposition  importante. 

J'ai  vu  récemment  dans  les  journaux,  dit  M.  le  comte  de 
Mérode,  la  destruction  d'un  menhir  à  moi  bien  connu ,  situé 
sur  la  commune  d'Auxy,  près  d'Autun.  direction  de  Châlons, 
qu'un  paysan  a  abattu  pour  en  tirer  quelques  mètres  de  pierre. 
Avant  la  rectification  de  la  roule  d'Autun  à  Châlons,  il  était 
sur  cette  route,  et  bien  des  fois,  lorsque  j'habitais  ce  pays,  je 
l'ai  considéré  avec  le  respect  qu'on  doit  à  de  si  vieux  témoins 
des  siècles  passés.  Je  ne  conçois  pas  comment  ces  sortes  de 
monuments  celtiques  ne  sont  pas  acquis,  tous,  par  les  départe- 
ments en  vertu  de  prescriptions  légales  qui  les  mettraient  à  la 
disposition  de  l'autorité  départementale,  moyennant  indemnité 
remise  au  propriétaire,  pour  cause  d'utilité  publique.  Car, 
l'ornement  de  la  France  et  de  tout  pays  consiste  aussi  dans  les 
souvenirs  historiques ,  et  quand  une  simple  pierre ,  de  si 
mince  valeur  intrinsèque,  et  par  conséquent  d'un  prix 
minime  à  l'égard  de  son  estimation  matérielle ,  acquiert  une 
valeur  scientifique  et  traditionnelle  importante  quand  on  la 
laisse  intacte,  comment  se  refuse- t-on  la  faible  dépense  qui  la 


DES   SÉANCES   TENUES   A   PARIS.  339 

maintiendrait ,  et  comment  la  puissance  nationale  n'exige-t- 
elle  pas  cette  conservation  si  facile?  S'il  s'agissait  de  sommes 
considérables ,  on  pourrait  reculer  devant  les  frais ,  mais  ils 
ne  seraient  rien  en  réalité  pour  un  département ,  et  la  preuve 
cependant  cpie  les  pierres  druidiques  ont  une  importance 
morale ,  c'est  qu'on  les  signale  dans  les  guides  du  voyageur 
et  les  descriptions  locales  comme  dignes  d'attention  et  d'in- 
structive curiosité. 

L'assemblée  tout  entière  partage  l'opinion  de  M.  le  comte 
de  Mérode. 

M.  le  comte  Georges  de  Soultrait,  inspecteur  des  monu- 
ments de  l'Allier,  et  M.  Henri  Baudot,  président  de  la  Com- 
mission archéologique  de  la  Côte-d'Or ,  adressent  des  lettres 
dont  il  est  donné  lecture. 

M.  de  Ring ,  de  Strasbourg  ,  entretient  la  Société 
d'un  grand  ouvrage  qu'il  vient  de  terminer  et  qui  a  pour 
titre  ;  Mémoire  sur  les  établissements  romains  du  Rhin  et 
du  Danube ,  principalement  dans  le  Sud-Ouest  de  V Alle- 
magne, ouvrage  qui  est  déposé  sur  le  bureau. 

M.  Challe,  d'Auxerre,  rend  compte  des  fouilles  entreprises, 
avec  le  concours  de  la  Société  française,  sur  le  champ  de 
bataille  présumé  de  Fontenoy  (Yonne). 

M.  le  maire  de  St.-Loup-de-Fribois  (Calvados),  M31. 
Jabouin  aîné,  de  Bordeaux;  etLeblond,  de  Gisors,  adressent 
diverses  demandes. 

Après  la  lecture  de  la  correspondance ,  M.  de  la  Bigotière 
prend  la  parole  pour  lire  un  mémoire  relatif  au  château 
d'Ivry.  Cette  lecture  est  écoutée  avec  intérêt ,  et  la  Société 
émet  le  vœu  que  des  recommandations  pressantes  soient 
adressées  à  l'administration  en  faveur  de  la  conservation  de 
ce  monument. 

M.  le  comte  de  Mellet,  président,  communique  à  la  So- 


340  PROCÈS-YERBAL 

ciété  quelques  faits  archéologiques  dignes  d'intérêt,  notam- 
ment sur  V Association  catholique  deLuçon,  fondée  en  1851 
par  Mg^  l'évêque  de  cette  ville  pour  l'étude  des  monuments 
chrétiens.  Cette  société  nouvelle  est  divisée  en  quatre  sections 
de  vingt- cinq  membres  chacune  et  ayant  pour  programme  : 
1°.  l'architecture  chrétienne  ;  2°.  l'histoire  ecclésiastique  ;  3". 
l'histoire  politique  et  civile  dans  ses  rapports  avec  la  religion  ; 
W.  chronique  religieuse  contemporaine. 

M.  de  Mellet  parle  avec  éloge  du  sceau  composé  dans  le 
style  du  XIIP.  siècle ,  employé  par  Mg^  l'évêque  d'Orléans. 
A  cet  égard  M.  de  Mellet  signale  avec  joie  au  Congrès  l'em- 
pressement que  Mg"".  l'archevêque  de  Paris  a  mis  à  se  revêtir 
des  habits  sacerdotaux ,  fabriqués  sur  le  modèle  de  ceux  du 
moyen-âge,  lors  de  l'inauguration  de  l'église  de  S*^ -Gene- 
viève, ci-devant  le  Panthéon.  Les  nouveaux  vêtements  épis- 
copaux  ont  produit  le  plus  grand  effet  sous  divers  rapports. 

Le  récit  animé  que  fait  M.  de  Mellet  sur  la  procession 
religieuse  et  militaire,  organisée  en  plein  Paris,  pour  la 
réintégration  des  reliques  de  sainte  Geneviève  au  Panthéon , 
intéresse  vivement  l'assemblée  qui  s'associe  aux  espérances 
que  font  naître  un  changement  aussi  salutaire ,  soit  au  point 
de  vue  religieux,  soit  au  point  de  vue  plus  restreint  de 
l'influence  des  sciences  archéologiques. 

Terminant  par  quelques  communications  pleines  d'intérêt , 
M.  de  Mellet  invite  M.  Didron  aîné ,  directeur  des  Annales 
archéologiques ,  à  faire  l'exposé  de  ses  beaux  et  savants  tra- 
vaux sur  la  reproduction  des  vitraux  historiés. 

M.  Raymond  Bordeaux  demande  à  exposer  d'abord  en 
quelques  mots  différentes  remarques  qu'il  a  faites  relativement 
aux  caractères  habituels  consacrés  dans  la  composition  des 
sceaux  épiscopaux  du  moyen-âge.  L'orateur  s'appuyant  sur 
la  communication  de  M.  de  Mellet,  relative  au  sceau  de 
Mg'.  l'évêque  d'Orléans ,  ajoute  que  d'autres  prélats  et  en- 


DES  SÉANCES  TENUES   A    PARIS.  ZM 

tr'autres  ceux  de  Moulins,  de  Poitiers  et  de  St. -Claude, 
suivent  le  même  exemple  et  ont  abandonné  tout-à-fait  l'emploi 
du  sceau  modenie ,  insignifiant  et  sans  valeur  artistique  ou 
historique.  A  cet  égard,  M.  Raymond  Bordeaux  entre  dans  de 
nombreux  détails  descriptifs  que  l'assemblée  entend  avec  plaisir. 

COAIAIUNI CATION  DE  M.  DIDKON. 

Invité  de  nouveau  à  prendre  la  parole ,  M.  Didron  com- 
mence par  remercier  l'assemblée  de  l'accueillir  avec  autant 
d'empressement  et  de  bienveillance.  M.  Didron  ajoute  que 
c'est  à  la  demande  expresse  de  M.  de  Caumont  qu'il  parlera 
presqu'exclusivement  de  ses  travaux  sur  les  vitraux  modernes 
et  des  moyens  actuels  de  composition  et  de  fabrication  em- 
ployés dans  l'atelier  qu'il  a  fondé. 

Demandant  à  l'assemblée  d'excuser  ce  qui  pouiTa  être  trop 
personnel  dans  la  communication  qu'il  va  faire,  M.  Didron 
débute  par  réfuter  l'erreur  générale,  ou  ,  peu  s'en  faut,  de 
croire  que  le  secret  de  faire  des  vitraux  est  ou  a  été  perdu. 
L'art  de  fabriquer  des  vitraux  peints  n'a  jamais  été  perdu , 
mais  seulement  abandonné  et  dédaigné  par  les  peintres  de 
l'école  du  siècle  dernier.  On  doit  même  reconnaître  que  la 
méthode  moderne  de  cuisson  est  préférable  sous  beaucoup  de 
rapports  à  la  méthode  ancienne,  et  s'il  y  a  infériorité,  c'est 
seulement  pour  l'art  du  dessin  et  de  la  composition  artistique. 

Après  avoir  donné  une  description  nette  et  précise  du  four 
à  cuisson  employé  aujourd'hui ,  M.  Didron  entre  dans  quel- 
ques détails  sur  la  fabrication  du  verre  destiné  à  être  peint. 
Il  résulte  de  l'examen  des  anciens  verres  que  ceux-ci  étaient 
très-épais  et  presque  toujours  ondes,  c'est-à-dire  que  leur 
surface  était  loin  d'être  aussi  unie  et  égale  que  celle  des 
verres  modernes,  égalité  qui  donne  une  sorte  de  crudité 
inévitable  aux  nuances  les  plus  belles  et  les  plus  riches.  M. 


342  PROCÈS-VERBAL 

Didron  donne  à  l'assemblée  de  curieux  détails  sur  les  empê- 
chements et  les  préjugés  routiniers  qu'il  a  rencontrés  dès  le 
début  de  ses  travaux  ;  sur  les  refus  qu'il  a  essuyés  de  la  pari 
des  verriers  qui  se  refusaient  à  faire  ce  qu'ils  nommaient  des 
verres  de  rebut.  Toutefois ,  aujourd'hui  on  semble  générale- 
ment avoir  compris  la  valeur  de  la  méthode  du  moyen-âge , 
et  déjà  on  peut  trouver  des  produits  remarquables  comme 
imitation  et  reproduction  complète  des  œuvres  des  XIP.  et 
XIIP.  siècles  et  aussi  des  siècles  suivants. 

La  gamme  des  couleurs  est  très-riche,  et  même  sous  ce 
rapport  il  y  a  encombrement  de  richesse.  La  plomberie  elle- 
même  ne  laisse  rien  à  désirer.  Une  machine  ingénieuse  établit 
les  plombs  dans  des  conditions  de  solidité  entière.  Les  fours 
ne  laissent  plus  rien  ou  peu  de  chose  à  désirer.  La  difficulté 
est  ailleurs  :  elle  est  tout  entière  dans  la  rareté  des  artistes 
de  talent  comme  peintres  ou  dessinateurs  sur  verre. 

Les  artistes  d'aujourd'hui  dédaignent  l'art  de  dessiner  les 
vitraux  et  de  peindre  sur  verre;  ils  ne  veulent  pas  considérer 
comme  art  un  art  véritable  et  réellement  monumental.  Ils 
opposent  la  fragiUté  de  l'œuvre  ou  plutôt  de  la  matière  em- 
ployée. Cependant  une  remarque  a  été  faite  à  cet  égard  : 
c'est  que  les  peintures  sur  verre ,  malgré  les  causes  incessantes 
de  détérioration  et  de  destruction,  sont  restées  plus  nom- 
breuses et  plus  entières  que  les  peintures  faites  sur  métal, 
sur  bois  et  sur  toile.  M.  Didron  assure  que  l'on  compterait 
cent  panneaux  de  vitraux  peints  pour  un  tableau  de  la  même 
époque,  c'est-à-dire  du  moyen-âge. 

Déplorant  le  refus  opiniâtre  opposé  par  les  artistes  pour 
dessiner  ou  peindre  des  vitraux,  M.  Didron  entre  dans  des 
détails  intéressants  sur  les  connaissances  étendues  que  de- 
mande l'art  de  peindre  les  verrières  des  églises  :  art  méconnu 
et  dédaigné  durant  long-temps ,  mais  qui  cependant  se  crée 
peu  à  peu  une  belle  place  dans  les  écoles  et  dans  l'indus- 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.  ZhZ 

trie  (1).  M.  Didron  espère  que  la  génération  des  peintres 
qui  se  présente  et  se  forme  en  ce  moment  sera  plus  favo- 
rablement disposée  à  reconnaître  l'importance  et  la  valeur  de 
la  peinture  sur  verre  que  la  génération  des  peintres  du  temps 
de  l'Empire  et  de  la  Restauration.  Ces  deux  écoles  semblent 
imbues  de  préjugés  anti-religieux  quelquefois,  et  pour  le  moins 
se  montrent  entachées  et  entichées  de  paganisme.  C'est  là 
surtout  l'un  des  plus  grands  empêchements  qu'a  rencontrés 
M.  Didron  lorsqu'il  s'est  mis  à  la  recherche  des  artistes  qui 
pourraient  le  seconder  dans  la  composition  et  la  fabrication 
des  vitraux  historiés.  Le  paganisme  se  montrait  sans  cesse 
et  avec  lui  tout  un  cortège  de  figures  insignifiantes  qui  témoi- 
gnaient d'une  ignorance  complète  des  traditions  religieuses 
et  des  légendes  du  moyen-âge.  Tels  artistes  qui  représentaient 
tant  bien  que  mal  une  Vénus  ou  un  Jupiter,  ne  savaient 
nullement  dessiner  une  tête  d'apôtre  ou  une  figure  de  sainte. 
M.  Didron  fait  sourire  son  auditoire  attentif  en  racontant 
quelques  «  bévues  »  commises  par  quelques-uns  de  nos 
artistes  modernes  jouissant  d'un  certain  renom. 

Revenant  à  la  représentation,  en  peinture  sur  verre,  d'un 
sujet  historique,  M.  Didron  donne  au  Congrès  une  analyse 
de  la  marche  et  de  la  méthode  du  travail.  L'artiste  fait  d'abord 
un  petit  croquis  de  l'ensemble  de  la  composition,  ensuite 
l'artiste  reproduit  tous  les  détails  de  cette  composition  dans 
la  dimension  même  que  devra  avoir  le  vitrail.  C'est  habituel- 
lement sur  d'immenses  feuilles  de  papier  juxtaposées  que  ces 
détails  sont  dessinés  avec  un  soin  mmutieux.  Ces  dessins 
qu'on  nomme  «  cartons  »  sont  de  véritables  œuvres  d'art. 
Le  travail  du  peintre  verrier  consiste  à  reproduire  avec  la 
plus  scrupuleuse  exactitude ,  et  en  les  calquant ,  ces  mêmes 
dessins  sur  des  morceaux  de  verre.  Il  faut  donc  avant  tout 

(i)  Oa  compte  aujourd'hui  trente  fabriques  de  vitraux. 


iUU  PROCÈS-VERBÂL 

avoir  de  bons  cartons.  C'est  là  une  grande  difficulté ,  la  seule 
sérieuse  en  quelque  sorte  par  le  fait  de  la  rareté  des  artistes 
sachant  ou  voulant  faire  des  cartons. 

Beaucoup  d'artistes  refusent  de  s'occuper  de  l'exécution 
de  ces  cartons  qui ,  le  répète  M.  Didron ,  sont  de  véritables 
œuvres  d'art.  Cependant,  il  y  a  quelques  années,  un  peintre 
d'histoire,  un  talent  de  premier  ordre,  M.  Ingres,  n'a  pas 
dédaigné  de  composer  et  de  dessiner  avec  le  plus  grand  soin 
les  cartons  des  vitraux  de  la  chapelle  de  St. -Ferdinand,  près 
de  Neuilly.  Cet  exemple  donné  par  un  chef-d'école  eût  dû  faire 
comprendre  à  des  artistes  d'un  talent  moins  généralement 
reconnu  le  mérite  et  l'utilité  d'œuvres  analogues.  M.  Didron 
espère  que  la  remarquable  impulsion  donnée  à  la  restauration 
et  même  à  la  construction  de  nos  églises  fera  éclore  et  déve- 
lopper une  école  de  jeunes  artistes  dessinateurs  et  peintres 
verriers ,  formés ,  dès  le  début ,  aux  difficultés  de  cet  art , 
nouveau  en  quelque  sorte,  par  suite  des  immenses  travaux 
qui  seront  bientôt  en  coui-s  d'exécution  dans  toutes  nos 
provinces  et  aussi  dans  les  pays  étrangers.  Il  faut  espérer 
aussi  que  l'enseignement  des  écoles  actuelles  sera  modifié  et 
que  les  élèves  n'auront  plus  seulement  et  exclusivement  pour 
modèles  des  figures  de  divinités  païennes.  Le  style  païen  fera 
peu  à  peu  place  au  style  chrétien ,  aussi  bien  dans  l'enseigne- 
ment historique  que  dans  l'enseignement  artistique.  Il  sera 
possible  alors  de  dessiner  et  de  peindre  des  vitraux  qui  ne 
laisseront  que  peu  ou  point  à  désirer.  Déjà  quelques  exemples 
isolés  font  entrevoir  de  notables  progrès.  A  ce  sujet  M.  Didron 
cite  les  travaux  remarquables  d'un  religieux  franciscain; 
travaux  dans  lesquels  on  reconnaît  un  sentiment  chrétien 
qu'on  ne  trouverait  qu'à  peine  dans  les  œuvres  plus  habiles 
d'exécution  de  nos  meilleurs  peintres  d'aujourd'hui. 

M.  Didron  dit  qu'il  y  a  heu  de  penser  que  des  cours  de 
dessin  chrétien  s'établiront  dans  les  séminaires  et  que  déjà 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         345 

quelques  exemples  et  divers  essais  témoignent  des  progrès 
qu'on  est  en  droit  d'attendre  de  plusieurs  établissements 
considérables,  protégés  et  guidés  par  les  membres  les  plus 
éminents  du  clergé. 

Toutefois  des  artistes  laïques  ont  produit  des  œuvres  très- 
remarquables  ,  et  M.  Didron  dit  qu'il  est  heureux  de  compter 
parmi  ses  plus  zélés  et  habiles  collaborateurs,  dans  l'œuvre 
de  la  peinture  sur  verre,  des  artistes  justement  célèbres.  De 
magnifiques  dessins  sont  en  ce  moment  même  exposés  dans 
l'atelier  de  peinture  sur  verre  de  M.  Didron,  et  le  savant 
archéologue  engage  les  membres  de  la  Société  française  à 
aller  les  visiter. 

M.  Didron  soumet  à  la  Société  deux  fragments  de  vitraux 
peints  qui  excitent  un  vif  intérêt. 

Résumant  ses  observations,  M.  Didron  insiste  sur  la  néces- 
sité de  donner  à  la  jeunesse  qui  s'élève  un  enseignement 
religieux  et  chrétien  qui  a  manqué  aux  peintres  contemporains. 
M.  Didron  rappelle  que  dans  les  Annales  archéologiques  il  a 
eu  le  bonheur  de  pouvoir  citer  une  mère  de  famille  appre- 
nant à  ses  enfants  l'histoire  et  la  légende  des  saints  dont  ils 
portent  le  nom ,  et  que  ces  saintes  et  pieuses  légendes  rem- 
placent les  contes  de  Barbe-Bleue  et  du  Petit-Poucet. 

D'unanimes  applaudissements  accueillent  l'importante  com- 
munication du  savant  directeur  des  Annales  archéologiques. 

M.  le  comte  de  Mellet ,  président ,  adresse  à  l'orateur  de 
vifs  remercîments ,  et ,  rappelant  avec  beaucoup  d'à  propos 
diverses  pensées  émises  par  M.  Didron ,  engage  les  membres 
de  la  Société  française  à  seconder  de  tout  leur  pouvoir,  dans 
les  localités  qu'ils  habitent,  les  efforts  et  les  essais  de  régéné- 
ration dans  les  beaux-  arts  et  Tarchéologie  chrétienne. 

M.  Didron ,  reprenant  la  parole ,  offre  à  la  Société  française 
un  exemplaire  d'un  très-remarquable  dessin  de  vitrail  im- 
primé en  douze  couleurs ,  et  publié  dans  les  Annales  archéo- 


3/t6  PROCÈS-VERBAL 

logiques.  M.  Didron  offre  également  un  travail  tiré  du  même 
ouvrage  et  qui  a  pour  titre  :  Paganisme  dans  Vart  chrétien. 

M.  Didron  ajoute  qu'il  a  voulu  montrer  comment,  au 
XIV*.  siècle  et  aussi  à  l'époque  de  la  renaissance,  c'est-à-dire 
au  XY P.  siècle ,  on  comprit  la  figure  de  la  Sainte  Vierge. 

Une  discussion  incidente  s'engage  à  ce  sujet  qui  a  été 
traité  par  M.  Didron  avec  une  force  et  une  vérité  qui  ont 
produit  le  plus  grand  effet  lors  de  la  publication  des  gravures 
qui  représentent  une  assomption  de  la  Vierge  (voir  le  tome 
XII  des  Annales  archéologiques). 

La  parole  est  donnée  ensuite  à  M.  Paul  Durand,  de  Chartres, 
pour  une  communication  importante. 

M.  Paul  Durand  s'exprime  en  ces  termes  : 

note  de  m.  durand. 

Messieurs, 

Vous  avez  appris  il  y  a  plusieurs  mois  que  la  ville  de 
Marseille  allait  élever  dans  ses  murs  une  nouvelle  cathédrale , 
mais  vous  ignorez  probablement  que  cette  nouvelle  église  doit 
être  érigée  sur  l'emplacement  occupé  aujourd'hui  par  l'an- 
tique métropole  de  cette  partie  de  la  Provence.  — L'église  de 
La  Major,  en  vénération  depuis  près  de  800  ans,  est  me- 
nacée de  disparaître  du  sol  pour  faire  place  à  un  édifice 
entièrement  neuf.  Je  désire  attirer  sur  ce  fait  très-fâcheux 
l'attention  des  membres  zélés  et  savants  de  cette  assemblée , 
afin  qu'ils  avisent  autant  qu'il  sera  en  leur  pouvoir  aux  moyens 
à  employer  pour  éloigner  les  chances  de  destruction  qui 
menacent  un  monument  très-curieux  et  très-vénérable.  — 
Si  je  venais  plaider  la  cause  d'un  édifice  gothique,  j'aurais 
plus  de  chance  de  gagner  le  procès.  Le  goût  de  ce  genre 
d'architecture  est  aujourd'hui  très-répandu  et  très  en  faveur  : 
il  reste  encore  un  pas  à  faire  dans  l'étude  de  notre  architecture 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         3^7 

nationale  pour  apprécier  la  valeur  des  monuments  romans , 
assez  méconnus  en  général.  La  plupart  des  églises  de  nos 
provinces  méridionales  sont  romanes,  et  moins  remarquables, 
il  faut  en  convenir,  que  celles  du  Nord,  sous  le  rapport  des 
dimensions  de  la  construction  ,  ou  de  la  richesse  des  détails. 
Rien  dans  les  départements  du  Sud  de  la  France  n'est  à 
comparer  aux  métropoles  de  Paris ,  de  Reims  ou  de  Chartres. 
Mais  cependant  ces  monuments  du  Midi  offrent  à  l'étude  et 
à  la  réflexion  le  plus  grand  intérêt,  et  sous  ce  rapport  la 
cathédrale  de  Marseille  est  loin  d'être  à  dédaigner.  Malheu- 
reusement le  premier  aspect  de  cette  église  lui  est  fatal. 
Entourée  de  maisons  et  de  murs  qui  masquent  ses  parois 
extérieures ,  La  Major  n'offre  rien  qui  attire  les  regards  du 
passant  indifférent,  ni  du  voyageur  attentif  :  elle  n'a  ni  tours, 
ni  clochers,  ni  portail  :  elle  est,  en  un  mot,  tellement  dénuée 
de  toute  apparence  monumentale  qu'une  sorte  de  travail 
préliminaire  est  indispensable  pour  faire  comprendre  toute 
sa  valeur  et  tout  son  mérite.  Il  faut  en  avoir  parcouru  l'in- 
térieur avec  attention ,  il  faut  avoir  recherché  péniblement , 
au-dehors ,  ce  que  l'on  peut  apercevoir  par  dessus  les  con- 
structions modernes  qui  la  défigurent,  pour  s'en  faire  une 
idée  juste  et  raisonnée.  C'est  là,  je  pense,  la  cause  du  peu 
d'impression  que  produit  cette  éghse  sur  les  étrangers  comme 
sur  les  Marseillais.  Ceux-ci  même  ne  dissimulent  pas  une 
sorte  de  mépris  pour  ce  vestige  des  siècles  passés  ;  mais  ou 
reconnaîtra  tout  à  l'heure  que  le  culte  des  antiquités  et  des 
arts  a  été  long-temps  négligé  dans  cette  ancienne  cité. 

Sans  m'arrêter  à  décrire  minutieusement  cette  église ,  je 
crois  néanmoins  indispensable  d'en  donner  une  légère  idée. 
En  pénétrant  dans  l'intérieur  du  vaisseau  ,  on  se  trouve  dans 
une  église  à  trois  nefs,  dont  les  voûtes  en  berceau  sans 
arêtes  ni  nervures ,  reposent  sur  des  arcades  en  plein-cintre  : 
ces  arcs,  à  leur  tour,  sont  supportés  par  des  piliers  à  peu 


348  PROCÈS-VERBAL 

près  carrés,  saiis  chapiteaux,  mais  ornés  seulement,  à  leur 
partie  supérieure ,  d'une  moulure  très-simple.  Trois  apsides 
en  cul-de-four  terminaient  ces  trois  nefs  :  celle  du  milieu  ^ 
plus  ample  et  plus  large  que  les  deux  autres ,  existe  encore 
intacte  :  les  deux  apsides  latérales  ont  été  modifiées  à  une 
époque  peu  reculée ,  pour  former  des  chapelles.  En  avant  du 
chœur,  la  voûte  de  la  nef  se  creuse  en  coupole  d'une  forme 
tout-à-fait  semblable  à  celle  des  églises  d'Orient.  Cette  coupole 
est  supportée  d'une  manière  singulière  et  fort  curieuse,  le 
dessin  seul  pourrait  en  donner  une  idée  satisfaisante. 

Lorsque  par  l'imagination  on  fait  abstraction  de  tous  les 
changements  opérés  à  diverses  reprises  dans  ce  monument , 
et  de  toutes  les  parties  hétérogènes  qui  le  déparent  et  le 
déforment  aujourd'hui,  on  reconnaît  dans  l'ensemble  de 
l'édifice  une  église  romane  du  XP.  siècle,  se  rapprochant 
évidemment  par  plusieurs  points  de  l'architecture  du  Bas- 
Empire  à  Constantinople.  Il  est  permis  d'affirmer  qu'avec 
peu  d'efforts  et  de  dépenses  on  rendrait  à  cette  égUse  son 
caractère  original ,  sa  sévère  et  simple  ordonnance  ;  il  suffirait 
de  la  débarrasser  des  mesquines  maçonneries  qui  l'obstruent 
en  ce  moment,  pour  lui  rendre  son  apparence  primitive, 
empreinte  si  profondément  du  sentiment  religieux  :  nous 
osons  ajouter  qu'alors  elle  deviendrait  l'un  des  monuments 
les  plus  curieux  et  les  plus  touchants  de  la  ville  de  Marseille. 
—  La  Major  est  en  effet  le  seul  monument  ancien  existant 
aujourd'hui  debout  sur  le  sol  de  cette  cité  célèbre. — Comment 
se  fait-il  que  cette  ville ,  si  ancienne  et  toujours  si  importante 
par  sa  population  et  son  commerce ,  habitée  successivement 
par  les  peuples  les  plus  riches  et  les  plus  puissants  des  civi- 
lisations grecque  et  romaine,  ne  puisse  offrir  aux  yeux 
aucun  édifice  érigé  aux  époques  de  sa  splendeur  primitive  ? 
Quelle  trace  les  Phocéens  ont-ils  laissée  auprès  de  ce  port 
admirable  ?  Quelle  ruine  romaine  trou ,  e-t-on  aujourd'hui  sur 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.  349 

ces  beaux  rivages  baignés  par  une  mer  d'azur?  Et  cependant, 
partout  où  ces  peuples  forts  et  puissants  ont  séjourné ,  ils  ont 
laissé  des  traces  de  cette  force  et  de  cette  puissance  :  partout 
ailleurs  ces  monuments,  ou  au  moins  leurs  ruines,  bravent 
le  temps  et  fout  l'admiration  des  savants  et  des  artistes.  Il  est 
indubitable  que  Marseille  a  possédé  autrefois  des  temples, 
des  théâtres,  des  amphithéâtres  et  une  foule  d'édifices  pubhcs 
qui  faisaient  son  ornement  et  devaient  lui  inspirer  un  juste 
orgueil.  Que  reste- t-il  aujourd'hui  de  toute  cette  splendeur, 
de  tout  ce  luxe  de  monuments  de  sculpture  et  d'architecture? 
Rien.  Rien,  nous  le  répétons,  quoique  nous  n'ignorions  pas 
qu'il  existe  à  Marseille  quelques  murs  romains,  quelques 
arcs  enfouis  sous  terre  ou  cachés  dans  des  caves.  Ces  vestiges 
sont  inconnus  à  la  plupart  des  Marseillais,  et  les  étrangers 
ne  les  trouvent  qu'avec  une  peine  infinie.  La  crypte  de 
St. -Lazare  et  celle  de  St. -Victor  sont  aussi  profondément 
enfoncées  sous  le  sol.  Les  monuments  du  moyen-âge  qui  ont 
remplacé  ceux  de  l'antiquité  ont  aussi  à  leur  tour  disparu 
presque  tous ,  ou  bien  ils  ont  été  si  complètement  mutilés  et 
remaniés  (comme  par  exemple  les  restes  de  l'abbaye  de 
St. -Victor)  qu'ils  sont  méconnaissables.  Nous  avons  donc  le 
droit  d'avancer  et  de  soutenir  que  La  Major  est  le  seul 
monument  ancien  de  Marseille  que  le  temps  et  ses  vicissitudes 
aient  laissé  debout. 

Il  semblerait  vraiment  qu'une  fatalité  acharnée  et  indomp- 
table s'est  toujours  plu  à  renverser  les  monuments  anciens 
de  cette  belle  ville!  Il  semblerait  que  la  même  fatalité  s'ap- 
prête à  frapper  et  à  anéantir  le  dernier  vestige  des  générations 
qui  nous  ont  précédé.  Et  cependant  une  église  byzantine 
nous  semble  si  bien  placée  dans  une  ville  fière  à  juste  titre 
de  son  origine  orientale  ! 

Si  nous  passons  à  un  autre  ordre  d'idées,  avec  quelle 
vénération  ne  devrait-on  pas  considérer  un  édifice  auquel  se 


350  PROCÈS-VERBAL 

rattachent  des  souvenirs  remontant  aux  premiers  jours  du 
christianisme ,  aux  époques  miraculeuses  de  l'apostolat  et  de 
l'épiscopat  de  Lazare!  Les  yeux  des  habitants  de  Marseille 
devraient  se  tourner  avec  respect  vers  La  Major  comme  vers 
un  tabernacle  contenant  de  précieuses  reliques.  Qui  osera 
briser  ce  tabernacle  sanctifié  par  le  passage  de  tant  de  saints 
personnages,  et  par  les  prières  de  tant  de  générations;  et 
cela  sous  le  prétexte  spécieux  d'en  construire  un  nouveau? 
En  touchant  à  l'église  actuelle,  on  ne  renversera  pas  seule- 
ment des  murs  de  pierre ,  ou  affaiblira  les  traditions  les  plus 
respectables,  on  effacera  des  souvenirs,  on  reculera  dans  un 
lointain  obscur  et  indéfini  les  faits  éloignés  de  nous  et  qui 
semblaient  au  contraire  se  rattacher  à  notre  époque  par  des 
liens  dont  on  appréciait  d'autant  plus  facilement  la  valeur 
qu'ils  étaient  plus  anciens ,  et  que  depuis  des  siècles  la  main 
des  hommes  n'avait  osé  se  porter  sur  eux!  Quelle  foule 
d'excellentes  raisons  pourrait-on  puiser  dans  l'histoire  parti- 
cuhère  de  Marseille  en  faveur  de  la  cause  que  je  viens  dé- 
fendre! Que  de  faits  intéressants  se  sont  accomplis  devant 
ces  murs  depuis  les  évoques  du  XP.  siècle  jusqu'au  célèbre 
Belsunce  et  jusqu'à  ses  successeurs  !  Mais  cela  n'est  pas  de 
notre  compétence  et  nous  entraînerait  fort  loin  de  notre  but  : 
c'est  aux  écrivains  et  aux  savants  du  pays  à  entreprendre 
cette  tâche. 

Les  habitants  de  Marseille  ont  un  grand  désir  de  posséder 
une  église  métropolitaine  plus  grande,  plus  riche,  plus  bril- 
lante que  l'antique  basilique  de  La  Major  :  on  ne  peut 
trouver  cela  mauvais  et  tout  le  monde  les  approuvera  ;  mais 
ce  qui  nous  semble  fort  h  regretter,  c'est  qu'on  se  croit 
obligé ,  pour  avoir  cette  nouvelle  église ,  d'en  renverser  une 
des  plus  vénérables,  non  seulement  de  Marseille,  mais  de  la 
France  entière.  Quel  motif  s'oppose  à  sa  conservation,  et 
pourquoi  l'antique  métropole  ne  pourrait-elle  pas  exister  en 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         351 

môme  temps  que  la  nouvelle?  Je  puis  citer  plusieurs  exemples 
d'anciens  sièges  épiscopaux  modifiés  d'une  manière  analogue. 
Venise  a  aujourd'hui  pour  cathédrale  l'église  de  St. -Marc 
qui,  pendant  long-temps,  n'a  été  que  la  chapelle  du  palais 
du  Doge.  Les  évêques  de  Venise  ont  transporté  leur  trône 
dans  cette  église  sans  qu'on  se  soit  cru  obligé  de  démolir  ou 
de  supprimer  l'ancienne  métropole  qui  existe  encore  dans 
un  quartier  reculé  et  qui  porte  le  surnom  d'ancienne  cathé- 
drale. A  Cologne,  l'église  St.-Cunibert,  encore  debout,  a 
été  autrefois  la  cathédrale  de  ce  diocèse  :  la  construction  du 
gigantesque  monument  qui  s'achève  aujourd'hui  n'a  pas 
entraîné  la  ruine  de  son  humble  aînée.  En  France,  nous 
trouvons  à  Beauvais  la  cathédrale  primitive  connue  sous  le 
nom  d'église  de  la  Basse-OEuvre  :  c'est  un  des  monuments 
les  plus  curieux  et  les  plus  anciens  de  notre  pays.  Cette  église 
existe  encore  aujourd'hui  à  côté  de  la  magnifique  cathédrale 
du  XIIP.  siècle  ;  le  plan  de  cette  grande  éghse  devait  (il  faut 
en  convenir)  s'étendre  plus  loin  et  recouvrir  l'emplacement 
de  la  Basse-OEuvre  :  néanmoins  le  projet  n'a  jamais  été  mis  à 
exécution,  et,  grâce  à  un  provisoire  qui  dure  depuis  six  siècles, 
on  possède  encore  un  morceau  d'antiquité  que  les  habitants 
de  Beauvais  conservent  maintenant  avec  un  soin  jaloux.  L'on 
m'a  affirmé  que  des  faits  analogues  existent  en  Belgique. 

Si  l'on  construisait  la  nouvelle  cathédrale  dans  un  empla- 
cement quelconque  et  que  l'on  conservât  La  Major  comme 
éghse,  ce  serait  une  ressource  importante  pour  une  ville 
aussi  peuplée  que  Marseille,  qui  prend  tous  les  jours  un 
accroissement  et  un  développement  immenses.  La  conservation 
du  tombeau  de  Lazare  à  La  Major  pourrait  même  donner 
lieu  à  de  touchantes  cérémonies  :  pourquoi,  par  exemple, 
le  chapitre  installé  dans  une  nouvelle  métropole  ne  viendrait-il 
pas  annuellement  faire  une  station  solennelle  à  cette  église 
pour  y  visiter  ce  tombeau  et  l'ancien  siège  épiscopal  du  dio- 


352  PROCÈS-VERML 

cèse?  Il  nous  semble  que  ce  serait  un  moyen  de  sanctionner 
les  anciennes  traditions ,  et  de  les  protéger  contre  toutes  les 
causes  qui  tendent  à  les  affaiblir  et  à  les  effacer  dans  l'esprit 
des  populations. 

Malgré  son  antiquité,  cette  église  est  encore  d'une  grande 
solidité  :  l'abside  centrale  qui  peut  se  voir  aisément  est  appa- 
reillée en  grandes  pierres  et  pourrait,  comme  le  reste  du 
bâtiment,  défier  long- temps  encore  les  injures  des  siècles. 

Il  me  reste  une  dernière  observation  à  faire.  Les  journaux 
nous  ont  appris  que  Sa  Majesté  l'empereur  Napoléon  III, 
pendant  le  voyage  qu'elle  fit  l'année  passée  dans  le  Midi  de 
la  France ,  a  posé  la  première  pierre  d'une  nouvelle  cathé- 
drale dans  la  ville  de  Marseille.  Je  n'ai  pu  savoir  au  juste  en 
quel  endroit  cette  cérémonie  avait  eu  lieu ,  mais  je  trouve 
encore  là  une  raison  de  plus  à  alléguer  en  faveur  de  la  con- 
servation de  l'ancienne  basilique.  Ne  serait-il  pas,  en  effet,  à 
désirer  que  la  nouvelle  cathédrale  fût  due  entièrement  et 
uniquement  à  la  pensée  de  l'Empereur,  et  qu'elle  puisse 
rappeler  aux  générations  futures  la  mémoire  de  ce  souverain , 
sans  qu'on  ait  à  y  joindre  l'expression  d'un  regret  pour  la 
perte  du  monument  dont  nous  réclamons  la  conservation  avec 
tant  d'instances. 

En  résumé,  Messieurs,  voyez  combien  de  motifs  se  réu- 
nissent pour  faire  désirer  cette  conservation  :  je  vais  les 
récapituler  en  quelques  mots  ;  il  est  superflu  de  vous  faire 
observer  qu'ils  sont  de  deux  ordres  :  les  uns  tirent  leur  force 
de  l'antiquité  et  de  la  curiosité  du  monument;  les  autres, 
d'un  ordre  plus  élevé,  s'appuient  sur  des  considérations 
historiques  et  religieuses  :  La  Major  est  le  seul  monument 
ancien  de  Marseille;  — c'est  une  église  du  XP.  siècle,  d'une 
architecture  d'autant  plus  curieuse  qu'elle  rappelle  le  slyle 
byzantin  des  églises  de  la  Grèce; — c'est  un  monument  véné- 
rable et  très-précieux  de  l'histoire  ecclésiastique  de  la  Pro- 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         353 

vence; — en  conservant  cette  église  et  construisant  la  nouvelle 
cathédrale  dans  un  autre  emplacement ,  la  ville  de  Marseille 
possédera  une  église  de  plus,  sans  avoir  de  charges  à  s'im- 
poser. 

M.  Alfred  Ramé  appuie  fortement  M.  Paul  Durand.  Il  fait 
remarquer  que  la  cathédrale  de  Marseille  est  un  des  rares 
exemples  de  monuments  du  moyen-âge  à  dates  certaines. 
M.  Alfred  Ramé  dit  que  des  textes  précis ,  et  remontant  au 
XP.  siècle,  établissent  la  date  de  la  construction  dès  cette 
époque.  L'église  actuelle  offre  encore  un  caractère  de  force  et 
de  solidité  remarquables.  Sans  ajouter  foi  entièrement  au  texte 
de  la  légende  de  saint  Lazare  qui  est  rappelée  sommairement 
par  M.  Ramé,  il  faut  reconnaître  que  le  type  de  la  construction 
de  la  cathédrale  de  Marseille  est  pour  la  Provence  ce  que  St.  - 
Front  de  Périgueux  est  pour  le  Périgord.  L'orateur  donne  de 
fortes  raisons  pour  conserver  les  monuments  qui  offrent  l'em- 
preinte du  génie  grec,  importé  d'Orient  en  France  dès  les 
premiers  temps  du  moyen-âge. 

Une  discussion  assez  vive  s'engage  entre  plusieurs  membres , 
d'où  il  résulte  que  s'il  y  a  à  peu  près  unanimité  pour  la  con- 
servation intégrale  de  l'éghse  actuelle ,  il  y  a  lieu  d'en  bâtir 
une  nouvelle  dans  un  autre  quartier  de  la  ville.  A  cet  égard 
plusieurs  emplacements  sont  désignés.  Sur  la  proposition  de 
M.  Victor  Petit,  secrétaire,  la  question  d'emplacement  est 
écartée  et  le  Congrès  vote  à  l'unanimité  la  conservation  de 
l'église  actuelle. 

L'assemblée  décide  également  qu'un  extrait  du  procès- 
verbal  sera  adressé  à  M.  le  Ministre  des  cultes,  et  un  duplicata 
à  Mgr.  l'évêque  de  Marseille  et  aussi  au  Conseil  municipal  de 
la  ville.  En  conséquence ,  la  discussion  est  renvoyée  au  len- 
demain pour  entendre  la  lecture  du  procès-verbal  et  statuer 
définitivement  sur  ce  sujet. 

25 


354  PROCÈS-VERBAL 

M.  Bordeaux  signale  une  regrettable  démolition  qui  a  été 
dernièrement  consommée  dans  l'ancienne  cathédrale  de  Li- 
sieux.  Il  existait  à  l'extrémité  du  transept  méridional  de 
cette  vaste  église ,  au-dessus  de  la  porte  dite  du  Paradis ,  une 
magnifique  tribune  en  chêne  sculpté ,  qui  permettait  de  tra- 
verser à  la  hauteur  des  premières  galeries  d'un  côté  du  tran- 
sept à  l'autre ,  une  galerie  en  pierre  n'ayant  pas  été  pratiquée 
dans  la  muraille.  Sous  les  évêques  de  Lisieux ,  cette  tribune 
servait  d'accès  à  la  riche  bibliothèque  du  chapitre  et  on  y 
montait  par  un  escalier  sur  la  porte  duquel  on  avait  gravé 
cette  inscription  tirée  des  Macchabées. 

CVRA.VIMVS    .   VOLENTIBVS- 
LEGERE • 

Sous  ce  rapport ,  la  tribune  en  question  avait  de  l'analogie 
avec  le  très-remarquable  escalier  de  la  bibliothèque  de  la  ca- 
thédrale de  Rouen ,  mais  on  peut  dire  cependant  qu'elle  était 
seule  de  son  espèce.  Elle  présentait  le  style  de  l'époque  de 
Henri  II  environ ,  et  reposait  sur  deux  hautes  colonnes  can- 
nelées dont  les  chapiteaux  étaient  très-richement  sculptés.  On 
remarquait  surtout  les  caissons  à  compartiments  qui  formaient 
plafond  au-dessous  de  cette  galerie. 

Ce  beau  morceau  de  menuiserie  avait  échappé  comme  par 
miracle  à  la  révolution  de  93  ,  lorsque  les  orgues  et  toutes  les 
boiseries  de  cette  éghse  furent  détruites.  Il  va  sans  dire  que 
M.  Danjoy,  architecte,  chargé  par  l'État  de  la  restauration  de 
St.  -Pierre  de  Lisieux ,  ax^ait ,  en  remettant  à  neuf  le  transept 
méridional,  conservé  cette  tribune  comme  en  étant  le  plus 
bel  ornement.  Mais  il  y  a  deux  ou  trois  ans,  un  nouveau  curé 
fut  nommé  à  St -Pierre,  et  à  peine  eut-il  pris  possession  qu'il 
se  mit  à  remuer  l'église  de  fond  en  comble ,  à  ôter  les  vieilles 
statues,  à  déménager  les  fonts  baptismaux  de  leur  chapelle 
ordinaire  du  bas  de  la  grande  nef ,  et  à  faire  disparaître  peu 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.  355 

à  peu  les  dernières  traces  de  la  présence  des  évêques  dans 
cette  ancienne  cathédrale ,  bien  que  les  habitants  de  Lisieux 
soient  très-désireux  de  voir  Mgr.  l'évêque  de  Bayeux ,  joindre 
à  son  titre  celui  de  Lisieux  ,  comme  viennent  de  le  faire  les 
évêques  de  St.  -Brieux  et  Tréguier ,  de  la  Rochelle  et  Saintes,  de 
Fréjus  et  Toulon ,  qui  font  revivre  en  portant  ainsi  un  double 
titre ,  le  souvenir  d'anciens  sièges  épiscopaux.  M.  le  Curé  de 
St.  -Pierre  a  trouvé  de  mauvais  goût  la  tribune  en  question , 
et  depuis  deux  ans  cherchait  à  faire  triompher  son  opinion. 
Mais  l'architecte  a  repoussé  cette  proposition.  La  Société  fran- 
çaise pour  la  conservation  des  monuments,  la  Société  d'ému- 
lation de  Lisieux  ont  aussi  combattu  le  projet  de  destruction. 
L'autorité  épiscopale  s'en  est  préoccupée  elle-même ,  et  s'est 
déclarée  pour  la  conservation  de  la  tribune. 

La  Société  française  doit ,  en  regrettant  les  actes  de  van- 
dalisme ,  ménager  ceux  qui  s'en  rendent  coupables  lorsqu'ils 
peuvent  prétexter  l'ignorance.  Mais  ici  M.  le  Curé  de  St- 
Pierre  de  Lisieux  a  agi  en  connaissance  de  cause ,  et  M.  le 
Préfet,  qui  ne  s'occupe  pas  spécialement  d'études  monumen- 
tales, lui  a  accordé  l'autorisation  qu'il  demandait.  Une  semaine 
après,  avant  que  personne  eût  pu  en  appeler  au  préfet  mieux 
informé ,  la  tribune  était  tombée. 

Le  clergé  ne  peut  être  solidaire  de  ce  fait ,  dont  les  autres 
ecclésiastiques  de  Lisieux  gémissent. 

M.  de  Fontenay  soumet  au  Congrès  un  travail  considérable 
entrepris  pour  déterminer  la  direclton  des  voies  romaines  qui 
aboutissaient  au  Mont-Beuvray  ,  près  Autun.  Des  plans,  des 
coupes  et  une  description  écrite  forment  l'ensemble  du  travail 
entrepris  sous  les  auspices  de  la  Société  française  et  con- 
duit avec  zèle  et  talent  par  M.  Bulliot ,  membre  de  la  Société 
éduenne. 

M.  de  Caumont ,  au  nom  de  la  Société  française ,  adresse 
de  justes  éloges  et  de  vifs  remercîments  aux  honorables  mem- 


356  PROCÈS-VERBAL 

bres  qui  ont  exécuté  le  beau  et  difficile  travail  soumis  au 
Congrès  ;  M.  de  Caumont  demande  qu'il  en  soit  fait  mention 
spéciale  au  procès-verbal. 

La  parole  est  à  M.  Duchatellier  sur  l'introduction  des  mo- 
numents funéraires  dans  l'intérieur  des  églises. 

M.  Duchatellier  dit  qu'après  avoir  déjà  une  fois  présenté 
cette  question  au  Congrès  d'Orléans,  en  1851 ,  et  y  avoir  été 
vivement  appuyé  par  des  membres  de  cette  assemblée,  il 
croit  le  moment  venu  de  la  reproduire  avec  l'énoncé  des  faits 
qui  lui  semblent  propres  à  la  recommander. 

M.  Duchatellier  pense  qu'au  point  de  vue  de  l'art,  comme 
de  la  tradition  religieuse,  aucune  question  n'est  plus  digne 
d'intérêt.  — Une  simple  visite,  dit-il,  dans  la  plupart  de  nos 
cimetières  ne  prouve-t-elle  pas  en  effet  combien  et  souvent  les 
inscriptions  comme  les  monuments  qu'on  y  voit  blessent  les 
sentiments  délicats  de  l'esprit  de  famille  et  de  la  morale  elle- 
même.  Il  n'est  personne ,  d'un  autre  côté ,  qui  ne  sache  que 
les  monuments  funèbres  de  nos  lieux  de  sépulture ,  dans  la 
forme  comme  dans  la  pensée  qu'ils  affectent,  n'expriment 
beaucoup  plus  les  vaines  grandeurs  de  ce  monde  que  le  pro- 
fond sentiment  de  la  mort  adouci  et  sanctifié  par  la  religion. 
Nos  cimetières ,  éloignés  des  églises  et  des  cités ,  ne  sont  trop 
souvent ,  pour  les  personnes  qui  les  visitent ,  qu'un  objet  de 
simple  curiosité,  et  plus  d'une  épitaphe  et  d'un  monument 
répondent  à  cette  curiosité  bien  plus  qu'aux  sentiments  qu'ils 
devraient  réveiller.  Combien  plus  simple,  plus  vrai  et  plus 
senti  n'était  pas  l'usage  ancien  de  confier  nos  morts  à  la 
basilique  où  nous  allions  prier  ou  à  la  terre  sur  laquelle  nous 
passions  pour  y  entrer.  Le  souvenir  de  la  mort  et  de  nos 
parents  eux-mêmes  nous  restait  toujours  présent ,  la  tradition 
ne  s'interrompait  pas ,  et  la  mort  elle-même  nous  inclinait  au 
pied  de  l'autel. 

Mais  ce  n'est  là ,  Messieurs ,  qu'un  côté  de  la  question  :  l'art 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         357 

aussi  y  est  très-intéressé  et  je  crois  que  si  nous  nous  plaignons 
depuis  long-temps  de  voir  la  sculpture  s'écarter  si  peu  de  la 
tradition  antique  et  continuer  à  rechercher  le  galbe  grec  sans 
pouvoir  s'en  débarrasser  non  plus  dans  l'ateher  que  sur  la  place 
publique,  c'est  que  nous  n'appelons  jamais  nos  sculpteurs  à  se 
pénétrer  de  la  nécessité  de  reproduire  nos  mœurs ,  nos  goûts, 
nos  habitudes  et  notre  vie  intime.  — Ouvrez-leur  la  vaste  carrière 
des  monuments  religieux  à  l'intérieur  de  nos  basiliques ,  et  il 
faudra  bien  qu'en  cédant  à  quelques-unes  des  exigences  de  notre 
orgueil  et  de  notre  vanité ,  ils  s'efforcent  de  faire  entrer  notre 
costume  national  et  nos  mœurs  dans  la  tradition  sculpturale. 
— Quel  nouveau  champ  donné  d'un  seul  coup  à  l'art  par  tant 
de  conditions  de  classes  et  d'aptitudes  prises  dans  tous  les 
rangs  de  la  société ,  puis ,  n'y  aurait-il  pas  là  aussi  pour  nos 
cités  comme  pour  notre  pays  tout  entier,  l'heureuse  occasion 
d'enregistrer  des  services  rendus  et  de  rappeler  aux  masses 
comme  aux  familles  que  certaines  dettes  noblement  acquittées , 
en  dévouement ,  en  courage ,  en  œuvres  de  bienfaisance ,  en 
sacrifices  de  tous  genres ,  sont  des  titres  à  la  reconnaissance 
publique.  —  Quelles  sont  les  cités  de  nos  jours ,  sauf  de 
très-petites  exceptions,  qui  peuvent  s'acquitter  de  ce  devoir? 
Il  n'y  a  pas  de  milieu  entre  le  bronze  historique  de  la  place 
publique  et  la  modeste  table  qui  suffirait  à  redire  un  nom  aimé 
ou  justement  estimé. 

Je  sais ,  Messieurs ,  qu'on  me  fera  deux  sérieuses  objections  : 
les  lois  qui  depuis  89  ontinterdit  l'inhumation  dans  les  éghses, 
et  l'inconvénient  de  voir  la  vanité  des  familles  riches  s'em- 
parer des  distinctions  qui  s'attacheraient  à  l'inhumation  dans 
l'intérieur  des  églises. — Aux  premiers,  je  réponds  que  des 
mesures  sagement  combinées  avec  les  découvertes  de  Gannal 
peuvent  aviser  à  tout  ce  que  le  maintien  de  la  salubrité  pu- 
bUque  a  le  droit  d'attendre;  aux  seconds,  que  les  fabriques 
tii'eraient  un  juste  et  légitime  parti  pour  l'entretien  et  l'em- 


358  procès-Verbal 

bellissement  de  nos  monuments  religieux ,  des  demandes  qui 

seraient  faites  en  vertu  de  la  tolérance  que  nous  sollicitons. 

Après  plusieurs  orateurs,  M.  Duchatellier  répond  qu'il  a 
été  conduit  à  la  proposition  dont  il  a  entretenu  l'assemblée , 
parce  qu'il  a  vu  qu'Orléans,  grande,  antique  et  noble  ville, 
ne  possède ,  malgré  son  passé ,  aucun  monument  en  l'hon- 
neur des  hommes  qui  l'ont  illustrée ,  tels  que  ses  premiers 
évoques  et  plusieurs  de  ses  maires  les  plus  dévoués.  Deux 
choses  surtout,  répète-t-il,  nous  semblent  aujourd'hui  néces- 
saires :  le  large  développement  de  la  tradition  de  la  famille , 
et  l'élévation  du  sentiment  public,  tous  deux  protégés  par  la 
religion  et  la  juste  reconnaissance  des  services  rendus. 

M.  Pernot  demande  la  parole  pour  appuyer  la  proposition 
de  M.  Duchatellier;  il  annonce  que  la  Société  Ubre  des 
beaux-arts  l'accueillera  avec  empressement. 

M.  Pernot  s'est  occupé  de  la  proposition  de  M.  Duchatellier 
(sur  les  tombeaux  dans  les  églises)  au  point  de  vue  de  l'art 
de  la  sculpture  seulement.  Il  avait  promis  à  M.  Duchatellier , 
à  Orléans ,  au  moment  du  Congrès ,  de  présenter  à  Paris ,  à 
plusieurs  artistes  et  surtout  aux  sculpteurs  de  talent  qui  font 
partie  de  la  Société  libre  des  beaux-arts ,  l'idée  de  M.  Du- 
chatellier. Il  s'est  acquitté  de  cette  promesse  et  a  trouvé  la 
plus  vive  sympathie  près  de  tous  ses  collègues  de  la  Société 
et  des  artistes  en  général.  Voilà  pourquoi  il  a  pris  la  pa- 
role. 

Cependant  M.  Pernot  ne  désire  qu'une  chose  de  cette  pro- 
position ,  car,  il  n'est  pas  partisan  d' mfére55er  les  fabriques  en 
faisant  payer  le  droit  d'être  enterré  dans  l'église,  il  ne  désire 
que  de  voir  les  inscriptions  et  les  mausolées,  qui  s'altèrent 
en  plein  air ,  garantis  et  sauvés  de  l'oubli  par  leur  admission 
dans  les  allées  collatérales  des  églises.  A  cette  occasion ,  il  a 
cité  un  exemple  qui  lui  est  personnel.  Il  a  été  chargé,  il  y  a  plu- 
sieurs années ,  par  le  roi ,  de  faire  élever  un  monument  assez 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         359 

simple  sur  dix  cercueils  placés  en  1793  dans  le  cimetière  de 
Joinville  qui,  avant  cette  époque,  possédait  un  des  plus  beaux 
châteaux  de  France,  celui  habité  d'abord  par  le  sire  de  Joinville, 
historien  de  saint  Louis,  puis  agrandi  par  Claude  de  Lorraine, 
père  de  ces  fameux  Guise ,  si  connus  dans  l'histoire  ^  etc.  Le 
sire  de  Joinville  et  sa  postérité  assez  nombreuse,  Claude 
de  Lorraine  et  sa  femme  Antoinette  de  Bourbon,  François 
de  Guise,  leur  fils,  le  plus  grand  capitaine  de  son  époque, 
puis  ses  enfants  et  leur  postérité ,  reposaient  dans  la  chapelle 
du  château.  Enlevés  de  leurs  tombeaux  somptueux  en  1793, 
on  fit  dix  cercueils  où  l'on  entassa  leurs  restes  mortels ,  et 
ils  furent  placés  au  milieu  du  cimetière  de  Joinville. 

Un  petit  monument  qui  recouvre  maintenant  ces  cendres 
illustres,  empêche  que  l'on  n'enterre  sur  ces  dix  cercueils,  et 
V inscription ,  très-longue  et  très-détaillée ,  peut  faire  con- 
naître à  la  contrée  quels  étaient  ces  princes  bienfaiteurs  de  la 
ville,  puisqu'ils  y  ont  laissé  des  établissements  qui  existent 
encore ,  surtout  un  grand  et  bel  hôpital. 

L'inscription  historique  renfermant  les  beaux  noms  cités 
plus  haut,  est  placée  dans  l'église  et  elle  commence  ainsi  : 

a  Dans  le  cimetière  de  celte  paroisse,  sous  une  tombe  de  marbre, 
«  reste  des  tombeaux  que  l'on  voyait  au  château  avant  1792  ,  repo- 
8  sent 

Le  voyageur  qui  passe  à  Joinville  ne  va  pas  au  cimetière 
qu'il  faut  chercher,  etc.,  mais  il  entre  à  l'éghse,  quand 
même  il  serait  très-indifférent. 

M.  Didron  aîné  annonce  h  l'assemblée  que  M.  le  baron 
Taylor,  membre  du  Comité  des  monuments  historiques, 
demanda,  il  y  a  peu  de  temps,  la  réinhumation  dans  les 
églises.  Le  Comité  a  émis  un  vœu  favorable.  Une  commission 
d'examen  a  été  nommée. 

M.  l'abbé  Cochet  approuve  complètement  la  proposition  de 


360  PROCÈS-VERBAL 

M.  Duchatellier.  Cette  proposition  est  profondément  morale 
et  salutaire.  Elle  s'appuie  d'ailleurs  sur  des  précédents  innom- 
brables et  qui  n'ont  point  cessé  d'avoir  en  quelque  sorte 
leur  consécration  durant  tout  le  moyen-âge.  C'est  une  pensée 
éminemment  chrétienne  que  celle  d'ensevelir  les  morts  dans 
l'enceinte  même  de  l'église.  C'est  un  usage  pieux  qu'on  ne 
saurait  trop  encourager  et  dont  la  religion  retirerait  de  vé- 
ritables profits  moraux  ,  indépendamment  des  ressources 
pécuniaires  qui  vertiraient  en  faveur  des  fabriques ,  presque 
toutes  fort  pauvres ,  et  qui  auraient  ainsi  les  ressources  qui 
leur  manquent  aujourd'hui  pour  faire  dans  leurs  églises  les 
travaux  d'embellissement  et  surtout  d'entretien  dont  elles  ont 
le  plus  grand  besoin.  Durant  le  moyen-âge,  des  sommes 
considérables  ont  été  ainsi  données  aux  fabriques  en  échange 
d'une  place  dans  l'église  pour  les  dépouilles  du  donataire. 
Pourquoi  ne  pas  faire  aujourd'hui  ce  qu'on  fit  durant  des 
siècles  et  à  une  époque  animée  de  sentiments  religieux  plus 
vifs  qu'aujourd'hui.  D'ailleurs,  dit  en  terminant  M.  l'abbé 
Cochet ,  l'art  sera  ainsi  appelé  sans  cesse  à  orner  les  églises 
qui  peuvent  maintenant  sembler  bien  vides  d'objets  d'art  réel- 
lement dignes  de  ce  nom. 

M.  de  Caumont  s'oppose  vivement  à  l'opinion  précédente  ; 
il  craint  fort  que  si  l'on  avait  la  faiblesse  de  concéder  le  droit 
d'inhumer  ou  d'élever  des  monuments  dans  les  églises,  elles 
ne  devinssent,  avec  le  temps,  comme  celle  de  Westminster,  à 
Londres,  encombrées  de  statues  de  toute  espèce,  de  bustes, 
d'inscriptions,  bref,  un  véritable  bazar  de  sculptures  de  tout 
genre.  Les  fabriques  ne  sauraient  jamais  résister  aux  orgueil- 
leuses prétentions  des  familles  qui  payeraient  bien.  N'a-t- 
on pas  vu  au  moyen-âge  même  les  églises  noyées  dans  des 
échoppes ,  j^arce  que  le  terrain  se  vendait  fort  cher  à  Ventour 
de  V église  !  Nous  ne  sommes  pas  plus  vertueux  que  nos  an- 
cêtres ,  et  je  n'ai  nulle  confiance ,  dit  M.  de  Caumont ,  dans  la 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         361 

discrétion  que  l'on  mettrait  dans  l'admission  des  mausolées  : 
on  trouve  toujours  des  excuses  quand  on  est  tenté  par  l'appât 
d'une  somme  ronde  avec  laquelle  on  peut  acheter  de  beaux 
ornements  et  d'immenses  bannières  brodées  d'or.  On  se  fait 
illusion  au  point  d'être  persuadé  que  l'on  travaille  dans 
l'intérêt  du  culte ,  en  tolérant  une  chose  mauvaise ,  pour 
avoir  le  moyen  d'en  faire  une  que  l'on  croit  bonne.  Je  crois 
donc  qu'il  faut  élever  de  beaux  tombeaux  dans  les  cimetières, 
que  rien  n'est  plus  moral ,  mais  qu'il  ne  faut  pas  les  replacer 
dans  nos  cathédrales  et  nos  églises. 

M.  Denis  a  la  parole  et  s'exprime  ainsi  : 

Il  est  douloureux  de  voir  que  déjà  l'on  pense  à  rétablir  les 
sépultures  dans  les  églises  ;  n'est-ce  pas  un  danger  véritable 
que  cette  demande  de  notre  honorable  collègue  M.  Du- 
chatellier? 

Eh  quoi!  il  y  a  environ  80  ans,  le  roi  Louis  XVI  a  or- 
donné l'abolition  de  cet  ancien  et  dangereux  usage,  et  au 
XÎX^  siècle  on  vient  demander  que  l'on  fasse  revivre  cette 
source  de  dangers  contre  lesquels  nos  pères  ont  cru  devoir 
se  prémunir  !  IN 'est-ce  pas  un  zèle  excessif  qui  pousse  dans 
cette  voie  notre  collègue?  Et  tout  en  nous  expliquant  son 
désir ,  tout  en  le  respectant  même ,  ne  devons-nous  pas  nous 
opposer  à  sa  conclusion  et  demander  l'ordre  du  jour  sur  une 
pareille  proposition  ? 

31essieurs,  depuis  la  Révolution,  on  a  cessé  en  France 
d'inhumer  dans  les  églises,  on  a  été  jusqu'à  déplacer  les 
cimetières ,  on  les  a  éloignés  des  agglomérations  d'hommes , 
des  églises  et  des  centres  de  paroisses.  Pourquoi  les  com- 
munes ont-elles  donc  dépensé,  pour  le  plaisir  de  les  dépenser, 
leurs  fonds  à  acheter  des  terrains  et  à  fonder  de  nouveaux 
cimetières?  Ne  le  croyez  pas,  Messieurs,  il  y  a  eu  dans  le 
déplacement  des  cimetières  une  grande  idée  philanthropique, 
celle  de  la  santé  publique. 


362  PROCÈS-VERBAL 

Je  ne  m'oppose  pas,  quoique  je  sois  peu  partisan  de  ce 
moyen  terme,  je  ne  m'oppose  pas,  dis-je,  à  ce  que  les  corps 
enterrés  dans  les  cimetières  aient  des  statues ,  des  mausolées 
dans  les  églises,  ils  s'y  conserveront  et  seront  à  l'abri  des 
intempéries  de  l'air,  ce  sera  avoir,  je  le  crois,  assez  fait  pour 
satisfaire  au  vœu  de  M.  Duchatellier ,  et  nous  aurons  ainsi 
pourvu  à  la  conservation  des  monuments  sans  avoir  nui  à  la 
santé  publique;  nous  serons  restés  conséquents  avec  nous- 
mêmes  et  nous  aurons  conservé  un  des  bienfaits  de  la  révo- 
lution de  89.  Eh!  Messieurs,  permettez-moi  encore  une 
réflexion  :  croyez -vous  donc  que  l'enterrement  dans  les 
églises  soit  bien  favorable  à  la  gloire  nationale  pour  les 
actions  dont  il  perpétuera  le  souvenir  ou  par  rapport  aux 
objets  d'art  qui  le  consacreront?  Détrompez  vous!  Qui  donc 
voyiez- vous  jadis  enterrés  si  saintement?  Les  seigneurs  et 
surtout  ceux  d'entr'eux  qui  avaient  donné  aux  églises!  Est-ce 
là  ce  que  vous  voulez?  Vous  n'avez  plus  de  seigneurs 
aujourd'hui ,  il  reste  seulement  les  personnes  qui  auront  fait 
des  dons;  mais  suffit-il,  pour  être  un  grand  homme  dont  la 
mémoire  doive  être  perpétuée ,  d'avoir  fait  des  cadeaux  à  sa 
fabrique  ou  d'être  bien  avec  son  curé  ?. . . 

Une  demande  nouvelle  vient  en  addition  à  la  principale , 
cette  demande  émane  de  notre  honorable  collègue  M.  l'abbé 
Cochet,  elle  consiste  à  émettre  le  vœu  que  le  curé  soit 
l'arbitre  des  inhumations  dans  les  églises ,  et  que  ces  inhu- 
mations soient  un  moyen  pour  les  fabriques  d'augmenter 
leurs  ressources  !  Oh  !  Messieurs ,  je  ne  suis  pas  comme  notre 
collègue,  je  ne  me  fais  pas  illusion  sur  les  efl'ets  que  doit 
produire  sa  demande,  si  elle  est  appuyée  par  la  Société 
française.  D'abord  l'honneur  de  l'enterrement  dans  l'église 
ne  sera  plus  la  rémunération  de  services  rendus  à  la  patrie 
ou  même  à  la  commune,  ce  sera  le  prix  accordé  au  plus 
riche ,  au  plus  généreux  envers  l'église ,  et  ne  craindrez- vous 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.  363 

pas  qu'une  soif  de  renommée,  un  amour  immodéré  de  la 
gloire  après  la  mort,  ne  soient  pas  un  jour  des  causes 
spoliatrices  des  familles,  et  d'ailleurs,  les  Français  sont-ils 
tous  catholiques  ?  Y  a-t-il  des  temples  de  dissidents ,  pro- 
testants ou  juifs,  pour  toutes  les  communes?  Messieurs, 
croyez-moi,  épargnons  à  nos  églises  le  scandale  de  ces  fas- 
tueuses et  mensongères  inscriptions  qui  appellent  grands  des 
hommes  que  représente  une  poignée  de  poussière  !  Qui  donc 
est  grand  devant  Dieu,  Messieurs?.... 

Je  reviens  aux  fabriques  ;  ne  permettez  pas  que  leur  rapa- 
cité rançonne  les  morts  ou  les  familles ,  et ,  par  un  vote  qui 
admettra  l'ordre  du  jour ,  faisons  comme  notre  divin  maître  : 
chassons  les  vendeurs  du  temple!...  Je  vote  pour  l'ordre 
du  jour ! 

M.  l'abbé  Auger  partage  l'opinion  de  M.  l'abbé  Cochet; 
il  verrait  là  le  moyen  d'agrandir  les  églises ,  à  l'aide  de  nou- 
velles ressources  qui  ne  coûteraient  rien  au  Gouvernement. 

Une  discussion  très-animée  s'engage  entre  plusieurs  mem- 
bres, sur  les  questions  incidentes  suivantes  qui  se  trouvent 
soulevées  :  tout  le  monde  serait-il  admis  à  être  enterré  dans 
l'église,  ou  seulement  quelques  personnes  ?  Quelle  classe  de  la 
société  serait  admise?  Quelle  serait  l'autorité  appelée  à  décider 
sur  l'admission?  Quels  seraient  les  titres  pour  cette  admission? 
Seraie lit-ce  de  hautes  fonctions ,  la  puissance  politique  ,  la  ri- 
chesse ,  le  crédit  auprès  de  l'autorité ,  l'illustration  de  la  nais- 
sance ou  du  talent ,  la  célébrité ,  les  dignités  civiles  ou  scien- 
tifiques, la  recommandation  de  puissantes  influences  ?  Seraient- 
ce  au  contraire  les  vertus  religieuses  ou  les  simples  bienfaits 
pécuniaires  envers  l'Eglise  ?  Quelques  personnes  font  de  cela 
une  question  de  tarif  et  proposent  un  tarif  mixte ,  c'est-à-dire 
fixé  à  la  fois  par  l'autorité  civile  et  l'autorité  religieuse. 

M.  Pernot  propose  de  mettre  la  question  à  l'ordre  du  jour 


Z6U  PROCÈS-VERBAL 

et  de  la  reporter  au  programme   du   Congrès   scientifique 
d'Arras. 

M.  d'Héricourt,  d'Arras,  s'y  oppose  fermement  et  repousse 
dès  maintenant  la  question  comme  inopportune. 

MM.  de  Montreuil ,  Charles  de  la  Fayette,  de  Caumont ,  de 
Mellet ,  cherchent  à  élucider ,  en  la  simplifiant,  la  proposition 
de  M.  DuchatelUer ,  lequel  déclare  que  la  question  qu'il  a 
posée  s'égare  et  se  dénature  de  plus  en  plus. 

M.  Dréolle  voudrait  que ,  non-seulement  dans  l'intérêt  des 
beaux-arts,  on  élevât  dans  les  éghses  des  monuments  à  la 
mémoire  des  citoyens  renommés  par  leurs  vertus,  leurs  mé- 
rites ,  leur  grand  nom  ou  leur  grande  science ,  etc. ,  mais 
aussi  dans  l'intérêt  de  la  morale  pubhque ,  de  la  réforme 
des  mœurs.  M.  DuchatelUer  avait  fait  au  Congrès  d'Orléans , 
en  1851,  la  proposition  d'inhumer  les  hommes  célèbres  dans 
les  églises  et  d'y  construire  les  tombeaux  que  l'on  voit  dans 
les  cimetières.  M.  Dréolle  appuya  alors  comme  ill'appuie aujour- 
d'hui cette  proposition,  mais  au  double  point  de  vue  de  la  morale 
et  de  l'art.  A  Orléans,  on  objecta  qu'il  valait  mieux  élever  à 
la  mairie  qu'à  l'église  les  monuments  destinés  à  pei-pétuer  la 
mémoire  du  grand  citoyen  de  la  locaHté.  M.  Dréolle  répondit , 
comme  il  répond  encore ,  que  l'église  est  la  demeure  com- 
mune de  tous  les  habitants  de  l'endroit  ;  que  l'homme  y  entre 
en  naissant  et  ne  la  quitte  que  lorsque  la  vie  l'abandonne  ; 
que  c'est  là ,  dans  l'église ,  où  il  apprend  à  prier ,  à  penser , 
enfant,  homme  et  vieillard;  qu'il  faut,  plutôt  là  que  partout 
ailleurs,  lui  offrir  des  exemples  de  bonnes  et  belles  con- 
duites, des  souvenirs  pieux  qui  se  gravent  dès  son  jeune  âge 
dans  son  esprit  et  s'y  conservent  toujours. 

L'enfant  conçoit  dès  qu'il  ouvre  les  yeux  à  la  lumière  ;  et 
personne  ne  doute  que  les  premières  impressions  d'un  enfant, 
bonnes  ou  mauvaises ,  sont  les  plus  durables.  Si  donc ,  on 
met  sous  les  yeux  des  enfants  de  bons  tableaux ,  de  beaux 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         365 

morceaux  d'art ,  on  doit  espérer ,  non  d'en  faire  des  artistes , 
mais  des  hommes  de  goût.  D'un  autre  côté ,  l'enfant ,  après 
avoir  épelé  les  noms  des  hommes  illustres  inscrits  sur  les  mo- 
numents ,  ne  tardera  peut-être  pas  à  vouloir  savoir  ce  que  fu- 
rent ces  hommes.  En  voilà  assez  pour  donner  à  quelques-uns 
le  goût  des  grandes ,  des  belles  choses.  Ce  serait  donc  parti- 
cuhèrement  dans  ce  but  que  M.  DréoUe  voudrait  que  les  mo- 
numents funèbres  fussent  dans  les  églises.  — On  a  dit  :  qui 
sera  juge  de  ceux  qu'on  honorera  ainsi? — M.  DréoUe  ne 
s'occupe  pas  du  tout  de  cette  question  purement  secondaire , 
mais  du  principe  même  de  celle  de  M.  Duchatellier.  Le  prin- 
cipe est  excellent,  est  raisonnable,  cela  suffit  pleinement  pour 
le  faille  adopter  par  le  Congrès. 

M.  Raymond  Bordeaux  verrait  une  source  d'inconvenances 
à  inhumer  de  nos  jours  dans  les  églises.  Peut-être ,  comme 
l'ont  proposé  divers  orateurs ,  devrait-on  se  borner  à  admettre 
le  monument  funéraire  sans  les  dépouilles.  Mais,  en  résumé, 
l'orateur  combat  énergiquement  le  projet  de  rétablir  l'inhu- 
mation dans  les  églises  ;  il  le  regarde  comme  dangereux  pour 
les  monuments,  comme  une  source  de  conflits  entre  l'autorité 
civile  et  l'autorité  religieuse ,  et  comme  périlleux  pour  les  in- 
térêts de  la  religion  et  de  la  morale.  M.  Bordeaux  n'admet 
l'opportunité  de  l'inhumation  dans  les  éghses  que  pour  les 
dignitaires  ecclésiastiques.  Il  y  a  beaucoup  de  notabilités  eu 
crédit  dont  l'enterrement  au  pied  de  l'autel  serait  un  vrai 
scandale.  —  Les  raisons  philantropiques  mises  en  avant  en 
faveur  du  projet  touchent  fort  peu  M.  Bordeaux. 

MM.  Charles  de  la  Fayette ,  de  Montreuil ,  Pernot ,  de 
Vigan,  Aucapitaine  ,  présentent  tour  à  tour  quelques  considé- 
rations morales  et  artistiques  pour  ou  contre  la  proposition 
d'inhumation  dans  les  églises. 

M.  Victor  Petit,  secrétaire,  répondant  à  diverses  raisons 
présentées  en  faveur  de  la  proposition  de  M.  Duchatellier,  se 


366  PROCÈS-VERBAL 

prononce  contre  l'inhumation  dans  les  églises ,  bien  qu'il  re- 
connaisse que  nos  monuments  religieux  offrent  généralement 
à  l'intérieur  un  aspect  de  froideur,  de  vide  et  de  nudité  qui  con- 
traste d'une  manière  frappante  avec  la  richesse  d'ornementation 
que  présentent  presque  toutes  les  églises  de  l'Espagne  et  surtout 
de  l'Italie.  Mais  dans  ces  deux  pays,  qui  n'ont  pas  subi  comme 
la  France  les  atteintes  des  révolutions ,  les  tombes  ou  les  mau- 
solées ne  sont  pas  seulement  placés  dans  la  nef  des  églises , 
mais  au  contraire  dans  les  galeries  d'un  cloître  attenant  à 
l'église.  Ces  cloîtres  sont  devenus  justement  célèbres  par  le  fait 
même  de  leurs  décorations  séculaires.  On  pourrait  donc 
émettre  le  vœu  que  nos  grands  cimetières  de  Paris  et  aussi 
des  grandes  villes  de  France  fussent  entourés  comme  à  Pise 
d'une  vaste  galerie  voûtée  «  le  campo  santo  » ,  et  dans  celte 
galerie  seraient  placés  successivement  les  tombeaux  qui  présen- 
teraient un  caractère  d'art  réel.  L'ensemble  monumental  de 
ces  galeries,  entourant  de  toutes  parts  le  cimetière,  où  seraient 
comme  d'ordinaire  déposées  les  dépouilles  de  la  masse  de  la 
population ,  offriraient  un  véritable  intérêt.  Lh ,  toute  la  ri- 
chesse décorative  des  mausolées  pourrait  être  appréciée  , 
tandis  que  dans  l'intérieur  des  nefs  d'une  église  elle  resterait 
dans  l'obscurité.  M.  Victor  Petit  pense  qu'il  faut  aussi  éviter 
aujourd'hui  de  remuer  le  sol  des  églises  et  de  toucher  en 
quelque  sorte  aux  fondations  d'édifices  dont  la  vétusté  ren- 
drait les  travaux  d'inhumation  difficiles  et  coûteux. 

M.  Victor  Petit  cite  un  exemple  d'où  il  résulte  qu'un  très- 
remarquable  mausolée  a  été  considéré ,  dans  ces  derniers 
temps,  comme  objet  encombrant  et  par  cela  même  relégué 
dans  une  arrière-chapelle.  Ce  mausolée  est  celui  du  Dauphin, 
fds  de  Louis  XV,  enterré  dans  le  chœur  de  la  cathédrale  de 
Sens. 

Résumant  ses  observations ,  M.  Victor  Petit  pense  que  ce 
qu'il  y  aurait  de  mieux  à  faire,  vu  l'état  actuel  des  églises, 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         367 

c'est  de  construire  comme  à  Pise  de  vastes  galeries  autour 
de  nos  grands  cimetières. 

M.  l'abbé  Cochet,  revenant  sur  sa  pensée,  veut  justifier 
le  clergé  actuel  du  reproche  qu'on  lui  a  adressé  durant  le 
cours  de  la  discussion;  reproche  qui  consiste  à  dire  qu'en 
demandant  le  droit  d'inhumer  dans  leur  église,  les  curés 
peuvent  «  battre  monnaie  »  et  spéculer  sur  la  vanité  mondaine. 
M.  l'abbé  Cochet  s'élève  avec  force  contre  cette  supposition. 

M.  Duchatellier  reprend  la  parole. 

M.  le  comte  de  Mellet,  président,  demande  à  résumer  la 
longue  discussion  qui  vient  d'avoir  lieu.  Il  passe  en  revue  les 
diverses  objections  qui  ont  été  présentées  et  soutenues  avec 
beaucoup  d'animation.  Rarement ,  ajoute  M.  de  Mellet ,  une 
discussion  a  été  plus  vivement  soutenue  et  n'a  touché  à  autant 
de  graves  intérêts  ;  cependant  il  ne  croit  pas  qu'il  y  ait  en  ce 
moment  de  solution  possible,  et  en  conséquence  il  demande  à 
l'assemblée  de  passer  à  l'ordre  du  jour. 

Cette  proposition  est  adoptée,  et  la  séance  est  levée  pour 
être  reprise  le  lendemain,  afin  d'entendre  la  lecture  du 
procès-verbal  et  statuer  sur  la  demande  que  l'on  doit  adresser 
à  M.  le  Ministre  des  cultes ,  touchant  la  cathédrale  de  Marseille. 

Le  Secrétaire, 

Victor  Petit. 


2^.  iléaucc  dn  %9  jaiiviei*. 

(Présidence  de  M.   le  comte  de  Mellet.) 

La  séance  est  ouverte  h  3  heures  et  demie. 

Siègent  au  bureau  :  MxM.  deCaumont,  directeur;  Didron 
aîné:  l'abbé  Angcr,  chanoine;  l'abbé  Cochet;  de  la  Bigot- 
tière;  le  général  Petiet  ;  Victor  Petit,  secrétaire, 


368  PROCÈS-VERBAL 

M.  le  vicomte  de  Bonneuil  lit  le  procès-verbal  de  la  séance 
précédente.  Il.est  adopté  sans  réclamation. 

M.  de  Caumont  annonce  au  Congrès  que  M.  l'abbé  Cochet 
a  bien  voulu  promettre  une  communication  étendue  sur  les 
découvertes  d'antiquités  mérovingiennes  qu'il  a  faites  ré- 
cemment. 

M.  l'abbé  Cochet  a  la  parole. 

Durant  près  d'une  heure ,  le  savant  et  infatigable  antiquaire 
entretient  le  Congrès  des  recherches,  des  fouilles  et  des 
découvertes  qu'il  a  eu  le  bonheur  de  faire  dans  différentes 
localités. 

Avec  une  clarté  et  une  précision  remarquables ,  M.  l'abbé 
Cochet  décrit  la  nature  des  objets  nombreux  qu'il  a  trouvés 
dans  les  fouilles  qu'il  a  conduites  lui-même.  D'unanimes  ap- 
plaudissements témoignent  au  savant  archéologue  tout  le 
plaisir  que  sa  communication  a  fait. 

Après  quelques  observations  générales,  la  parole  est  donnée 
à  M.  le  vicomte  Du  Moncel. 

M.  Du  Moncel  rappelle  au  Congrès  la  profonde  sensation 
qu'a  produite ,  parmi  les  savants ,  la  découverte  et  les  progrès 
de  la  photographie  sur  papier.  Ces  progrès  sont  immenses  et 
présentent  dès  aujourd'hui  des  résultats  merveilleux.  Chaque 
jour,  pour  ainsi  dire,  est  marqué  par  une  application  nou- 
velle de  cette  admirable  découverte.  L'une  de  ces  applications 
offre  un  résultat  tellement  inattendu,  que  M.  Du  Moncel 
croit  devoir,  dans  l'intérêt  de  l'archéologie,  la  soumettre  à 
l'appréciation  du  Congrès. 

L'orateur  qui  a  déposé  sur  le  bureau  divers  petits  appareils, 
les  fait  circuler  dans  l'assemblée.  Ces  appareils  rappellent 
beaucoup  la  forme  des  lorgnettes-jumelles  de  spectacle.  On 
s'en  sert  de  la  même  manière  pour  examiner  une  épreuve 
photographique  ou  daguerrienne ,  placée  vers  l'extrémité  de 
l'instrument.  On  reste  frappé  d'étonnement  en  reconnaissant 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.         369 

le  modelé,  le  relief,  de  chaque  objet  représenté;  les  dis- 
tances ,  les  espaces ,  les  profondeurs  sont  rendues  avec  une 
netteté  extraordinaire.  L'illusion  des  espaces  est  complète.  Ce 
résultat  est  obtenu  au  moyen  d'une  règle  de  perspective  cal- 
culée d'une  manière  exacte  et  d'une  théorie  fixe.  Sans  vouloir 
entrer  dans  le  détail  de  cette  théorie,  M.  Du  Moncel  répète  qu'à 
l'aide  de  ce  simple  instrument,  qu'on  nomme  «  stéréoscope  » , 
on  peut  donner  aux  objets  représentés  leur  apparence  véritable , 
et  que  rien  ne  peut  être  plus  utile  pour  bien  apprécier  la  dis- 
position des  édifices  reproduits  par  le  daguerréotype  et  la 
photographie.  M.  Du  Moncel  demande  au  Congrès  de  formuler 
un  vœu  qui  serait  soumis  à  l'appréciation  du  Ministre  de  l'In- 
struction pubUque.  Ce  vœu  consisterait  à  demander  que  dé- 
sormais tous  les  dessins  photographiques  que  le  gouvernement 
fait  exécuter,  soient  pris  sur  nature,  de  telle  sorte  qu'ils 
pussent  être  soumis  au  stéréoscope.  L'opération  est  des  plus 
simples  :  il  suffît,  dit  M.  Du  Moncel,  de  prendre  la  vue  du 
monument  de  deux  points  différents  et  dans  certaines  con- 
ditions d'éloignement.  On  aurait  ainsi ,  non-seulement  la  vue 
du  monument ,  mais  aussi  l'apparence  de  ses  reliefs.  M.  Du 
Moncel  termine  en  sollicitant  l'appui  d'un  vote  favorable  du 
Congrès ,  et  qui  ne  peut  être  qu'éminemment  profitable  aux 
études  archéologiques. 

M.  Victor  Petit ,  secrétaire ,  demande  à  présenter  quelques 
observations  relatives  aux  conclusions  de  M.  Du  Moncel.  Le 
stéréoscope  est  en  effet  une  application  nouvelle  des  admira- 
bles dessins  photographiques;  mais  autant  ceux-ci  peuvent 
être  utiles  à  l'étude  des  monuments  et  à  l'examen  de  leurs 
plus  fins  détails ,  autant  l'emploi  du  stéréoscope  peut  sembler 
superflu  pour  un  examen  sérieux  et  exclusivement  archéo- 
logique. La  reproduction  des  dessins  photographiques  est 
tellement  exacte ,  qu'il  est  inutile ,  toujours  au  point  de  vue 
de  l'archéologie,   d'y  vouloir  ajouter  l'apparence  du  relief 

2k 


370  PROCÈS-VERBAL 

à  l'aide  d'un  instrument  qui  exige  impérieusement  deux  vues 
légèrement  différentes  entre  elles.  Les  reliefs  et  les  creux 
d'un  bas-relief  ou  d'une  statue  se  reconnaissent  aisément 
sans  l'emploi  d'un  stéréoscope  ;  une  colonne  semble  ronde , 
une  niche  paraît  creuse  sans  l'intervention  de  ce  même  in- 
strument. 

Toutefois,  M.  Victor  Petit  est  loin  de  vouloir  repousser  l'em- 
ploi du  stéréoscope  :  c'est  un  instrument  qui  peut  charmer 
les  moments  oisifs  d'une  société  de  grandes  personnes  et  d'en- 
fants; c'est  en  un  mot  un  délicieux  «  joujou  »  basé  sur  une 
donnée  perspective  savante  et  exacte.  Mais  la  pure  et  sévère 
science  archéologique  n'a  point  à  recourir  à  l'emploi  du  sté- 
réoscope ,  et  le  Ministre  ne  doit  pas  être ,  de  la  part  du  Con- 
grès ,  sollicité  d'en  exiger  l'application. 

M.  l'abbé  Moigno  s'élève  avec  une  grande  force  contre  l'o- 
pinion qui  vient  d'être  exprimée.  Le  savant  orateur  proteste 
contre  l'expression  de  «  délicieux  joujou  »  qui  a  été  employé 
à  l'égard  du  stéréoscope  qui,  selon  M.  l'abbé  Moigno,  est  un 
instrument  méritant  la  plus  grande  attention  et  offrant  le  plus 
vif  intérêt  par  le  fait  même  de  l'illusion  complète  qu'il  pré- 
sente aux  yeux  et  à  l'imagination. 

Appuyant  avec  énergie  et  enthousiasme  sur  le  mérite  et  la 
valeur  de  l'emploi  du  stéréoscope  pour  la  vérité  et  l'ampleur 
des  rehefs  et  des  distances ,  M.  l'abbé  Moigno  vote  pour  les 
conclusions  de  M.  Du  Moncel. 

M.  Victor  Petit  répondant  à  la  brillante  improvisation  de 
M.  i'abbé  Moigno,  reconnaît  tout  le  mérite  et  toute  la  jus- 
tesse théorique  du  stéréoscope  ;  il  se  borne  seulement  à  croire 
l'application  superflue  en  archéologie.  Le  stéréoscope  est  une 
charmante  «  lanterne  magique  » ,  voilà  tout. 

M.  l'abbé  Moigno  réplique  de  nouveau  ;  il  reproduit  ses 
arguments  principaux  et  insiste  pour  l'emploi  du  stéréoscope. 
M.  l'abbé  Moigno  s'étonne  de  l'insistance  qu'on  semble  mettre 


DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS.  371 

à  repousser  ce  moyen  puissant  de  représenter  les  reliefs ,  et , 
en  un  mot ,  l'aspect  réel  des  monuments  ou  des  objets. 

Résumant  avec  netteté  la  discussion,  M.  le  Président  in- 
vite l'assemblée ,  qui  semble  divisée  ou  indécise,  à  ne  formuler 
ni  un  vœu  favorable  ni  un  vœu  défavorable. 

La  proposition  du  Président  est  adoptée. 

La  séance  est  levée. 

Le  Secrétaire , 
Victor  Petit. 


Séance  du  t9  janvier. 

(Présidence  de  M,  le  comte  de  Mellet.) 

Siègent  au  bureau  :  MM.  de  Bonneuil,  Frémiot,  de 
Stassart ,  de  Caumont,  Barthélémy  y  Victor  Petit,  secrétaire. 

M.  le  Président  rappelle  à  l'assemblée  le  but  de  la  réunion  ; 
mais  avant  d'entendre  la  lecture  du  procès-verbal  de  la  séance 
d'hier,  M.  de  Mellet  désire  donner  un  aperçu  du  résultat 
des  travaux  et  aussi  de  l'influence  que  le  Congrès  d*Orléans 
(tenu  en  1850  dans  cette  ville)  a  eu  sur  le  clergé  et  aussi 
sur  l'administration  municipale. 

M.  de  Mellet  se  félicite  que  l'un  des  vœux  du  Congrès , 
relatif  à  la  reprise  de  la  procession  annuelle  en  l'honneur  de 
Jeanne  d'Arc ,  ait  été  pris  en  considération.  Cette  procession 
si  nationale  a  eu  lieu  avec  une  pompe  inaccoutumée  et  avec 
un  empressement  remarquable  de  la  part  de  toute  la  popu- 
lation. 

M.  de  Mellet ,  donnant  de  justes  éloges  à  l'œuvre  de  la 
fabrication  des  vitraux  religieux  dirigée  par  M.  Didron  aîné , 
ajoute  quelques  détails  qui  témoignent  de  l'empressement 


372   PROCÈS-VERBAL  DES  SÉANCES  TENUES  A  PARIS. 

que  mettent  plusieurs  évêques  de  France  à  propager  dans 
leur  diocèse  les  meilleures  et  les  plus  saines  doctrines  archéo- 
logiques. 

M.  de  Mellet  insiste  avec  force  sur  les  efforts  qu'il  ne  faut 
jamais  se  lasser  de  tenter  pour  obtenir  des  différentes  admi- 
nistrations militaires  et  civiles ,  la  conservation  de  plusieurs 
édifices  anciens,  dont  le  plus  souvent  les  administrations  igno- 
rent l'importance  archéologique,  faute  de  documents  qui  pour- 
raient les  guider  et  les  éclairer. 

L'ordre  du  jour  appelle  la  lecture  du  procès-verbal  de  la 
séance  précédente. 

M.  Victor  Petit,  rapporteur,  témoigne  à  l'assemblée  le  re- 
gret qu'il  éprouve  de  ne  pouvoir  lire  dans  toute  son  étendue 
le  long  procès-verbal  qu'on  a  bien  voulu  lui  demander.  Il  faut 
un  temps  considérable  pour  le  mettre  au  net ,  par  suite  de 
l'importance  que  la  discussion  a  prise.  Toutefois,  M.  Petit  a 
rédigé  la  note  que  l'on  doit  adresser  à  M.  le  Ministre  des 
cultes  et  à  Mgr.  l'évêque  de  Marseille. 

Après  quelques  observations  faites  par  divers  membres,  . 
lecture  est  donnée  de  l'extrait  du  procès-verbal. 

M.  le  Président,  répondant  à  plusieurs  membres  qui  avaient 
échangé  quelques  réflexions ,  demande  que  la  discussion  ne 
soit  point  ouverte  de  nouveau  et  reste  fermée  déûnitivement 
au  procès-verbal.  La  note  de  M.  Victor  Petit  est  adoptée  à 
l'unanimité.  M.  de  Gaumont  se  charge  de  la  faire  parvenir  à 
sa  destination. 

La  séance  est  levée. 

Le  Secrétaire , 
Victor  Petit. 


PROCES-VERBAL 

DE  LA 

SÉANCE  TENUE  A  GAEN 

PAR  LA  SOCIÉTÉ  FRAIÎŒSE 

POUR    LA    CONSERVATION    DES    MONUMENTS    HISTORIQUES, 

Le  1»  mai  iSdS. 


(Présidence  de  M.  le  vicomte  de  Ccssy. 


M.  de  Caumont,  profitant  de  la  présence  d'un  grand 
nombre  d'étrangers ,  réunis  à  Caen  pour  le  concours  régional 
de  huit  départements ,  a  convoqué  les  membres  de  la  Société 
française  dans  la  salle  de  la  Bourse.  A  9  heures  du  matin , 
M.  de  Cussy  a  ouvert  la  séance.  M.  Travers  a  tenu  la  plume 
comme  secrétaire. 

La  parole  est  à  M.  de  Gaumont  qui  rend  compte  des  der- 
nières séances  de  la  Société,  tenues  à  Paris  les  28  et  29  janvier 
1853,  et  dans  lesquelles  plusieurs  membres  nouveaux  ont  été 
nommés. 

M.  Charles  Drouet  écrit  du  Mans,  pour  faire  réintégrer  sur 
la  hste  des  membres  de  la  Société  française  Dom  Guéranger, 
abbé  des  Bénédictins  de  Solesmes,  reçu  en  18/49,  et  qui,  par 
omission ,  n'a  figuré  encore  sur  aucune  liste  de  ces  membres. 
Il  sera  porté  sur  celle  de  1853 ,  ainsi  que  les  deux  suivants, 


374  PROCÈS-TERBAL 

présentés  par  M.  Drouet ,  et  nommés  dans  la  présente 
séance  :  ♦ 

M.  Paul  Surmont  ,  maire  du  Mans  ; 

M.  Léon  deLorière,  avocat,  au  château  de  Moulin- Vieux, 
commune  d'Asnières  (Sarthe). 

La  lettre  de  M.  Drouet  signale  l'importance  de  Tachât  d'un 
rétable  en  pierre,  de  la  fin  du  XIIP.  siècle,  et  d'une  belle 
statue  tombale  du  XIV^  siècle.  Il  désirerait  vivement  que  la 
Société  française  accordât  les  150  fr.  nécessaires  à  cette  acqui- 
sition ,  destinée  au  Musée  du  Mans.  La  demande  est  renvoyée 
à  la  session  du  Congrès,  qui  aura  lieu  à  Troyes  le  9  juin. 

M.  Floquet  écrit  pour  remercier  la  Société  qui  Ta  nommé 
membre  dans  une  de  ses  dernières  séances.  Il  invite  M.  le 
Directeur  et  tout  membre  de  la  Société  qui  passerait  par  For- 
mentin ,  à  regarder  sa  maison  comme  sienne ,  heureux  qu'il 
sera  de  l'y  recevoir.  M.  de  Caumont  est  chargé  de  remercier , 
au  nom  de  tous ,  un  confrère  aussi  aimable  que  savant 

M.  de  Caumont  fait  passer  sous  les  yeux  de  l'assemblée ,  des 
chapiteaux ,  faits  au  moule ,  en  argile  plastique  de  Toulouse. 
Il  donne  quelques  détails  sur  l'importance  de  cette  fabrique , 
sur  la  facilité  d'avoir  des  ornements  de  tel  ou  tel  siècle ,  sur 
leur  prix  à  Toulouse ,  enfin  sur  le  port  de  Toulouse  à  Caen. 

M.  Hardel,  imprimeur,  présente  la  2^  partie  de  V Abécé- 
daire ou  Rudiment  d'archéologie  (  architectures  civile  et  mi- 
litaire), par  M.  de  Caumont  C'est  un  volume  de  500  pages, 
renfermant  un  texte  fin  et  compact,  quoique  fort  joU,  et 
U  à  500  vignettes  sur  bois ,  faites  par  les  meilleurs  artistes  ; 
vignettes  qu'explique  le  texte ,  texte  que  les  vignettes  rendent 
aussi  clair  que  le  jour  ;  Abécédaire  enfin  qui  répond  à  son 
titre,  qui  est  un  livre  élémentaire,  et  qui,  comme  les  gram- 
maires de  Burnouf ,  naît  classique.  M.  de  Caumont  rend  pu- 
bliquement hommage  aux  soins  intelligents  donnés  par  M. 
Hardel  à  l'impression  du  livre ,  qui  offrait  de  grandes  diffi- 


DE  LA  SÉANCE  TENUE  A  CAEN.         375 

cultes  pour  la  place  que  devaient  occuper  des  vignettes  nom- 
breuses ,  et  inégales  comme  œuvres  de  différentes  mains. 

M.  Bouet  fait  une  communication  verbale  sur  une  excursion 
dans  rOme  où  il  a  visité  l'abbaye  de  Belle-Etoile.  Il  n'en  reste 
plus  qu'une  partie  de  la  nef  et  du  cloître,  et  un  pressoir,  du 
XV«. ,  peut-être  de  la  fin  du  XIV^  siècle.  Quelques  observa- 
tions sont  présentées  sur  les  anciens  pressoirs ,  qui  n'offrent 
pas  moins  d'intérêt  que  tant  d'autres  objets  remarqués  et 
signalés  par  les  antiquaires. 

M.  Sevestre,  maire  de  St.-Julien-le-Faucon,  parle  d'une 
chasuble  qui  a  été  trouvée  dans  le  mobilier  du  presbytère ,  et 
qui  n'a  pas  moins  de  300  ans.  Déjà  M.  de  Gaumont  l'a  vue , 
M.  Bouet  l'a  dessinée  ;  il  en  sera  parlé ,  ainsi  que  de  quelques 
autres  chasubles ,  également  fort  anciennes  et  fort  curieuses , 
dans  la  Statistique  monumentale  du  Calvados. 

M.  de  Gaumont ,  à  l'occasion  de  ces  chasubles  négligées , 
oubliées  dans  un  mobilier  de  rebut ,  se  plaint  de  l'indifférence 
du  clergé ,  de  son  ignorance ,  qui  laisse  perdre  de  véritables 
trésors  artistiques,  nombreux  encore  dans  nos  campagnes. 
M.  Gaugain  demande  qu*on  signale  à  l'évêché  tout  ce  qui 
sera  découvert  et  digne  d'être  conservé.  Des  lettres  de  Mgr. 
l'évêque  recommanderont  immédiatement  à  qui  de  droit ,  ces 
objets  d'art ,  ces  monuments  du  passé  dont  nous  devons  un 
compte  exact  à  l'avenir. 

M.  de  Gaumont  donne  quelques  détails  sur  les  tombeaux 
réc(îmment  découverts  dans  l'éghse  de  Saint-Exupère  de 
Bayeux.  Des  détails  plus  complets ,  des  conjectures  plus  vrai- 
semblables sur  les  personnages  auxquels  ils  furent  consacrés , 
seront  prochainement  publiés  par  une  commission,  chargée 
par  Mgr.  l'évêque  de  Bayeux  de  suivre  les  fouilles ,  et  de  faire 
un  rapport  sur  tout  ce  qui  sera  découvert  dans  ces  actives  et 
intelhgentes  explorations. 

Une  lettre  de  M.  Gagnant  sur  une  fouille ,  pratiquée  dans 


376  PROCÈS-VERBAL 

une  commune  de  l'Orne ,  indique  la  découverte  d'un  squelette, 
qui  présente  cette  particularité ,  qu'il  avait  autour  du  cou  un 
anneau  de  bronze,  deux  autres  aux  poignets,  deux  aux  cuisses 
et  deux  aux  jambes.  La  tête  était  dans  la  direction  du  Sud  ; 
le  lieu  de  sépulture ,  la  pente  d'une  petite  colline  ;  la  pierre 
qui  recouvrait  le  corps ,  avait  la  forme  d'un  cône ,  mais  non 
travaillé.  M.  Gagnant  ne  donne  pas  d'autres  détails  ,  et  ne 
hasarde  aucune  explication.  Ce  tombeau  pourrait  bien  être 
mérovingien. 

M.  Gaugain,  trésorier,  est  invité  à  donner  l'état  de  la 
caisse.  Cet  état  est  assez  satisfaisant  pour  qu'on  autorise  le 
bureau  à  distribuer  2,000  fr.,  à  dépasser  même  cette  somme 
lors  de  la  répartition  qui  aura  lieu  dans  le  Congrès  archéolo- 
gique de  Troyes. 

M.  de  Caumont  annonce  une  réunion  scientifique  à  Laval 
pour  le  31  mai. 

La  Société  des  monuments  tiendra  aussi  séance  aux 
Andelys,  lorsque  l'Association  normande  sera  en  session,  dans 
la  première  quinzaine  de  juillet. 

La  parole  est  à  M.  Cusson ,  chef  de  division  à  la  préfecture 
du  Calvados. 

Après  d'intéressants  détails  sur  le  prieuré  de  Torteval ,  il 
fait  un  compte-rendu  de  ce  que  le  gouvernement,  le  départe- 
ment et  les  communes  ont  dépensé  pour  les  monuments  dans 
le  Calvados,  surtout  pour  les  monuments  du  culte  cathoUque. 

Voici  le  résumé  de  ce  compte-rendu  : 

RAPPORT  DE  M.  CUSSON. 

«  Notre  époque  se  fait  remarquer  par  un  grand  zèle  pour  la 
conservation  des  monuments  historiques ,  et  le  Calvados ,  si 
riche  en  édifices  précieux ,  est  bien  loin  de  résister  à  ce  mou- 
vement ;  il  s'y  trouverait  du  reste  entraîné  par  l'impulsion  du 


DE  LA  SÉANCE  TENUE  A  CAEN.         377 

Gouvernement ,  lors  même  qu'il  ne  céderait  pas  au  goût  et 
au  besoin  de  travailler  à  leur  restauration. 

«  On  sait  que  l'Etat  est  propriétaire  du  plus  auguste  et  du 
plus  remarquable  de  nos  temples ,  la  cathédrale  de  Bayeux  ; 
depuis  le  rétablissement  du  culte ,  il  poursuit  la  restauration 
de  cet  édifice  ,  et  durant  les  dernières  années  écoulées ,  des 
travaux  importants  y  ont  été  exécutés.  En  ce  moment  même , 
on  entreprend  la  reconstruction  partielle  de  l'un  des  piliers  qui 
supportent  la  tour  centrale  :  l'état  de  ce  pilier  faisait  craindre 
la  ruine  de  la  coupole  et  peut-être  celle  de  la  plus  grande 
partie  de  l'édifice. 

«  La  chapelle  du  grand  Séminaire  reçoit  aussi  d'importantes 
améliorations. 

«  Ces  travaux ,  nécessités  par  les  besoins  du  service  reli- 
gieux, sont  exécutés  au  compte  du  Ministère  des  cultes  ;  le  Gou- 
vernement en  entreprend  d'autres ,  qui  ont  pour  objet  le  seul 
intérêt  de  conserver  des  édifices  précieux  au  point  de  vue  de 
l'histoire  et  de  l'art.  11  faut  ranger  dans  cette  catégorie  l'ac- 
quisition et  la  restauration  du  prieuré  de  St. -Gabriel  et  de 
l'église  St. -Pierre  de  Touques;  ces  monuments  ont  été  ré- 
tablis aux  frais  du  Ministère  de  l'intérieur  ;  la  dépense  faite 
pour  ces  deux  édifices  a  dépassé  3/i,000  francs. 

«  Le  Trésor  a  encouragé,  par  de  nombreuses  subventions,  la 
restauration  et  l'entretien  des  édifices  classés  au  rang  des 
monuments  historiques ,  qui ,  à  la  diff'érence  des  monuments 
que  l'on  vient  de  citer ,  appartiennent ,  non  pas  à  l'Etat ,  mais 
aux  communes.  Ses  secours  se  sont  élevés,  de  1860  à  1852, 
à  près  de  250,000  francs,  sur  les  crédits  des  monuments 
historiques  répartis  par  le  Ministère  de  l'intérieur.  Le  Minis- 
tère des  cultes  apporte  aussi  son  contingent  dans  ces  dépenses  ; 
mais  il  ne  dote  pas  exclusivement  les  édifices  remarquables  ; 
tous  ceux  qui  sont  utiUsés  pour  le  culte  reçoivent  ses  subven- 
tions ;  toutefois ,  les  monuments  historiques ,  comme  les  plus 


378  PROCÈS-VERBAL 

importants  de  ces  édifices ,  reçoivent  encore  la  meilleure  part 
de  ses  subventions.  C'est  ainsi  que  l'église  de  St  -Pierre  de 
Lisieux  ,  ancienne  cathédrale  de  cet  évêché  supprimé ,  vient 
de  recevoir  de  M.  le  Ministre  des  cultes  la  promesse  d'une 
subvention  de  20,000  francs,  en  même  temps  que  M.  le  Mi- 
nistre d'Etat  (1)  lui  allouait  une  somme  égale  à  titre  de  mo- 
nument historique. 

«  Le  département ,  de  son  côté ,  alloue  chaque  année  une 
somme  de  2,000  fr.  qui  se  répartit  aussi  entre  les  monuments 
historiques.  En  1853 ,  il  a  de  plus  voté  une  somme  de  700 
fr.  pour  continuer  la  restauration ,  commencée  par  la  liste  ci- 
vile ,  de  la  chapelle  de  Formigny,  dite  de  la  Bataille. 

«  Les  édifices ,  qui  ont  nécessité  les  travaux  les  plus  im- 
portants ,  sont  : 

«  Dans  l'arrondissement  de  Caen  :  l'Abbaye-aux-Dames  ou 
église  de  Ste.  -Trinité ,  dans  laquelle  la  ville  de  Caen  projette 
d'installer  le  service  de  la  paroisse  St. -Gilles;  —  le  prieuré 
de  St. -Gabriel,  restauré  et  acheté  par  l'Etat;  —  les  églises, 
de  Ouistreham,  dont  toute  une  aile  a  été  reconstruite;  de 
Norrey  ;  de  Bernières-sur-Mer  ;  de  Secqueville-en-Bessin  , 
etc. ,  etc. 

«  Dans  l'arrondissement  de  Bayeux  :  les  éghses  de  Tour  ; 
d'Etreham  ;  de  Gueron ,  dont  le  clocher  a  été  reconstruit  ;  de 
Louvières  ;  de  Marigny  ;  de  Ryes ,  de  Bricqueville,  etc. ,  etc. 

«  La  tapisserie  de  Bayeux  a  reçu  un  secours  de  5,000  fr. 
La  restauration  de  l'ancien  oratoire  des  évêques ,  devenu  la 
chambre  du  conseil  du  tribunal ,  a  été  faite  par  le  départe- 
ment. 

«  Dans  l'arrondissement  de  Falaise ,  le  château  des  Ducs  de 
Normandie  avait  reçu  d'importantes  subventions ,  employées 


(1)  Les  monuraenls  historiques  sont  passés ,  des  attributions  du  Mi- 
nistère de  l'intérieur  ,  dans  celles  du  Ministre  d'Etat. 


DE  LA  SÉANCE  TENUE  A  CAEN.         379 

surtout  à  la  restauration  de  la  tour  Talbot  ;  mais  celte  tour 
est  aujourd'hui  plus  compromise  que  jamais. 

«  Dans  l'arrondissement  de  Lisieux  :  les  églises  de  St.- 
Pierre  de  Lisieux,  ancienne  cathédrale;  St.-Pierre-sur-Dive, 
ancienne  abbaye ,  et  Le  Breuil. 

«  Dans  l'arrondissement  de  Pont-l'Evêque  :  les  églises  de 
St -Pierre  de  Touques  et  Dives. 

<v  Pour  avoir  une  idée  complète  du  zèle  des  populations  en 
faveur  des  édifices  religieux,  il  faut  ajouter  à  ces  restaurations 
d'édifices  antiques  et  classés  comme  monuments  historiques, 
des  constructions  nouvelles ,  dont  quelques-unes  sont  vérita- 
blement dignes  de  rivaliser  avec  les  plus  remarquables  églises 
des  siècles  de  ferveur  catholique,  ainsi  : 

«  Les  égUses  de  Cabourg ,  de  Robehomme  ,  de  Ranville  , 
entièrement  reconstruites  ;  le  chœur  et  bientôt  la  nef  de  Ba- 
vent ;  les  clochers  de  Petiville ,  de  Banneville-la-Campagne , 
de  Landes,  etc.  ,  etc.  ( arronchssement  de  Caen).  —  Les 
églises  d'Ecramme ville  et  de  Caumont  ;  les  clochers  de  Gueron 
et  d'Esquay-sur-Seulles  ;  ce  dernier  fut  frappé  de  la  foudre , 
lorsqu'il  était  à  peine  achevé ,  et  il  a  fallu  relever  une  se- 
conde fois  la  flèche  (  Bayeux  )  ;  —  les  clochers  de  Leffard  et 
Coulibœuf  (Falaise);  — de  St. -Aubin-sur- Algot  (Lisieux); 
,  — l'église  entière  de  Dozulé  (  Pont-l'Évêque  ),  etc.  ,  etc. 

«  On  pourrait  enfin  mentionner  des  constructions  civiles 
importantes ,  presbytères ,  maisons  d'écoles  et  mairies ,  si  ces 
édifices  n'affectaient  pas ,  en  général ,  une  absence,  trop  com- 
plète peut-être ,  de  prétention  à  se  faire  remarquer  sous  le 
rapport  du  mérite  architectonique  ;  et  cependant  on  peut 
apercevoir ,  même  à  ce  point  de  vue  ,  une  amélioration  sen- 
sible dans  les  plus  récentes  constructions ,  qui  ont  le  mérite 
de  présenter  au  moins  des  dispositions  conformes  à  leur  des- 
tination.  » 


380  PROCÈS-VERBAL 

La  communication  de  M.  de  Cusson  est  écoutée  avec  le 
plus  vif  intérêt ,  et  M.  de  Gaumont  le  remercie  au  nom  de  la 
Société  française. 

M.  le  vicomte  de  Cussy ,  comme  inspecteur  des  monuments 
dans  la  division  dont  fait  partie  le  département  de  la  Seine , 
lit  un  morceau  que,  le  matin  même,  il  a  improvisé  au  crayon, 
sur  les  changements  opérés  dans  Paris  par  l'ouverture  de  tant 
de  rues  nouvelles  et  par  des  travaux  d'embellissement  de  tout 
genre. 

L'intérêt  de  ce  morceau  en  fait  demander  l'insertion  au 
procès-verbal  ;  en  voici  le  texte  : 

RAPPORT  DE  M.  DE  CUSSY. 

«  Dans  cet  immense  bouleversement  qui  change  d'une  ma- 
nière si  radicale  l'aspect  du  centre  de  Paris  surtout,  nous 
n'avons  point,  que  je  sache  ,  à  regretter  la  perte  d'aucun  mo- 
nument de  quelque  valeur  au  point  de  vue  architectonique 
ou  historique.  Le  splendide  quadrilatère ,  composé  du  Louvre 
et  des  Tuileries,  si  long-temps  rêvé,  si  long-temps  désiré , 
s'achève  comme  par  magie.  La  grande  galerie  parallèle  à  celle 
des  tableaux  se  trouve  partout  à  2  mètres  au-dessus  du  sol  et 
on  s'occupe  de  jeter  les  fondations  des  constructions  malheu- 
reusement indispensables  entre  les  deux  palais  qui  ont  un  axe 
différent. 

«  Quelques  semaines  encore ,  et  les  cloaques  immondes 
dans  toute  l'acception  que  peut  comporter  le  mot ,  et  connus 
sous  le  nom  de  rues  Froidmanteau,  du  Chantre,  etc.,  auront 
disparu  en  entier  ou  perdu  leur  caractère  ,  pour  laisser  place 
au  prolongement  des  arcades  de  la  rue  de  Rivoli  qui  doivent 
s'étendre  jusqu'à  la  façade  du  Louvre,  en  faisant  dans  ce  trajet 
un  double  retour  sur  la  place  du  Palais-Royal ,  auquel  elles 
formeront  ainsi  une  sorte  de  péristyle  ou  de  noble  avenue. 


DE  LA  SÉANCE  TENUE  A  CAEN.         381 

<  Plus  loin ,  le  chef-d'œuvre  de  Perrault  délivré  enfin  des 
ignobles  planches  et  des  tas  d'ordures  et  de  décombres  qui  le 
déshonoraient,  se  découvre  dans  toute  sa  splendeur,  enceint 
d'une  belle  grille ,  précédé  par  un  parterre  orné  principale- 
ment de  magnolias  au  riche  et  brillant  feuillage.  Puis ,  vient 
cette  magnifique  ligne,  qui  bientôt  s'allongera  jusqu'à  la  place 
de  la  Bastille ,  et  où ,  de  chaque  côté ,  la  truelle  du  maçon  ou 
le  ciseau  du  sculpteur  élèvent  ou  complètent  sans  relâche  de 
fastueuses  constructions. 

«  L' Hôtel-de- Ville ,  suffisamment  dégagé,  développe  di- 
gnement sa  façade  élégante  et  grandiose  dans  un  cadre  con- 
venable. 

«  On  met  la  dernière  main  à  la  caserne  monumentale  qui , 
pouvant  contenir  plusieurs  milliers  d'hommes  au  besoin, 
mettra  désormais  en  sûreté  la  maison  de  ville,  objet  con- 
stant des  premiers  et  plus  rudes  efforts  de  l'insurrection. 

«  Passant  maintenant  sur  la  rive  gauche  de  la  Seine ,  nous 
trouvons  le  Palais-de-Justice ,  renaissant  en  quelque  sorte  de 
ses  cendres,  et  remplaçant  par  des  constructions  en  harmonie 
avec  les  beaux  débris  du  XV*.  siècle,  qu'il  avait  conservés  dans 
ses  deux  tours  rondes  et  celle  dite  de  l'horloge .  les  bâtiments 
sans  nom  qui  le  déparaient  ;  et ,  près  de  là ,  l'admirable  et 
splendide  châsse  consacrée  par  le  saint  Roi ,  dans  le  XIIP. 
siècle,  aux  grandes  reUques,  va  recouvrer  tout  prochainement 
(les  échafaudages  sont  placés)  la  flèche  ou  campanille  qu'elle 
avait  perdu  dans  le  siècle  dernier.  Plus  haut ,  dans  cette  di- 
rection ,  le  Panthéon  rendu  au  vrai  Dieu ,  a  gagné  par  la  rue 
Soufflot  une  perspective  qui  s'étend  jusqu'au  jardin  du  Luxem- 
bourg. 

«  Revenant  un  peu  en  arrière  saluons  la  nouvelle  bibliothè- 
que S*^ -Geneviève,  dont  les  décorations  sont  merveilleusement 
appropriées  à  ce  précieux  dépôt  de  l'intelligence  humaine, 
dépôt  si  bien  apprécié  par  le  Quartier  Latin.  C'est  de  ce  côté 


382  PROCÈS-VERBAL 

encore ,  mais  un  peu  plus  bas ,  que  va  s'étendre  la  rue  des 
Ecoles  dont  on  s'occupe  actuellement  ;  de  même  qu'il  est  fort 
question  de  reporter  dans  le  12^  arrondissement,  où  déjà  se 
trouvent  nombre  de  tanneries ,  la  halle  aux  cuirs  qui  infecte 
encore  le  quartier  Montorgueil.  Puisque  j'ai  prononcé  le  mot 
halle,  retournons  dans  la  partie  occupée  par  les  grands  dépôts 
des  approvisionnements  de  Paris;  là  aussi  un  changement 
immense  va  s'opérer  :  la  belle  église  de  St.  -Eustache  heureu- 
sement dégagée ,  une  infinité  d'antres  fétides  remplacées  par 
d'élégantes  bâtisses,  des  pavillons  convenables  en  tout  point  à 
leur  destination  et  dont  un  spécimen  est  presqu'achevé ,  don- 
nent les  meilleures  espérances  pour  ce  qui  s'apprête  :  voilà 
l'avenir  tout  prochain  de  ce  quartier ,  d'une  importance  si 
vitale  :  c'est  le  cas  de  le  dire. 

«  Mais  il  est  temps,  Messieurs,  de  vous  laisser  reposer  dans 
cette  course  un  peu  échevelée,  selon  l'expression  favorite  de 
quelques-uns  de  nos  auteurs  modernes  :  aussi  ne  vous  citerai- 
je  que  pour  mémoire,  la  nouvelle  rue  qui,  de  la  gare,  par  trop 
splendide  peut-être,  du  chemin  de  fer  de  Strasbourg,  va 
aboutir  au  Boulevard  entre  les  portes  St. -Denis  et  St -Martin; 
elle  sera  d'un  ti'ès-bel  effet;  ne  la  remontons  pas  toutefois, 
car  les  démolitions  l'encombrent  et  s'amoncèlent  incessam- 
ment :  suivons  au  contraire ,  un  peu  plus  loin ,  sa  parallèle  du 
nom  de  Hauteinlle,  et  là  l'imposante  église  de  St. -Vincent-de- 
Paul  va  sous  peu  compléter  ses  décorations  intérieures,  et  voir 
retoucher,  dit-on,  ses  verrières,  mais  ,  j'aime  à  le  penser , 
par  l'habile  main  de  M.  Maréchal,  de  Metz,  qui  les  a  peintes. 

«  On  parle  d'autres  églises  devenues  nécessaires  par  suite 
de  l'accroissement  de  la  population  et  dont  les  plans  sont  à 
l'étude  ;  il  en  est  déjà  plusieurs  sans  caractère  architectonique, 
d'ailleurs  construites  dans  ces  dernières  années.  J'achèverai  ma 
course  d'inspecteur  divisionnaire  par  le  monument  élevé  sous 
le  vocable  de  sainte  Clotilde  qui,  avec  la  bergère  de  Nanterre 


DE  LA  SÉANCE  TENUE  A  CAEN.  383 

et,  avant  tout,  la  31ère  de  Dieu,  forme  le  bienheureux  trio  qui 
protège  particulièrement  la  capitale  de  notre  France;  bientôt 
l'encens  y  montera  au  ciel;  on  termine  le  ravalement  des 
murs  et  piliers ,  et  tout  annonce  pour  la  fin  de  cette  cam- 
pagne un  grand  résultat. 

«  Si  vous  avez  daigné ,  31essieurs,  me  suivre  par  la  pensée 
jusqu'à  l'édifice  sacré  par  lequel  je  clos  mon  récit  si  hâté , 
laissez-moi  prendre  congé  de  vous  en  vous  exprimant  ma 
reconnaissance  pour  votre  indulgente  attention.   » 

M.  de  Gussy  termine  la  séance  par  la  communication  des 
premières  planches  d'une  Photographie  zoologique ,  publiée 
par  MM.  L.  Rousseau  et  Devéria ,  au  moyen  des  procédés  de 
Lemercier  et  Bisson  frères.  Il  explique  ces  procédés  tout 
nouveaux ,  dont  la  perfection  rendra  infailliblement  de  grands 
services  à  l'archéologie. 

A  11  heures,  la  séance  est  levée. 

Le  Secrétaire , 
Julien  Travers. 


iVOTE 


L'ORGUE  DE  ST.-MACLOU  DE  ROUEN 

ET  SUR  L'ESCALIER  QUI  Y  CONDUIT  ; 

Par   M.    labbé  COCHET  , 

Membre  de  la  Société  française  pour  la  conservation  des  monuments. 


Au  dépôt  des  archives  départementales  de  la  Seine-Infé- 
rieure, on  trouve  à  la  section  des  Églises  de  Rouen,  une 
pièce  portant  la  date  du  1".  novembre  1518  et  intitulée  : 

«  Recepte  par  le  curé  et  les  paroissiens  de  St  -Maclou  pour 
ayder  à  faire  les  orgues  de  la  dite  église.   » 

En  tête  de  cette  liste  de  souscription  figure  «  Monsieur 
maistre  Arthur  Fillon ,  docteur  en  théologie  et  curé  de  St.  - 
Maclou  de  Rouen  ') ,  promoteur  de  la  mesure  du  renouvelle- 
ment de  l'orgue.  «  Le  dit  maistre  Arthtîr  Fillon  »  déclare 
«  donner  les  tuyaulx  des  orgues  de  la  dite  église ,  à  ce  com- 
pris les  vieils  tuyaulx  qui  y  estoient  an  précédent ,  la  façon  et 
matière  appartenant  pour  les  dits  tuyaulx.   » 

Pour  les  paroissiens  «  la  recepte  se  fit  par  rues  et  elle  s'é- 
leva à  un  total  de  six  vingt  et  une  livres  9  sols  6  deniers.  » 
Voici  dans  quelles  proportions  contribuèrent  les  différents 
quartiers:  '<  la  rue  Clacquerel  (Caquerel)  sept  paroissiens, 
la  rue  Damiette  18,  sur  Robec  2,  sur  Ruissel  13  ,  la  rue  de 


NOTE  SUR  l'orgue  DE  SAINT-MACLOU  DE  ROUEN.       385 

la  Boucherie  21 ,  la  rue  de  Martainville  17 ,  la  rue  Dufyguy  21, 
la  rue  de  la  Chièvre  21 ,  la  rue  du  Bel-Imayge  7 ,  la  rue  de  la 
porte  Guillaume  Lyon  16,  la  grant  rue  des  Augustins  11 ,  la 
rue  Nostre  Dame  22 ,  la  porte  Fouvre  Adenet  3  ,  la  rue  de  la 
Gloe  (de  la  Glos)  1 ,  la  rue  des  Marquets  2,  la  rue  3Ialpalu  1 , 
la  rue  des  Augustins  11 ,  la  rue  de  Rouvray  3,  la  rue  de 
l'Escu  de  Verre  1.   » 

Il  y  avait  alors  deux  organistes  attachés  à  la  paroisse  St- 
Maclou ,  Raoulin  Bouchard  et  M^  Thomas  BonnefiUe ,  prêtre 
et  chapelain  de  cette  égUse.  M\  BonnefiUe ,  pendant  la  con- 
fection du  grand  instrument ,  loua  à  la  paroisse  «  une  petite 
orgue  «  dont  il  était  possesseur. 

Comme  on  le  pense  bien ,  on  employa  plusieurs  années  à 
ce  grand  travail  de  l'orgue;  M^  Arthur  Fillon  qui  le  fit  com- 
mencer dès  1518,  n'y  mit  pas  la  dernière  main.  Devenu 
évêque  de  Senlis,  en  1525 ,  r^  fut  M^  Robert  Lesueur,  un 
de  ses  successeurs ,  qui  eut  la  gloire  de  compléter  cette  grande 
œuvre  qui  ne  finit  qu'en  15^1.  M.  l'abbé  Lacroix,  dans  son 
Histoire  de  l'Église  et  de  la  paroisse  de  St.-Maclou ,  dit 
que  l'orgue  d'Arthur  Fillon  ne  dura  que  quelques  années  et 
fut  remplacé  entre  1537  et  15Zil,  par  celui  qui  existe  au- 
jourd'hui. Nous  pensons,  qu'à  cette  dernière  époque,  il  n'y 
eut  que  des  modifications  qui  portèrent  sur  la  décoration  du 
buffet  et  l'augmentation  des  jeux. 

En  1518 ,  la  première  chose  que  nous  voyons  installée  par 
le  ministère  des  plâtriers  et  des  charpentiers  ,  c'est  la 
«  chambre  de  la  soufflerie.  »  On  apporte  des  bannelées  de 
cailloux  et  de  sable ,  des  bottes  de  lattes  et  des  sommes  de 
chaux;  puis  on  couvre  l'appartement  de  tuiles,  on  achète  en- 
suite à  des  «  corrieurs  »  huit  peaux  de  vaches ,  six  peaux  de 
moutons  et  de  la  futaine  blanche  pour  faire  les  soufflets ,  puis 
on  fond  les  tuyaulx  avec  de  l'estain ,  on  fabrique  des  fiches , 
des  verges  et  des  barreaux  de  fer. 

25 


386  NOTE 

On  achète  de  la  frange  et  de  l'étoffe  pour  mettre  aux  pen- 
dants des  orgues  et  des  cordons  pour  tirer  ces  mêmes  pen- 
dants. Le  fondeur  Duguernet  moula  les  pendants  et  Jacques 
de  Séez ,  peintre,  «  peignit  les  pendants  de  devant  les  orgues.  » 

A  la  fin  de  l'année  1518  apparaît  ]>P.  Nicolas  Castille,  appelé, 
tantôt  menuisier ,  tantôt  huchier  et  qui  fait  tout  le  travail  du 
buffet  de  l'orgue.  Voici  du  reste  les  différents  paiements  qui 
furent  faits  à  cet  habile  menuisier-sculpteur  :  «  Le  18  dé- 
cembre 1518,  à  Nicolas  Castille,  menuisier,  50  hv. ,  pour  la 
besogne  de  la  hucherie  des  orgues  de  la  dite  église.  — A  Ni- 
colas Castille ,  pour  l'ouvrage  des  orgues  50  Uv.  — Au  dit 
Nicolas  Castille  50  liv.  — Le  18  juin  1519  a  esté  payé  à  Mar- 
guerite Castille,  femme  du  dit  Nicolas  Castille,  50  liv. — Le 
dernier  jour  d'août  1520,  à  Nicolas  Castille,  huchier,  pour 
le  terme  échu  à  la  S*.  IMichel  50  hv.  »  Le  total  de  la  hucherie 
s'élevait  alors  à  250  hv.  Mais  ce  n'était  là  qu'une  partie  de  la 
dépense  faite  pour  le  buffet  de  l'orgue,  car  dans  les  pages 
suivantes  nous  voyons  revenir  les  dépenses  de  menuiserie  : 
«  A  Nicolas  Castel ,  huchier ,  est  dû  pour  le  reste  de  la  hu- 
cherie des  orgues  de  la  dite  éghse,  c'est  à  savoir  50  liv.  h 
payer  à  Pasques  prochain,  qui  comptera  de  1521,  et  50  hv.  à 
payer  d'ung  an  après  par  deux  parties  100  liv.  >>  C'est  ce 
qui  eut  lieu ,  en  effet ,  comme  le  prouvent  les  deux  notes  sui- 
vantes :  «  1521 ,  à  Nicolas  Castille,  huchier,  le  2^  jour  d'ap- 
uril  pour  les  orgues  au  terme  de  Pasques  50  hv.  — Au  dit 
Castille,  pour  le  reste  et  parpaie  de  la  hucherie  des  orgues 
qu'il  avoit  faites  au  temps  des  anciens  trésoriers,  50  liv.   » 

Le  buffet  de  l'orgue  une  fois  monté ,  on  construisit  l'esca- 
her  ou  degré  qui  est  un  petit  chef-d'œuvre  de  sculpture  sur 
pierre.  Il  est  impossible  de  rien  voir  de  plus  élégant  que  cette 
tourelle  découpée  à  jour  avec  une  finesse  et  un  goût  exquis. 
Cet  admirable  morceau  fut  encore  commencé  en  1518  et 
achevé  l'année  suivante.  Nous  ne  saurions  rien  faire  de  mieux 


SUR  l'orgue  de  SAINT-MACLOU  de  ROUEN.  387 

que  de  citer  la  série  de  la  dépense  qui  est  aussi  celle  du  tra- 
vail et  de  l'exécution  :  «  Pour  le  bastiment  du  pupitre  du 
degré  de  l'orgue,  le  23*.  jour  de  novembre  1518,  à  maistre 
Pierre  Gringoire,  machon,  pour  la  besogne  du  degré  des 
orgues  de  la  dite  église  qu'il  a  recommencé  à  faire,  30  liv.  — 
Le  10^  jour  de  janvier  1518,  audit  maistre  Pierre  Gringoire 
comme  par  quittance  20  liv. — Le  19^  jour  de  febvrierl518, 
au  dit  3P.  Pierre  Gringoire ,  machon ,  20  liv.  —  Le  2*.  jour 
d'apuril,  audit]>P.  Pierre  Gringoire,  machon,  30  liv. — Le  14*. 
jourdemay  1519,  audit  M*.  Pierre  Gringoire,  machon,  30  liv. 
—  Le  11*.  jour  de  septembre,  au  dit  J>P.  Pierre  Gringoire, 
machon,  20  liv. — Le  8  de  juillet  1520,  au  dit  M*.  Pierre 
Gringoire ,  machon  U  liv.  »  La  dépense  totale  pour  l'escalier 
ou  degré  des  orgues  s'éleva  à  205  liv. 

Après  la  confection  du  buffet  et  de  l'escalier ,  après  l'instal- 
lation de  ce  premier  orgue  par  M*.  Arthur  Fillon,  en  1521, 
époque  de  son  départ  de  Rouen,  l'instrument  resta  15  ans  en 
paix;  mais,  en  1537,  on  se  décida  à  augmenter  les  jeux,  à 
multiplier  les  tuyaux ,  à  étendre  la  soufflerie,  sans  modifier 
profondément  l'ensemble  de  la  boiserie  et  des  constructions. 
Pour  cet  effet,  un  mouvement  considérable  eut  lieu  de  1538 
à  1541.  Voici  dans  quels  termes  en  parlent  les  comptes  de  la 
fabrique  : 

D'abord  les  trésoriei-s  achetèrent,  pour  263  liv. ,  deux  sau- 
mons d'estain  à  deux  anglais  pour  faire  les  tuyaux  qui,  ainsi 
que  le  cuivre,  furent  fondus  par  Nicolas  Lefebvre.  Guillaume 
Roussel  vendit  39  douzaines  et  demie  de  grand  cuir  de 
mouton  pour  la  soufflerie.  On  paya  à  M*.  Martin  Guilbert, 
huchier,  la  somme  de  180  liv.  pour  la  menuiserie  et  hucherie 
desdits  orgues ,  par  marché  avec  lui  fait.  Les  huchiers  qui 
travaillèrent  sous  ses  ordres  furent  Mancel ,  Guillaume  Du- 
bost  et  Robert  Carolus.  Ce  premier  travail  fut  visité  par 
M*.  Antoine  Jousselme,  facteur  d'orgues,  dans  l'intention  de 
juger  si  la  disposition  des  jeux  était  convenable. 


388  NOTE 

Alors  ce  facteur  travailla  à  son  tour  et  fut  payé  en  ces 
termes  :  «  Payé  à  maistre  Antoine  Jousselme,  facteur  d'orgues, 
la  somme  de  410  liv.,  pour  avoir  fait  et  construit  les  orgues.  » 
Quand  il  eut  fini  son  travail ,  un  jury,  composé  de  cinq  orga- 
nistes, vint  visiter  et  recevoir  l'orgue. 

Outre  les  huchiers  ordinaires,  on  jugea  à  propos  de  mettre 
à  contribution  le  talent  du  célèbre  Jehan  Goujon ,  qui,  à  cette 
époque,  sculptait  sans  doute  les  portes  de  cette  église.  «  Le  22 
mai  1541,  payé  à  maistre  Jehan  Gougon  57  sols  6  deniers 
pour  avoir  fait  ung  poultraict  d'une  coulompne  et  ung  pied 
d'estalle  pour  servir  au  dit  orgue.  »  Il  s'agissait  ici  du  modèle 
des  deux  colonnes  de  marbre  noir  qui  subsistent  encore  au- 
jourd'hui et  qui  soutiennent  l'orgue. 

L'illustre  sculpteur  les  exécuta  dans  l'année  même,  car 
voici  ce  que  nous  lisons  un  peu  plus  loin  dans  le  même  re- 
gistre :  «  Le  9^  jour  d'aoust  (1541)  marché  a  esté  faict 
avecque  le  dict  Gougon  pour  faire  et  asseoir  deux  coulonnes 
de  marbre  dont  les  chapitaulx  et  la  basse  seront  de  marbre 
blanc  et  la  verge  et  pié  de  stalle  de  marbre  noir  de  Tournay, 
et  doibt  avoir  le  dict  Gougon,  pour  les  chctes  deux  coulonnes 
et  fondements,  soixante  dix  escus  soleil  sur  quoy  lui  a  esté 
baillé  comptant  un  pleige  de  iMons.  de  la  Rivière  sur  le  dict 
marché  le  nombre  de  trente  cinq  escus  sol.  vaillantz  soixante 
dix  huyt  livres  quinze  solz,  pour  ce  78  liv.  15  sols.   » 

La  fabrique  voulut  décorer  le  buffet  d'images  et  de  statues, 
aussi  nous  la  voyons  payer  à  Nicolas  Quesnel,  imaginier,  33 
Hv. ,  pour  avoir  fait  «  des  images  d'anges  mouvants  »  et  une 
image  de  la  vierge  Marie  au  milieu  «  pour  mettre  à  l'admor- 
tissement  des  orgues.   » 

Les  anges  de  Nicolas  Quesnel  tenaient  dans  leurs  mains  des 
trompettes  comme  ceux  que  l'on  voit  au  portail  de  Notre- 
Dame  du  Havre.  Nicolas  Quesnel  était  un  imaginier  célèbre.  Il 
avait  fait,  en  1540,  la  statue  en  plomb  qui  est  placée  au  faîte 


SUR  l'orgue  de  SAINT-MACLOU  de  ROUEN.  389 

de  la  chapelle  de  la  Sainte  Vierge ,  à  la  cathédrale  de  Rouen , 
et  «  tout  porte  à  croire ,  dit  M.  Achille  Deville ,  que  le  même 
artiste  aura  exécuté  la  statue  de  la  Sainte  Vierge  et  celle  de 
Diane  de  Poitiers,  qui  sont  dans  la  cathédrale,  au  tombeau 
de  Louis  de  Brézé  (1).   » 

La  sculpture  finie ,  les  trésoriers  voulurent  dorer  et  peindre 
en  couleur  les  anges  et  la  hucherie  en  général.  On  en  de- 
manda le  dessin  à  Jean  Goujon ,  que  la  fabrique  récompensa 
de  la  façon  suivante  :  «  A  3P.  Jean  Gougon  la  somme  de 
30  sols  pour  avoir  fait  les  devis  de  paindrele  susdict  orgue.  » 

L'artiste  chargé  de  mettre  en  œuvre  le  dessin  du  grand 
maître,  fut  ce  même  Jacques  de  Séez,  peintre,  qui  reçut 
pour  avoir  peint  et  doré  la  hucherie  desdits  orgues ,  suivant 
le  marché  fait  avec  lui ,  300  hv.  Les  deux  peintres  appelés 
pour  visiter  et  recevoir  son  travail,  reçurent  21  sols  pour  leur 
vacation.  On  termina  cette  œuvre  colossale  en  achetant  du 
taffetas  rouge  pour  couvrir  les  images  des  orgues  et  de  la  toile 
pour  cacher  les  tuyaux  et  la  menuiserie ,  ce  qui  coûta  près 
de  ^0  liv.  et  tout  fut  fini. 

(1)  Tombeaux  de  ta  cathédrale  de  Rouen ,  p.  112. 


LETTRE 

A   M.    DE   GAUMONT 

SUR    UNE 

INSCRIPTION  DU  CLOITRE  DE  MOISSAC 

COMMÉMORATIVE  DE  LA  CONSTRUCTIOS  DE  CE  MONUMENT  ; 

Par  ni.  le  B^'.  DE  CRAZAIKIKES , 

Membre  correspondant  de  l'Institut  et  du  Comité  de  la  langue,  de 

riiistoire  et  des  arts  de  la  France ,  inspecteur  divisionnaire 

des  Monuments  historiques ,  etc. 


Monsieur  et  très-honoré  confrère, 

Dans  le  XVIIP.  volume ,  n".  1 ,  de  notre  Bulletin  monu- 
mental ,  en  faisant  l'historique  des  diverses  constructions  et 
restaurations  successives  de  l'église  conventuelle,  sous  le 
vocable  de  saint  Pierre ,  de  l'abbaye  des  Bénédictins  de  Moissac 
(ordre  de  Citeaux) ,  j'ai  fait  accompagner  la  lettre  que  je 
vous  écrivais  à  ce  sujet,  du  dessin,  gravé  par  vos  soins, 
d'une  inscription  latine  en  style  poétique  de  l'époque  et  en 
vers  léonins ,  conservée  dans  cette  église  et  commémorative 
de  la  consécration  et  de  la  dédicace  solennelles  qui  eurent 
lieu  en  1063,  par  saint  Ostinde,  archevêque  d'Auch,  assisté 
des  évêques  de  Lectoure,  de  Comminges,  d'Agen,  de  Bi- 
gorre,  d'Oloron,  d'Ayre  et  de  Toulouse  (ce  dernier,  le  célèbre 
Durand  de  Brédon ,  en  même  temps  abbé  de  Moissac  ) ,  d'un 


INSCRIPTION  DU  CLOITRE  DE  MOISSAC.  391 

autre  monument  ayant  reçu  la  même  destination ,  et  dont  le 
résultat  d'une  cause  inconnue  aurait  nécessité  la  construc- 
tion de  l'édifice  existant  aujourd'hui,  ouvrage  de  la  seconde 
moitié  du  XV^  siècle ,  à  l'exception  de  son  narthex  et  de  la 
tour  qui  le  surmonte ,  ayant  appartenu  à  la  précédente  église 
détruite. 

En  donnant  pour  la  première  fois  figurativement  et  litté- 
ralement cette  inscription  (1)  déjà  souvent  publiée,  il  est 
vrai ,  avant  que  je  ne  l'aie  reproduite  dans  notre  recueil ,  et 
qu'on  trouve  dans  différents  ouvrages  historiques,  mais, 
chaque  fois,  mentionnée  d'une  manière  plus  ou  moins 
inexacte  et  fautive  jusqu'à  ce  jour,  j'ai  en  quelque  sorte, 
Monsieur  et  très-honoré  confrère ,  pris  aussi  vis-à-vis  de 
vous  et  des  lecteurs  du  Bulletin  monumental ,  l'engagement 
de  faire  connaître  ici,  toujours  figurativement  et  avec  la  même 
exactitude,  celle  commémorative  de  la  construction  du  cloître 
des  Bénédictins  de  Moissac ,  si  recommandable  aux  yeux  des 
archéologues,  des  artistes  et  surtout  des  amis  de  l'art  chrétien; 
et  œuvre  du  commencement  du  XIP.  siècle,  comme  nous 
l'apprend  encore  une  autre  inscription  qui  n'a  pas  été  donnée 
avant  nous  avec  plus  de  correction  et  de  fidéhté  que  la  pré- 
cédente, et  dont  l'absence  laisse  une  lacune  regrettable  dans 
la  monographie,  d'ailleurs  si  rempUe  de  précieuses  recherches 
historiques  et  d'intérêt  de  cet  édifice  refigieux,  par  M.  Marion, 
qui ,  en  parlant  de  la  place  qu'occupe  dans  le  cloître  ce  der- 
nier monument  épigraphique ,  oublie  néanmoins  de  le  rap- 
porter textuellement ,  omission  que  nous  allons  réparer  ici. 

/ 

(1)  C'est,  sans  doute,  par  une  suite  de  la  fatalité  attachée  aux 
transcriptions  et  impressions  de  ce  monument  épigrapiiique,  que  deux 
fautes  de  typographie  se  sont  glissées  dans  le  texte  en  petit  romain 
qui  accompagne  ma  lettre.  C'est  :  vers  10,  patrum,  pour  partum , 
et  vers  12,  magni  ficus ,  pour  muni  ficus.  Ces  fautes,  du  reste,  n'existent 
pas  dans  la  gravure  du  fac-similé  joint  à  cette  même  lettre. 


392  IINSCRIPTION   COMMÉMORATIVE 

Cette  inscription,  plus  courte  et  plus  simple  que  la  pré- 
cédente, et  écrite  en  prose  et  non  en  vers,  comme  celle-ci, 
mais  dans  la  même  langue ,  est  cependant  très-remarquable 
par  la  forme  et  l'agencement  des  caractères  alphabétiques  qui 
y  figurent ,  et  offrent  des  lettres  romaines  doubles ,  triples , 
quadruples  même ,  liées  ensemble  et  placées  les  unes  dans 
les  autres  d'une  manière  assez  ingénieuse ,  et  on  serait  tenté 
de  dire  pittoresque. 

Voici  la  valeur  de  ces  mêmes  caractères ,  ligne  pour  ligne  : 

ANNO.    AB.    INCARNA- 

TIONE.    iETERNI. 

PRINCIPIS.    MILLESIMO. 

CENTESIMO.    FACTUM. 

EST.    CLAUSTRUM.    ISTUD. 

TEMPORE. 

DOMINI. 

ANSQUITILil. 

ABBATIS. 

AMEN. 
V.    V.    V. 
M.    D.    M. 
R.    R.    R. 
F.    F.    F. 

Cette  inscription  n'offre  de  signes  ou  d'abréviations  que 
dans  ses  quatre  dernières  lignes;  on  n'est  pas  d'accord  sur 
la  manière  de  les  remplir.  Elles  le  sont  ainsi  par  M.  Laroque, 
archéologue  fort  instruit  et  zélé  collecteur  d'antiques,  qui 
habite  Moissac ,  et  que  vous  avez  vu  à  votre  dernier  passage 
dans  cette  ville,  en  vous  rendant,  en  1852,  à  la  session  du 
Congrès  scientifique  à  Toulouse  : 


4NN0:M 


li! 


ABBATIS; 
V'V»V' 


INSCRIPTION     DU    CLOITRE    DE   MOISSAC 


DU   CLOITRE   DE   M01SSA.C.  393 

VENERABILES 

MONACHI  DOMUS 

RELIGIOSl 

FRATRES. 

Mais  un  autre  antiquaire  de  la  même  localité,  qui  s'est 
également  occupé  avec  succès  de  son  histoire  et  de  celle  de 
ses  monuments  antiques  et  du  moyen-âge,  31.  Lagrèze-Fossat, 
ancien  inspecteur  des  monuments  historiques  de  Tam-et- 
Garonne  pour  notre  Société  française,  n'adopte  pas  l'explication 
de  M.  Laroque ,  et  propose  d'interpréter  ces  quatre  hgnes  de 
sigles ,  de  la  manière  suivante ,  qui  me  paraît  ingénieuse  : 

VENERABILI.    VIRGIINI.    VIRGINUM. 

MARI^.    DEI.    MATRI. 

REVERENDISSIML 

FRATRES. 

Ce  monument  épigraphique  (1) ,  d'une  parfaite  conserva- 
tion ,  est  gravé ,  à  l'entrée  du  cloître ,  et  d'une  manière  très- 
apparente,  sur  une  dalle  ou  plaque  en  marbre,  encastrée  dans 
un  des  piliers  qui  décorait  cet  édifice,  et  non  sur  deux 
parallèles,  comme  le  dit  M.  Marion,  inadvertance  bien 
excusable  dans  le  voyageur  le  plus  instruit,  mais  qui  ne  fait 
que  parcourir  rapidement  des  monuments  qui  seraient  des 
sujets  d'études  et  d'observations  pour  des  années  entières. 

(1)  En  voici  la  traduction  : 

«  En  l'an  1100  de  l'incarnation  de  J.-C. ,  ce  cloître  a  été  construit 
a  du  temps  du  seigneur  abbé  Ansquetilius ,  amen.  » 

Et  dans  les  quatre  dernières  lignes  : 

«  Les  vénérables  moines,  frères  religieux  de  la  maison  (abbatiale)  de 
Moissac,  » 

Ou  encore  : 

«  A  la  Vénérable  Vierge  des  Vierges ,  Marie  mère  de  Dieu ,  les  révé- 
«  rendissimes  frères  {de  l'abbaye  de  Moissao),  » 


394  INSCRIPTION  COMMÉMORATIVE 

C'est,  sans  doute,  encore  à  cette  rapidité  d'examen  qu'on 
doit  attribuer  de  la  part  d'un  observateur  d'ailleurs  si  exact 
et  si  éclairé,  Tabsence  de  l'exposé  de  quelques  faits  histo- 
riques et  de  quelques  détails  artistiques  qu'on  aimerait  à 
trouver  dans  l'ouvrage  de  M.  Marion ,  à  moins  que  l'auteur 
ne  se  soit  rappelé  à  temps  de  cet  axiome  dont  l'application , 
cependant,  ne  saurait  lui  être  faite  ici  dans  aucun  cas  : 

0  Le  secret  d'ennuyer  est  celui  de  tout  dire.  » 

C'est  ainsi  qu'il  semble  avoir  échappé  à  son  attention ,  ou 
que  du  moins  il  a  négligé  d'en  faire  mention  dans  son  ouvrage, 
certains  fragments  de  sculpture  et  d'ornementation,  d'un 
autre  style  et  d'une  autre  époque,  employés  ici  comme 
matériaux  dans  les  parties  inférieures  et  les  premières  assises 
des  constructions  architecturales  du  XP.  siècle,  et  servant 
de  soubassement  et  de  support  aux  colonnes  du  cloître, 
débris  qui  ont  appartenu  ,  selon  toute  apparence  ,  à  un 
édifice  plus  ancien ,  dont  ils  sont  les  restes  et  portent  témoi- 
gnage ,  édifice  auquel  avait  succédé  celui  qui  nous  occupe , 
ce  qui,  au  demeurant,  ne  nous  apprend  rien  de  nouveau, 
puisque  nous  savons  qu'avant  l'église  de  1163,  il  en  avait 
existé  une  autre,  détruite,  ainsi  que  les  bâtiments  claustraux, 
par  les  Sarrasins  d'Espagne ,  au  VI1I^  siècle ,  laquelle  encore 
n'avait  pas  été  vraisemblablement  la  primitive. 

En  outre  de  l'inscription  que  je  viens  de  rapporter ,  vous 
savez.  Monsieur  et  très-honoré  confrère,  qu'on  en  remarque 
plusieurs  autres  dans  le  cloître  de  Moissac ,  gravées  sur  des 
chapiteaux ,  où  elles  accompagnent  des  bas-reliefs  représentant 
un  grand  nombre  de  scènes  de  l'ancien  et  du  nouveau 
Testament.  M.  Marion  en  a  fait  connaître  une  partie,  mais 
parmi  les  sculptures  de  ces  chapiteaux ,  quelques-unes  sont 
très-indécentes,  et  cette  fois,  le  monographe  du  cloître  de 
Moissac  a  dû  les  passer  sous  silence.  Mais  il  est  d'autres  de 


DU   CLOITRE  DE   MOISSAC.  395 

ces  bas-reliefs  et  de  leui-s  inscriptions  qu'il  eût  pu  reproduire 
à  la  suite  de  celles  qu'il  a  données. 

Sur  le  chapiteau  qui  offre  l'image  des  jeunes  Hébreux  dans 
la  fournaise,  on  lit  :  FORNACE  IGNIS,  et  les  trois  mots 
AZARIAS,  ABDENAGO  et  MISACH. 

Dans  un  autre  de  ces  bas-reliefs ,  Gain  est  figuré  présentant 
une  gerbe  de  blé  à  Satan ,  et  sur  la  tête  du  meurtrier  d' Abel, 
on  lit  GAIN,  et  tout  à  côté,  GERBA  DIABOLVS  REGEPIT. 

Dans  la  visite  toute  récente,  Monsieur  et  très-honoré 
confrère,  que  vous  venez  de  faire  de  ce  monument  si  re- 
marquable, et  le  plus  intéressant  et  le  mieux  conservé  de 
ceux  du  même  genre  qui  ait  été  conservé  en  France  (un 
peu  par  mes  soins ,  comme  inspecteur  des  monuments  liisto- 
riques  pour  le  Gouveniement  et  notre  Société  française,  et 
pour  l'avoir  fait  classer  en  tête  des  monuments  historiques  de 
Tarn-et-Garonne),  vous  avez  remarqué  qu'aux  angles  et  à 
la  moitié  de  la  longueur  de  chacune  des  galeries ,  les  colon- 
nettes  des  arcades  sont  remplacées  par  des  pihers  revêtus  de 
plaques  de  marbre  blanc  et  rouge ,  des  carrières  de  Montri- 
coux ,  qui  portent  sculptés  en  pied  et  de  grandeur  naturelle , 
comme  l'a  remarqué  M.  Marion ,  les  Apôtres ,  chacune  d'elle 
accompagnée  d'une  inscription  gravée  autour  des  bas-reUefs, 
en  belles  lettres  capitales  romaines. 

Les  saints  personnages  ainsi  représentés,  sont  :  saint 
Pierre,  saint  Paul,  saint  Jean-l'Evangéliste ,  saint  André, 
saint  Barthélémy ,  saint  Philippe ,  saint  Mathieu ,  saint 
Jacques-le-Majeur,  saint  Jacques-le-Mineur ,  saint  Thomas, 
saint  Jude  et  enfin,  après  eux,  le  célèbre  abbé  Durand, 
dont  il  a  déjà  été  fait  mention.  Si  dans  cette  série  des 
Apôtres,  on  n'en  voit  figurer  ici  que  onze,  c'est  qu'à  la 
place  du  douzième,  c'est-à-dire  de  saint  Simon,  on  mit 
l'image  de  ce  même  saint  Durand. 

Notre  savant  confrère  et  ami ,  M.  Du  Mège ,  de  la  Haye , 


396  INSCRIPTION    COMMÊMORATIVE 

qui,  dans  son  voyage  archéologique  et  littéraire  de  Tarn- 
et-Garonne ,  a  fait  cette  remarque  avant  nous ,  dit  plaisam- 
ment à  ce  sujet  :  «  Pour  faire  à  leur  abbé  la  galanterie  de 
«  le  placer  dans  leur  cloître ,  les  moines  ont  dû  en  chasser 
«  saint  Simon.  Ils  l'ont  mis  à  la  porte  de  leur  église ,  comme 
«  on  place  une  vedette  à  un  avant-poste.  Rien  n'étonne  dans 
«  cette  conduite.  Saint  Simon  ne  paraissait  pas  avoir  une 
«  grande  influence  dans  ce  bas-monde,  mais  Durand  était 
«  évêque  de  Toulouse  et  abbé  de  Moissac ,  et  dans  le  moyen- 
«  âge ,  comme  à  présent ,  on  a  flatté  la  puissance  et  dédaigné 
«  la  vertu.   » 

Décidément,  Monsieur  et  cher  confrère,  les  moines  de 
l'abbaye  de  St. -Pierre  de  Moissac  avaient  une  antipathie 
héréditaire  pour  le  nom  de  Simon  ;  j'ai  déjà  rappelé  dans  ma 
lettre  précitée  et  insérée  au  tome  XVIII  du  Bulletin  monu- 
mental ,  relative  à  la  dédicace  de  l'église  abbatiale  de  Durand , 
en  1063 ,  que  ces  religieux  exclurent  de  toute  participation  à 
cette  cérémonie  leur  propre  évêque  diocésain  (celui  de 
Cahors),  Fulco-Simonis ,  ou  Simo,  ainsi  que  quelques 
auteurs  écrivent  le  nom  de  ce  prélat,  dont  les  bénédictins 
de  Moissac  et  leur  abbé  déclinaient  la  juridiction  et  ne  vou- 
laient point  reconnaître  la  suprématie,  comme  ne  relevant  que 
de  l'abbé  de  Citeaux  et  du  Saint-Siège ,  motif  d'une  longue 
lutte  entre  les  abbés  de  Moissac  et  leurs  évêques. 

C'est  essentiellement  par  la  construction  de  son  cloître 
que  se  recommande  dans  les  annales  du  monastère  du  bourg 
de  St -Pierre  de  Moissac,  l'abbatiat  à'Ansquitilius ,  selon  le 
nom  que  lui  donne  notre  inscription,  et  que  M.  Du  Mège 
écrit  Ansquitillus ,  et  M.  Marion,  Aquilin ,  le  deuxième 
successeur  de  saint  Durand  de  Bredon  ;  construction  exécutée 
de  1100  à  1108  ,  mais  dont  le  complet  achèvement  n'eut  lieu 
que  sous  l'abbé  Roger  qui  succéda  immédiatement  à  Ansqui- 
tilius  dans  le  même  gouvernement. 


DU   CLOITRE   DE   MOISSAC.  397 

A  moins  que  je  n'aie  encore ,  dans  l'intérêt  de  l'art,  à  vous 
entretenir  des  nouvelles  restaurations  dont  ils  continuent  à 
être  l'objet,  voilà,  je  pense,  Monsieur  et  très-honoré  confrère, 
mon  dernier  mot  sur  l'église  et  le  cloître  de  Moissac,  et  sur  les 
deux  inscriptions  commémoratives  qui  les  concernent.  Vous- 
même,  avez  appelé  tout  récemment  l'attention  et  l'intérêt 
des  nombreux  lecteurs  du  Bulletin  monumental ,  dans  votre 
rapport  relatif  à  une  excursion  dans  le  Midi  de  la  France , 
sur  ces  deux  monuments  religieux  qui  sont  une  des  gloires 
et  des  principaux  ornements  de  nos  départements  méri- 
dionaux. 


(EiniB(Dï!IIl(^IffIg< 


^551*565  scientifiques.  —  Les  assises  scientifiques  du  Maine , 
convoquées  à  Laval  le  31  mai,  ont  eu  lieu  sous  la  présidence 
de  M.  Denys.  MM.  de  Caumont  ;  Guéranger ,  du  Mans  ;  les 
ingénieurs  des  mines  et  des  ponts-et- chaussées;  Jacob,  pro- 
fesseur de  physique  au  lycée  de  Laval,  et  quelques  autres 
membres,  ont  fait  des  communications  géologiques  et  paie - 
onthologiques  importantes.  MM.  de  Caumont,  Denys,  Jacob 
et  d'Ozouville  ont  particulièrement  attaqué  les  questions 
relatives  à  la  nature  des  sols  arables.  Le  département  de  la 
Mayenne  a  modifié  considérablement  sa  culture  par  l'emploi 
de  la  chaux ,  moins  chère  dans  ce  pays  que  partout  ailleurs. 
Le  drainage  est  venu  fournir  aux  agriculteurs  intelligents  un 
nouveau  moyen  d'améliorer  le  sol.  Un  seul  entrepreneur 
occupe  en  ce  moment  quatre-vingts  ouvriers,  divisés  en 
quatre  escouades,  qui  ont  placé,  depuis  quinze  mois, 
1,800,000  tuyaux,  et  fait  quelques  irrigations  d'après  la 
méthode  suivie  dans  les  Vosges.  M.  Chrétien ,  directeur  de  la 
ferme-école  de  la  Mayenne ,  près  de  Laval ,  fait  aussi  exécuter 
des  travaux  de  drainage.  Deux  élèves  de  la  ferme  dirigent  les 
ouvriers.  On  voit  que  ,  sous  plusieurs  rapports ,  le  départe- 
ment de  la  3Iayenne  est  plus  avancé  que  ses  voisins. 

Des  excursions  ont  été  faites  près  de  Laval  par  une  com- 
mission des  assises  scientifiques.  M.  de  Caumont  a  visité  avec 
M.  Denys,  Jublains,  où  il  a  reconnu  de  nouvelles  parties 
très-intéressantes  du  théâtre  antique  de  cette  ville,  que 
personne  n'a  décrit.  L'examen  des  ruines,  dont  il  avait 
exploré  une  partie  en  1842  avec  M.  Richelet,  a  été  fait  de 


CHRONIQUE.  399 

nouveau.  Le  bois  où  elles  se  trouvent  ayant  été  coupé  cette 
année ,  de  nouveaux  faits  se  sont  révélés.  L'élargissement  de 
la  route  de  Grazay  a  fait  découvrir  deux  salles  de  construction 
romaine ,  plusieurs  médailles  de  bronze  et  une  médaille  d'or. 
M.  de  La  Beauluère ,  inspecteur  des  monuments ,  a  pré- 
senté un  nombre  considérable  d'estampages  de  pierres  tom- 
bales, et  le  fac-similé  d'une  inscription  carlovingienne  ma- 
gnifique ,  trouvée  à  Château-Gonthiei\ 

Le  1/i  juin,  les  assises  scientifiques  de  Champagne  ont  été 
ouvertes  à  Troyes,  sous  la  présidence  de  M.  le  comte  de 
Mellet  M.  le  comte  de  Montalembert ,  de  l'Académie  fran- 
çaise, et  M.  de  Caumont,  siégeaient  au  bureau  avec  les  prési- 
dents ,  vice-présidents  et  secrétaires  des  Sociétés  savantes  du 
ressort  et  M3L  Gayot  et  Tridon,  secrétaires-généraux  du 
Congrès  archéologique  :  cent  cinquante  membres  du  Congrès 
archéologique  et  un  grand  nombre  de  dames  assistaient  à  la 
réunion.  Les  questions  géologiques ,  botaniques  et  zoolo- 
giques, inscrites  au  programme,  ont  été  traitées  avec  talent 
par  MM.  Boutiot ,  Drouet ,  de  Caumont ,  d'Arbois ,  Gayot , 
et  plusieurs  autres. 

Les  assises  de  l'Institut  des  provinces  ont  été  tenues  à 
Aix  les  21 ,  22  et  23  juin  1853  ,  sous  la  présidence  de  M.  le 
docteur  P. -M.  Roux,  de  Marseille. 

Les  questions  de  géologie  et  de  botanique  locales  ont  été 
traitées  par  MM.  Payen  (des  Bouches-du-Rhône) ,  Panescorse 
et  Bompar  (du  Var)  et  l'abbé  Caire  (de  Vaucluse).  A  cette 
occasion,  MM.  Autheman  et  l'abbé  Caire  ont  développé  deux 
systèmes  géologiques,  l'un  mixte,  l'autre  mosaïque;  MM. 
P. -M.  Roux,  Barthélemy-Lapommeraye ,  Vallet  et  Icard  se 
sont  occupés  de  diverses  théories  agricoles ,  et  M.  Jules  Roux 
a  parlé  des  rapports  de  la  nature  du  sol  et  de  la  nature  hu- 


/iOO  CHRONIQUE. 

maine. — L'état  des  observations  météorologiques  dans  les 
Bouches-du-Rliône ,  Vaucluse  et  le  Var,  a  été  exposé  par  MM. 
P.  -M.  Roux ,  Léon  Berlue  et  Bompar.  M.  Magnan  a  présenté 
un  système  de  formation  des  vents ,  basé ,  non  sur  la  rotation 
du  globe ,  mais  sur  la  dilatation  de  l'air  par  la  réverbération , 
et  spécialement  appliqué  aux  contrées  du  Midi. 

On  s'est  occupé  aussi  de  quelques  points  historiques.  MM. 
Rostan  et  Masse  ont  fait  connaître  les  anciens  établissements 
de  la  Provence.  M3L  Mortreuil  et  Ricard  ont  parlé  de  l'or- 
ganisation féodale  et  judiciaire  de  ce  pays  dans  les  siècles  passés. 

Voici  la  liste  alphabétique  des  membres  qui  ont  pris  part 
aux  diverses  discussions  :  MM.  Roux,  président;  Autheman, 
Barthélemy-Lapommeraye ,  Berlue,  Compar,  Caire,  Espieux, 
Icard,  Leydet,  Mâgnan,  Marcotte,  Masse,  Mortreuil,  Mouan, 
Panescorse ,  Payan ,  Ricard ,  Rostan  ,  Roustan ,  Jules  Roux  , 
Segond-Cresp ,  Vallet. 

Nous  ajouterons  que  le  dernier  jour,  à  sept  heures  du  soir, 
plusieurs  des  personnes  qui  avaient  assisté  aux  assises  scien- 
tifiques se  sont  réunies  dans  un  banquet.  Vers  la  fin  du  dîner, 
un  toast  a  été  porté  à  M.  de  Caumont,  président  de  l'Institut 
des  provinces,  par  !\L  le  docteur  Roux  ;  et  un  autre  toast  a  été 
porté  à  ce  dernier  par  M.  le  sous-préfet.  (Extrait  de  la 
Gazette  du  Midi.  ) 

Nous  ferons  connaître  prochainement  le  résultat  des  assises 
scientifiques  qui  doivent  avoir  été  tenues  ou  qui  se  tiendront 
prochainement  à  Moulins,  sous  la  présidence  de  M.  le  comte 
de  Montlaur  (  M.  le  comte  de  Soultrait,  secrétaire)  ;  à  la  Ro- 
chelle ,  sous  la  présidence  de  M.  l'abbé  Lacurie ,  de  Saintes  ; 
à  Bennes  ,  sous  la  présidence  de  M.  Le  Gall;  à  Strasbourg  , 
sous  la  présidence  de  M.  Victor  Simon  ;  à  Epinal ,  sous  la 
présidence  de  M.  Mougeot  ;  à  Nancy ,  sous  la  présidence  de 
M.  de  Dumast,  et  dans  plusieurs  autres  villes. 


CHRONIQUE,  401 

—  Grand  prix  de  l'Institut  de  France ,  remporté  par 
M.  Bordeaux.  —  Nous  apprenons  avec  joie  que  notre 
savant  collaborateur ,  M.  R.  Bordeaux  ,  d'Evreux ,  bâtonnier 
de  l'ordre  des  avocats  et  inspecteur  des  monuments  histo- 
riques de  l'Eure,  vient  de  remporter  un  des  grands  prix 
proposés  par  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques 
de  l'Institut, 

Congrès  archéologique  de  France.  Session  de  1853.  — 
La  session  du  Congrès  archéologique  a  clos  sa  session  à  Troyes 
le  14  juin,  après  six  jours  d'un  travail  non  interrompu. 

Grâce  aux  secrétaires-généraux ,  MM.  Gayot ,  ancien  mem- 
bre du  Corps  législatif,  secrétaire  de  la  Société  de  l'Aube , 
et  Tridon ,  inspecteur  de  la  Société  française  et  conser\ateur 
des  monuments  historiques  dans  l'Aube ,  cette  session  a  été 
une  des  plus  satisfaisantes  et  des  mieux  nourries.  Deux  cents 
membres ,  parmi  lesquels  on  voyait  avec  plaisir  cinquante 
ecclésiastiques ,  et  un  grand  nombre  de  dames ,  ont  constam- 
ment pris  part  aux  travaux  et  suivi  les  séances  avec  la  plus 
grande  assiduité. 

La  présence  de  M.  le  comte  de  Montalembert  a  donné  un 
grand  intérêt  aux  dernières  réunions.  Chacun  était  désireux 
de  voir  et  d'entendi'e  l'illustre  orateur ,  et  on  a  racueilh  avec 
avidité  les  belles  paroles  qu'il  a  prononcées  sur  l'histoire, 
l'état  et  l'avenir  de  l'art  en  France,  au  point  de  vue  des  mo- 
numents. 

Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  citer  ici  les  noms  de  tous 
ceux  qui  ont  fait  des  communications  pendant  la  session, 
mais  bientôt  les  procès-verbaux ,  rédigés  avec  un  talent  re- 
marquable par  M.  Gayot ,  reproduiront  scrupuleusement  tout 
ce  qui  a  été  dit ,  raconteront  tout  ce  qui  a  été  fait ,  donneront 
la  hste  complète  des  membres  présents. 

Parmi  ceux  qui  sont  venus  de  départements  plus  ou  moins 

26    * 


402  CHRONIQUE. 

éloignés  de  celui  de  l'Aube ,  nous  citerons  :  MM.  le  comte 
de  Mellet ,  inspecteur  divisionnaire  ;  de  Glanville ,  inspecteur 
des  monumentg  de  la  Seine-Inférieure;  J.  de  Buyer,  inspec- 
teur de  la  Haute-Saône;  Gaugain,  du  Calvados,  trésorier 
de  la  Société;  Pionnier,  de  Nancy,  membre  du  Conseil 
général  de  la  Meurthe  et  du  Conseil  général  de  l'agriculture  ; 
Petit,  architecte  de  Dijon;  Prof af ,  de  Dijon;  le  comte  du 
Manoir  de  Juaye ,  du  Calvados,  un  des  vice-présidents 
du  Congrès  scientifique  de  France  ;  Le  Roux ,  de  Sens  ;  l'abbé 
Brullé,  de  Sens;  Pinard,  de  Paris;  Thiollet ,  de  Paris;  le 
docteur  Michelin ,  de  Provins  ;  Dormois  ,  de  Tonnerre. 

La  Société  a  voté  une  somme  de  3,000  francs  en  secours 
pour  la  conservation  de  diverses  églises  et  autres  monuments 
et  pour  explorer  des  localités  où  des  débris  gallo-romains  ont 
été  reconnus.  900  francs  ont  été  destinés  à  des  recherches  de 
ce  genre  dans  le  département  de  l'Aube ,  où  M.  Corrard  de 
Bréban  et  plusieurs  membres  de  la  Société  avaient  recueilli 
des  documents  du  plus  haut  intérêt  sur  les  cimetières  gallo- 
romains  et  sur  les  viïlœ.  Pésicaudon  est  une  des  localités  où 
il  y  a  le  plus  d'espoir  de  trouver  d'importants  débris.  Déjà 
les  défrichements  opérés  récemment  ont  mis  au  jour  les  ruines 
d'une  villa  très-considérable  dont  les  belles  mosaïques  ne  per- 
mettent pas  de  douter  que  le  monument  ne  fût  décoré  avec 
beaucoup  de  luxe. 

Pésicaudon  est  près  de  la  commune  de  Villemor ,  dont  le 
nom  semble  indiquer  une  villa  ruinée. 

Le  cimetière  de  Verrières  sera  aussi  exploré  par  la  commis- 
sion constituée  par  la  Société  française ,  aussi  bien  que  Neu- 
ville-sur-Seine,  d'où  est  venue  cette  magnifique  baignoire 
tapissée  de  mosaïques  à  l'intérieur  et  que  M.  Coûtant  a  fait 
transporter  au  musée  de  Troyes,  dont  elle  est  une  des  princi- 
pales curiosités. 

Le  Congrès  a  encore  voté  des  fonds  pour  faire  quelques 


r.HRONTOUE. 


/i03 


llOU  CHRONIQUE. 

fouilles  à  Vieux,  à  Villers-sur-Mer  (Calvados),  sous  la  direc- 
tion de  M.  de  Glanville,  et  200  francs  pour  exécuter  d'autres 
fouilles  dans  la  Mayenne.  MM.  de  la  Beauluère,  vicomte  de 
Langle,  marquis  d'Argentré  ,  Denys  et  d'Ozouville  ont  été 
désignés  pour  diriger  ces  fouilles. 

Congrès  scientifique  de  France,  J^X^  session  à  Arras,  le 
23  août  1853.  — Grâce  au  dévouement  de  M.  le  comte  d'Hé- 
ricourt ,  qui  a  préparé  le  Congrès  avec  un  talent  que  bien  peu 
de  ses  prédécesseurs  ont  pu  y  apporter,  qui  a  fait  des  voyages 
en  Belgique  et  en  Allemagne  pour  convier  les  savants  étran- 
gers au  Congrès  scientifique  de  France ,  cette  réunion  offrira 
cette  année  un  éclat  extraordinaire  et  un  nombre  d'adhérents 
qui  n'avait  pas  été  atteint  depuis  le  Congrès  tenu  à  Strasbourg 
en  18Zi2  :  1,100  adhésions  ont  déjà  été  réunies  par  M.  le 
comte  d'Héricourt  et  l'on  peut  espérer  que  l'on  atteindra  le 
chiffre  de  1,200  avant  l'ouverture  de  la  session. 

Cette  ouverture ,  qui  avait  eu  lieu  constamment  depuis  20 
ans  dans  les  premiers  jours  de  septembre ,  a  été  avancée  cette 
année  et  fixée  au  23  août  pour  des  motifs  graves  particuHers 
à  la  localité. 

Du  reste,  l'administration  d'Arras  a  fait  tout  ce  qui  dépen- 
dait d'elle  pour  rendre  le  séjour  de  cette  ville  agréable  aux 
savants  qui  viendront  y  siéger.  Voici  quelques-unes  des  ques- 
tions qui  y  seront  discutées  dans  la  section  d'archéologie  : 

Quelles  furent  les  premières  colonies  romaines  dans  le  Nord 
de  la  Gaule  et  à  l'Est  de  la  Grande-Bretagne  ? 

Quel  fut  le  premier  établissement  du  christianisme  dans 
la  Gaule-Belgique?  Jusqu'à  quel  point  le  polythéisme  romain 
y  avait-il  pénétré?  Jusqu'à  quelle  époque  continua  la  lutte 
entre  le  polythéisme  et  le  christianisme  ? 

A  quelle  époque  remonte  la  première  occupation  du  littoral 


CHRONIQUE.  405 

par  les  Saxons?  Fixer  l'étendue  et  les  limites  du  littus  Saxo^ 
nicum  ? 

Quelles  furent  sur  le  double  littoral  Gallo-Belge  et  Breton 
les  cités  et  forteresses  fondées  depuis  Gallien  jusqu'à  Valen- 
tinien  III?  De  quelle  époque  date  notamment  celle  de  Nohi- 
liacum  chez  les  Atrébates  ? 

Quand  et  dans  quelles  circonstances  eurent  lieu  les  diverses 
transportations  des  races  germaniques  et  notamment  des  Saxons 
sur  le  littoral  des  Flandies  ?  Comment  se  forma  la  race  flamande  ? 

Quelle  fut ,  par  rapport  à  l'affermissement  du  christianisme, 
à  la  civilisation  et  à  l'agriculture ,  l'influence  des  monastères 
fondés  avant  le  VHP.  siècle  ? 

Rechercher  les  causes  qui  ont  amené  dans  la  Gaule-Bel- 
gique aux  VP.  et  VIP.  siècles  des  missionnaires  Scoto- 
Irlandais.  Quels  ont  été  les  résultats  de  leurs  prédications  ? 
Le  christianisme  était-il  plus  développé  à  cette  époque  de 
l'autre  côté  du  détroit  ? 

Comment  les  voies  romaines  du  Nord  de  la  France  se  pré- 
sentent-elles relativement  à  la  distribution  des  camps  romains 
ou  des  positions  fortifiées?  La  topographie  de  la  Gaule-Bel- 
gique a-t-elle  été  indiquée  sur  des  cartes  spéciales  dans  les 
départements  du  Nord  ? 

Y  a-t-il  dans  le  Nord  de  la  France  des  inscriptions  qui  se 
rapportent  à  des  divinités  topiques  ou  locales  ? 

Existe-t-il  dans  les  contrées  qui  faisaient  autrefois  partie  de 
la  Gaule-Belgique  des  édifices  du  moyen-âge  authentiquement 
antérieurs  au  X^  siècle!  Quels  sont-ils?  Quels  sont  leurs 
caractères  ? 

La  ville  d'Arras  prépare  des  fêtes  qui  auront  heu  pendant  la 
XX^  sesssion  du  Congrès  scientifique  de  France  ;  il  y  aura  : 

1".  Exposition  générale  des  produits  de  l'Agriculture  et  de 
l'Industrie. 


/t06  CHRONIQUE. 

2°.  Course  de  chevaux. 

3°.  Expositions  artistiques. 

U°.  Concert  donné  par  la  Société  Philharmonique  d'Arras. 

5°.  Concours  de  chant  d'ensemble  organisé  par  la  Société 
des  Orphéonistes  d'Arras. 

6°.  Soirées  littéraires  offertes  au  Congrès  par  l'Académie 
d'Arras ,  et  par  plusieurs  Sociétés  savantes. 

7°.  Ouverture  des  Archives  départementales  et  municipales, 
de  la  Bibliothèque ,  du  Musée  et  des  collections  scientifiques. 

Des  mesures  seront  prises  pour  facihter  aux  Membres 
étrangers  les  recherches  qu'ils  voudraient  faire. 

8°.  Fête  anniversaire  de  la  levée  du  siège  d'Arras  en  165^. 

Cette  fête ,  l'une  des  plus  belles  du  Nord  de  la  France , 
consiste  en  illuminations,  feu  d'artifice,  jeux  et  divertis- 
sements de  toutes  espèces. 

9°.  Bal  dans  la  magnifique  galerie  de  St.-Vaast. 

Réunion  générale  annuelle  de  1853  et  concours  provincial 
de  bestiaux  aux  Andelys  (Eure).  — C'est  aux  Andelys  que 
vient  de  se  terminer  le  Congrès  provincial  agricole  de  l'Asso- 
ciation pour  1853  :  la  première  séance  ,  celle  du  7  juillet ,  a 
été  ouverte  par  un  discours  de  M.  de  Caumont ,  qui  l'a  pré- 
sidée ,  et  l'enquête  sur  l'état  de  l'agriculture  dans  le  pays  a 
été  commencée. 

Les  séances  suivantes  ont  été  présidées  par  M.  de  Rochefort, 
sous-préfet ,  M.  Montou ,  maire  des  Andelys,  et  par  MM.  de 
Montreuil,  député,  Durécu  ,  inspecteur  de  l'Association.  Le 
troisième  jour,  M.  Girardin,  correspondant  de  l'Institut,  à 
Rouen ,  a  dirigé  les  débats  ,  assisté  de  M.  de  Rochefort  et  de 
M.  Montou.  Enfin,  le  quatrième  jour,  la  séance  publique  dans 
laquelle  les  prunes  ont  été  distribuées ,  a  été  présidée  par  M. 
Le  Fêvre  du  Rufllé,  ancien  ministre  ,  un  des  inspecteurs  de 
l'Association. 


CHRONIQUE.  !l07 

Des  discussions  du  plus  haut  intérêt  ont  animé  toutes  les 
séances.  Deux  des  plus  importantes  ont  été  celles  qu'ont  soutenue 
M.  Mabire,  maire  de  Neufchâtel,  et  MM.  Ponsard  et  deVigneral, 
membres  du  jury ,  sur  les  avantages  et  les  inconvénients  des 
races  indigènes  comparées  aux  races  étrangères ,  et  celle  qui 
s'est  élevée ,  après  la  lecture  d'un  travail  remarquable  de  M. 
Machard  sur  l'irrigation,  entre  cet  ingénieur  et  M3I.  Girardin, 
de  Caumont  et  Morière.  M.  de  Caumont  a  défendu  vivement 
l'agriculture  contre  les  empiétements  de  l'industrie,  qui 
augmente  perpétuellement  l'importance  de  ses  machines  et 
qui ,  pour  épargner  quelques  hectolitres  de  houille,  veut  s'em- 
parer de  toutes  les  eaux,  qui  pourtant  appartiennent  aussi  à 
l'agriculture ,  et  rendent  l'irrigation  impossible  :  on  se  plaint 
des  règlements  que ,  trop  souvent,  les  ingénieurs,  chargés  de 
la  police  des  cours  d'eau  ,  font  avec  une  parliahté  qui  dénote 
leurs  préférences  pour  les  usines  ;  et  pourtant  la  présence  de 
celles-ci  dans  les  vallées  porte  souvent  d'autres  préjudices  aux 
riverains ,  préjudices  qu'il  serait  juste  au  moins  de  leur  faire 
oublier,  en  les  traitant  sur  le  pied  d'égalité  auquel  ils  ont  droit. 

Les  communications  de  M.  Morière ,  secrétaire-général  de 
l'Association  normande ,  celles  de  M.  R.  Bordeaux ,  lauréat 
de  l'Institut ,  de  M.  Montou ,  maire  des  Andelys ,  de  M.  de 
Montreuil,  de  M.  l'abbé  Cochet,  de  M.  le  baron  Hemoux,du 
général  Rémond ,  de  M.  Poucet ,  membre  du  Conseil  muni- 
cipal ,  de  MM.  Fleury ,  baron  d'Houdemare  et  de  plusieurs 
autres  membres  ont  été  d'un  intérêt  incontestable ,  prouvé 
d'ailleurs  par  la  foule  compacte  qui  remplissait  le  tribunal  et 
ses  abords. 

Le  concours  de  bestiaux  a  eu  lieu  dans  une  grande  prairie 
voisine  de  la  place  publique  :  s'il  a  été  un  peu  moins  remar- 
quable que  celui  de  l'année  dernière  qui  se  tenait  à  Domfront, 
on  y  a  primé  pourtant  de  très-beaux  animaux.  Les  espèces 
avise  et  porcine  y  étaient  représentées  par  de  très-beaux  types. 


408  CHRONIQUE. 

La  collection  d'instruments  aratoires  était  très- considérable, 
on  voyait  aussi  des  produits  agricoles  (beurres,  fromages, 
légumes ,  etc. ,  etc. ,  etc.  )  remarquables  à  plusieurs  égards. 

M.  Durécu ,  riche  propriétaire  de  l'arrondissement  de  Lou- 
viers,  avait  envoyé  une  magnifique  collection  d'animaux  de 
basse-cour  (32  espèces) ,  qui  n'a  cessé  d'exciter  la  curiosité 
et  l'admiration  du  public. 

Un  temps  superbe  a  favorisé  l'Association  normande  et  la 
distribution  des  primes  s'est  faite  avec  une  grande  solennité , 
le  dimanche  10  juillet,  à  3  heures,  sur  la  place  publique, 
devant  6,000  spectateurs  :  une  estrade  élégamment  drapée 
avait  été  élevée  près  de  la  halle ,  devant  la  statue  du  Poussin , 
pour  les  membres  de  l'Association  et  pour  les  dames. 

M.  Le  Fêvre  du  Rufflé,  sénateur,  a  ouvert  cette  séance  par 
un  discours  qui  a  été  vivement  applaudi.  M.  le  baron  de 
Montreuil ,  inspecteur  de  l'Association ,  en  a  prononcé  un 
autre  qui  a  produit  aussi  beaucoup  d'impression  sur  l'assem- 
blée et  qui  a  été  entendu  de  tout  le  monde. 

Après  cette  séance  ,  qui  a  duré  trois  heures  ,  et  dans 
laquelle  MM.  comte  de  Vigneral,  Le  Grand  de  Guitry,  D. 
Poret  et  Morière ,  ont  lu  des  rapports  très-bien  faits  sur  les 
opérations  des  différents  jurys ,  M.  de  Caumont ,  directeur  de 
l'Association ,  a  adressé  quelques  mots  de  remercîment  à 
l'administration  des  Andelys  et  aux  organisateurs  des  fêtes  et 
du  concours  provincial. 

Un  banquet  de  180  couverts  a  suivi  cette  séance  :  on  y 
voyait  une  foule  de  notabihtés ,  notamment  M.  le  comte  de  la 
Grange,  député  du  Gers,  M.  le  comte  PortaMs,  M.  Bourdon, 
ancien  député  d'Elbeuf,  MM.  Chennevières ,  d'Elbeuf,  G. 
Petit,  de  Louviers,  membres  du  Conseil  général  des  manu- 
factures, plusieurs  curés  de  la  ville  et  des  environs,  M.  le 
maire  d'Evreux  et  M.  Ange  Petit ,  président  de  la  Société 
d'agriculture  de  l'Eure,  M.  le  baron  de  Bostenay,  M.   le 


CHRONIQUE.  409 

comte  d'Houdemare  ,  les  lauréats  et  tout  ce  que  le  pays  ren- 
ferme d'hommes  amis  de  l'agriculture  et  des  progrès  agricoles. 
Le  soir,  toute  la  place  a  été  illuminée  et  un  feu  d'artifice 
avait  attiré  près  de  10,000  spectateurs. 

C'est  à  Avranches  que  se  réunira  l'Association  normande 
en  185^.  Quatre  villes  se  disputaient  cet  honneur,  et  ce 
n'est  qu'après  une  discussion  très-longue  qu'un  vote  a  donné 
à  Avranches  la  majorité  des  suffrages. 

La  Société  française  a  tenu  pendant  la  session  deux  séances 
fort  intéressantes  dans  lesquelles  on  a  entendu  un  mémoire  et 
diverses  communications  de  M.  l'abbé  Cochet  et  un  rapport 
plein  de  faits  présenté  par  M.  R.  Bordeaux  sur  les  monuments 
des  Andelys  et  des  environs  ;  nous  publierons  le  procès- verbal 
de  ces  deux  séances. 

Exposition  des  ouvrages  de  peinture ,  sculpture ,  gravure, 
lithographie,  architecture ,  etc.  ,  en  1853.  —  L'exposition 
de  1853  s'est  ouverte,  le  15  mai,  aux  Menus-Plaisirs,  rue  du 
Faubourg-Poissonnière  et  rue  Richer. 

Tout  le  monde  s'accorde  à  louer  l'heureuse  disposition  des 
galeries  et  la  célérité  avec  laquelle  elles  ont  été  élevées  de- 
puis la  démolition  des  galeries  du  Palais-Royal. 

M.  le  marquis  de  Chennevières ,  commissaire-général  de 
l'exposition,  dont  le  talent,  l'activité  et  le  goût  sont  bien 
connus,  secondé  par  les  fonctionnaires  qui  lui  ont  été  adjoints 
et  par  notre  savant  confrère  M.  d'Arcel ,  de  la  Seine- 
Inférieure,  a  tout  prévu,  tout  disposé  avec  un  succès  qui  lui  a 
mérité  les  éloges  de  M.  le  comte  de  Niewkerque  et  de  tous 
les  visiteurs. 

L'exposition  d'architecture  qui  rentre  dans  la  spéciahté  du 
Bulletin  monumental  a  eu  le  même  jury  que  l'année  dernière  : 
MM.  Mérimée,  de   Caumont,    Labrouste  et  Danjoy.   Nous 


410  CHRONIQUE. 

avons  remarqué  les  objets  suivants  comme  particulièrement 
intéressants  au  point  de  vue  archéologique  : 

1°.  Chapiteaux  de  l'église  N.-D.  de  Châlons  (Marne); 
XII^  siècle.  — Colonne  du  porche  royal  de  la  cathédrale 
de  Chartres;  par  M.  Gilbert,  né  à  Amsterdam  (Hollande). 

2°.  Chapelle  Saint-Gilles  à  Montoire  (Loir-et-cher) ,  XP. 
siècle  :  plan ,  coupe  et  élévation  de  l'abside  ;  détails  des  pein- 
tures ;  par  M.  Marie-Auguste  Breton ,  né  à  Paris. 

3°.  Études  sur  la  serrurerie  romaine  et  du  moyen-âge 
dans  l'ancienne  province  d'Auvergne  ;  par  Léon-Charles  Com- 
pagnon, élève  de  M.  Labrouste.  En  1850,  l'Institut  des  pro- 
vinces avait  décerné  une  médaille  d'argent  à  M.  Compagnon , 
lors  de  l'exposition  faite  à  Clermont ,  pour  les  objets  qui 
figurent  aujourd'hui  à  Paris. 

4°.  Portique  de  l'abbaye  de  Charlieu  (  Loire  )  :  façade  prin- 
cipale ;  coupe  longitudinale  ;  porte  principale  ;  par  M.  Tony 
Desjardins ,  né  à  Lyon  (  Rhône  ) ,  élève  de  M.  Duban. 

5°.  Abbaye  de  Notre-Dame-du-Val  (Seine-et-Oise) ,  fondée 
en  1136  :  vue  perspective  de  l'abbaye  en  1707  ;  plan  général 
comprenant  les  constructions  des  XIP.  et  XIIP.  siècles; 
celles,  démolies  ou  non,  de  l'époque  moderne;  bâtiments 
claustraux;  plan  du  rez-de-chaussée;  id.  du  l*"".  étage;  coupe 
montrant  la  façade  Nord  du  grand  bâtiment  ;  coupe  montrant 
le  pignon  Est  du  grand  bâtiment  ;  coupe  indiquant ,  au  rez- 
de-chaussée  :  la  sacristie ,  la  salle  capitulaire ,  le  vestibule ,  le 
réfectoire;  au  1".  étage  le  dortoir;  coupe  indiquant,  au- 
rez-de-chaussée :  la  chapelle ,  la  sacristie ,  le  cloître ,  le  vesti- 
bule et  les  dépendances  du  moulin  ;  coupe  montrant  la  façade 
méridionale  du  dortoir  ;  élévation  perspective  montrant  la  sa- 
cristie, la  chapelle ,  le  dortoir,  etc.  ;  détails  divers  du  XIP.  au 
XVP.  siècle  ;  plan,  coupe  et  détails  du  moulin  de  Meriel  ;  stalles 
et  chaire  à  prêcher ,  actuellement  dans  l'église  de  Meriel  ; 
épitaphes    diverses  ;  vierge ,  tombeaux  et  sceaux  divers.  M. 


CHRONIQUE.  Ml 

Hérard ,  architecte ,  auquel  on  doit  cette  intéressante  expo- 
sition ,  une  des  plus  importantes  au  point  de  vue  archéolo- 
gique ,  a  déjà  étudié  plusieurs  autres  abbayes  du  diocèse  de 
Paris;  ses  efforts  ne  sauraient  être  assez  encouragés. 

6°.  Cloître  de  Fréjus  :  plan,  vue  intérieure  dans  l'état 
actuel ,  chapiteaux  des  galeries ,  détail  de  la  charpente  peinte , 
peinture  murale ,  restauration  ,  détails  ;  par  M.  Henry  Revoil , 
né  à  Aix  (  Bouches-du-Rhône  ) ,  élève  de  M.  Caristie. 

7°.  Abbaye  St. -Georges  de  Boscherville  (Seine-Inférieure), 
fondée  à  la  fin  du  XP.  siècle  :  plan  général  comprenant  les 
constructions  élevées  aux  XP.  et  XIP.  siècles  et  celles  de 
l'époque  moderne  ;  état  actuel  ;  id.  restauration  ;  vue  géné- 
rale à  vol  d'oiseau.  Etat  en  1683  ;  façade  latérale  de  l'égUse  , 
coupe  sur  la  salle  capitulaire  et  les  restes  du  cloître  ;  façade 
principale  de  l'église  et  de  la  salle  capitulaire  ;  restauration  de 
la  façade  de  la  salle  capitulaire,  coupe  sur  l'axe,  détails  ; 
pierre  tombale;  par  M.  François- Victor  Sabatier,  né  à  Agen 
(  Lot-et-Garonne  ). 

Les  vitraux  peints  mériteraient  un  article  spécial;  nous  nous 
bornerons  à  signaler  à  l'attention  des  visiteurs  une  vitre  ma- 
gnifique sortant  des  ateliers  de  M.  Didron,  membre  du  conseil 
général  administratif  de  la  Société  française. 

Réorganisation  du  Conseil  général  de  l'agriculture.  — 
Le  Ministre  de  l'intérieur ,  de  l'agriculture  et  du  commerce 
vient  de  réorganiser  le  Conseil  général  de  l'agriculture.  Cette 
mesure  a  comblé  de  joie  toutes  les  Sociétés  agricoles  et  tous 
ceux  qui  comprennent  l'immense  utilité  d'un  Conseil  général 
siégeant  près  du  Ministre  et  prêt  à  l'éclairer  sur  les  besoins 
agricoles  de  toutes  les  contrées  de  la  France.  On  sait  qu'il  y 
a  un  membre  du  Conseil  par  département. 

Nous  avons  remarqué  parmi  les  membres  appelés  à  repré- 
senter les  86  départements,  des  noms  chers  au  pays  pour 


UV2  CHRONIQUE. 

les  services  qu'ils  lui  ont  rendus  depuis  long-temps.  Ainsi 
nous  avons  vu  figurer  dans  cette  liste  MM.  de  Caumont , 
pour  le  Calvados;  le  général  comte  Du  Moncel,  pour  la 
Manche;  Albert  de  Brives,  pour  la  Haute-Loire;  Toupot 
de  Bévaux  y  pour  la  Haute-Marne  ;  Julien  Lefebvre  ^  pour 
le  Nord  ;  Beaumont ,  sénateur ,  pour  la  Somme  ;  le  comte 
de  Montreuil,  pour  VE\xyq\  Henry  Barbet,  ancien  pair, 
pour  la  Seine-Inférieure  ;  de  Behague ,  membre  de  l'Institut 
des  provinces,  pour  le  Loiret;  le  marquis  d' Espeuilles , 
sénateur,  membre  de  la  Société  française,  pour  la  Nièvre; 
le  baron  Chaïllou-des-Barres ,  membre  de  l'Institut  des 
pçovinces,  pour  l'Yonne;  Alluaud,  membre  de  la  Société 
française,  pour  la  Haute- Vienne  ;  DuTaya,  membre  de  l'In- 
stitut des  provinces ,  pour  les  Côtes-du-Nord  ;  Pagezy ,  maire 
de  Montpellier,  pour  le  département  de  l'Hérault;  de  la 
Baume,  membre  de  l'Institut  des  provinces ,  pour  le  Gard; 
Monnier,  de  Nancy ,  membre  de  la  Société  française,  pour  la 
Meurthe;  Bonnet,  membre  de  l'Institut  des  provinces,  pour 
le  Doubs. 

Nous  voyons  avec  plaisir  la  province  représentée  par  des 
hommes  qui  ont  donné  des  preuves  de  leur  dévouement  aux 
intérêts  moraux  et  matériels  de  leurs  contrées  respectives.  La 
prochaine  session  du  Conseil  général  est  convoquée  pour  le 
19  décembre  prochain  et  sera  close,  au  plus  tard,  le  19  jan- 
vier 1854. 

Vente  des  ornements  des  couvents  supprimés  en  Suisse.  — 
Ce  mois  d'avril,  on  a  vendu  à  Paris,  à  la  salle  des  commissaires- 
priseurs  de  la  rue  des  Jeûneurs ,  les  ornements ,  tableaux  et 
vases  provenant  des  couvents  supprimés  en  Suisse ,  lors  des 
derniers  orages  poUtiques.  La  spéculation  privée ,  en  achetant 
ces  objets  au  gouvernement  Suisse,  qui  n'y  voyait  que  du  métal 


CHRONIQUE.  ai  3 

bon  à  jeter  au  creuset,  a  sauvé  d'une  brutale  destruction 
quelques  pièces  intéressantes  ,  dépouilles  des  collèges  de 
Fribourg ,  d'Hauterive ,  de  Part-Dieu ,  etc.  Malheureuse- 
ment, l'ordre  des  Jésuites,  principale  victime  de  ces  spo- 
liations ,  ne  remontant  pas  à  une  époque  reculée ,  il  ne 
fallait  espérer  trouver  là  aucun  monument  d'une  certaine  an- 
tiquité. Les  tissus,  broderies,  vêtements  sacerdotaux,  énu- 
mérés  complaisamment  sur  le  catalogue ,  y  eussent  fort  bien 
été  omis  sans  exciter  le  regret  de  l'archéologue  :  ce  n'étaient 
pas  ces  pièces  modernes  et  sans  style,  qui  pouvaient  présenter 
de  l'intérêt.  Ce  qui  était  plus  digne  d'attention ,  c'étaient 
un  bon  nombre  de  statues  gothiques ,  de  bas-relief  en  bois  et 
en  albâtre  ,  de  groupes  des  XV^  et  XVP.  siècles ,  que  pré- 
cisément le  livret  confondait  sous  un  même  numéro.  Il  y 
avait  là  surtout  quelques  tableaux  sur  bois,  à  fond  d'or  et  à 
légendes  gothiques  sur  lesquels  nous  eussions  voulu  trouver 
des  détails  dans  le  livret  :  peintures  naïves  que  la  Suisse  doit 
regretter  et  qui  ne  se  voient  plus  que  bien  rarement  dans  les 
églises  de  France.  Il  y  avait  aussi  des  objets  en  laiton  repoussé, 
d'anciens  plats  de  cuivre  jaune  chargés  de  figures  et  d'in- 
scriptions allemandes.  Les  trésors  de  nos  éghses  auraient  pu 
envier  aussi  à  cette  collection  un  certain  nombre  de  belles 
pièces  d'ancienne  orfèvrerie  du  XVI^  et  du  XVIP.  siècle ,  la 
plupart  rehaussées  d'émaux  ,  de  verroteries  et  de  fdigranes. 
Nous  noterons  surtout  une  très-belle  crosse  en  argent  avec 
rehauts  dorés  et  blason ,  de  style  gothique  allemand,  présentant 
au  centre  la  Vierge  et  l'enfant  Jésus  couronné  par  des  anges  ; 
une  autre  crosse  en  cuivre  doré  garnie  de  feuillages  en  argent 
et  de  verroteries  de  couleur ,  et  enrichie  au  bas  du  crosseron 
d'un  reliquaire  à  ogives  avec  des  figurines  de  saints  dans  les 
entrecolonnements.  Venaient  ensuite ,  pour  suivre  l'ordre 
chronologique,  des  croix  de  procession  en  cuivre  repoussé  et 
gravé  du  XVP.  siècle ,  un  cahce  de  la  même  époque ,  des 


U\U  CHRONrQUE. 

burettes  à  panse  ,  avec  carialhides  et  rinceaux  ,  travail  fin  sur 
argent  de  la  fin  de  la  renaissance  ;  un  sceptre  en  argent  orné 
de  pierreries ,  d'un  travail  curieux ,  provenant  d'une  statue 
de  la  Vierge.  Parmi  les  objets  notables  du  XVIP.  siècle , 
nous  citerons  un  reliquaire  en  cuivre  doré  enrichi  d'ornements 
en  argent  repoussé  et  de  pierreries ,  d'autres  reliquaires  en 
forme  d'ostensoir  ;  plusieurs  calices  d'une  exécution  riche , 
décorés  d'émaux  et  de  grenats  ;  le  pied  de  l'un  d'eux ,  à  six 
lobes,  est  décoré  de  figurines  en  ronde  bosse.  De  l'époque  de 
Louis  XIII  et  de  Louis  XIV ,  on  pouvait  remarquer  encore 
un  bénitier  en  cristal  de  roche  avec  une  monture  en  filigranes 
d'argent,  rehaussée  de  pierreries;  un  saint  ciboire,  blanc  et 
or  ,  à  tête  de  chérubins ,  d'un  travail  riche  et  curieux  ;  des 
aiguières  ;  des  encensoirs  ;  des  statues  en  argent.  Quant  au 
XVIII".  siècle ,  il  était  là  en  grande  majorité ,  étalant  sa  déca- 
dence :  on  doit  noter  cependant  parmi  ces  objets  plus  mo- 
dernes ,  quelques  types  bien  caractérisés  de  ce  style  rocaille 
qui  s'était  développé  avec  tant  de  sève  sur  les  bords  du  Rhin, 
et  dont  les  volutes  et  les  chantour nages  exagérés  présentent 
plus  d'élan  que  les  ornements  du  même  temps  exécutés  en 
France.  Raymond  Bordeaux. 

Antiquités  romaines  découvertes  à  Lillehonne. — Dans  le 
courant  des  mois  de  mai  et  de  juin  de  cette  année ,  la  ville 
de  Lillehonne  ayant  fait  tracer  une  rue  ou  chemin  communal 
à  travers  le  cimetière  de  l'ancienne  éghse  de  St.  -Denis , 
démolie  en  1823,  les  ouvriers  ont  rencontré  dans  ce  champ 
de  repos  une  série  de  vieilles  murailles  qui  le  traversaient 
dans  tous  les  sens.  Ces  nmrs  étaient  les  restes  d'une  habitation 
gallo-romaine  assez  importante ,  puisque  les  parois  intérieures 
avaient  été  revêtues  d'enduits  coloriés  et  que ,  dans  l'enceinte, 
il  s'est  rencontré  un  hypocauste.  On  appelle  hypocauste, 
chez  les  Romains ,  ce  que  nous  nommons  calorifère ,  ce  qui , 


CHRONIQUE.  415 

chez  nous ,  veut  dire  parfois  et  un  appartement  chauffé ,  et 
un  appareil  de  chauffage. 

Ici,  la  pièce  chauffée  au  moyen  de  l'hypocauste  était  la 
plus  curieuse  et  la  mieux  conservée.  C'était  une  petite  salle 
longue  de  3"\  90*^. ,  large  de  2"\  66.  Les  murs  restés  debout 
avaient  encore  l"^-.  25  de  hauteur.  Construits  en  silex  et  en 
moellon ,  ils  étaient  revêtus  au-dedans  d'une  forte  couche  de 
ciment  rouge.  Le  fond  de  l'appartement ,  également  cimenté 
avec  soin ,  était  rempli  de  plusieurs  rangs  de  piliers  d'environ 
0"\  80*=.  de  hauteur.  Les  briques  de  0"^  20''.  en  carré  étaient 
unies  entre  elles  par  une  simple  couche  d'argile.  Sur  ces 
pihers,  distants  entre  eux  d'environ  0"\  50^ ,  reposait  le  pavage 
composé  de  grandes  tuiles  en  terre  cuite  ,  d'une  épaisseur  et 
d'une  étendue  peu  communes ,  car  elles  étaient  épaisses  de 
0"\  05*=.  et  larges  de  0"\  58^  dans  tous  les  sens.  Leur  sur-  j^ 

face  gardait  encore  l'empreinte  des  doigts  qui  les  avaient  fabri- 
quées, probablement  à  Mélamare,  pays  de  tous  temps  célèbre 
par  ses  produits  céramiques. 

Plusieurs  portions  de  murailles  étaient  encore  garnies  des 
tuyaux  destinés  à  conduire  la  chaleur  jusqu'à  hauteur  d'appui. 
Ces  conduits  en  terre  cuite  se  composaient  de  plusieurs 
tuyaux  carrés ,  posés  les  uns  sur  les  autres  et  rattachés  au 
mur  au  moyen  de  clous  ou  fiches-pattes  à  deux  têtes.  La 
plupart  de  ces  cubes  céramiques  étaient  percés  et  rayés. 
Quelques-uns  présentaient  quatre  trous  ronds,  appliqués  vers 
le  mur,  et  sur  chaque  côté  deux  ouvertures  allongées.  La 
partie  qui  regardait  l'appartement  avait  été  rayée,  pour 
recevoir  les  stucs  ou  crépis  coloriés. 

Ces  crépis  formaient  le  plus  souvent  des  bandes  horizon- 
tales de  couleur  rouge;  cependant,  sur  divers  morceaux 
recueilhs  dans  les  décombres ,  se  trouvaient  des  bandes  bleues, 
jaunes,  rouges  et  blanches.  Dans  des  crépis  parfaitement 
analogues,  trouvés  à  Lillebonne  et  dans  la  Seine-Inférieure, 


hlQ  CHRONIQUE. 

M.  Girardiii ,  notre  habile  chimiste ,  a  constaté  que  le  rouge 
et  le  jaune  étaient  dus  à  l'ocre,  le  bleu  à  de  la  fritte 
d'Alexandrie ,  le  brun  à  de  la  terre  d'ombre ,  le  vert  à  de 
l'ocre  jaune  mêlée  avec  de  la  fritte  d'Alexandrie. 

Nous  n'avons  pas  retrouvé  le  trou  par  où  s'échappait  la 
fumée  à  la  base  des  murs  de  l'hypocauste;  mais  ce  qui  restait 
encore  bien  reconnaissable ,  c'était  le  pignon  de  l'hypocauste, 
ou,  si  l'on  veut,  le  foyer.  Ce  foyer  était  formé,  comme 
toujours ,  avec  un  cintre  semi-circulaire ,  imitant  assez  bien 
une  gueule  de  four  légèrement  relevée ,  fait  avec  de  grandes 
briques  posées  l'une  sur  l'autre;  il  avait  conservé  toute  sa 
physionomie  antique,  seulement  le  cintre  en  était  brisé, 
parce  qu'il  était  entré  plus  tard  dans  les  constructions  de 
l'église  St. -Denis.  Cependant,  il  faut  savoir  qu'afm  de  sou- 
tenir cette  arcature,  les  constructeurs  du  temple  chrétien 
eurent  la  précaution  de  placer  sous  elle  deux  grosses  pierres 
sur  lesquelles  elle  s'était  affaissée. 

L'habitation  dont  nous  parlons  avait  été  abandonnée  si 
promptement,  que  le  foyer  de  l'hypocauste  était  encore 
rempH  de  cendres  et  de  charbons  mêlés,  comme  toujours , 
h  des  coquilles  de  moules  calcinées  par  le  feu."  Nous  avons 
déjà  remarqué  la  même  chose  en  18/i2,  à  la  maison  romaine 
du  Château-Gaillard,  près  Etretat,  où  la  suie  se  ramassait  à 
la  pelle.  Seulement,  au  Château -Gaillard,  le  pavage  était  en 
pierre  de  liais ,  tandis  qu'à  Lillebonne  il  était  en  terre  cuite. 

Les  hypocaustes  ne  sont  pas  rares  dans  les  ruines  romaines. 
Déjà  on  en  a  découvert  plusieurs  à  Lillebonne.  En  18Zi6,  on 
en  a  vu  à  Rouen ,  dans  une  maison  de  la  ?  i/e  des  Prêtresses 
assise  sur  le  bord  de  VEau-de-Robec,  et  il  en  a  été  rencontré 
des  portions  à  Ste. -Marguerite-sur-Mer  et  au  Vieil-Evreux.  Il 
est  toujours  utile  de  constater  la  présence  de  ces  constructions, 
seuls  et  derniers  témoins  de  l'histoire  et  de  la  géographie  ro- 
maines parmi  nous. 


CimOMQUE.  417 

Un  moment,  j'espérai  retrouver levestibule  ou  appartement 
où  les  esclaves  faisaient  le  feu  pour  chauffer  le  petit  salon  de 
leurs  maîtres.  Après  avoir  travaillé  avec  courage,  il  fallut  re- 
noncer à  cette  prétention ,  car  précisément  les  hommes  du 
moyen-âge  avaient  fondé ,  dans  cette  pièce  même ,  le  clocher 
de  la  vieille  église  de  St.  -Denis.  Nous  n'avons  retrouvé  que  le 
massif  de  maçonneries  grossières  qui  supportaient  les  quatre 
piliers  de  la  tour. 

Dès-lors ,  il  est  devenu  bien  évident  pour  nous  que  l'église 
de  St. -Denis  avait  été  construite  sur  une  importante  habitation 
romaine.  M.  l'abbé  Rêver,  qui  l'a  connue  de  1812  à  1821  , 
pendant  qu'il  fouillait  le  sol  de  l'antique  Juliobona  ,  nous  dit 
dans  son  Mémoire  que  "  les  deux  murs  de  la  nef  lui  parais- 
saient d'une  grande  ancienneté  et  d'un  temps  voisin  de  celui 
où  cessa  l'empire  des  Romains  dans  les  Gaules  ».  Dans  le  pa- 
rement, ajoute-t-il,  il  y  a  quelques  endroits  en  pierres 
de  petit  appareil  dont  la  taille  et  les  assises  se  rapprochent 
beaucoup  de  la  bâtisse  du  théâtre ,  et  l'on  serait  tenté  de  re- 
garder ces  restes  comme  ceux  d'un  sacellimi  converti  au  culte 
du  vrai  Dieu ,  si  les  mortiers  n'étaient  pas  de  mauvaise  qua- 
lité. 

A  coup  sûr,  ce  ne  serait  pas  la  première  fois  que  l'on  trou- 
verait une  église  greffée  sur  un  édifice  antique.  Nous  connais- 
sons à  Etretat  la  vieille  chapelle  de  St -Valéry,  construite 
dans  les  temps  carlovingiens  ,  au  milieu  d'une  villa ,  dont  les 
ruines  remplissent  l'enceinte  du  presbytère.  Nous  avons  éga- 
lement reconnu  des  débris  romains  dans  les  fondations  des 
églises  de  Bourdainville ,  près  Yvetot,  et  de  St-Martin-l'Or- 
tier ,  près  Neufchâtel.  La  cathédrale  de  Bayeux  est  à  cheval 
sur  un  grand  édifice  romain,  parfaitement  reconnu  en  1850. 
On  dit  la  même  chose  de  celle  de  Séez.  Les  légendes  du  dio- 
cèse de  Rouen  racontent  que  la  cathédrale  élevée  par  saint 
Mellon  ,  au  I\  ^  siècle ,  fut  bâtie  sur  la  maison  du  païen  Pré- 

27 


[^i^  CHRONIQUE. 

cordius ,  converti  par  le  saint  évêque.  La  tradition  ajoute  que 
l'église  de  St. -Paul  de  Rouen  remplace  un  ancien  temple.  En 
1711 ,  on  a  trouvé  sous  le  maître-autel  de  Notre-Dame  de 
Paris  un  autel  votif ,  consacré  à  Jupiter  par  les  nautonniers 
de  la  Seine ,  «  nautœ  parisiaci.    » 

Cette  idée  d'églises  chrétiennes  remplaçant  les  temples 
païens  a  été  soutenue  et  développée  par  M.  l'abbé  Frère ,  et  il 
faut  convenir  que  les  faits  lui  donnent  souvent  raison.  Le 
journal  la  Patrie,  du  3  novembre  1850,  racontait  que  le  doc- 
teur Carrara ,  fouillant  pour  le  gouvernement  autrichien  l'an- 
tique Spalatum ,  aujourd'hui  Spalato ,  en  Dalmatie ,  trouva , 
en  octobre  1850,  les  ruines  d'un  grand  édifice  païen  qui  plus 
tard  était  devenu  une  église  et  un  baptistère.  L'église  de  St.- 
Denis  de  Lillebonne ,  construite  dès  les  premiers  temps  du 
christianisme ,  aura  évidemment  subi  le  sort  commun. 

Ajoutons,  pour  terminer  ce  qui  concerne  la  découverte 
qui  nous  occupe ,  que  l'on  y  a  trouvé  un  grand  bronze  du 
Haut-Empire  qui  paraît  être  un  Antonin-le-Pieux  et  une 
plaque  ou  hlanc  d'argent  que  j'attribue  à  Philippe-le -Hardi, 
comte  de  Flandre  et  de  Bourgogne ,  à  la  fin  du  XIV^  siècle 
(1384-1^04).  D'un  côté  est  un  lion  portant  les  armes  de 
Bourgogne  et  autour  :  P.  H.  S.  dux  Burg.  Z  cornes  Flandrie 
(PhiUppe ,  duc  de  Bourgogne  et  comte  de  Flandre).  De  l'autre 
est  la  croix  anglaise ,  cantonnée  de  ces  quatre  lettres  :  F.  L. 
A.  N.  (  Flandria  ) ,  et  portant  autour  :  Moneta  comitis  Flan- 
drie (Monnaie  du  comte  de  Flandre).  On  voit  que  sur  ce  sol 
de  Lillebonne  tous  les  siècles  ont  semé  leur  poussière. 

L'abbé  Cochet. 

Nouveau  voyage  de  M.  Parcker.  —  M.  Parcker,  membre 
étranger  de  l'Institut  des  provinces  et  de  la  Société  française 
pour  la  conservation  des  monuments,  vient  de  partir  pour 
explorer  la  Lombardie,  le  Piémont  et  les  départements  du 


CHRONIQUE.  ai  9 

Midi  de  la  France  qui  bordent  ce  dernier  pays.  Comme  les 
années  précédentes,  M.  Bouet,  membre  du  conseil  de  la  So- 
ciété française ,  a  mis  son  crayon  à  la  disposition  de  M.  Parcker 
et  est  parti  avec  lui  ;  M™^  Parcker  qui  dessine  et  qui  peint 
accompagne  aussi  son  mari.  M.  Parcker  espère  être  de  retour 
pour  assister  au  Congrès  scientifique  de  France  à  Arras ,  le 
23  août. 

Compte-rendu  de  la  XIX"".  session  du  Congrès  scientifique 
de  France ,  tenue  à  Toulouse ,  2  vol.  in-8°.  —  Le  compte- 
rendu  du  Congrès  scientifique  de  France  (XIX*.  session,  tenue 
à  Toulouse  l'année  dernière)  se  compose  de  deux  volumes. 
Le  premier  volume  est  exclusivement  consacré  aux  procès- 
verbaux  ;  il  a  paru  il  y  a  déjà  plusieurs  mois ,  et  se  distingue 
par  sa  bonne  exécution.  Le  second  volume  va  paraître  en 
juillet  ;  il  renferme  les  mémoires  dont  le  Congrès  a  ordonné 
l'impression  et  les  comptes-rendus  des  visites  faites ,  dans  la 
ville  de  Toulouse,  des  monuments  divers  de  cette  cité.  Ce 
second  volume  est  orné  de  plusieurs  planches  dessinées  par 
M.  Victor  Petit  :  il  y  en  aurait  eu  davantage ,  si  M.  Dardelet, 
qui  s'était  chargé  de  graver  ces  planches,  n'eût  été  atteint 
d'une  maladie  qui  l'a,  pendant  plusieurs  mois,  arrêté  dans 
ses  travaux.  Nous  donnons  ici  deux  des  monuments  qui  ont 
été  gravés  sur  bois  pour  l'illustration  du  volume ,  l'église  des 
Jacobins,  monument  complètement  fait  de  briques,  et  dont 
la  légèreté  et  l'élévation  sont  tout-à-fait  remarquables,  et  le 
bâtiment  de  la  collégiale  de  St.-Rémond,  près  de  St.-Sernin, 
également  en  briques.  Ces  deux  spécimens ,  Tun  d'architecture 
religieuse,  l'autre  d'architecture  civile,  montrent  le  parti 
qu'on  a  su  tirer  de  la  brique  au  moyen-âge  dans  le  midi  de 
la  France.  Le  palais  de  Plaisance  et  tant  d'autres  monuments 
de  la  Lombardie ,  offrent  d'autres  exemples  du  bon  emploi 
de  la  brique  au  moyen-âge. 


/i20 


rilRONIOUE. 


CIinONIOUJK 


COLLÉGIALE    DE    SAINT-RÉMOND  ,    A    TOI'LOISE. 

Recherches  sur  les  corporations  d'arts  et  métiers  du 
comtc-jpairie  de  Laval  avant  1789;  par  M.  de  la  Bcau- 
luère,  inspecteur  de  la  Société  française  pour  le  département 
de  la  Mayenne.  — M.  de  la  Beauluère,  inspecteur  des  monu- 
ments de  la  Mayenne,  vient  de  faire  paraître  sous  ce  titre 
un  volume  in-8°. ,  imprimé  à  Laval,  et  qui  renferme  des 
documents  précis  et  du  plus  haut  intérêt  sur  l'origine  des 
corporations  dans  la  circonscription  indiquée.  M.  de  la  Beau- 


^22  CHRONIQUE. 

luère  mérite  des  éloges  pour  l'excellente  direction  qu'il  a 
suivie  dans  ses  études.  Il  possède  de  nombreux  documents 
sur  l'histoire  de  Laval  et  des  environs.  Les  membres  de  la 
Société  française  ont  pu ,  lors  de  la  tenue  des  assises  scien- 
tifiques à  Laval ,  apprécier  les  services  rendus  par  M.  de  la 
Beauluère ,  et  l'étendue  de  ses  recherches.  Un  livre  de  M.  de 
la  Beauluère  ne  peut  être  qu'un  excellent  livre ,  et  nous 
annonçons  avec  plaisir  celui  qu'il  vient  de  consacrer  à  l'his- 
toire des  corporations  dans  le  comté  de  Laval. 

D.  G. 

Les  anciens  statuts  de  l'Hâtel-Dieu  de  Troyes,  publiés 
et  annotés  par  M.  Guignard,  bibliothécaire  de  la  ville  de 
Dijon.  —  Ges  statuts  forment  avec  les  annotations  un  volume 
in-8°.  de  lZi5  pages.  Rien  de  plus  intéressant,  selon  nous, 
que  l'examen  de  ces  règlements  qui  régissaient  les  maisons- 
Dieu  qui,  au  XIP.  siècle  et  au  XIIP. ,  furent  fondées  dans 
un  si  grand  nombre  de  villes.  Il  est  donc  très-utile  de  les 
réunir,  de  les  comparer  et  de  les  publier.  Le  livre  de  M. 
Guignard  est  un  excellent  modèle  à  suivre  pour  les  publi- 
cations du  même  genre  qui  peuvent  être  faites,  et  l'on 
trouvera  un  véritable  intérêt  à  le  consulter. 

D.   G. 

Notice  sur  St.-Bertrand  de  Comniingcs ,  par  M.  Morel , 
adjoint  au  maire  de  St.-Gaudens.  —  Dans  un  rapport  sur 
quelques  monuments,  nous  avons  emprunté  différents  pas- 
sages à  l'ouvrage  plein  d'intérêt,  publié  par  M.  Morel,  de 
St.-Gaudens,  sur  l'ancienne  ville  de  St. -Bertrand  de  Gom- 
minges  :  nous  croyons  devoir,  au  moment  où  les  touristes 
partent  pour  les  Pyrénées,  leur  recommander  cet  excellent 
guide  :  personne  ne  doit  aller  îi  Luchon  sans  visiter  St. -Ber- 
trand et  pour  voir  avec  fruit  cette  localité  intéressante  ;  on  est 
heureux  de  trouver  l'ouvrage  de  M.  Morel.  Quand  on  songe 


CHRONIQUE.  /i23 

que  l'auteur ,  avec  un  désintéressement  qui  l'honore ,  a  voulu 
que  le  produit  de  la  vente  fût  employé  aux  réparations  de  la 
cathédrale ,  on  sera  doublement  reconnaissant  envers  l'homme 
de  science  qui  a  voulu  être  utile  aux  étrangers  et  à  son  pays  : 
sans  doute  le  désintéressement  de  M.  Morel  n'ajoute  rien  à  la 
bonté  de  son  livre ,  mais  il  est  trop  digne  d'éloges  pour  ne  pas 
être  cité  dans  le  Bulletin  monumental. 

D.  C. 

NÉCROLOGIE.  — Mort  de  M.  l'abbé  Bandeville.  — M. 
l'abbé  Bandeville ,  grand- vicaire  de  Reims ,  membre  de  l'Jn- 
stitut  des  provinces,  est  mort  dans  le  courant  de  mai  1853. 
M.  Bandeville,  qui  n'avait  pas  60  ans,  avait  assisté  et  pris 
une  part  active  à  plusieurs  sessions  du  Congrès  scientifique 
de  France  :  il  était  à  Tours  en  18/i7. 

Mort  de  M.  Bottin.  —  !M.  Bottin ,  ancien  secrétaire  de  la 
Société  des  Antiquaires  de  France,  membre  de  la  Société 
française  et  de  la  Société  d'agriculture  de  Paris,  est  mort 
dans  un  âge  très-avancé.  M.  Bottin  avait,  sous  l'Empire, 
rempli  les  fonctions  de  secrétaire-général  de  la  préfecture  du 
Nord.  Il  avait  fait  des  recherches  considérables ,  alors ,  sur  la 
statistique  de  ce  département.  Il  avait  publié  à  diverses  épo- 
ques des  mémoires  qui  ont  été  réunis  en  un  volume.  Mais 
ce  qui  a  surtout  fait  connaître  universellement  M.  Bottin, 
c'est  son  Almanach  du  commerce  ;  ce  livre  a  été  une 
des  créations  les  plus  utiles  du  siècle ,  et  l'auteur  n'a  rien 
négligé  pour  qu'elle  renfermât  les  renseignements  les  plus 
complets.  Si,  25  ans  après,  d'autres  l'ont  imité,  il  a  eu  le  mé- 
rite de  la  création  à  une  époque  où  il  était  bien  autrement 
difficile  qu'à  présent  de  se  procurer  des  renseignements. 

M.  S.  Bottin  avait  assisté  à  plusieurs  sessions  du  Congrès 
scientifique  de  France. 


Ù24  CHRONIQUE. 

iT/orf  de  i¥'"*".  la  comtesse  de  la  Rivière. — M"'«.  la  com- 
tesse de  la  Rivière ,  née  de  Thaon ,  membre  de  la  Société 
française  pour  la  conservation  des  monuments,  est  morte  à 
Caen  le  mois  dernier ,  âgée  de  80  ans. 

Jusqu'à  sa  mort,  cette  femme  distinguée  avait  conservé 
intactes  ses  facultés  physiques  et  intellectuelles.  M°'*.  de  la 
Rivière  avait  fait  un  noble  usage  d'une  grande  fortune;  c'est 
à  elle  que  la  commune  de  Thaon  doit  sa  grande  église  neuve  : 
l'ancienne  église ,  dont  il  a  été  plusieurs  fois  question  dans  le 
Bulletin,  se  trouve  aujourd'hui  assez  loin  du  centre  de  la 
paroisse ,  et  il  est  à  craindre  que  la  commune  ne  l'entretienne 
pas  avec  assez  de  soin  })our  qu'elle  subsiste  intacte.  Nous 
ignorons  quelles  garanties  31"'^  de  la  Rivière  avait  reçues  des 
habitants  à  cet  égard,  quand  elle  leur  a  si  généreusement  fait 
construire  une  grande  église  qui  a  coûté  très-cher  et  qui ,  à 
coup  sûr ,  ne  vaut  pas  l'ancienne  au  point  de  vue  artistique 
et  abstraction  faite  de  la  différence  du  temps. 

Mort  de  M.  G.  Delisle  ^,  doyen  de  la  Faculté  de  Droit. 
— L'Ecole  de  Droit  de  Caen  vient  de  perdre  son  savant  et  res- 
pectable doyen ,  M.  G.  Delisle ,  qui  avait  occupé  pendant  plus 
de  trente  années  la  chaire  de  Droit  romain  dans  cette  faculté, 
M.  Delisle  était  un  des  jurisconsultes  les  plus  instruits  de 
France  et  un  des  hommes  les  plus  honorables  du  Calvados. 
Il  emporte ,  avec  l'estime  générale ,  les  regrets  du  monde  sa- 
vant et  de  la  population  tout  entière. 

D.   C. 


NOTE  DESCRIPTIVE 

DES  ÉGLISES  DE  VILLENAVE-D'ORNON ,  LÉOGNAN, 

STE.-CROIX-DU-MONT  ET  AUBIAC  (Gibondb), 

ET  SIR  lime  mmm  mim  de  la  réole; 

Par   M.  Léo  DROVYIK  , 

Inspecteur  des  monuments  de  ce  département. 


A  II.  DE  CALHIOiXT ,  directeur  de  la  Société  franeaise. 


Monsieur  le  directeur, 

Cette  année ,  plus  heureux  dans  mes  promenades  que 
l'année  dernière,  j'ai  dessiné  quelques  monuments  que  je 
crois  dignes  de  fixer  l'attention  des  lecteurs  du  Bulletin.  Je 
réser\  e  pour  une  autre  fois  ceux  du  canton  de  Carhonblanc , 
dont  j'ai  presqu'achevé  la  statistique ,  et  je  vous  envoie  la  des- 
cription de  quelques  églises  que  j'ai  rencontrées  en  cherchant 
des  arbres  et  des  sites  pittoresques. 

Ne  vous  figurez  pas  à  l'avance  que  je  vais  faire  passer  sous 
vos  yeux  des  monuments  comme  les  cathédrales  de  Chartres, 
de  Reims  et  de  Paris.  Ce  ne  sont  que  de  toutes  petites  églises 
de  campagne,  intéressantes  seulement  par  l'originahté  et  la 
richesse  de  leur  ornementation,  et  parce  qu'elles  font  voir 

28 


426  SUR   QUELQUES  ÉGLISES 

combien  le  style  roman  est  riche  et  varié  dans  chaque  pro- 
vince et  surtout  dans  la  nôtre. 

Voici  donc  quatre  églises  qui  m'ont  paru  assez  curieuses  ; 
ce  sont  celles  de  Villenave-d' Ornon  et  de  Léognan ,  sur  la 
rive  gauche  de  la  Garonne,  de  Ste.-Croix-du-Mont  et  d'Au- 
hiac ,  sur  la  rive  droite.  J'en  ai  d'autres  peut-être  plus  inté- 
ressantes ,  mais  elles  appartiennent  au  canton  de  Carbonblanc. 

Je  vous  envoie  aussi  la  description  et  des  dessins  d'une 
maison  de  La  Réole ,  qui  est  sur  le  point  d'être  vendue  et 
probablement  démolie  :  je  la  crois  très-intéressante. 

J'ajoute  une  note  sur  un  moyen  de  défense  employé  dans 
les  châteaux  du  moyen-âge. 

Eglise  de  Tillena¥e-d'Ornoo 

(canton   de  pessac). 
Rive  gauche  de  la  Garonne  ,  à  9  kil.  Sud  de  Bordeaux. 

L'ensemble  du  plan  de  cette  éghse  est  assez  régulier  malgré 
les  nombreuses  additions  et  quelques  changements  qu'on  lui 
a  fait  subir.  Il  se  compose  d'une  nef  avec  deux  bas-côtés ,  de 
deux  transepts  et  d'une  abside  en  hémicycle.  Deux  chambres 
de  dégagement ,  modernes ,  couvrent  le  côté  occidental  des 
transepts,  et  une  sacristie,  moderne  également,  cache  le 
côté  oriental  du  transept  Sud. 

Je  passe  aux  détails  :  à  l'Ouest  du  bas-côté  Sud  s'élève  un 
clocher,  sous  lequel  on  pénètre  par  une  petite  porte  en 
plein-cintre.  En  comptant  le  clocher  i^our  une  travée,  ce 
collatéral  en  a  trois  comme  la  nef  et  l'autre  bas-côté.  Le  clo- 
cher est  roman  et  il  est  assez  probable  que ,  primitivement , 
il  faisait  saillie  sur  la  façade ,  car  les  deux  travées  occidentales 
de  la  nef  et  du  collatéral  Nord ,  la  porte ,  la  fenêtre  et 
les    deux    piliei-s    sont    beaucoup    plus    modernes.     Il    en 


DE   LA  GIRONDE.  ^27 

est  de  même  des  arcs.  Il  me  paraît  certain  que  la  façade 
romane  ne  s'étendait  pas  au-delà  du  mur  oriental  du 
clocher.  Lue  colonne  romane,  à  demi-engagée  sur  un  pilastre, 
s'élève  au  Sud-Ouest  du  collatéral  Sud. 

Quatre  lourds  piliers  carrés,  flanqués  sur  chaque  face 
d'une  colonne  ou  d'un  pilastre ,  soutenaient  la  retombée  des 
arcs-doubleaux  ;  car  d'aussi  lourdes  masses  devaient  sou- 
tenir des  voûtes  romanes.  Presque  toutes  les  colonnes  man- 
quent ,  une  partie  des  chapiteaux  n'existe  plus  ;  enfin  ils  ont 
été  brutalement  mutilés;  ainsi  la  colonne  occidentale  du 
piHer  Sud-Ouest  est  absente  ;  le  chapiteau  est  à  moitié  mar- 
telé et  surtout  très-badigeonné.  Le  tailloir  m'a  paru  couvert 
d'entrelacs  dont  je  n'ai  pu  distinguer  les  détails.  Le  chapiteau 
est  couvert,  autant  que  j'ai  pu  le  voir,  d'entrelacs  de  qua- 
drupèdes dont  la  queue  est  terminée  par  des  feuillages  et 
dont  la  gueule  ouverte  laisse  échapper  des  feuilles  épanouies , 
et  d'un  oiseau.  Le  reste  est  mutilé. 

La  colonne  et  le  chapiteau  du  Sud  ont  entièrement  disparu. 
Celle  de  l'Est  a  laissé  sa  place  à  l'escalier  de  la  chaire  ;  son 
chapiteau,  très-mutilé,  laisse  apercevoir,  d'un  côté,  la 
moitié  du  corps  d'un  personnage  armé  d'une  lance  ou  bâton. 

La  chaire  occupe  la  place  de  la  colonne  du  Nord. 

Le  pilier  Nord-Ouest  a  été  presqu'aussi  mutilé  que  le  pré- 
cédent; ainsi  la  colonne  occidentale  et  son  chapiteau  man- 
quent ;  le  tailloir  seul  reste  ;  il  est  contre-chevronné.  Pas  de 
chapiteau  ni  de  colonne  au  Sud.  Au  Nord  un  pilastre  nu;  à 
l'Est  une  colonne  à  base  attique  et  un  chapiteau  pyramidal. 
Les  cannelures  transversales  dont  il  est  cou-  _ 
vert  m'ont  paru  curieuses. 

L'arcade  qui  part  de  cette  colonne  est  ro- 
mane. Le  pilier  Nord-Est  est  veuf  de  sa  colonne 
occidentale;  celle  du  Nord  est  remplacée  par 
un  pilastre;  celle  du  Sud  est  couronnée  par 


^28  SUR   QUELQUES   ÉGLISES 

un  chapiteau  orné  de  trois  rangs  superposés  de  feuilles 
longues ,  étroites ,  à  extrémité  recourbée ,  et  réunies  deux  à 
deux  ;  le  tailloir  est  couvert  de  zigzags ,  d'entrelacs  et  de 
feuillages.  Il  supporte  un  arc-doubleau  en  plein-cintre  dont 
l'autre  extrémité  s'appuie  sur  le  tailloir  orné  de  cercles, 
d'un  chapiteau  presque  semblable  au  précédent.  La  colonne 
qui  le  supporte  est  coupée  en  bec  de  flûte.  La  colonne  occi- 
dentale manque.  L'arcade  est  romane  en  plein-cintre. 

Les  deux  piliers  ne  sont  isolés  que  depuis  qu'on  a  con- 
struit ,  au  XVP.  siècle ,  les  deux  transepts.  Primitivement 
les  collatéraux  s'arrêtaient  là ,  et  le  chœur  était  fermé. 
La  voûte  de  ce  chœur ,  en  berceau  ogival ,  beaucoup  plus 
haute  que  la  nef,  est  soutenue  par  deux  arcs-doubleaux 
ogivaux  romans,  beaucoup  plus  élevés  que  l'arc  en  plein- 
cintre  ,  et  qui  reposent  sur  des  chapiteaux  qui  ont  le  même 
caractère  que  ceux  que  j'ai  dessinés  à  l'extérieur  de  l'abside. 
Leur  tailloir ,  qui  se  continue  par  la  corniche  qui  supporte 
la  retombée  de  la  voûte  du  chœur  et  du  sanctuaire ,  a  pour 
ornement  des  lozanges.  Cet  ornement  se  répète  assez  souvent 
à  l'extérieur  de  l'abside. 

La  voûte  du  sanctuaire  est  en  cul-de-four.  Trois  fenêtres 
l'éclairent  ;  elles  s'appuient  sur  un  cordon  qui  fait  le  tour  du 
sanctuaire,  et  qui  rampait  aussi  sur  le  mur  primitif  intérieur 
du  chœur ,  car  on  le  voit  encore  se  prolonger  sur  les  deux 
grandes  colonnes. 

Les  bases  des  colonnettes  qui  flanquent  les  fenêtres  sont 
assez  lourdes ,  comme  d'ailleui-s  toutes  celles  du  monument. 
En  voici  une  qui  donnera  une  idée  suffisante 
de  toutes  les  autres.  Les  archivoltes  sont  cou- 
vertes de  peintures  modernes  imitant  des  cor- 
dons ,  de  sorte  que  je  n'ai  pu  voir  si  elles 
avaient  des  moulures.  La  première  h  droite,  est,  comme 
les  suivantes ,  accolée  de  deux  colonnettes  dont  les  chapiteaux 


DE   LA  GIRONDE.  U29 

sont  couverts  de  feuilles  d'eau.  La  seconde,  qui  est  celle 
du  fond  de  l'abside ,  a  pour  chapiteau ,  à  droite  ,  trois  anges 
superposés  de  feuilles  d'eau;  à  gauche,  deux  grosses  têtes 
empâtant  les  angles  :  le  reste  de  la  corbeille  est  couvert  de 
moulures  géométriques  irrégulières.  La  troisième ,  à  droite , 
des  feuilles  à  petits  plis  ;  à  gauche ,  des  pommes  de  pin  aux 
angles;  le  reste  de  la  corbeille  est  couvert  de  moulures  irré- 
guUèrement  lozangées ,  auxquelles  on  n'a  pas , 
encore  donné  de  nom.  Ce  chapiteau ,  dont  le 
caractère  est  répété  assez  souvent  sur  le  mo- 
nument, ne  manque  pas  d'originalité. 

Les  transepts ,    sans   intérêt ,  sont  voûtés 
d'arêtes  prismatiques  de  la  fin  du  XVP.  siècle. 

Extérieur.  —  Le  clocher  est  placé  sur  la  façade ,  à  l'angle 
Sud-Ouest  de  l'église.  C'est  une  grosse  et  haute  tour  carrée  avec 
un  soubassement  élevé  de  2  mètres  environ  ;  à  partir  de  cette 
hauteur,  le  clocher  se  rétrécit  de  15  centimètres  environ  par 
un  redans  en  doucine;  de  là,  la  tour  offre  jusqu'au  sommet 
le  même  diamètre.  Sur  la  façade,  pas  une  ouverture  jusqu'au 
dernier  étage ,  celui  de  la  cloche  ;  là  deux  petites  baies  en 
plein-cintre  avec  un  seul  rang  de  claveaux.  Ces  deux  fenêtres 
se  répètent  identiquement  sur  les  trois  autres  faces.  Elles 
reposent  sur  un  cordon  à  larmier,  et  au-dessus  le  clocher 
s'élargit  de  l'épaisseur  d'une  corniche  romane  en  simple  tail- 
loir. Deux  petites  ouvertures  parallélogrammiques  éclairent 
l'escaUer,  qui  est  situé  au  Sud  dans  l'intérieur  du  clocher. 
L'appareil  de  cette  tour  est  roman  (1).  Le  côté  Sud  a  été 
retouché.  Le  mur  moderne  de  la  façade  s'appuie  au  Nord  du 
clocher  et  suit  l'inclinaison  de  la  toiture. 

(1)  J'appellerai  appareil  roman  cette  sorte  d'appareil  ,  dont  les 
pierres  presque  carrées  ont  de  0"°  25  à  0""  35  de  hauteur  et  de 
lai-geur,  et  dont  les  assises,  irrégulières  en  hauteur,  ont  cependant 


430  SUR   QUELQUES  ÉGLISES 

Flanc  Sud.  Il  n'offre  aucun  intérêt ,  sauf  deux  petits  con- 
treforts plats  romans.  Le  reste  est  caché  par  la  chambre. 
Le  flanc  nord  en  offre  encore  moins ,  car  il  n'a  pas  de  con- 
trefort ;  seulement  on  voit,  contre  le  mur  extérieur  de  l'église, 
une  de  ces  petites  fenêtres  longues  et  étroites  si  communes 
dans  nos  monuments  romans. 

Les  flancs  de  l'église  sont  en  petit  appareil  carré. 

Transept.  Les  angles  sont  empâtés  par  des  contreforts 
coupés ,  aux  deux  tiers  de  leur  hauteur ,  par  un  cordon  à 
larmier  et  amortis  par  un  redans  dallé.  Ils  n'offrent  aucun 
intérêt. 

Abside.  Elle  est  très-belle  et  devait  l'être  bien  davantage 
avant  l'addition  des  transepts,  qui  en  ont  fait  disparaître  deux 
pans  de  chaque  côté ,  ce  qui  les  portait  au  nombre  de  sept , 
tandis  qu'il  n'en  reste  plus  que  trois.  Ceux-ci  font  d'autant 
plus  regretter  les  autres  qu'ils  sont  d'une  entière  conservation, 
bâtis  en  superbe  appareil  roman  et  couverts  d'ornements  très- 
curieux. 

Deux  zones  divisent  l'abside  dans  le  sens  horizontal  il",  un 
soubassement  sur  base  assez  élevée  ;  2°.  un  premier  étage  où 
s'ouvrent  les  fenêtres  qui  s'appuient  sur  le  cordon  séparatif 
des  deux  zones.  Ce  cordon  très-simple  rampe  tout  autour  de 
l'abside  et  se  profde  sur  les  colonnes.  Une  corniche  sur  mo- 
dillons  couronne  le  rond-point  ;  elle  se  profile  autour  des 
chapiteaux  pour  en  former  le  tailloir.  Puis  la  toiture  arrive 
immédiatement. 

Cette  abside  est  divisée ,  comme  je  Tai  dit ,  en  trois  com- 
partiments verticaux  séparés  par  des  contreforts  plats  sur 
chacun  desquels  s'engagent  à  moitié  deux  colonnes  qui  tien- 
leurs  joints,  avec  peu  de  mortier,  parfaitement  horizontaux;  de  sorte 
que,  pour  une  même  assise,  les  pierres  ont  toutes  la  même  hauteur. 
Les  joints  verticaux  seuls  sont  irréguliers  et  placés  capricieusement,  ne 
partant  pas  du  milieu  des  pierres  supérieures  et  inférieures. 


DE   LA  GIRONDE.  431 

nent  toute  la  hauteur  de  l'abside.   Les  murs  des  transepts 
empiètent  un  peu  sur  les  colonnes  terminales. 

1"\  colonnes  au  Sud.  Leur  base  est  enclavée  dans  le  mur 
de  la  sacristie.  Les  chapiteaux  m'ont  paru  très-curieux;  je  les 
ai  dessinés,  mais  les  ornements  qui  les  couvrent  sont  si  ca- 
pricieux que  je  ne  trouve  pas  de  mots  pour  les  décrire. 


Une  fenêtre  s'ouvre  dans  le  compartiment  du  Sud.  Deux 
élégantes  colonnettes  isolées ,  à  chapiteaux  pyramidaux  épan- 
nelés  ,  s'élèvent  dans  les  angles  et  soutiennent  un  tailloir 
orné  de  lozanges.  Ce  tailloir  se  répète  pour  chaque  fenêtre  et 
se  continue  de  chaque  côté  jusqu'au  contrefort.  Une  riche 
archivolte  couvre  la  fenêtre.  Elle  se  compose  pour  chacune 
d'elles  d'un  rang  d'astéries  à  quatre  pointes,  d'un  réglet  et  de 
deux  tores  séparés  par  une  gorge.  Les  petites 
fenêtres  s'ouvrent  sous  cette  grande  arcade; 
elles  me  paraissent  avoir  été  élargies  après 
coup. 

Cinq  modillons  soutiennent  la  corniche  de 
cette  zone.  Voici  le  dessin  du  premier.  Le 
second  figure  une  tête  de  loup  ;  le  troisième ,  un  homme  ac- 
croupi sur  une  espèce  de  planche  verticale  ;  nous  donnons 
une  esquisse  du  quatrième  ;  le  cinquième  fi- 
gure des  pierres  en  bossage. 

Le  chapiteau  de  la  première  colonne  suivante 
est  pyramidal;  le  deuxième ,  dans  le  style  d'un 
de   ceux  dessinés  plus    haut ,    sauf  que   les 


ll^2  SUR   QUELQUES  ÉGLISES 

pommes  de  pin  des  angles  sont  ici  remplacées  par  des  têtes 
monstrueuses. 

2^  compartiment.  Extrémité  Est.  Fenêtre  semblable  à  la 
précédente ,  sauf  les  chapiteaux.  Celui  de  gauche  est  couvert 
de  deux  serpents  enlacés  autour  de  troncs  d'ar- 
bres. La  corbeille  de  l'autre  est  ornée  de  deux 
oiseaux  affrontés. 

Cinq  corbeaux  soutiennent  la  corniche.  Voici  le 
1  ".  ;  sur  le  2^. ,  un  personnage  joue  du  flageolet  ;  sur 
le  3*. ,  on  voit  une  femme  nue  accroupie  (  ohscena),  les  bras 
et  les  jambes  brisés  ;  sur  le  U^. ,  un  homme  nu  accroupi  (ohs- 
ceng),  la  jambe  et  le  bras  gauche  brisés  ;  sur  le  5^. ,  des  bossages. 

Suivent  deux  chapiteaux  dont  le  second  est  couvert  de 
contre-chevrons  irréguliers. 

Dans  le  3^  compartiment.  Nord.  La  fenêtre  est  semblable 
aux  autres ,  sauf  les  chapiteaux.  Celui  de  gauche ,  couvert  de 
trois  rangs  horizontaux  d'astéries  à  quatre  pointes  séparées 
verticalement  par  des  lozanges  multiples.  L'autre  est  couvert 
d'ornements  de  même  nature  que  le  tailloir. 

IModillons  :  l*^*". ,  comme  le  quatrième  du  premier  compar- 
timent ;  2''.  ,  homme  qui  porte  un  tonneau  :  il  paraît  affaissé 
sous  ce  poids;  3^,  un  homme  nu  (ohscena) ,  le  bras  gauche 
nmtilé  ;  k^. ,  animal  qui  ouvre  la  gueule  et  qui  tire  la  langue  ; 
5^,  bossages. 

Sur  la  cloche  on  lit  : 

f  SAINCT .  MARTIN  .  DE  .  YILLENAVE  .  1610.  M.  I.  P. F. 

Dans  le  clocher  gisent  trois  statues  il'',  un  saint  Martin  à 
cheval  partageant  son  manteau  avec  un  pauvre  ;  2''.  un  saint 
Michel  terrassant  le  diable  (ces  deux  statues  sont  en  pierre); 
3".  im  crucifix  qui  m'a  paru  du  XlIP.  siècle ,  les  bras  nmtilés 
(  cette  statue  est  en  bois  ). 

Dans  la  sacristie,  un  Christ  sur  la  croix  me  paraît  appartenir 
auXIY^  siècle.  Les  extrémités  des  croisillons  sont  quadrilobées. 


DE   LA  GIRONDE.  433 

Contre  le  mur  Sud  de  l'abside  et  à  l'intérieur  de  la  sacristie , 
on  a  enclavé  un  grand  cadre  en  pierre  du  XV".  siècle ,  ren- 
fermant quatre  sujets  sculptés  et  peints,  seulement  la  pein- 
ture a  été  recouverte  dernièrement  d'un  badigeon  brun  du 
plus  vilain  effet. 

Ces  sujets  sont  disposés  sur  deux  rangs  ;  il  y  en  a  trois  in- 
férieurs et  un  dans  le  haut.  Les  trois  du  bas  sont  dans  un 
cadre  allongé  dans  le  sens  horizontal.  La  partie  supérieure  du 
cadre  est  ornée  de  feuilles  frisées  accouplées  deux  à  deux. 
Quatre  pilastres  ravalés,  à  deux  étages,  de  frontons  à  panaches 
et  couverts  sur  leur  rampant  de  choux  frisés,  séparent  les 
trois  sujets.  Le  pilastre  supérieur  est  surmonté  d'un  clocheton 
à  panache  et  à  choux  frisés.  Chacun  de  ces  pilastres  est  orné 
d'une  arcade  ogivale  subtrilobée.  Une  archivolte  à  légère 
contre-courbure  surmontée  d'un  panache  très-frisé ,  recouvre 
les  tableaux;  sur  l'extrados  rampent  des  feuilles  frisées  ;  l'in- 
trados est  quinquilobé ,  et  le  corps  de  l'arcade  est  formé  de 
tores  qui  reposent  sur  les  chapiteaux,  de  petites  colonnettes  et 
de  moulures  prismatiques. 

Le  cadre  supérieur ,  un  peu  moins  haut  que  l'inférieur  et 
un  peu  moins  large  que  le  sujet  du  miheu,  repose  cUrcctement 
sur  celui-ci.  Il  est  encadré  d'un  seul  étage  de  pilastres  à  clo- 
chetons semblables  à  ceux  du  bas.  Une  arcade  ogivale  surmontée 
d'une  contre-courbe  à  feuilles  recourbées,  encadre  le  tableau. 
Le  fond  du  cadre  est  couvert  d'une  arcature  composée  de  dix 
arcades  ogivales  subtrilobées.  Ce  motif ,  plus  étroit  et  moins 
haut  que  les  inférieurs ,  renferme  un  crucifix  avec  les  pieds 
croisés  et  le  nimbe  crucifère.  A  sa  droite ,  la  Sainte  Vierçe  ;  à 
sa  gauche ,  saint  Jean. 

Les  trois  tableaux  représentent ,  à  commencer  par  la  gauche 
du  spectateur  :  1".  saint  Jean-Baptiste  montrant  de  la  main 
droite  un  disque  (jui  est  dans  son  autre  main  ;  sur  ce  disque 
est  gravé  l'Agneau  divin.  Il  a  une  longue  barbe,  les  pieds  nus, 


&3i  SUR   QUELQUES  ÉGLISES 

manteau  bleu  ,  robe  rouge  doublée  en  or  ;  à  ses  pieds  est  un 
petit  personnage  à  genoux,  les  mains  jointes  ;  c'est  peut-être 
le  donateur.  Il  a  une  robe  noire.  A  côté  de  saint  Jean  et 
debout  aussi ,  la  Sainte  Viei^e  tenant  l'enfant  Jésus  sur  le  bras 
gauche,  couronné  d'or,  robe  rouge,  manteau  bleu.  La  robe 
de  l'enfant  Jésus  est  bleue ,  peut-être  verte. 

2**.  Un  crucifix;  pieds  croisés,  petit  jupon;  à  sa  droite  ,  la 
Sainte  Vierge  debout ,  la  tête  baissée ,  les  bras  croisés ,  et  une 
petite  femme  à  genoux ,  les  mains  jointes  ;  à  sa  gauche ,  saint 
Jean  l'Evangéhste,  jeune,  un  hvre  dans  la  main  gauche,  pieds 
nus;  un  petit  homme  à  genoux,  les  mains  croisées  :  c'est  peut- 
être  le  même  personnage  que  dans  le  tableau  précédent ,  et  la 
petite  figure  derrière  la  Sainte  Vierge  serait  sa  femme  qui 
s'appelait  alors  Marie  et  lui  Jean,  et  ne  sachant  à  quel  saint 
Jean  se  vouer,  il  les  aurait  fait  sculpter  tous  les  deux.  Femme  à 
genoux  :  robe  jaune ,  capuchon  noir.  Sainte  Vierge  :  manteau 
bleu ,  robe  rouge.  Christ  :  cheveux  noirs,  jupon  rouge.  Saint 
Jean  :  manteau  violet ,  robe  rouge.  L'homme  à  genoux  :  robe 
rouge. 

3°.  Saint  Martin,  à  cheval,  partage  son  manteau  avec  un 
pauvre  presque  nu.  Son  manteau  est  bleu  et  sa  cuirasse  est 
dorée ,  culotte  violette,  cheval  blanc.  Les  éperons  formés  d'un 
disque  doré  ;  le  pied  et  les  étriers  m'ont  paru  curieux. 

Ces  sujets  assez  bien  dessinés,  et  dont  les  draperies  sont 
traitées  avec  goût ,  me  paraissent  du  XV^  siècle. 

Eglise  de  Léognan 

(canton  de   labrède). 
A  15  kil.  environ  au  Sud-Sud-Ouest  de  Bordeaux. 

Le  plan  de  l'église  de  Léognan  est  une  croix  latine  terminée 
à  l'Est  par  trois  absides  demi -circulaires.   La  grande  abside 


DE  LA  GIRONDE.  -  435 

n'est  pas  dans  l'axe  de  la  nef;  elle  incline  un  peu  au  Sud.  Les 
deux  autres  sont  à  l'orient  des  transepts,  dont  les  extrémités 
Nord  et  Sud  sont  à  chevet  droit  L'absidiole  Sud  a  été  dé- 
truite et  remplacée  par  une  sacristie  carrée  du  plus  mauvais 
effet. 

Le  clocher  me  paraît  avoir  été  refait  à  la  fin  du  XIV^  siècle 
ou  au  commencement  du  XV.  Il  -^st  placé  sur  la  façade. 
Quatre  contreforts  le  soutiennent  :  un  au  Nord ,  l'autre  au  Sud 
et  deux  à  l'Ouest.  Ils  sont  placés  deux  par  deux  aux  angles  de 
la  façade.  A  l'Ouest ,  dans  la  partie  supérieure ,  s'ouvre  une 
fenêtre  à  meneaux  rayonnants.  Les  murs  de  cette  tour  sont 
très-bien  appareillés. 

Le  flanc  Sud,  roman,  est  soutenu  par  deux  contreforts 
plats  et  très-étroits,  ne  s'élevant  qu'à  la  hauteur  du  milieu 
de  ce  nmr  et  se  terminant  en  biseau.  L'appareil  est  en  moel- 
lons :  les  contreforts  seuls  sont  en  pierre  de  taille.  Deux  fe- 
nêtres assez  larges  me  paraissent  avoir  été  refaites. 

Transept  Sud ,  à  chevet  droit ,  à  pignon  surmonté  d'une 
ci*oix,  divisé  en  deux  portions  verticales  par  un  contrefort 
plat  et  droit  qui  s'arrête  en  biseau  au  niveau  de  la  ligne  du 
bas  du  pignon  ;  une  fenêtre  moderne  le  coupe  dans  le  miheu 
de  sa  hauteur.  Cette  faute  a  déjà  ôté  au  mur  de  sa  solidité  ; 
on  a  été  obligé  d'étayer  le  cintre  de  la  fenêtre.  Une  iwrte 
moderne  s'ouvre  dans  le  bas ,  et  la  partie  supérieure  ,  à  l'Est 
du  contrefort ,  est  éclairée  par  une  petite  fenêtre  en  meurtrière 
haute  de  quatre  assises;  elles  ne  le  sont  ordinairement  que 
de  trois.  La  façade  du  transept  Nord  est  semblable ,  sauf  que 
le  contrefort  est  entier  et  que  la  meurtrière  est  en  face  de 
l'autre.  L'appareil  de  ces  deux  transepts  est  en  moellons,  ex- 
cepté les  encoignures  et  les  contreforts. 

Ahsidiole  Sud ,  remplacée  par  la  sacristie  moderne.  Nous 
signalerons ,  à  l'intérieur ,  la  preuve  qu'elle  a  existé  ancien- 
nement. 


^36  SUR  QUELQUES  ÉGLISES 

Abside  demi-circulaire ,  formant  neuf  divisions  verticales 
séparées  par  des  colonnes  à  demi  engagées  sur  des  pilastres. 
Seules  les  deux  divisions  extrêmes  ne  sont  séparées  que  par 
une  seule  colonne  sans  pilastre.  Horizontalement,  elle  est  par- 
tagée en  deux  zones  :  un  soubassement  nu  et  un  premier 
^tage  fort  riche ,  séparés  par  un  cordon  orné  de  deux  rangs 
de  festons  opposés.  Ce  cordon  ne  se  profde  qu'autour  des 
deux  colonnes  et  pilastres  qui  forment  l'extrémité  orientale 
de  l'abside. 

Sur  ce  cordon  s'appuient  des  arcades  aveugles  ou  percées 
de  fenêtres  ;  plus  haut  et  au-dessous  de  la  corniche  supportée 
par  de  riches  modillons,  court  une  arcature  formant  deux  ar- 
cades dans  chaque  division ,  de  manière  à  ce  que  chaque  arc 
s* appuie  d'un  côté  sur  le  haut  du  pilastre  qui  sert  de  ht  à  la 
colonne,  et  de  l'autre  sur  un  cul-de-lampe  commun.  Les  deux 
compartiments  extrêmes  seuls  n'ont  qu'un  arc  ,  car  on  a 
remplacé  l'autre  par  un  massif  qui  soutient  la  poussée  de  l'arc 
triomphal  et  de  celui  qui  est  à  l'entrée  du  transept.  La  corniche 
de  l'abside  se  profde  autour  de  ce  massif.  Voilà  pour  l'en- 
semble :  je  passe  aux  détails  : 

l»"*.  division  verticale  au  Sud.  Le  soubassement  est  caché 
par  la  sacristie.  Une  seule  arcature.  La  corniche ,  commune 
avec  toute  l'abside  ,  est  formée  d'un  rang 
d'astéries  pyramidales  à  douze  rayons  d'un  \^ 
effet  assez  riche  ;  deux  modillons  la  supportent 
dans  cette  partie. 

2^.  division  séparée  de  la  première  par  une  colonne  sans 
chapiteau,  coupée  dans  le  miUeu  pour  faire  place  à  la  sacristie. 
L'arcature  de  cette  division  est  commune  avec  celle  de  la 
première ,  parce  que  la  colonne  ne  les  sépare  pas  dans  le 
haut.  Les  arcs  reposent  sur  des  culs-de-lampe  ;  le  premier 
est  sans  ornement ,  le  second  est  couvert  de  deux  fleurons  et 
le  troisième  est  orné  d'un  oiseau  (colombe?)  les  ailes  éten- 


DE   LA   GIRONDE.  ^37 

dues.  Six  modillons  soutiennent  la  corniche  :V\,  assez  fruste 
(ohcena?);  un  fleuron;  une  espèce  de  sablier;  un  per- 
sonnage renversé  :  il  tient  dans  la  main  droite  un  objet  que 
je  n'ai  pu  distinguer  ;  les  autres  ofl"rent  un  oiseau ,  la  tête  re- 
tournée sur  l'aile;  des  entrelacs  de  feuillages. 

3*.  division.  Le  chapiteau  de  la  colonne  qui  la  sépare  de  la 
précédente  est  couvert  de  liges  feuillues ,  contournées ,  sur- 
montées de  graines  ayant  la  forme  d'un  coquillage  en  héhce. 
Ce  chapiteau  supporte  la  corniche  comme  tous  ceux  des 
grandes  colonnes.  Cette  colonne ,  ainsi  que  le  pilastre ,  sont 
coupés  par  le  milieu  pour  faire  place  à  la  sacristie.  Une  fe- 
nêtre s'ouvre  dans  cette  division  ;  l'arcade ,  surmontée  d'une 
archivolte  couverte  de  dents  de  loup  et  de  festons ,  repose  sur 
deux  petites  colonnettes  dont  la  base  est  attique  et  dont  les 
chapiteaux,  très-riches,  sont  couverts,  à  gauche,  de  deux 
animaux  adossés ,  dont  la  queue  et  la  langue  se  terminent  en 
panaches;  à  gauche,  de  feuillages  entrelacés.  La  console  de 
l'arcature  est  sans  ornement.  Les  corbeaux  sont  au  nombre 
de  quatre. 

La  colonne  qui  sépare  cette  division  de  la  suivante  est  cou- 
verte d'un  chapiteau  urcéolé. 

Le  Z^^  compartiment  est  orné  d'une  fenêtre  aveugle.  Les 
colonnettes  sont  remplacées  par  un  tore  qui  entoure  le  cintre 
de  l'arcade  à  l'intrados  de  l'archivolte  ;  celle-ci  est  surmontée 
d'une  cymaise  simple.  L'arcature  est  en  tout  semblable  à  la 
précédente.  Quatre  mochllons  soutiennent  la  corniche. 

Cette  division  est  séparée  de  la  suivante  par  une  colonne 
dont  le  chapiteau  est  couvert  de  feuilles  d'eau. 

5^  division ,  ornée  d'une  arcade  dans  laquelle  s'ouvrait 
une  petite  fenêtre  qui  a  été  murée.  Cette  arcade  ne  se  trouve 
pas  dans  le  milieu  du  compartiment,  et  en  voici,  je  crois,  la 
raison.  L'autel  primitif  devait  se  trouver  dans  l'axe  de  la  nef , 
et  la  fenêtre  devait  s'ouvrir   au-dessus   de  l'autel;  l'abside 


Zt38  SUR   QUELQUES   ÉGLISES 

étant  inclinée  au  Sud  ,  l'axe  de  la  nef  ne  devait  pas  coïncider 
avec  le  milieu  du  compartiment  oriental  de  l'abside ,  mais  au 
contraire  il  devait  se  rapprocher  du  Nord  de  ce  compartiment , 
juste  où  a  été  percée  la  fenêtre.  Elle  est  semblable  à  celle  de 
la  troisième  division ,  sauf  les  chapiteaux  ;  celui  de  gauche  est 
uni ,  seulement  deux  boules  rondes  remplacent  les  volutes  ; 
le  chapiteau  de  droite  est  couvert  de  feuillages  entrelacés.  Le 
cul-de-lampe  de  l'arcature  est  un  magnifique  fleuron  double , 
c'est-à-dire  un  petit  renfermé  dans  un  plus  grand. 

Le  chapiteau  suivant  urcéolé ,  dans  le  haut  des  festons  au 
lieu  de  dents  de  loup. 

6^  division.  La  fenêtre  aveugle  est  semblable  à  celle  de  la 
quatrième  division.  Le  cul-de-lampe  de  l'arcature  est  formé 
de  cinq  billettes  superposées.  Les  quatre  modillons  présentent  : 
un  fleuron  surmonté  d'une  biUette  ;  un  personnage  accroupi 
soutenant  un  tonneau  sur  son  dos;  un  sablier  et  deux  billettes 
en  croix. 

7^  division.  Fenêtre  semblable  à  celle  de  la  troisième,  sauf 
les  chapiteaux  :  à  gauche,  presqu' entièrement  caché  par  du 
lichen;  cependant  j'ai  cru  y  voir  un  personnage  tenant  à  la 
main  des  entrelacs  et  cherchant  à  fuir  un  animal  qui  appuie 
les  pattes  de  devant  sur  ses  épaules.  A  droite,  on  voit  un 
personnage  entouré  de  quatre  serpents  ;  deux  lui  dévorent  la 
tête  et  deux  les  flancs  ;  il  cherche ,  avec  les  mains ,  à  se  débar- 
rasser de  ces  derniers.  Ce  chapiteau  m'a  paru  très-intéressant. 

Sur  le  cul-de-lampe  de  l'arcature  sont  deux  fleurons  su- 
perposés. 

Quatre  modillons  supportent  la  corniche. 

Le  chapiteau  de  la  colonne  suivante  est  uni. 

8^  division.  Au-dessus  du  cordon  existent  deux  arcades 
inégales  en  hauteur  et  en  largeur.  La  première ,  qui  est  la  plus 
petite ,  sert  de  fenêtre  ;  l'autre  est  aveugle ,  sans  colonnettes  , 
entourées  d'un  tore  et  surmontées  d'une  archivolte  semblable 


DE   LA   GIRONDE.  llZ9 

aux  autres  arcades  aveugles.  Six  modillons  soutiennent  la 
corniche  de  ce  compartiment. 

9^  division  semblable  à  sa  parallèle  du  Sud;  elle  est  d'ail- 
leurs cachée  sous  du  lierre. 

L'absidiole  Nord  est  demi-circulaire ,  plus  étroite  et  plus 
courte  que  l'abside  centrale ,  et  soutenue ,  au  Nord  et  au  Sud , 
par  un  contrefort  plat ,  qui  monte  jusqu'à  la  corniche.  Treize 
modillons  peu  ornés  la  supportent.  Un  seul  est  intéressant  : 
c'est  un  personnage  dans  le  caractère  des  petites  figurines 
égyptiennes,  entre  deux  torsades.  Une  fenêtre  carrée,  qui 
me  paraît  moderne ,  s'ouvre  à  l'Est. 

Ces  deux  absides  sont  construites  en  très-bel  appareil 
roman. 

Transept  Nord.  J'en  ai  parlé  en  décrivant  celui  du  Sud. 
Sur  la  face  Ouest  s'ouvre  une  large  et  haute  fenêtre  flam- 
boyante murée  aux  deux  tiers  de  sa  hauteur. 

Le  flanc  Nord  est  en  tout  semblable  au  Sud. 

Un  porche  qui  me  paraît  assez  ancien  protège  la  porte 
ogivale  de  la  fin  du  XIV^  siècle  ou  du  commencement  du 
XV^  ;  l'arcade  est  formée  de  tores;  l'archivolte  supérieure 
repose  sur  des  culs-de-lampe  foniiés  par  une  large  et  belle 
feuille. 

Intérieur.  —  La  nef  et  les  transepts  sont  sans  intérêt. 
Quatre  arcs  en  plein-cintre  supportent  le  plafond  de  l'inter- 
section. L'arc  trions phal  en  plein-cintre  repose  sur  deux  co- 
lonnes à  demi-engagées ,  dont  les  chapiteaux  sont  très-beaux. 
Sur  chacune  des  trois  faces  apparentes  de  celui  de  gauche  est 
une  tête  d'animal ,  de  la  gueule  duquel  sortent  des  feuillages 
qui  s'entrelacent  sur  le  chapiteau.  Les  angles  sont  couverts  de 
volutes.  Sur  la  face  du  milieu  du  chapiteau  de  droite  une  tête 
semblable  à  celle  du  précédent ,  et  à  chaque  coin  apparent 
un  lion  dont  la  queue  et  la  langue ,  terminées  en  panaches , 


UhO  SUR   QUELQUES   ÉGLISES 

s'entrelacent  avec  cenx  qui  sortent  de  la  gueule  de  la  tête  du 
milieu.  Ce  chapiteau,  très-commun  dans  notre  département, 
est  très-beau. 

Les  grands  arcs  des  transepts  reposent  sur  des  chapiteaux 
couverts  de  feuilles  d'eau  du  côté  de  l'Est  seulement. 

Chœur  et  sanctuaire.  Ils  sont  entourés  d'une  arcature 
composée  de  quinze  arcades  en  plein-cintre.  Les  colonnettes 
qui  les  supportent  reposent  sur  un  cordon  qui  fait  le  tour  de 
ces  deux  parties.  Les  colonnes  sont  uniques  ou  réunies  deux 
à  deux.  Les  chapiteaux  sont  couverts  de  feuillages  ou  d'en- 
trelacs. 

La  sacristie  n'offre  rien  d'intéressant  ;  elle  est  moderne  et 
remplace  l'absidiole  du  Sud.  Il  ne  reste  de  cette  partie  an- 
cienne qu'une  colonne  dont  le  chapiteau  est  couvert  de 
feuilles  d'eau. 

L'absidiole  du  Nord  renferme  les  fonts  baptismaux.  Deux 
colonnes  s'élèvent  dans  les  coins.  Le  chapiteau  de  celle  de 
gauche  est  couvert  de  deux  lions  dont  les  croupes  se  touchent. 
Leurs  queues  sont  terminées  en  panaches ,  et  un  homme ,  un 
pied  sur  chaque  croupe,  tient  à  la  main  ces  panaches.  La 
sculpture  est  très-badigeonnée. 

Le  chapiteau  de  droite  est  couvert  de  feuillages. 

D'assez  mauvais  tableaux  couvrent  les  murs  de  l'église. 

Je  possède  une  custode  bysantine  en  cuivre  émaillé  qui 
provient  de  l'église  de  Léognan  :  c'est  une  boite  ronde ,  haute 
de  39  millimètres ,  large  de  68 ,  couverte  d'entrelacs  et  de 
feuillages  en  fer  de  lance  avec  les  lettres  IHS  répétées  quatre, 
fois.  Ces  lettres  sont  entourées  d'un  cercle  en  cuivre  renfer- 
mant un  émail  blanc  ;  les  entrelacs  sont  verts  et  le  fond  bleu. 

La  couverture ,  retenue  par  une  charnière ,  est  pyramidale 
ronde  ;  elle  a  50  milhmètres  de  hauteur.  Trois  fleurons  à 
sept  pétales  blancs  sont  renfermés  dans  un  cercle  rouge  ;  trois 
fleurs  lancéolées  sont  dans  un  fond  vert  ;  le  fond  général  est 


DE   LA  GIRONDE.  441 

bleu.   La  partie  supérieure  devait  avoir  un  bouton  ou  une 
croix  qui  n'existe  plus. 

La  feimeture  a  aussi  disparu. 

L'église  est  sous  le  vocable  de  saint  Martin. 

Eglise  d'AuMac 

(canton    de   saint-mac  aire  ). 

Rive  droite  de  la  Garonne,  à  50  kilomètres  environ  Sud-Sud-Est  de 
Bordeaux. 

Le  plan  de  cette  église  est  un  rectangle  terminé  à  l'Est  par 
une  abside  semi-circulaire  avec  addition  au  Sud  d'un  tran- 
sept et  de  son  absidiole  orientale. 

Intérieur.  —  La  nef  n'offre  aucun  intérêt ,  si  ce  n'est , 
contre  les  murs ,  quelques  restes  de  peintures  :  ce  sont  des 
lignes  rouges ,  figurant  des  assises.  Elle  est  éclairée  au  Nord 
par  trois  fenêtres  percées  dans  le  haut  du  mur  et  très-ébra- 
sées  en-dedans  ;  elle  n'est  pas  voûtée. 

L' abside ,  voûtée  en  cul-de-four,  est  éclairée  par  trois 
fenêtres  un  peu  plus  larges  et  plus  hautes  que  celles  de  la 
nef. 

Transept.  Contre  le  mur  Sud  s'ouvre  une  grande  arcade 
en  plein-cintre  actuellement  murée.  Elle  donnait  accès  dans 
le  transept.  Elle  repose  sur  deux  colonnes  à  chapiteaux  his- 
toriés. Sur  celui  de  droite  sont  deux  animaux  n'ayant  qu'une 
petite  tête  pour  deux  énormes  corps;  ces  quatre  corps  sont 
bizarrement  entrelacés.  Son  tailloir  est  couvert  d'un  orne- 
ment strié  assez  curieux.  Sur  le  chapiteau  de  gauche  est  un 
personnage  assis ,  couvert  d'un  long  manteau ,  les  mains  éle- 
vées à  la  hauteur  de  la  poitrine  comme  pour  bénir ,  les  pieds 

29 


/iZi2  SUR   QUELQUES   ÉGLISES 

rapprochés  ;  il  est  entre  deux  animaux  qui  paraissent  assez 
paisibles.  C'est  peut-être  Daniel  qui  est  si  souvent  représenté 
dans  notre  iconographie  romane.  Le  tailloir  est  couvert  de 
tiges  et  de  feuilles  de  lierre.  Ce  transept  était  voûté  ;  on  voit 
encore  les  arrachements  de  la  voûte  qui  reposent  sur  un  tail- 
loir dont  l'abaque  est  égale  en  largeur  à  la  cymaise ,  genre  de 
tailloir  très-commun  ,  pour  ne  pas  dire  général ,  dans  le  Pé- 
rigord  et  très-rare  dans  notre  département  et  dans  la  Sain- 
tonge  où  la  cymaise,  presque  toujours  couverte  de  riches 
moulures ,  est  deux  ou  trois  fois  plus  large  que  Tabaque.  Un 
autre  grand  arc ,  reposant  sur  tailloir  pàrigourdin ,  sépare  ce 
transept  de  son  absidiole  voûtée  en  cul-de-four.  Dans  cette 
absidiole  sont  quelques  restes  de  peintures  et  de  marques  de 
tâcheron. 

Un  couloir  assez  long  pénétrait  de  cette  absidiole  dans  la 
grande  abside. 

Extérieur.  —  Façade.  Le  pignon  du  haut  et  les  deux 
contreforts  qui  la  soutiennent  ont  été  construits  au  XVI^. 
siècle.  Le  portail  qui  s'ouvre  au  bas  est  roman  et  assez  pur 
de  forme.  Je  l'ai  gravé  dans  mes  Types  de  V architecture  re- 
ligieuse de  la  Gironde.  Les  chapiteaux  qui  sont  encastrés 
dans  le  mur  proviennent,  sans  nul  doute,  des  quatre  colonnes 
qui  supportaient  une  corniche  surmontant  le  portail.  On  voit 
encore  la  place  qu'elle  occupait.  Ces  chapiteaux  très-curieux 
peuvent  donner  une  idée  des  sujets  sculptés  dans  cette  partie 
de  notre  département. 

Le  premier  chapiteau ,  à  gauche ,  représente  Adam  et  Eve 
mangeant  le  fruit  défendu  ,  entre  eux  l'arbre  de  la  science  et 
le  serpent  qui  l'enroule  ;  la  queue  du  serpent  contourne  la 
jambe  d'Eve ,  monte  et  disparaît  sous  la  feuille  de  figuier. 
Adam,  de  la  main  gauche,  soutient  la  feuille  qui  cache  sa 
nudité  et  se  serre  le  cou  de  la  main  droite.   Ce  geste  se  re- 


DE   LA   GIRONDE.  UUZ 

produit  sur  des  sujets  analogues  :  à  Loupiac  (bas-relief),  à 
Bouillac  (chapiteaux  du  chœur),  à  La  Sauve  (dans  le  tran- 
sept nord),  etc. ,  etc. 

Sur  le  deuxième  chapiteau  est  un  combat  de  deux  person- 
nages :  ils  sont  renversés ,  contournés  et  se  saisissent  à  la 
barbe  et  aux  cheveux. 

Sur  le  troisième  ,  un  sagittaire  dirige  une  flèche  contre  un 
animal  à  tête  humaine  et  à  corps  d'oiseau.  Les  pieds  du  cen- 
taure sont  comme  entourés  d'un  anneau.  J'ai  trouvé  cet  an- 
neau entourant  les  pieds  des  animaux  dans  VEntre-deux- 
Mers. 

Enfin ,  le  quatrième  offre  deux  oiseaux  superposés,  encadrés 
de  feuillages. 

Le  flanc  Nord  est  soutenu  par  deux  contreforts  plats  entre 
lesquels  s'ouvrent  trois  petites  fenêtres  plus  larges  et  moins 
hautes  (deux  assises  seulement)  que  les  meurtrières  romanes 
ordinaires.  Leur  cintre  est  dans  une  seule  pierre  ;  l'un  d'eux 
est  entouré  de  dents  de  loup.  Elles  sont  toutes  très-mal  appa- 
reillées. 

V abside  est  soutenue  par  quatre  contreforts  plats  ,  divisée 
par  conséquent  en  cinq  zones  verticales  surmontées  d'une 
corniche  ornée  d'un  cable  entre  deux  réglets.  Chacune  des 
trois  zones  orientales  est  percée  d'une  jolie  fenêtre  romane 
s'évasant  un  peu  en-dehors  ;  elles  sont  parfaitement  appa- 
reillées. 

Contre  le  flanc  Sud  de  la  nef  sont  des  corbeaux  en  pierre 
qui  me  font  présumer  qu'il  a  toujours  été  caché  par  des  bâti- 
ments dépendants ,  mais  séparés  de  l'église  ;  d'ailleurs  pas  une 
fenêtre  ne  s'ouvre  de  ce  côté. 

Sur  le  mur  Sud  de  Vabsidiole  et  contre  les  murs  Sud  et 
Est  du  transept,  on  voit  des  pierres  avec  des  marques  de 
tâcherons. 

Les  contreforts ,  les  encoignures ,  les  pieds-droits  et  les 


Ziii/i  SUR  QUELQUES  ÉGLISES 

cintres  des  fenêtres  sont  en  pierre  de  taille  ;  le  reste  est  du 
moellon  pansemé  de  briques  romaines. 

L'église  est  une  propriété  particulière  et  ne  sert  plus  au 
culte. 

C'était  probablement  l'emplacement  d'une  villa  romaine , 
car  dans  tout  le  champ  qui  est  à  l'Est  de  l'église ,  jusqu'à  la 
grande  route  qui  conduit  de  Bordeaux  h  St.-J>lacaire ,  sur  une 
longueur  d'environ  500  mètres ,  on  trouve  une  quantité  de 
fondations,  de  briques,  des  mosaïques,  enfin  tout  ce  qui  con- 
stitue un  établissement  romain. 

La  paroisse  d'Aubiac  a  été ,  il  y  a  peu  de  temps ,  réunie  à 
celle  de  Verdelaix. 

Eglise  de  Sainte-Croix-dn-lUoiit  > 

Rive  droite  de  la  Garonne ,  à  45  kilomètres  environ  Sud-Sud-Esl  de 
Bordeaux. 

Cette  église  est  remarquable  sous  bien  des  rapports  :  par 
son  plan  ,  son  orientation ,  ses  sculptures  et  les  bases  de  quel- 
ques-unes des  colonnes. 

Son  plan ,  orienté  à  peu  près  Nord-Sud  (1) ,  se  composait 
primitivement  d'une  longue  nef  se  terminant  par  une  abside 
triangulaire ,  chose  que  je  crois  assez  rare.  A  cette  nef  on  a 
adapté  un  bas-côté  à  l'Est  et  une  chapelle  au  Sud. 

Le  clocher,  carré  et  assez  moderne  dans  le  haut ,  se  trouve 
sur  la  façade.  Voici  pour  l'ensemble  du  plan  ;  je  passe  aux 
détails  de  l'intérieur. 

Intérieur,  clocher. — La  grande  nef  est  précédée, au-dessous 
du  clocher ,  d'une  espèce  de  vestibule  dans  lequel  on  entre 

(1)  Je  n'ai  trouvé  aucune  raison  qui  puisse  motiver  cette  anomalie. 


DE   LA  GIRONDE.  llU5 

après  avoir   descendu  deux  marches.   Les  arêtes  épaniielées 

de  la  voûte  (  XIIP.  siècle  )  de  ce  vestibule  ,  reposent ,  du  côté 

de  l'église,  sur  des  colonnes  et  des  pilastres  dont  les  chapiteaux 

ne  manquent  pas  d'intérêt.  Ceux  de  gauche  sont  couverts  de 

laides  feuilles  d'eau.    Un  de  ceux  de 

droite  a  de  simples  volutes  aux  angles , 

mais  l'autre  est  formé  d'un  personnage 

accroupi  qui  tire  une  énorme  langue. 

Il  est  vêtu  d'une  longue  robe  dessinant 

sa  taille. 
L'arcade  qui  sépare  le  vestibule  de 

la  nef  est  ogivale  romane  au-dessous  d'un 

arc  en  plein-cintre.   Elle  repose  sur  deux  longues  colonnes 

à  demi- engagées  sur  un  pilastre  orné  de  chapiteaux  qui 
supportent ,  en-dehors  et  en-dedans ,  les  deux  grands  arcs 
qui  encadrent  l'arcade  ogivale.  Les  chapiteaux  de  ces  pilastres 
sont  concaves.  Ceux  des  colonnes  sont  très-beaux.  Celui  de 
droite  est  couvert,  aux  angles,  de  larges  feuilles  d'eau  sé- 
parées par  deux  rangs  de  festons  opposés.  Celui  de  gauche 
est  remarquable  par  ses  larges  feuilles  flabelliformes  qui  sor- 
tent de  la  gueule  de  têtes  d'animaux  saillant  des  angles 
au-dessous  du  tailloir.  Ces  têtes 
sont  accotées  de  deux  demi-fleu- 
rons. 

Les  bases  de  ces  colonnes  et  pi- 
lastres reposent  sur  des  socles  cir- 
culaires ,  les  seuls  que  j*aie  encore 
vus  dans  le  déi^artement.  Je  n'en 
avais  rencontré  jusqu'à  présent  que 
dans  l'égUse  supérieure  et  dans  la 
crypte  de  St.-Eutrope  de  Saintes.  Sur  ces  socles  reposent 
des  bénitiei"s  qui  m'ont  paru  assez  anciens  et  qui  occupent 
la  place  des  bases  des  pilastres  du  côté  de  la  nef  Olui  de 


^^6  SUR   QUELQUES   ÉGLISES 

droite  est  une  cuve  carrée  à 
moulures  concaves  ;  l'autre  est 
circulaire  et  la  cuve  est  ornée 
de  cercles. 

La  nef  était  primitivement 
éclairée  par  quatre  fenêtres , 
deux  à  droite  et  deux  à  gau- 
che ,  percées  tout  au  haut  du 
mur.  Elles  sont  en  plein- 
cintre  et  s'ouvrent  sous  une 
arcade  qui  repose  sur  deux 
colonnettes.    Les    chapiteaux 

des  colonnettes  de  la  première  fenêtre  à  droite  ne  sont 
qu'épannelées ,  ceux  de  la  seconde  sont  couverts,  l'un,  de 
feuilles  imbriquées,  l'autre,  de  feuillages  entrelacés. 

La  première,  à  gauche,  est  sans  colonnettes.  Les  chapiteaux 
des  colonnettes  de  la  seconde  sont  sans  ornements.  Ces  deux 
dernières  fenêtres  sont  murées  depuis  qu'on  a  construit  le 
bas-côté. 

La  nef  est  lambrissée. 

L'arc  triomphal  est  ogival.  Il  a  été  refait ,  en  même  temps 
que  les  voûtes  du  bas-côté  et  du  sanctuaire ,  dans  le  courant 
du  XV*.  siècle  ;  mais  on  a  conservé  les  colonnes  romanes  et 
les  chapiteaux  sur  lesquels  il  repose. 

Celui  de  droite  est  couvert  de  personnages ,  mais  tellement 
empâtés  dans  le  badigeon  qu'il  est  impossible  de  le  décrire. 

Sur  celui  de  gauche  on  voit  d'abord  trois  personnages  à 
longues  robes  ;  le  premier ,  qui  est  nimbé ,  porte  une  fiole 
dans  sa  main  droite.  Ils  s'avancent  vers  un  portique  ou  plutôt 
un  tombeau  encadré  de  deux  colonnettes ,  et  au  fond  duquel 
est  un  ange.  Je  dis  tombeau,  car  le  monument  a  pour  fonde- 
ment deux  têtes  humaines.  Enfin  vient  un  cinquième  per- 
sonnage monté  sur  un  animal  qui  se  cabre.  Les  pieds  de  cet 


DE   LA  GIRONDE.  4^7 

animal  sont  armés  de  griffes ,  et  la  gueule  entr'ouverte  laisse 
voir  ses  dents  aiguës.  La  tête  de  l'homme  et  celle  de  la  bête 
se  touchent.  Ce  dernier  groupe  est  trop  badigeonné  pour  qu'il 
soit  possible  de  bien  le  dis- 


tinguer. Le  tailloir  est  cou- 
vert d'une  tige  ondulée  avec 
(des  fleurs  de  lis?). 

Le  chœur  est  un  carré 
terminé  au  fond  par  un 
triangle.  Quoiqu'il  ait  été 
retouché  au  XV^  siècle  , 
les  colonnes  sont  romanes  ainsi  que  les  chapiteaux ,  et  il  est 
probable  que  le  plan  a  toujours  été  ce  qu'il  est  actuellement. 
D'une  clef  de  voûte  formée  d'un  cercle  croisé  partent  cinq 
nervures  prismatiques  qui  vont  s'appuyer  sur  des  colonnes 
romanes  dont  les  chapiteaux  sont  ornés  ainsi  que  suit  : 
oiseaux  qui  becquettent  des  pommes  de  pin  ;  personnage  dans 
des  entrelacs  ;  animaux  entourant  un  personnage ,  c'est  peut- 
être  Daniel  dans  la  fosse  aux  lions. 

Bas-côté  Est.  Les  voûtes  sont  prismatiques  ;  voici  les  clefs  : 
!•■*.  au  fond ,  un  fleuron  ;  2^  ,  fleurons  dans  un  polylobe  ; 
3^  ,  un  écusson  portant  renversé  de  France  au  chef  chargé 
de  perles;  4*.  .cette  voûte  est  plus  moderne  que  les  autres 
de  même  que  les  murs  qui  la  soutiennent  ;  on  le  voit  par  le 
contrefort  extérieur  ;  voici  d'ailleurs  l'inscription  de  la  clef  : 

1700.    M.    LOUIS   DUPBRIEC...    LA    FAITE   BATIB... 


La  chapelle  de  l'Ouest  est  de  la  fmdu  XV^  siècle  ou  du  com- 
mencement du  XVP.  ;  les  voûtes  sont  prismatiques.  Les  clefs 
sont  des  écussons.  Le  premier  au  fond  :  un  lion  rampant , 
armé  et  lampassé.  Il  est  entouré  d'entrelacs  pai-mi  lesquels 
on  aperçoit  un  diable  sortant  des  flammes.   L'autre  clef  est 


4/i8  SUR   QUELQUES  ÉGLISES 

formée  d'un  écu  de. . .  couvert  de  six  petits  animaux  entourant 

un  écu  en  abîme  de. . . .  fascé  de  trois  pièces  de 

Dans  cette  chapelle  se  trouve  un  enfeu  surmonté  d'une  ar- 
cade à  accolade  du  XV^  siècle.  La  pierre  qui  recouvrait  le 
tombeau  a  été  enlevée  et  transportée  devant  le  maître-autel 
où  elle  s'use  tous  les  jours  par  le  frottement.  Voici  l'inscrip- 
tion telle  qu'il  m'a  été  possible  de  la  lire  : 

le  frûnc        o      es  be  ffeon  senor  îïr  eainie  ^ 

_a     le    franc  o         es    de    Léon    sieur    de   sainte  "^  J»  • 

o  «    *-^ 

•^   -  ^  i5 

'^  '^  ^     » 

-  s  ^  z 

^    'linu  ap   Djnaq  x  ç  x  uiao  a  {iiu   isno   ap   sanof   uaus  §-    <n 

Il  serait  urçent  de  remettre  cette  tombe  où  elle  était  primiti- 
vement ,  sur  le  tomljeau  du  défunt. 
La  cloche  est  de  1625. 

Extérieur.  —  Clocher  carré ,  moderne  dans  le  haut , 
s'élève  sur  la  façade.  On  y  voit ,  à  l'intérieur  comme  à  l'ex- 
térieur, des  pierres  sculptées  qui  proviennent  de  l'ornemen- 
tation de  l'ancienne  façade. 

Le  côté  Est,  V abside  et  la  chapelle  Sud  sont  sans  intérêt 
architectonique  ;  des  contreforts  assez  massifs  et  des  fenêtres 
ogivales  font  reconnaître  la  fin  du  XV^  siècle  ou  le  commen- 
cement du  XVI^ 

Le  flanc  Ouest  est  plus  intéressant.  Il  est  presque  tout 
roman  et  soutenu  par  des  contreforts  de  cette  époque ,  très- 
hauts  et  inégaux  de  saillie  et  de  largeur.  Ils  sont  terminés  par 
un  amortissement  dallé. 

Deux  fenêtres  s'ouvrent,  extérieurement  comme  à  l'intérieui:. 


DE   LA  GIRONDE.  il49 

SOUS  une  arcade  s'appuyant  sur  ikeux  colonnettes.  Il  ne  reste 
plus  qu'une  colonnette  à  chaque  fenêtre.  Un  des  chapiteaux 
est  orné  de  feuilles  d'eau ,  l'autre  est  épannelé. 

Portail.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  dans  le  monu- 
ment est  le  portail ,  qui  est  un  des  plus  beaux  du  département 
de  la  Gironde.  Il  est  percé  dans  un  avant-corps  presque 
détruit,  car  il  n'en  reste  qu'une  grosse  colonne,  au  Nord-Est, 
sans  chapiteau ,  mais  surmontée  d'un  tailloir  à  entrelacs.  La 
porte  s'ouvre  sous  quatre  arcades  profondes  en  retrait  :  la  plus 
resserrée  se  compose  d'un  tore ,  de  dents  de  loup  et ,  sur  le 
plan  incliné  ou  cordon  qui  relie  cet  arc  au  suivant,  d'un 
entrelacs  et  d'une  torsade.  La  seconde,  de  trois  rangs  de  che- 
vrons et ,  sur  le  cordon ,  d'oiseaux  entrelacés  dans  des  feuil- 
lages. La  troisième  d'une  suite  de  personnages  qui  tirent  une 
corde  ;  pour  avoir  plus  de  force ,  chacun  d'eux  appuie  le  pied 
sur  les  reins  du  personnage  qui  le  précède  :  j'ai  retrouvé  cette 
même  scène  à  Castelvieil ,  canton  de  Saureterre  et  à  Ste.- 
Croix  de  Bordeaux  ;  seulement  dans  ces  deux  derniers  monu- 
ments les  personnages  n'agissent  pas  avec  les  pieds  (  voir  mes 
types  de  l'architecture  religieuse  de  la  Gironde  ).  La  qua- 
trième ,  qui  n'est  qu'une  archivolte  à  plan  incliné ,  est  cou- 
verte d'entrelacs  en  forme  de  8. 

Au-dessous  de  ces  arcades  court  un  entablement  couvert  de 
fleurs  de  Us  qui  sert  de  tailloir  aux  chapiteaux.  Ceux-ci  sont 
très-curieux,  surtout  ceux  1-3-5,  à  commencer  par  la  gauche, 
qui  sont  presque  semblables  à  quelques-uns  de  l'égUse  supé- 
rieure de  St.-Eutrope  de  Saintes  (voir  le  rapport  de  M.  Ch. 
Des  Moulins  sur  la  restauration  de  la  crypte  de  St.-Eutrope  de 
Saintes  ,  Congrès  archéologique  de  France ,  AIV^.  session , 
p.  345  et  suiv.  ).  (  Cette  ressemblance  et  celle  des  socles  du 
vestibule  fait  voir  qu'il  y  a  une  grande  parenté  entre  quel- 
ques-unes de  nos  églises  et  celles  de  la  Saiiitonge  ;  elle  est 
moins  apparente  cependant  au  Sud  qu'au  JNoixl  delà  Dordogne 


'450  SUR   QUELQUES   ÉGLISES 

OÙ  j'ai  trouvé  des  églises  prtsque  saiiitongeaises).  Le  premier 
chapiteau,  à  gauche,  est  commun  à  deux  colonnes  :  sur  l'angle 
une  énorme  tête  monstrueuse  d'où  sortent  deux  bras  qui  en- 
lacent deux  lions ,  lesquels  ont  terrassé  deux  autres  animaux 
qui  leur  mordent  le  poitrail.  Les  lions  eux-mêmes  mordent 
la  queue  d'un  oiseau  qui  se  retourne  et  mord  à  son  tour  le 
nez  des  lions.  Ce  groupe  se  reproduit  deux  fois  sur  le  cha- 
piteau. 

Le  deuxième  est  couvert  de  feuilles  d'acanthe  et  de  feuilles 
formant  des  volutes. 

Le  troisième  est  couvert  d'animaux ,  d'oiseaux  et  de  ser- 
pents qui  se  mordent. 

Le  quatrième ,  celui  du  fond ,  à  droite ,  est  couvert  de 
feuillages  entrelacés. 

Le  cinquième  ressemble  au  troisième ,  sauf  qu'il  n'y  a  pas 
de  serpents. 

Le  sixième ,  très-fruste ,  m'a  semblé  représenter  la  Résur- 
rection et  le  pèsement  des  âmes.  Quatre  anges ,  deux  à  droite 
et  deux  à  gauche ,  sonnent  de  la  trompette.  Au  milieu ,  un 
tombeau  couvert  de  draperies  sur  lequel  une  petite  âme,  nue, 
à  genoux ,  intercède  saint  Michel  placé  à  gauche  et  qui  tient 
une  balance.  Le  diable ,  nu ,  h  droite ,  essaie  de  faire  pencher 
le  plateau  de  son  côté  ;  mais  les  bonnes  œuvres  l'emportent  et 
l'âme  est  sauvée.  Ce  chapiteau,  comme  le  premier  décrit,  est 
commun  à  deux  colonnes.  Les  autres  ne  reposent  que  sur 
une  :  en  tout ,  huit  colonnes  pour  le  portail. 

Entre  les  colonnes,  les  pieds-droits  sont  épannelés,  et,  dans 
le  haut ,  on  voit  des  figures  très-mutilées. 

Les  bases  sont  attiques  et  reposent  sur  un  socle  très-peu 
élevé. 

Un  porche  moderne  s'élève  devant  le  portail.  On  y  voit 
extérieurement  une  espèce  de  comptoir  où  on  déposait ,  dit- 
on  ,  des  offrandes. 


DE   LA   GIRONDE.  A 51 

Dans  le  cimetière  est  une  petite  croix  que  je  crois  du  XVP. 
siècle. 

Le  rétable  du  maître-autel  encadre  une  assez  bonne  copie 
de  la  descente  de  croix  de  Rubens ,  et  l'église  renferme  un 
crucifix  peint ,  très-remarquable ,  que  je  crois  de  l'école 
le. 


La  Rcole 

(  CHEF-LIEU    d'aRRONDISSBME.NT,    SUR     LA     RIVE    DROITE    DE    LA     GARONNE). 

Maison  de  la  rue  Blandin ,  connue  sous  le  nom  de  la  Synagogue. 

Cette  maison,  divisée  maintenant  en  trois  portions  par 
trois  propriétaires  différents ,  longeait  la  rue  Blandin  et  avait 
probablement  sa  façade  sur  la  Grande-Rue.  A  la  place  de 
l'entrée  est  maintenant  une  belle  maison  moderne  qui  en  a 
défiguré  à  peu  près  la  moitié  ;  le  fond  est  habité  et  a  été ,  par 
conséquent ,  un  peu  modernisé.  Le  milieu  seul ,  intact ,  est 
tel  ou  à  peu  près  tel  qu'au  XIP.  siècle ,  époque  de  sa  con- 
struction. Cette  portion  appartient  à  M.  Secondât ,  ancien 
avoué  à  La  Réole. 

Rez-de-chaussée.  La  porte  d'entrée ,  comme  je  l'ai  dit , 
se  trouvait  au  Sud ,  sur  la  Grande-Rue  ;  celles  percées  dans 
la  nie  Blandin  n'ont  été  faites  qu'après  coup. 

Dans  la  cour  de  la  maison  neuve  qui  a  remplacé  l'entrée , 
et  qui,  suivant  toutes  les  probabilités,  a  toujours  été  une 
cour ,  on  a  conservé  trois  arcs  ogivaux  romans  dont  les  archi- 
voltes reposent  sur  tailloirs  à  festons.  La  cymaise  des  archi- 
voltes est  couverte  d'astéries  à  huit  rayons.  L'un  de  ces  arcs  , 
le  plus  près  de  l'entrée ,  est  plus  étroit  que  les  autres  et  re- 


452  SUR   UNE   ANCIENNE   MAISON 

pose  sur  deux  consoles  ;  l'une  d'elles  représente  une  tête 
monstrueuse,  l'autre  est  un  bossage. 

Dans  le  fond ,  en  face ,  à  gauche ,  est  une  porte  actuelle- 
ment murée  qui  communiquait  dans  le  rez-de-chaussée  de  la 
partie  du  centre,  qui  est,  comme  je  l'ai  dit,  la  seule  bien 
conservée.  Cette  salle  a  environ  7  mètres  en  carré.  La  porte 
est  à  linteau  droit.  A  côté  de  la  porte ,  à  droite ,  est  un  arra- 
chement de  cintre  recouvrant  un  enfoncement  de  20  centi- 
mètres. Il  est  probable  que  c'était  une  porte ,  car ,  à  l'exté- 
rieur, le  mur  se  continue  de  ce  côté.  Le  fond ,  en  face  de  la 
porte,  est  occupé  par  une  grande  arcade  ogivale  romane, 
actuellement  murée.  Cette  salle  prenait  son  jour ,  à  l'Ouest , 
par  deux  petites  fenêtres  ogivales  très-évasées  en-dedans.  A  la 
place  de  l'une  d'elles  on  a  fait  une  porte  à  cintre  surbaissé 
qui  me  paraît  assez  ancienne ,  et  l'autre  a  été  élargie.  Cepen- 
dant ,  on  voit  bien  encore  leur  forme  primitive. 

Les  poutres  et  les  chevrons  du  plancher  sont  soutenus  par 
un  cordon  console. 

Premier  étage.  Revenons  dans  la  cour  pour  examiner  la 
jwrte  d'entrée  du  premier  étage. 

On  y  arrivait ,  me  dit  le  propriétaire  ,  par  un  escalier  dont 
on  voit  encore  deux  marches.  Elle  s'ouvre  sous  un  linteau 
droit  orné  d'un  méandre  supportant  un  tympan  encadré 
d'une  archivolte  en  plein-cintre  subquinquilobée.  Dans  les 
trois  lobes  supérieurs  sont  trois  têtes  en  haut  reUef  :  au 
miheu,  une  tête  d'homme  barbu  à  longs  cheveux  ;  à  sa  droite, 
une  tête  de  jeune  homme,  et  à  sa  gauche,  une  tête  de  femme 
couronnée.  Cette  arcade  s'appuie  sur  deux  colonnes  dont  les 
chapiteaux  sont  formés  par  une  seule  tête  monstrueuse  en- 
goulant  la  colonne,  et  dont  le  tailloir  très-élevé  est  couvert 
de  festons. 

Le  dessous  du  hnteau  est  orné  de  quatre  rondelles  con- 


DE   LA  RÉOLE.  453 

caves;  il  s'appuie  sur  deux  consoles  couvertes  d'enroule- 
ments, soutenues  elles-mêmes  par  deux  colonnettes  dont 
les  longs  chapiteaux  sont  couverts ,  l'un  de  feuilles  d'eau , 
l'autre  de  feuilles  formant  volutes.  Cette  porte  est  actuelle- 
ment murée. 

A  côté  d'elle ,  sur  le  mur  à  gauche ,  est  une  autre  porte 
ogivale  romane  mui^  aussi,  et  qui  AMmait  accès  dans 
une  autre  pièce  actuellement  défigurée  par  1*^  maison  mo- 
derne. 

Après  avoir  franchi  la  porte  que  je  viens  de  tiécrire,  on 
arrivait  dans  une  salle  de  même  dimension  que  celle  du  rez- 
de-chaussée;  à  droite  une  porte  murée  communiquait  avec 
des  appartements  situés  de  ce  côté  ;  plus  loiu ,  contre  le 
même  mur ,  une  espèce  d'armoire  carrée  ;  dans  le  mur  au 
fond ,  en  face  de  la  porte  d'entrée ,  une  autre  porte  murée  ; 
enfin,  à  gauche,  deux  fenêtres  élargies,  placées  de  chaque 
côté  de  la  cheminée ,  donnent  du  jour  à  cet  apparte- 
ment 

La  cheminée  est  une  des  plus  belles  qu'il  soit  possible  de 
voir.  Elle  est  de  même  époque  que  la  maison ,  XIP.  siècle , 
parfaitement  conservée. 

L'ouverture  a  2"\  13^  de  large  sur  1"\  80^  de  haut.  Le 
manteau  ,  convexe  et  d'une  seule  pierre ,  a  0"\  80^  de  haut. 
Il  est  orné  de  plein-cintres  qui ,  s' entrecroisant ,  forment 
onze  arcs  ogivaux  ;  dans  celui  du  milieu  est  sculptée  une 
tête  d'homme.  Ce  manteau  est  soutenu  par  deux  consoles 
très-saillantes,  divisées  elles-mêmes  en  trois  consoles  en 
retrait.  Elles  sont  couvertes  de  figures  très-remarquables.  Je 
n'avais  encore  rien  vu  de  cette  époque  d'aussi  bien  dessiné , 
si  ce  n'est  quelques  figures  à  l'église  de  Restaud  près 
Saintes. 

C'est  à  droite  :  l'^^  console,  une  harpie  à  corps  d'oiseau , 


456 


SLR   UNE   ANCIENNE    MAISON 


pieds  armés  de  griffes  ,  long  cou  surmonté  d'une  magnifjque 
tête  de  femme  ;  2^  console ,  un  enroulement  ayant  au  centre 


CHEMINÉE    DU    XII*".    SIÈCLE,    A    LA    REGLE. 


une  tige  supportant  une  jolie  tête  humaine.  Le  troisième  re- 
dant ,  semblable  à  celui  de  la  console  suivante ,  est  formé 
simplement  d'une  abaque  et  d'une  cymaise  concave.  A 
gauche  :  l'^  console,  un  dragon  sans  ailes,  à  queue  reco- 


DE    LA    RÉOLE. 


455 


DÉTAILS    DES    CONSOLES    DE    LA    CHKMIMl 


U56  SUR  UNE  ANCIENNE  MAISON 

quevillée ,  à  pieds  armés  de  griffes  et  à  tète  de  serpent  ;  2^ 
console ,  une  superbe  tOte  de  jeune  homme  encadrée  d'en- 
roulements. 

Au-dessus  du  manteau  est  un  cordon  ,  puis  le  corps  de  la 
cheminée  qui  monte  en  se  rétrécissant  jusqu'à  la  corniche 
qui  supporte  les  poutres  et  fait  le  tour  de  la  salle ,  qui  était 
entourée  d'un  banc  de  pierre.. 

Le  second  étage  du  côté  de  la  façade  a  complètement  dis- 
paru ,  mais  ce  qui  reste  dans  la  partie  centrale  est  extrême- 
ment intéressant;  c'était  une  très-grande  pièce  qui  est  ac- 
tuellement divisée  en  deux  par  un  mur  moderne.  Elle  avait 
environ  1^"\  de  long  sur  7'".  de  large  ;  il  est  probable  qu'on 
y  entrait  par  une  porte  placée  au  Sud-Est.  Contre  le  mur  Est 
se  trouvent  deux  grands  arcs  ogivaux  romans ,  s'appuyant  sur 
des  colonnes  dont  deux  seulement  sont  visibles.  Le  chapiteau 
de  l'une  est  une  tête  humaine  ;  sur  celui  de  l'autre  est  une 
tête  monstrueuse  avec  enroulements.  Les  bases  sont  à  pattes. 
Au  milieu  de  ces  arcades  s'ouvre  une  petite  fenêtre  ogivale 
très-évasée  en-dedans,  et  au-dessous  est  un  banc  en  pierre. 
Une  autre  petite  fenêtre-meurtrière  en  plein-cintre  s'ouvr^ 
dans  l'angle  E.-S.  A  l'angle  N.-E.  s'ouvre  une  autre  porte 
à  linteau  droit,  ce  qui  prouve  que  la  maison  s'étendait 
encore  plus  loin.  Dans  l'angle  S.-O.  on  voit  les  arrache- 
ments de  trois  colonnes ,  et  une  petite  fenêtre  placée  dans 
cet  angle  me  fait  supiK)ser  que  là  se  trouvait  un  petit  cabinet 
séparé. 

Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  dans  cet  étage ,  et 
qui  peut  lutter  avec  la  cheminée  du  premier ,  ce  sont  deux 
grandes  fenêtres  s'ouvrant  à  l'Ouest  :  l'une  d'elles,  la  plus 
rapprochée  du  Nord ,  a  été  considérablement  défigurée ,  mais 
ce  qui  en  reste  fait  voir  qu'elle  ressemblait  pour  la  forme  et 
l'ensemble  à  celle  qui  lui  est  voisine  et  qui ,  comme  la  che- 
minée ,  est  dans  le  lot  de  M.  Secondât  Elle  se  compose  de 


DE   LA   RÉOLE.  457 

trois  longues  et  étroites  oiiveriures  à  arcs  ogivaux  surhaussés 


wmfMME'wmmm^^^ 


reposant  sur  un  massif  de  0"\  30*=.  de  largeur  et  sur  de  pe- 
tites colonnettes  à  chapiteaux  couverts  de  têtes  humaines  et 

30 


/i58  SUR   UNE   ANCIENNE   MAISON   DE   LA   RÉOLE. 

de  feuilles  grasses  recourbées  en  crochets ,  mais  n'ayant  pas 
encore  la